L’histoire de Françoise, femme migrante victime de violences conjugales

Pour les femmes migrantes victimes de violences, la peine est double. Leur besoin de protection leur fait risquer l’expulsion. Elles sont davantage sujettes à l’isolement social et à la précarité. Françoise (prénom d’emprunt), Camerounaise mariée à un homme violent, met des mots sur cet engrenage.

© Manon Legrand pour axelle magazine

Cet article est publié dans le cadre d’un dossier spécial sur les violences contre les femmes, avec une série de témoignages et des articles de fond.

Françoise me donne rendez-vous dans un parc, au cœur d’une petite ville brabançonne, à l’abri des regards et des oreilles curieuses. Elle a décidé de témoigner parce que « la parole lui a été essentielle pour redevenir elle-même », confie-t-elle, sortie depuis peu de longues années de silence, de repli sur soi et de violences.

« Il me disait que je parlais petit-nègre »

Tout avait pourtant bien commencé, au Cameroun, dans son pays d’origine. Françoise travaille comme gestionnaire comptable, est célibataire, indépendante dans sa tête et dans sa vie. Elle rencontre sur son lieu de travail un Belge en mission. Comme tout expat’ qui se respecte, il bénéficie de nombreux avantages : belle maison, grosse voiture, train de vie confortable. Vient le jour où il doit rentrer en Belgique. Françoise l’accompagne. « J’ai directement voulu trouver du travail. J’ai toujours travaillé », explique-t-elle. Mais elle se heurte aux refus successifs. Après cinq mois, elle n’a toujours pas de boulot. « Alors qu’il était censé me soutenir, mon mari a commencé à me mépriser. Il me reprochait de ne rien faire, d’être paresseuse », témoigne Françoise. S’ajoutent les remarques racistes : « Il disait que je parlais ‘petit-nègre’, que je devais corriger mon accent, m’intégrer, manger des chicons. J’avais honte de parler en public. »

La protection au prix de l’expulsion

Après sept mois sans aucune réponse positive à ses multiples lettres de motivation, elle décide de reprendre le chemin des études. Dans le foyer, les violences se poursuivent. Et s’aggravent. Son mari joue la carte du chantage sur les papiers : « Je te remets dans un avion », répète-t-il sans cesse.

Le cas de Françoise est emblématique de la situation des femmes migrantes victimes de violences conjugales ou intrafamiliales qui subissent la violence sans pouvoir y échapper, de peur de se voir retirer leur titre de séjour. En effet, une personne qui rejoint son conjoint par la procédure de regroupement familial a, pendant cinq ans, un droit de séjour dépendant de la relation (et de la cohabitation) avec sa/son conjoint·e.

« La loi crée une situation de dépendance administrative entre conjoints/partenaires qui est particulièrement problématique lorsqu’il existe au sein du couple ou de la famille une situation de violences conjugales ou intrafamiliales. Le titre de séjour étant dans ces cas-là utilisé comme outil de domination par les auteurs de violence », dénonce le CIRÉ dans un rapport sur la question.

L’association spécialisée sur la question des demandeurs/euses d’asile, des réfugié·es et des étrangers/ères avec ou sans titre de séjour souligne les multiples limites des clauses de protection existantes « qui empêchent souvent une protection effective des victimes de violences ». Notamment l’obligation de dénoncer les violences avant de quitter le domicile (beaucoup de femmes quittent d’abord leur domicile pour se protéger, avant de se rendre compte qu’elles ont ainsi perdu leurs droits), ou encore l’exclusion de ces clauses de protection des personnes dont la demande de regroupement familial n’a pas encore été introduite ou dont la demande est encore en cours de traitement (le délai est souvent long).

Pour que ces clauses puissent s’appliquer, les preuves de violences doivent, en plus, être apportées mais, souligne le CIRÉ, « beaucoup ont peur, vu la précarité de leur séjour et/ou la peur des représailles, de quitter le domicile conjugal et de s’adresser aux services de police pour porter plainte ». Le rapport souligne aussi que « la menace de dénoncer un mariage de complaisance est régulièrement utilisée par les auteurs de violence pour maintenir leur domination sur leur victime et les empêcher de quitter le domicile ».

Françoise le confirme, son mari ayant souvent brandi la menace du « mariage gris ». Elle a bien sûr pensé à rentrer, ayant au Cameroun une situation confortable, ce qui n’est pas le cas de nombreuses femmes migrantes en Belgique. « J’avais peur du qu’en-dira-t-on. Qu’est-ce que ma famille dirait ? Qu’est-ce que j’allais pouvoir expliquer à mon père ? Du coup, je suis arrivée au niveau où je me mettais à genoux pour lui dire pardon… »

Mépris conjugal et social

Arrive le jour où elle attend un enfant. Aux violences psychologiques s’ajoutent les gifles. « Dès que je donnais mon point de vue, il m’infligeait une gifle. » Il contrôle son agenda, gère son argent. « Moi qui avais toujours été indépendante financièrement, qui n’avais jamais connu la précarité, je me retrouvais à devoir remplir une carte pour justifier l’achat d’un manteau d’hiver en brocante, et me faisais traiter de profiteuse », confie-t-elle. Pour gagner une certaine autonomie financière, elle va – à contrecœur – au CPAS dont elle s’était juré pourtant de ne jamais dépendre. Au CPAS, on lui dit de travailler comme aide-soignante. « J’ai un background universitaire et on me propose ce métier parce que je suis noire. Je n’avais déjà pas de reconnaissance de la part de mon mari, et je suis tirée vers le bas par une assistante sociale pleine de préjugés », dénonce Françoise, encore choquée.

« J’ai repris le pouvoir »

Isolée de tous, en dépression profonde et envahie d’idées noires, elle a envie de disparaître. Une amie, l’une de ses seules connaissances dans sa ville, lui conseille l’association Vie Féminine. Là-bas, Françoise trouve un espace sûr. « Au début, je n’osais pas parler de mes problèmes. Je pensais toujours que c’était de ma faute, que je ne faisais pas assez d’efforts. C’est en entendant d’autres femmes que j’ai osé me confier ». Elle commence une thérapie. « J’ai retrouvé confiance, repris le pouvoir, eu le courage de dire que j’allais partir. »

Son mari lui fait alors part de sa volonté d’avoir la garde exclusive de leur enfant. Elle se demande comment elle peut s’en sortir, toujours sans travail. Elle restera finalement. Mais insoumise. « J’ai décidé de ne plus rien négocier, de ne plus devoir prouver l’impossible et ça marche », dit Françoise, bien décidée à ne plus jamais se taire. Et de partager sa citation préférée : « Un peuple opprimé finit toujours par se rebeller… »

Pour aller plus loin

Le réseau Mariage et Migration est un réseau de réflexion et d’action qui lutte contre toutes les formes de mariages – forcés, précoces, arrangés, coutumiers, thérapeutiques – pouvant priver des hommes et des femmes d’une liberté essentielle : celle de choisir leur partenaire.

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