Clitoris, le nec plus ultra

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Organe du plaisir féminin par excellence, le clitoris est encore trop souvent méconnu, dénigré, maltraité. Orgasmique et politique, cette petite perle de chair qui trône sur la vulve est une star incontestée de notre hors-série.

Extrait du film d’animation de Lori Malépart-Traversy, "Le Clitoris"

Une fois n’est pas coutume, commençons par une brève leçon d’anatomie. Car le clitoris n’est pas ce qu’il semble être… Vu de l’extérieur, c’est un petit bouton, quelques grammes de chair lisse et brillante situés à la croisée des petites lèvres. Mais il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg. Tapi derrière la vulve, le clitoris mesure en réalité douze à quinze centimètres ! Et son architecture interne est surprenante : il a la forme d’un « Y » inversé, d’un bâtonnet surmonté d’un petit gland (la seule partie visible à l’extérieur) et doté à l’autre extrémité d’une double arche. Ces deux branches, qui sont des corps caverneux, sont en grande partie responsables du plaisir sexuel ressenti à l’intérieur du vagin. Elles s’étirent le long des grandes lèvres, à l’intérieur de la vulve, qui sont elles-mêmes doublées d’une autre paire de branches en forme de gouttes d’eau, les bulbes, de part et d’autre du vagin. En d’autres termes : sans stimulation de la partie interne du clitoris, pas d’orgasme vaginal !

  • À écouter sur France Culture : La fabuleuse histoire du clitoris… (5 min.)

Plus de 8.000 terminaisons nerveuses

L’orgasme vaginal continue pourtant d’être présenté comme le Saint Graal de la sexualité féminine. Il suffit de feuilleter la rubrique « sexe » du premier magazine féminin à portée de main pour s’en persuader. L’orgasme clitoridien est immuablement présenté comme un simple amuse-gueule. Comparé aux parois vaginales, peu innervées donc peu érogènes, le clitoris est pourtant un véritable concentré de nerfs : il hébergerait plus de 8.000 terminaisons nerveuses. À titre de comparaison, le gland du pénis n’en compte que 6.000.

De nombreuses femmes ignorent cependant l’étendue de cette merveilleuse mécanique, faute d’informations sur le sujet. Plusieurs initiatives tentent aujourd’hui de changer la donne.

Osez le clito ! Une campagne d’Osez le féminisme ! (1′ 39)

L’association française Osez le féminisme ! a par exemple lancé une campagne de sensibilisation intitulée « Osez le clito ! » en 2011. Une chercheuse française en sociologie des sciences, Odile Fillod, a créé la maquette d’un clitoris en 3D, imprimable et libre de droits, à des fins pédagogiques. Autre belle initiative : celle de la jeune réalisatrice québécoise Lori Malépart-Traversy, qui a conçu Le Clitoris, un petit film d’animation aussi drôle que lumineux sur les vertus cachées de cet organe, et qui a eu un succès fou dans les festivals de cinéma. « En lisant l’article relatif au clitoris sur Wikipédia, je me suis rendu compte que même à 25 ans, il y avait beaucoup de choses que j’ignorais sur mon propre corps, nous explique-t-elle. C’est une démonstration claire que le sexisme est encore très présent, au point qu’on ne connaît pas bien ou qu’on cherche à cacher l’anatomie des femmes. » Contactée par plusieurs associations d’éducation sexuelle, elle a décidé de mettre son film en accès libre sur internet.

« Le clitoris » – documentaire animé (2016) de Lori Malépart-Traversy (3′ 17)

« Le mépris de l’homme »

Pour comprendre pourquoi, aujourd’hui encore, le clitoris est dénigré, perçu comme un organe sexuel de second rang, il faut remonter dans le temps.

Documentaire sur l’histoire du clitoris pour ARTE (2′ 57)

Entre la Renaissance et le 19e siècle, le clitoris était considéré comme un pénis miniature et comme l’organe central du plaisir féminin, qu’il soit partagé ou solitaire… Au 18e siècle, il était même surnommé « le mépris de l’homme » !

Mais à la fin du 19e siècle, le regard médical sur le clitoris a changé dans les sociétés occidentales. « On assiste alors à une remise en question collective du clitoris comme organe de jouissance féminin. D’autres organes, tels le vagin et le col de l’utérus, sont mis en avant, explique l’historienne Sylvie Chaperon, spécialiste de la sexualité féminine. Le clitoris, pensé comme un petit pénis, ne convenait plus à cette époque qui affirmait la fondamentale différence des sexes et la passivité de la nature féminine. Mais dans les deux cas, la comparaison systématique avec le pénis dit bien à quel point on est dans une économie du savoir phallique dans laquelle l’homme est le sujet universel. »

Extrait du film d’animation de Lori Malépart-Traversy, « Le Clitoris »

Le psychanalyste autrichien Sigmund Freud est l’héritier de ce courant de pensée. En proclamant qu’il y aurait des étapes de développement psycho-sexuel chez les femmes et les hommes, il a popularisé l’idée selon laquelle les femmes « clitoridiennes », frustrées de ne pas avoir de pénis, auraient une sexualité « infantile » et que la sexualité des femmes mûres serait vaginale, car celles-ci désireraient avoir non pas un organe sexuel masculin mais… un enfant.

Mutilations

Ce changement de regard aura des conséquences directes sur la sexualité des femmes. Alors qu’au 19e siècle en Europe, les massages clitoridiens sont préconisés par certains médecins pour soigner des maux « typiquement féminins » (comme l’hystérie, la neurasthénie, les céphalées…), avec la grande peur de la masturbation, considérée comme très pathogène, des clitoridectomies sont pratiquées à titre curatif dès les années 1820. Les mutilations génitales continuent d’être pratiquées dans le monde pour s’assurer de la bonne moralité des épouses. Selon un rapport publié par l’Unicef en 2016, 200 millions de femmes seraient aujourd’hui excisées, principalement dans les pays d’Afrique et d’Asie du Sud-Est.

Symbole de l’autonomie sexuelle des femmes, le clitoris dérange, inquiète les sociétés patriarcales. Les féministes et les artistes femmes l’ont bien compris et en ont fait un symbole d’empowerment, à l’instar de la réalisatrice française Houda Benyamina, qui a reçu la Caméra d’or l’an dernier à Cannes pour son film Divines. Dans son discours de remerciements, elle a ainsi salué l’audace du sélectionneur de la Quinzaine des réalisateurs (sic), Édouard Waintrop, en détournant une expression typiquement machiste, affirmant fièrement : « T’as du clito ! »

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