Les destins des métis·ses de Belgique. Entre mémoires, racines et patries…

Pendant la période coloniale, des milliers d’enfants métis·ses ont subi une ségrégation organisée par l’État belge. Au moment des indépendances, ces enfants ont été rapatrié·es de force du Congo et du Ruanda-Urundi vers la Belgique. Les livres d’histoire restent muets sur le passé colonial belge en général, et sur ses pages les plus sombres en particulier. Mais regroupé·es aujourd’hui en association, les métis·ses de Belgique réclament justice et mettent en lumière ce scandale d’État et d’Église longtemps tenu secret, faisant resurgir une société belge imprégnée de racisme.

À l'Institut des enfants mulâtres de Savé, territoire Ruanda-Urundi, Rwanda actuel (source privée).

Sur des photos sépia, des enfants ni noir·es ni blanc·hes regardent l’objectif, encadré·es par des religieuses. Nous sommes à la fin des années 1950, à l’Institut des enfants mulâtres de Savé, territoire Ruanda-Urundi (situé au Rwanda actuel) : des centaines d’enfants, né·es en grande majorité de relations entre hommes blancs et femmes noires, vivent hors du monde, reconnu·es ou non par leur père, enlevé·es à leur mère sur instruction de l’État colonial et placé·es sous l’autorité des missions religieuses… C’est le tableau dressé au début du documentaire réalisé par le président de l’association Métis de Belgique, François Milliex, et projeté lors de la dernière semaine d’étude de Vie Féminine.

De ces colonies scolaires financées en grande partie par l’État belge durant la domination coloniale (de 1908 à 1962), Savé est la plus connue. Les enfants dit·es « mulâtres » (un mot venant de « mulet », croisement entre une jument et un âne) y reçoivent une éducation : moins complète que celle des Blanc·hes, mais meilleure que celle donnée aux orphelin·es noir·es, desquel·les les métis·ses sont physiquement séparé·es et également mentalement, se sentant, dans la logique coloniale, supérieur·es puisque mieux instruit·es. L’État colonial, par la main des missions religieuses, coupe ces enfants de leur mère, les coupe de leurs racines, les coupe de la société africaine.

La « menace » métisse

Du côté blanc, les enfants métissé·es sont vu·es comme l’incarnation de la décadence morale qui se propage aux colons. La majorité des géniteurs blancs ne reconnaissent pas leurs enfants et les abandonnent chez les missionnaires (les mères ne pouvant pas s’y opposer). Certain·es se retrouvent dans les rues. Leur nombre croissant inquiète ; ces enfants pourraient provoquer une « dégénérescence de la race européenne ». Ou un jour se révolter. En fait, le métissage sape les fondements mêmes de la logique coloniale, basée sur la hiérarchisation entre Blanc·hes et Noir·es. En métropole, des congrès sont même organisés pour discuter du sort à réserver aux métis·ses : quel statut va-t-on bien pouvoir leur donner ?

1960 : départs d’enfants métis·ses vers la Belgique (source privée).

Dans cette fin des années 1950, à la veille des indépendances, se pose donc la question du devenir de ces enfants encombrant·es. Dans l’idée, paternaliste, qu’elles/ils ont besoin d’être protégé·es, et dans l’idée raciste qu’avec ce sang blanc dans leurs veines, elles/ils ont le droit de profiter des « bienfaits de la civilisation », les religieuses convainquent l’État belge que les enfants métis·ses doivent être évacué·es vers la Belgique pour être placé·es sous tutelle : un rapt, en toute légalité, organisé par l’État belge. Les milliers d’enfants ainsi rapatrié·es héritent pour la plupart du statut d’orphelin·e et ne bénéficieront jamais de la tutelle promise. Pire, la nationalité belge leur sera retirée quelques mois après leur arrivée, et certain·es se retrouvent apatrides.

Vers une reconnaissance ?

En 2015, les métis·ses de Belgique se sont regroupé·es en association et ont entrepris un travail – un devoir – de mémoire. L’association a porté le débat devant les différents parlements et le Sénat, puis plus récemment devant la Chambre des représentants, dans le contexte d’une proposition de résolution déposée en juillet 2017 et ayant depuis donné lieu à des propositions d’amendement. Des métis·ses ont témoigné, un avocat a énuméré les manquements au droit international…

Une mère avec son enfant métis (source privée).

En reconnaissant dès 2015 les adoptions forcées qui ont eu lieu sur le territoire belge, le Parlement flamand avait ouvert la voie ; le cas des métis·ses avait été inclus in extremis. Assez rapidement, le Parlement flamand a aussi reconnu la ségrégation subie par ces enfants né·es sous la colonisation et les enlèvements forcés : forcés, parce que l’autorisation des mères a été obtenue par l’envoi de la Force publique et sous sa menace. L’Église reconnaît dans la foulée ses responsabilités ; l’évêque d’Anvers présente publiquement des excuses. En juin 2017, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a à son tour adopté une résolution sur la ségrégation ciblée dont les métis·ses ont été victimes, reconnaissant la politique d’adoptions forcées, appelant notamment le gouvernement de la Fédération à organiser l’accès aux archives.

Recherche d’identité

À l’époque des faits, les institutions belges ont tout mis en œuvre pour rendre les recherches difficiles, voire impossibles : actes de naissance détruits, noms des enfants, pères ou mères modifiés, papiers falsifiés, perte de la nationalité belge, mensonges… Aujourd’hui, les métis·ses de Belgique demandent l’aide de l’État belge dans les recherches d’identification des mères et des pères (par d’éventuels tests ADN), dans la mise à disposition des archives de l’État, des congrégations et celles de l’œuvre de la Protection des Mulâtres. Les métis·ses demandent également la collaboration des ambassades pour les archives restées en Afrique. Et réclament que l’État belge fasse pression sur le Vatican. Pourquoi ? Une partie des dossiers des métis·ses s’y trouvent : des missionnaires, eux aussi, ont eu des enfants en Afrique.

À l’Institut des enfants mulâtres de Savé, territoire Ruanda-Urundi, Rwanda actuel (source privée).

François Milliex explique que, dans les démarches entreprises au niveau politique, « sans nier d’autres aspects de la colonisation, nous avons précisé que nous nous en tenions au sort des métis. Nous sentions qu’il ne fallait pas déborder. » Un premier pas a donc été posé vers l’émergence publique d’un épisode de la mémoire coloniale. La Belgique ne semble pourtant pas encore prête à assumer son passé ; Benoît Hellings, un député Ecolo, essaie depuis trois ans de faire passer à la Chambre une résolution pour que la Belgique reconnaisse son passé colonial. Sans succès.
Réparer les préjudices occasionnés aux métis·ses issu·es de la colonisation belge et les injustices passées faites aux mères africaines, « c’est un besoin, conclut François Milliex, pour restaurer la dignité des métis et des mamans. Et donner à l’État belge l’occasion d’assumer ses responsabilités, dans un but d’apaisement, de réconciliation, pour bâtir une société toujours plus ouverte. »

Pour aller plus loin

Récits de femmes métisses
Dans mon pays, loin de mon pays. Le métissage en héritage, Lili Sorel, Couleur Livres 2013.
Sous le rideau, la petite valise brune, Françoise Thiry, Éditions M.E.O. 2017.

Le magazine MicMag publie une interview dessinée de François Milliex, président de l’association Métis de Belgique.

BePax s’est aussi penché sur la question, notamment via une analyse Les métis, ces enfants de nos anciennes colonies.

À lire également  sur le site de 24h01 l’article Métis, la couleur du péché.

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