Les « délinquantes solidaires » de la vallée de la Roya

Par N°199 / p. 20-22 • Mai 2017

À la frontière franco-italienne, des infirmières défient la loi française et se relaient pour soigner les migrant·es de passage, venu·es d’Italie. Isabelle et Marie font partie de ces « déliquant·es solidaires » qui sont entré·es en résistance.

Isabelle, la trentaine, est bénévole auprès de Médecins du Monde. Elle se sent « délinquante solidaire », d’après le nom d’un mouvement créé en soutien aux accusé·es de la vallée. Ce jour-là, elle examine un jeune Érythréen venu à pied de Vintimille, en Italie (25 octobre 2016). © Sinawi Medine

Lvallée de la Roya se divise entre la France et l’Italie. Côté français, Nice et Menton au bord de l’eau ; côté italien, la petite ville de Vintimille. Depuis la fermeture des frontières par la France en novembre 2015, des centaines de migrant·es et réfugié·es tentent de rejoindre la France en traversant cette vallée sinueuse. Le chemin de fer a creusé la roche pour arriver jusqu’à Breil-sur-Roya, premier village français. Suivre les rails dans les tunnels est une solution, même si elle est périlleuse, pour continuer le voyage vers l’Europe du Nord.

Dans la vallée, Cédric Herrou cultive l’olive au milieu de sa ferme à flanc de colline. Il est une figure emblématique de la solidarité de Roya envers les migrant·es dont la route passe par la frontière italo-française.

Cédric Herrou, l’agriculteur qui aide les migrants (SUJET) AFP

En février, Cédric Herrou encourait une lourde amende ainsi qu’une peine de prison avec sursis pour cette aide. Il vient d’être relaxé. Ce matin, il vend des œufs à Isabelle, infirmière libérale [à son propre compte, ndlr]. Depuis novembre dernier, elle et quatre collègues infirmières passent ici une fois par jour.
« Il n’y a personne ? », demande Isabelle.
« Si, lui répond Cédric. Il y a trois gamins que j’ai récupérés hier soir. Ils se sont fait arrêter par la police. Ils étaient quinze, les autres ont sauté pour se cacher près de la falaise. »
« Je vais monter voir. »

« On m’a appelée et j’y suis allée »

Isabelle, la trentaine, est bénévole auprès de Médecins du Monde. « Ça a commencé avec Les Lucioles », explique-t-elle. En novembre 2016, des jeunes migrant·es sont accueilli·es dans des familles de la Roya mais la saturation est proche. Des associations, dont la Ligue des Droits de l’Homme et Médecins du Monde, décident d’ouvrir un bâtiment abandonné de la SNCF, une ancienne colonie de vacances, Les Lucioles, plus loin dans la montagne. Il faut mettre à l’abri la soixantaine de mineur·es, dont de nombreuses filles.

« On m’a appelée et j’y suis allée, raconte Isabelle. Il faisait nuit noire. J’ai vu une soixantaine de réfugiés dans les salles. On les avait enlevés de chez Cédric car les conditions d’accueil n’étaient plus dignes, sans chauffage, ni eau courante… » Problèmes cutanés liés au voyage à pied, des plaies surinfectées dues au manque d’hygiène, une rotule fracturée, une brûlure du troisième degré. « C’était du système D. En tant qu’infirmière libérale, j’ai toujours des compresses, des antiseptiques avec moi… Je voyais des cas de gale, des besoins en antibiotiques… »

Chez nous, une plaie se referme en trois jours parce qu’on fait attention à l’hygiène. Sur la route, cela peut finir en infection généralisée.

Le lendemain, Isabelle va voir son médecin traitant qui lui annonce l’arrivée prochaine au squat d’une équipe Médecins du Monde. Au départ à quatre soignant·es solidaires, elles/ils auscultent les jeunes : cas d’asthme, changements des pansements… « Nous sommes aujourd’hui cinq infirmières et deux médecins. »

Chez Cédric, l’infirmière grimpe les quelques marches de pierre le long des oliviers et rejoint deux caravanes blanches posées plus haut sur le terrain de l’agriculteur. Elle frappe et ouvre la porte : « Hello, I am a nurse ! » À l’intérieur, trois jeunes garçons qui ne comprennent pas ce que dit Isabelle. Ils ont suivi les rails de train depuis l’Italie. 25 kilomètres dans des chaussures trop petites ou sans chaussettes dans le froid de l’hiver. Deux sont érythréens et le troisième, soudanais. « Nurse, understand ? » Ils parlent un peu arabe mais pas anglais. « Ils ont l’air bien, je repasserai demain. »

« Il y a du monde qui aide, mais je ne dirai pas combien »

Isabelle désigne une cabane en bois de récupération face aux caravanes. On y est à l’abri du vent qui s’engouffre dans la vallée. « Avant, on soignait ici. On a de l’eau –   lorsqu’elle n’est pas congelée dans les tuyaux. On a soigné des plaies liées à la marche, des démangeaisons surinfectées dues à la gale… » Des soins qui demandent le suivi des pansements. « L’été, ils arrivent avec des plaies purulentes dues aux conditions d’hygiène, lavés à l’eau du ruisseau, sans pouvoir changer de vêtements… Ils sont dénutris et fatigués… Pas le top pour se guérir tout seul. Chez nous, une plaie se referme en trois jours parce qu’on fait attention à l’hygiène. Sur la route, cela peut finir en infection généralisée. »

Entre Nice et la frontière italienne, les membres du collectif « Roya Citoyenne » accueillent et aident les réfugié·es malgré le risque de poursuites judiciaires. Des infirmières volontaires se sont organisées : ici, Corinne apporte des soins à une jeune Érythréenne, arrivée dans la vallée après des heures de marche (17 octobre 2016). © Sinawi Medine

Isabelle et ses collègues se relaient dans la vallée et font le tour des familles qui accueillent. Lors des grosses vagues d’arrivée, cela leur prend parfois la journée. « Il y a du monde qui aide, mais je ne dirai pas combien. » Elles prennent sur leur temps de repos, leurs jours de congé. Médecins du Monde se charge de l’achat des médicaments et du matériel.

Soudain, une retraitée débarque chez Cédric, avec trois jeunes dans sa voiture. Là aussi, deux Érythréens et un Soudanais. Isabelle les rejoint. « Pain ? Hurt ? » Les jeunes se regardent, l’air hagard. Une journaliste présente parle arabe et fait le lien. L’un des jeunes est blessé. Isabelle s’engouffre chez Cédric avec lui et en ressort après une dizaine de minutes. « Une plaie. Je lui ai fait un pansement. Je le reverrai demain. » Elle examine les deux autres. Leurs mains sont desséchées et abîmées par le froid. « Drink ! Il faut boire beaucoup et tenez, une crème ! », ordonne-t-elle.

« Délinquante solidaire »

Est-ce que les habitant·es de la vallée qui accueillent et aident les migrant·es sont des délinquant·es ? Certain·es ont été assigné·es à comparaître devant le tribunal de Nice. Cédric Herrou a été relaxé en février, mais d’autres ont été condamné·es à payer des amendes administratives. En France, le code CESEDA (qui réglemente l’entrée et le séjour des étranger·ères et le droit d’asile) dispose que « toute personne qui aura […] facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en France » risque jusqu’à cinq ans de prison et 30.000 euros d’amende.

Isabelle se sent « délinquante solidaire », d’après le nom d’un mouvement créé en soutien aux accusé·es de la vallée. « Si j’arrête de soigner, qui les prendra en charge ? L’État ne fait rien pour prendre le relais… » Les membres du collectif « Roya citoyenne », créé en 2016, condamnent notamment le manque d’accueil des mineur·es par l’Aide sociale à l’Enfance  (alors que la prise en charge est obligatoire) et les nombreuses expulsions de ces mineur·es vers l’Italie.

« Parfois, il n’y a pas que la parole qui compte »

Plus tard dans la journée, Marie termine son service à l’hôpital de Breil-sur-Roya. Elle y est infirmière en psychiatrie. Comme Isabelle, elle soigne et accompagne les jeunes. Les soins sont somatiques – liés aux blessures des corps –, mais aussi psychologiques. « Face à cette catastrophe humanitaire, on a envie de faire des choses, mais on ne peut pas creuser trop. Ce serait contre-productif pour ces personnes, car il n’y aura pas de suivi. On fait de l’accueil, on écoute. Ils nous parlent souvent de leur mère… Certains sont partis de chez eux il y a sept ou huit ans. Ils ont besoin d’être rassurés. » Au fil des conversations, les infirmières contournent le problème de la langue. « On parle anglais ou on trouve quelqu’un qui traduit. Parfois, il n’y a pas que la parole qui compte. Les yeux sont importants, on sent beaucoup de choses. Cela peut nous donner une idée de leur intime, de l’intérieur. »

Si j’arrête de soigner, qui les prendra en charge ? L’État ne fait rien pour prendre le relais…

Le département des Alpes-Maritimes, où se trouve la vallée de la Roya, est représentatif du clivage européen sur le sujet de l’accueil des migrant·es et réfugié·es. Tandis que les politiques nationales et européennes prônent la répression et la relocalisation dans des pays tiers, de plus en plus d’habitant·es agissent en leur âme et conscience, mu·es par un désir de solidarité. « J’ai toujours accepté le risque d’être imprégnée par l’autre, d’être envahie par lui, qu’il fasse partie de moi, confie Marie. En tant qu’infirmière s’occupant des migrants, la question de l’autre me submerge. Mais on n’est pas là pour pleurer avec eux, plutôt pour leur donner de l’énergie pour continuer leur route. »

Pour aller plus loin

Depuis la rédaction de l’article, une nouvelle encourageante pour les militant·es de La Roya.
À voir, ce très beau reportage photographique et ce mini-documentaire.
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