Miroir, mon beau miroir 2.0

Par N°199 / p. 26-27 • Mai 2017

« Thigh gap », « A4 waist », « bikini bridge »… Challenges beauté et défis minceur toujours plus absurdes se multiplient sur les réseaux sociaux. Ils suscitent l’engouement des jeunes filles, mais peuvent s’avérer dangereux. Heureusement, la résistance s’organise sur le web… avec un humour salvateur !

CC Dahlface-lace

Avez-vous déjà entendu parler du « A4 waist challenge » (le « défi taille A4 ») ? Il a été lancé l’an dernier sur le réseau social chinois Weibo et a rapidement fait boule de neige, débarquant sur Twitter, Facebook, Instagram… Le principe ? Se prendre en photo devant un miroir, smartphone dans une main, dans l’autre une feuille A4 tenue bien à la verticale au niveau du nombril, de manière à fournir au monde entier la preuve que votre taille est d’une finesse absolue, au point de pouvoir disparaître derrière 21 petits centimètres de papier… Des milliers d’adolescentes autour du globe ont relevé le challenge, postant des selfies sur lesquels elles affichent fièrement leur taille de guêpe. Leur récompense ? Des kilos de « likes » et d’innombrables commentaires flatteurs. Cela peut paraître dérisoire, mais c’est de l’or dans un web 2.0 hanté par le « bodyshaming », cette pratique qui, sur les blogs et les réseaux sociaux, consiste à insulter des personnes en raison de leur apparence physique dans le confort de l’anonymat, et qui vise très majoritairement les femmes. En utilisant la toile comme un miroir, les jeunes filles qui participent à ces challenges s’offrent ainsi un reflet positif.

Ne pas dramatiser ?

La linguiste et psychanalyste française Marie-Anne Paveau, chercheuse spécialiste des réseaux sociaux, et féministe, refuse de stigmatiser ces jeunes filles et de dramatiser leur sort : « Évidemment, ces challenges sont terrifiants et ont des effets terribles. Mais même si l’on trouve qu’elle le fait mal et qu’elle se fait mal, une jeune fille qui participe aujourd’hui à l’un de ces défis sur les réseaux sociaux exerce une forme d’autonomie. Elle se confronte à l’image de son corps, tel qu’elle le voit dans le regard des autres. Et les réseaux sociaux sont pour elle un outil lui permettant d’échapper au contrôle des corps, encore très fort dans notre société. C’est une opération de construction du corps, de test, de séduction. Toutes les ados passent par là. Elles jouent avec leur corps, même si c’est un jeu délétère, mortifère… »

En utilisant la toile comme un miroir, les jeunes filles qui participent à ces challenges s’offrent ainsi un reflet positif.

Mais ce jeu peut se révéler dangereux : ces défis font presque tous l’apologie de la maigreur, et peuvent donc pousser certaines adolescentes vers l’anorexie, la boulimie ou du moins exacerber leurs complexes vis-à-vis d’un corps difficile à habiter au moment de la puberté.

Entreprise de culpabilisation

Un autre défi a particulièrement retenu notre attention : le « panty challenge ». À l’été 2016, d’innombrables photographies de fonds de culottes ont fait leur apparition sur les réseaux sociaux. Il s’agissait pour les participantes de montrer qu’à la fin de la journée, leurs sous-vêtements étaient immaculés, sans la moindre trace de sécrétions… Particulièrement sexiste, ce challenge laisse donc entendre que les liquides provenant du vagin seraient sales, honteux.

Un discours qui révolte la féministe allemande Laura Méritt, spécialiste de l’anatomie féminine et devenue célèbre avec ses auto-exploration où elle apprend aux femmes à mieux comprendre le fonctionnement de leur sexe et de leur plaisir : « Aujourd’hui, la plupart des jeunes femmes ne sont pas initiées de manière positive aux liquides que produit leur corps. Il y a peu d’explications dans les livres d’anatomie et à l’école. Avec ça, c’est difficile de développer un lien positif avec son corps. »

En revendiquant une féminité de papier glacé, lisse et désincarnée, le « panty challenge » s’inscrit dans l’entreprise de culpabilisation des femmes orchestrée par l’industrie cosmétique, estime Laura Méritt : « L’industrie de l’hygiène, de la désodorisation et de la beauté tire d’immenses profits en présentant nos formidables fonctions corporelles de façon négative, de manière à pouvoir encore et toujours nous vendre quelque chose. »

CC Dahlface-lace

La résistance s’organise

Au moment où le « A4 waist challenge » faisait rage, de nombreuses internautes ont répondu avec humour en détournant le but du défi, se photographiant avec des feuilles A4 placées non pas à la verticale mais à l’horizontale devant leur ventre, ou avec une feuille A3, voire un carton de pizza ! D’autres ont fait de ces feuilles blanches des tracts, posant avec des messages de protestation. À l’instar d’une photo qui a beaucoup circulé, sur laquelle trois jeunes femmes posent ensemble avec un message courant sur trois feuilles : « La beauté ne peut pas – être définie – par un morceau de papier. »

En réponse au défi du « thigh gap », une campagne a été lancée sur Twitter sous le hashtag #MermaidThighs (« cuisses de sirènes »). Des centaines de jeunes femmes ont posté des photos de leurs cuisses qui se touchent quand elles se tiennent debout, pour montrer qu’elles se sentent belles telles qu’elles sont.

Un jeu qui peut évidemment se révéler dangereux : ces défis font presque tous l’apologie de la maigreur.

Les nombreux blogs, Tumblr et autres sites « fat positive » (qui dénoncent la stigmatisation de la grosseur) ou « body positive » (célébrant la beauté de tous les corps) sont eux aussi une réponse aux canons de beauté standardisés. Des femmes y revendiquent le droit d’avoir un corps ne correspondant pas aux diktats de la mode occidentale, de célébrer leur beauté et d’encourager les autres femmes à s’accepter. Le web fourmille aussi d’initiatives inspirantes, nouveaux chemins de traverse en marge des autoroutes numériques.

Des exemples de défis

• Le « tigh gap challenge » : avoir un « fossé » entre les cuisses lorsque l’on se tient debout, les pieds joints, cet écart étant célébré comme un gage de minceur.
• Le « bikini bridge challenge » : quand on est couchée sur le dos, le bas du bikini doit flotter au-dessus du ventre, faisant comme un « pont » entre les deux os des hanches car le ventre est très plat.
• Le « belly button challenge » : enrouler un de ses bras derrière le dos de manière à faire ressortir sa main de l’autre côté et la poser sur son ventre pour atteindre le nombril du bout des doigts. Une manœuvre impossible à moins d’être dotée d’une taille extraordinairement fine (ou de bras extrêmement longs !).
• L’« iPhone 6 knees challenge » : poser un smartphone à l’horizontale sur ses deux genoux joints de façon à montrer que lesdits genoux sont étroits et délicats et n’excèdent donc pas 138,1 mm de largeur.
• le « collarbone challenge » : placer le plus possible de pièces de monnaie en équilibre sur sa clavicule, de manière à mettre en évidence l’aspect décharné de l’épaule.

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