Avortement, sexualité : des Irlandaises défient l’emprise religieuse

Les Irlandaises ne peuvent toujours pas avorter, sauf si leur vie est en danger. Dans ce pays, la religion contrôle toujours la sexualité des femmes, malgré un affaiblissement du pouvoir de l’Église depuis vingt ans. Mais une nouvelle génération de femmes se rebelle.

Nicole McCarthy, militante de ROSA, fait la promotion des pilules abortives à l’University College Dublin, la plus grande université d’Irlande. © Manon Gustave

« Abrogez le huitième amendement ! Quand ? Maintenant ! » Ce lundi 6 mars 2017, à Dublin, la capitale irlandaise, une trentaine de femmes scandent des slogans pour le droit à l’avortement. Depuis 1983, le huitième amendement voté par référendum stipule que « le droit de la vie de l’enfant à naître » est égal à celui de la femme qui le porte. Les Irlandaises encourent donc jusqu’à quatorze ans de prison si elles avortent dans leur pays. Cette mention, écrite noir sur blanc dans la Constitution irlandaise, confirme l’emprise de l’Église catholique sur le corps des femmes.

En trente ans, la loi a peu changé. Cela ne fait que quatre ans que l’avortement est autorisé, uniquement si la vie de la mère est « en danger ». En Europe, l’Irlande est l’un des pays les plus restrictifs sur ce droit, avec la Pologne, Malte et Chypre. Seuls 52 avortements au total ont été pratiqués légalement sur le territoire en 2014 et 2015.

Reprendre en main sa sexualité

Chaque jour, en moyenne 10 femmes se rendent au Pays de Galles et en Angleterre pour avorter (quant à l’Irlande du Nord, elle interdit totalement l’avortement…). Lorsqu’elles peuvent se le permettre financièrement. Sans compter le montant du trajet et du séjour sur place, l’acte médical coûte entre 400 et 1.800 euros, selon le Planning Familial irlandais.

Cela permet aux femmes de reprendre en main leur sexualité, car elles peuvent avorter chez elles sans passer par un médecin.

C’est pour cette raison que ce lundi matin, les militantes du collectif irlandais Rosa – « Résistance contre l’Oppression, le Sexisme et l’Austérité », créé début 2013 par des membres du Parti socialiste – font la promotion des pilules abortives à l’University College Dublin (UCD), la plus grande université d’Irlande. « Cela permet aux femmes de reprendre en main leur sexualité, car elles peuvent avorter chez elles sans passer par un médecin », développe Rita Harrold, la porte-parole de Rosa, sweat-shirt noir avec un huit barré blanc et mégaphone à la main.

(Note : Selon les militantes de Rosa, il est important d’être accompagnée par une personne de confiance lors des deux prises de pilule à domicile. Un·e médecin militant·e se tient à disposition en ligne si les femmes ont des questions ou des inquiétudes. En cas de complications après une prise de pilule, les membres du collectif conseillent d’aller directement voir sa/son médecin généraliste ou de se rendre à l’hôpital, et de prétendre faire une fausse couche.)

Cette nouvelle organisation pro-choix se bat pour l’émancipation féminine au sens large. Rosa lutte également contre les mesures d’austérité qui ont aggravé les conditions de vie des Irlandaises, déjà précaires, depuis la crise économique et financière de 2008.

Pendant une demi-heure, les sympathisantes ont distribué aux étudiant·es, pressé·es d’aller en cours, un tract détaillant les démarches à faire en ligne pour se procurer ces pilules et comment les utiliser. Ensuite, pour continuer leur sensibilisation, elles sont parties pendant trois jours faire un tour d’Irlande dans le « bus de l’avortement », en passant par les villes principales et les campus universitaires.

Ce lundi 6 mars 2017, à Dublin, la capitale irlandaise, une trentaine de membres du collectif féministe ROSA préparent une action pour le droit à l’avortement. Ensuite, pour continuer leur sensibilisation, elles partent pendant trois jours faire un tour d’Irlande dans le « bus de l’avortement », en passant par les villes principales et les campus universitaires. © Manon Gustave

Les destinations ne sont pas choisies au hasard. Ce mouvement est porté par la nouvelle génération irlandaise. Dans le bus, les visages sont jeunes, la moyenne d’âge tourne autour de 25 ans. Autre aspect non négligeable : ce type d’action organisée chaque année par Rosa permet aussi de discuter de sexualité avec les jeunes. Car, arrivé·es à l’université, les Irlandais·es sont novices sur le sujet. La raison ? L’Église catholique contrôle la majorité du système éducatif, de l’école maternelle au secondaire : tout y est enseigné selon la morale chrétienne, sexualité comprise.

Apprentissage de l’abstinence

La plus jeune passagère du bus, Beulah Ezeugo, 18 ans, sort tout juste du secondaire, et voit désormais la différence. « À l’université, il y a des associations féministes qui parlent de sexualité ; mes amis qui ont le même âge que moi et qui ne sont pas à l’université n’ont pas accès à ces informations… », regrette l’étudiante en sciences sociales à l’UCD. Beulah Ezeugo se rappelle une anecdote révélatrice : « Une fois, lorsqu’on a parlé de contraceptifs, l’enseignante a dit qu’il valait mieux faire vœu d’abstinence pour éviter tout problème. » L’avortement était lui très rapidement abordé en classe de religion, « mais pas autant qu’il aurait fallu. »

Beulah Ezeugo a dû faire sa communion et sa confirmation pendant sa scolarité alors qu’elle se considère non-croyante. Hormis sa mère et son beau-père, catholiques pratiquant·es, personne ne croit en Dieu dans son entourage proche : « L’Église catholique n’a plus autant de pouvoir qu’auparavant. » Dans le pays, l’athéisme augmente. Selon le dernier recensement publié cette année, un·e Irlandais·e sur dix se dit « sans religion », contre 2 % en 1991.

Conflits d’intérêts entre l’État et l’Église

Aujourd’hui, l’accès aux informations se fait sur internet où la parole sur la sexualité se libère. Adele Brady, une militante âgée de 26 ans, nuance cependant : « Parler ouvertement de l’avortement reste encore tabou, car c’est considéré comme un acte criminel. » Les blocages persistent. Le problème principal, pour la jeune femme, réside dans le gouvernement actuel, encore très religieux. La députée de la « gauche alternative » Ruth Coppinger, figure de l’opposition à l’Assemblée et l’une des fondatrices de Rosa, approuve : « La classe dirigeante continue de contrôler le corps des femmes, mais la jeune génération ne l’accepte plus. »

La classe dirigeante continue de contrôler le corps des femmes, mais la jeune génération ne l’accepte plus. 

Les collusions de l’Église dans le monde politique ne datent pas d’hier. En s’émancipant de l’occupation britannique et en créant l’État libre d’Irlande en 1922, les révolutionnaires de l’époque ont formé un gouvernement très conservateur. La place de l’Église catholique dans la société se renforce, les rôles entre hommes et femmes sont distincts. « La femme irlandaise idéale se devait d’être une mère mariée au foyer, explique Mary McAuliffe, historienne spécialiste des femmes à l’UCD. Il est même inscrit dans la Constitution qu’il est préférable que les femmes restent à la maison ! »

Celles qui ne correspondaient pas à ce modèle, les mères « illégitimes », tombées enceintes alors qu’elles étaient célibataires, étaient montrées du doigt. Bien souvent pauvres, ces femmes n’avaient plus d’autre choix que d’aller dans un « foyer mère-enfant » pour « obtenir rédemption » ou, pour les « pécheresses » récidivistes, dans les « blanchisseries de la Madeleine », des couvents tenus par des religieuses où les femmes lavaient le linge gratuitement du matin au soir. Du 19e siècle jusqu’au milieu des années 1990, plus de 70.000 femmes, d’après les estimations basses, sont passées par ces institutions que l’État a soutenues.

Refus de stérilisation dans les hôpitaux

« Le contrôle de l’Église reste encore très insidieux », atteste Siobhan, une Dublinoise de 28 ans qui travaille dans l’éducation et préfère, pour cette raison, garder l’anonymat. Outre l’enseignement, c’est dans le système médical que ce contrôle persiste. Des congrégations chrétiennes dirigent la plupart des hôpitaux irlandais ou détiennent les terrains sur lesquels sont construits ces établissements de santé financés par l’État.

À cause de cette mainmise, certains actes et médicaments ne sont parfois pas autorisés, pour des raisons « éthiques » : il est arrivé, par exemple, que des femmes en chimiothérapie se voient refuser la délivrance de la pilule contraceptive ; on a appris en avril qu’un hôpital dublinois n’avait – volontairement – aucun stock de contraceptifs pour ses patientes. Siobhan a été directement confrontée à ce veto. Pour une stérilisation, elle a appelé tous les hôpitaux de Dublin, en vain. « C’est un hôpital catholique », lui a-t-on lancé au téléphone. Faute de mieux, la jeune femme a dû se déplacer dans une clinique privée se situant à une heure en voiture de la capitale et débourser plus de 2.000 euros.

Alors, comment assurer que tout acte médical puisse être effectué sans intervention religieuse et accessible à toutes ? La question est d’actualité. En 2018, l’Irlande va organiser un référendum pour une légalisation de l’avortement. D’ici là, les collectifs pro-choix tels que Rosa continuent d’être sur le terrain, de faire pression sur le gouvernement et de demander la séparation de l’Église et de l’État.

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