« On ne naît pas homme, on le devient » : entretien avec Olivia Gazalé

Par N°208 / p. 14-15 • Avril 2018

Dans son passionnant essai Le mythe de la virilité, la philosophe française Olivia Gazalé décortique la notion de virilité. Elle montre qu’en prônant cet idéal masculin inatteignable, les hommes se sont aussi tendu un piège à eux-mêmes. Entretien.

© Diane Delafontaine pour axelle magazine

Être un homme, écrivez-vous, cela signifie avant tout « ne pas être une femme »… Pouvez-vous expliquer ?

« Depuis la Grèce antique, les canons de la virilité se sont établis par opposition aux canons de la féminité. Les femmes sont essentialisées comme des êtres inférieurs, irrationnels, faibles et gouvernés par leurs émotions. Il s’agit donc, pour l’homme, de prouver et de démontrer sans cesse qu’il n’est ni une femme, ni un efféminé, mais un homme, « un vrai ». L’homophobie découle ainsi de la « gynéphobie », la haine des femmes : c’est parce que le féminin est dégradé que l’effémination est dégradante. »

Robert Laffont 2017, 416 p., 21,50 eur.

Qu’est-ce qui justement se cache derrière la fameuse expression « un homme, un vrai » ?

« De même qu’ »on ne naît pas femme, on le devient », on ne naît pas « homme », il faut le devenir, par un lent et douloureux travail d’introjection des normes viriles : être grand, fort, performant, courageux, victorieux, puissant et conquérant, y compris sur le plan sexuel. Mais cela n’a rien de naturel. Être un homme, c’est obéir à un faisceau d’injonctions, comportementales et morales, et faire sans cesse la démonstration de leur parfaite intériorisation, si bien que la virilité constitue une sorte de performance imposée, un idéal hautement contraignant. »

La « crise de la virilité » que dénoncent régulièrement les masculinistes dans les médias n’a selon vous rien d’inédit. Vous écrivez même que la virilité a toujours été un modèle en crise. Pour quelles raisons ?

« Les masculinistes d’aujourd’hui, qui regrettent le bon vieux temps du guerrier et dénoncent une « dévirilisation » prétendument inédite dans l’histoire, ignorent qu’il s’agit là d’une très ancienne rengaine, reprise de génération en génération. Le refrain de la « dégénérescence » remonte à la Grèce antique. On fait toujours référence à un âge d’or perdu, celui d’une virilité primitive qui n’aurait pas encore été dénaturée ni pervertie, où l’homme aurait été pleinement et absolument « homme ». Mais cet âge d’or n’a jamais existé. La virilité est l’objet d’un deuil sans fin et la « crise de la virilité » est un syndrome endémique, car la virilité parfaite est un mythe, un idéal hors d’atteinte, une utopie. »

Contrairement à ce que claironnent les masculinistes, vous affirmez que le mouvement féministe n’est pas à l’origine de cette crise…

« Les fondations de ce mythe de la virilité ont toujours été fragiles. Mais depuis environ un siècle, il est entré dans une phase de déconstruction inédite et la virilité se porte de plus en plus mal. Pour autant, ce ne sont pas les conquêtes féministes qui sont responsables du désarroi masculin : la virilité est tombée dans son propre piège. Selon l’expression du sociologue Pierre Bourdieu, la virilité est à la fois « un privilège et un piège », puisqu’elle assigne aux hommes le devoir d’incarner l’excellence humaine, tout en leur interdisant la fragilité, les larmes et les doutes… Bref, tout en les déshumanisant. En outre, le devoir de virilité est aussi très discriminatoire, puisque ceux qui ne possèdent pas ces marqueurs de la virilité triomphale ne sont pas considérés comme de « vrais » hommes. »

Quelles sont les mutations sociétales qui ont contribué à ébranler le monde viril ?

« Il y a d’abord l’effondrement du mythe guerrier, consécutif aux horreurs des conflits mondiaux qui ont cruellement ébranlé le culte du soldat héroïque. Puis de profondes mutations du monde du travail qui ont dévalorisé la force physique, tout en livrant chacun à la précarité professionnelle et au risque du chômage. La figure du pourvoyeur de ressources, fier de son outil et valorisé par son travail, s’est sévèrement écornée. La société ne cesse de valoriser la performance, la compétitivité et la combativité, mais ces valeurs semblent de plus en plus hors d’atteinte. Quant au culte de la violence, il ne trouve plus d’exutoire licite, comme autrefois la rixe ou le duel. »

Cette crise de la virilité a engendré de nouvelles masculinités, éloignées des archétypes virils tels que la figure du guerrier ou celle du père de famille traditionnel. En quoi celles-ci représenteraient-elles « une chance pour l’humanité », comme vous l’écrivez ?

« Les nouvelles masculinités qui apparaissent aujourd’hui, libérées des injonctions à la toute-puissance et des clichés sexistes, sont, d’après moi, porteuses d’un immense espoir. Elles incarnent l’avenir du féminisme qui ne peut se penser qu’avec les hommes et pas contre eux. Le féminisme est un humanisme : il ne concerne pas seulement les femmes, mais l’ensemble du genre humain. »

Pour aller plus loin

À lire 

À voir

  • Le documentaire The Mask You Live In, de la réalisatrice américaine Jennifer Siebel Newsom (2015), dans lequel elle invite garçons, adolescents et jeunes hommes à s’interroger sur les stéréotypes masculins et le rôle que ceux-ci jouent dans leur construction identitaire, tout en mettant en évidence les liens entre idéal viril et violence.
  • Le documentaire La Domination masculine, du réalisateur belge Patric Jean (2009), qui emprunte son titre au fameux essai du sociologue Pierre Bourdieu. Dépeignant le machisme au quotidien, il s’attache également à montrer l’articulation entre sexisme et violence. Il est disponible gratuitement sur YouTube.

À écouter 

  • La série Les couilles sur la table, lancée en 2017 par la journaliste féministe Victoire Tuaillon sur le réseau de podcasts BingeAudio. Olivia Gazalé intervient notamment dans les épisodes « Les preuves de la virilité » et « Éducations viriles »
  • L’épisode « Faut-il repenser la virilité ? » de l’émission Le débat du jour sur RFI, avec le réalisateur belge Patric Jean et la chroniqueuse française Titiou Lecoq
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