Mirion Malle : « Il est très difficile de parler de dépression »

Autoportrait © Mirion Malle

L’autrice de BD Mirion Malle allie douceur, humour et féminisme pour parler du lourd sujet de la dépression dans son dernier ouvrage, C’est comme ça que je disparais, aux éditions la ville brûle. Rencontre (propos recueillis par Pauline Bock).

Ton héroïne, Clara, sombre dans la dépression après avoir subi des violences sexuelles. Comment t’est venue l’idée d’aborder ce sujet ?

« Je discutais avec une amie du fait qu’il est très difficile de parler de dépression, d’émotions de vide et de ne plus trop pouvoir exister, parce que les gens prennent vite peur et demandent qu’on se taise, pour se rassurer. Je me suis dit que ce serait intéressant d’exprimer dans une fiction ce vide et ce trop-plein à la fois. Ça m’est venu comme sujet de fanzine mais, au bout de 30 pages, l’histoire n’était pas finie… J’ai voulu la raconter uniquement du point de vue de Clara, à travers ses relations aux autres et son isolement, sans voix off. Ça me semblait important qu’elle soit au centre parce que, dans ces moments-là, c’est dur d’aller au-delà de soi, ça mange tellement d’énergie.

J’ai construit l’histoire en deux parties : le début, où elle s’enfonce, et la deuxième partie, où elle est au fond. Je me suis beaucoup inspirée de films d’Éric Rohmer, Agnès Varda… Il y a quelque chose de cinématographique dans la narration. J’ai construit le scénario en cercles, pour revenir à des scènes que Clara vit différemment, parce qu’elle en est à un autre moment dans sa dépression. »

Éditions la ville brûle 2020, 208 p., 19 eur.

Comment as-tu réfléchi à la façon de mettre en scène une dépression en BD ?

« Une histoire est ancrée dans un contexte. Il faut parler du tabou autour de ce sujet, de la précarité, des questions de genre et de la violence sexuelle. La dépression existe depuis longtemps, mais ce n’est pas intemporel. Une dépression aujourd’hui n’est pas vécue comme il y a vingt ans ou plus. Et elle n’est pas pareille pour tout le monde. Les causes sont multiples. Dans le milieu de Clara, les gens n’ont pas forcément envie d’en parler ou ne savent pas comment aborder le sujet. J’ai essayé d’être la plus juste possible. Je pense qu’avoir évolué depuis longtemps dans un milieu féministe et militant, autour de la justice sociale, fait qu’on est plus attentive aux émotions, au bien-être des gens… Mon but principal était avant tout de faire ce livre pour les personnes concernées. Des lecteurs m’ont dit qu’ils allaient le faire lire à leurs proches pour leur faire comprendre. C’est un beau compliment. »

Il y a beaucoup de références dans ta BD, notamment le courant « emo » (un style musical et visuel basé sur les sentiments et l’expression de soi), Agnès Varda, et même Shrek…

« J’avais envie de mettre des détails pour que ça ait de la saveur et pour faire ressortir une certaine émotion. Agnès Varda est mon modèle, donc c’était important qu’elle soit dans ce livre. Je voulais donner une place aux femmes artistes, parce que je lis, regarde et j’écoute majoritairement des œuvres de femmes. Et l’aspect « emo », c’est parce que j’ai été « emo » dans mon adolescence. Il y a beaucoup de douceur pour moi dans My Chemical Romance [un groupe de rock dont la chanson This Is How I Disappear a inspiré le titre de la BD, ndlr]. J’ai beaucoup de tendresse pour les adolescents. L’intensité des émotions de cette période me marque encore aujourd’hui. »

Tu parlais déjà de féminisme sur ton blog Commando Culotte (axelle n°171) qui se penchait sur les stéréotypes genrés dans les séries, et qui a donné lieu à la publication d’une BD. Comment traiter le féminisme de façon très accessible ?

« Depuis très jeune, c’est une lutte qui me touche. J’ai fait une maîtrise en sociologie et études féministes, et deux livres de vulgarisation sur le féminisme et la représentation féminine dans la culture [La ligue des super-féministes et Héro(ïne) : la représentation féminine en bande dessinée, ndlr].

L’histoire de Clara reflète le fait que la plupart des jeunes femmes vivent des violences sexuelles, et que cela peut mener à la dépression. Les violences sexuelles, ce n’est pas une blessure uniquement physique, c’est quelque chose qui s’étale, qui noircit tout. Je voulais aussi montrer la précarité. L’accès aux soins de santé mentale peut être très dur : c’est très cher, ou très long. Quand, en plus, le besoin de soins est dû au fait d’avoir subi des violences sexuelles, il y a l’injustice de payer pour ce que quelqu’un d’autre a fait. Pour beaucoup de femmes, la violence sexuelle joue un très grand rôle dans la santé mentale et sa détérioration. »

Quelles réactions as-tu reçues ?

« Je pense qu’il y a une différence de réception en fonction des genres. Les hommes parlent d’un retournement final à propos de l’agression sexuelle de Clara, alors que c’est implicite dès les premières pages. Comme dans La Cloche de détresse de Sylvia Plath, l’histoire d’une dépression dans les années 1950, il y a aussi une scène d’agression à côté de laquelle beaucoup d’hommes passent. Les hommes hétérosexuels ne vivent pas du tout dans l’idée qu’ils vont probablement vivre des violences sexuelles, et donc c’est quelque chose qui leur échappe. Alors qu’une femme, même si elle n’en a jamais vécu, a grandi avec l’idée qu’il faut qu’elle fasse attention. C’est comme dans le film Thelma et Louise : les hommes y voient un road-movie alors que les femmes sont beaucoup plus retournées. Je pleure à chaque fois, quand Thelma sous-entend que ça aurait été pire de vivre un viol que de tuer l’agresseur. »

Selon toi, quelle importance a la sororité dans notre société ?

« Le système n’en a rien à faire que les femmes subissent des violences, et encore plus si on fait partie de minorités sociales. Il est fait pour nous exploiter. La seule arme qu’on a, c’est la sororité en se soutenant entre nous. C’est hyper important, car c’est la seule façon qu’on a de lutter contre ce système. Il faut trouver des moyens de se soutenir et d’être inclusives. »

Tu as récemment coécrit avec Élise Thiébaut Les règles… quelle aventure !, qui parle de la puberté à destination des jeunes filles. Après C’est comme ça que je disparais, quels sont tes prochains projets ?

« Je travaille sur une fiction pour enfants et j’ai un autre projet qui parlera d’amour. »

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