La nymphoplastie : quand la chirurgie esthétique s’empare de notre intimité

Par Hors-série N° / p. Bonus web • Juillet-août 2017

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SantéSexualité

La chirurgie esthétique propose depuis une dizaine d’années une opération permettant de réduire la taille des petites lèvres de la vulve : la « nymphoplastie ». Pour leur travail de fin d’études à l’IHECS, quatre jeunes journalistes ont enquêté en Belgique et en France sur cette pratique surprenante. Pourquoi, malgré son prix parfois exorbitant, rencontre-t-elle du succès auprès des femmes ? Comment le corps médical accompagne-t-il ces demandes ? Comment s’émanciper des pressions qui pèsent sur notre intimité ?
Un dossier réalisé par Alexia Durieu, Aline Jacobs, Tiffany Sales et Axelle Verstraeten.

© Marie Leprêtre

Vaginoplastie, clitoridoplastie… La chirurgie s’est emparée du sexe féminin. Parmi la multitude d’opérations possibles, une pratique au succès interpellant se distingue des autres : la « nymphoplastie » – appréciez l’élégante construction du terme à partir du mot « nymphe », issu du grec ancien « jeune fille ». Cette opération, qui consiste à réduire la taille des petites lèvres de la vulve, peut être réalisée dans un but réparateur mais tend de plus en plus à devenir un geste purement esthétique.

Pour l’OMS, les « interventions » au niveau du sexe féminin ne comportent aucun avantage pour la santé.

Apparue il y a une dizaine d’années, la « nymphoplastie » est un phénomène qui ne cesse de progresser. Selon l’INAMI, le nombre de réductions des petites lèvres a augmenté de 70 % en sept ans. En 2014, près de 321 nymphoplasties ont été pratiquées en Belgique. Mais ces données sont encore à revoir à la hausse puisqu’elles n’englobent que les opérations à but réparateur, par exemple en cas d’hypertrophie des lèvres, et donc remboursées par la mutuelle. Aujourd’hui, ce sont des femmes souvent âgées de 20 à 40 ans qui s’y intéressent. Si les motifs sont fonctionnels pour certaines (déformation suite à un accouchement, gênes dues au sport, etc.), la plupart y ont recours pour des raisons purement esthétiques, afin de « rajeunir » l’apparence de leur sexe ou encore de se débarrasser d’un complexe plus profond. Le docteur Benadiba, chirurgien esthétique à Paris, a vu la tendance naître et se développer en France : « En dix ans, avec la médiatisation, je suis passé d’un cas tous les 3-4 mois à un par semaine. » À l’origine de cette augmentation : des complexes qui touchent aujourd’hui les parties les plus intimes des femmes. Mais qu’est-ce qui nous amène à vouloir modifier l’apparence de notre sexe ?

Influences néfastes

Certaines pratiques récentes ont rendu très sévère le regard que les femmes portent sur leur propre sexe. C’est le cas de l’épilation intégrale, dont l’influence pourrait augmenter l’attrait des femmes pour la nymphoplastie. « L’épilation intégrale accroît la visibilité des lèvres et peut donc encourager des femmes à recourir à la chirurgie », explique Serge Dehouwer, psychologue et sexologue.

Parmi les injonctions qui pèsent sur les femmes, il y a également la mode qui les incite à porter des vêtements de plus en plus moulants, voire même transparents lorsqu’il s’agit de lingerie. « Certaines culottes sont tellement petites et moulantes… Cela prouve qu’il y a cette importance que tout le monde voie bien que l’ensemble est parfait ou correspond à une certaine image de ce qui est parfait », rapporte Chris Paulis, anthropologue et sexologue à l’Université de Liège.

© Marie Leprêtre

Clarence Edgard-Rosa, journaliste française spécialisée dans les questions de société liées aux femmes, pense que la pornographie exerce aussi une influence négative : « Le porno n’est pas responsable de tous les maux, mais le porno traditionnel et dominant a tendance à montrer des anatomies féminines totalement lisses qui ne correspondent pas à la réalité. Si c’est tout ce que l’on voit, on peut effectivement se dire qu’il y a quelque chose qui cloche. » Serge Dehouwer confirme : « Les personnes qui font du porno ne sont pas choisies pour leurs talents d’acteur mais pour leur corps ; on est dans quelque chose de totalement factice, il faut le garder à l’esprit. »

Le dessin du « non-sexe » de la Barbie, complètement plat, est un modèle vers lequel tend la majorité des nymphoplasties.

Ainsi que l’explique Chris Paulis, la pornographie véhicule surtout un modèle auquel les femmes sont incitées à se conformer. « Il y a une emprise d’un modèle nord-occidental qui se base de plus en plus sur la Barbie, un modèle complètement artificiel. Le dessin du « non-sexe » de la Barbie, complètement plat, est un modèle vers lequel tend la majorité des nymphoplasties. Cela fait partie aussi du « jeunisme » : on demande aux gens d’avoir un aspect « jeune » le plus longtemps possible parce qu’on associe la jeunesse à la productivité. Cela déteint sur tout le corps, y compris l’intime. »

Pas sans risques

Ces pressions qui poussent les femmes à complexer sur leurs parties intimes entraînent parfois un passage à l’acte rapide pour en finir avec le mal-être. Marie [prénom d’emprunt], opérée à 17 ans, confie : « On avait beau me montrer n’importe quelle image avec des femmes telles qu’elles sont réellement, je trouvais ça dégoûtant et j’avais décidé de ne pas avoir ça sur mon corps. » Mineure au moment de son opération, elle a donc dû demander l’accord signé de sa mère au préalable. “Je me souviens pour en parler à ma maman, ça n’a pas été évident. Je lui ai dit : Maman, j’ai envie de me faire opérer de mon « malabar » ; c’était le surnom que je donnais à mon sexe ! », dit-elle en souriant.

Une nymphoplastie ratée peut détruire une vie sexuelle puisqu’elle peut amener une perte de sensibilité et donc de plaisir chez la femme.

Laurent Benadiba affirme : « Quand une patiente vient me voir, elle a déjà eu son cheminement psychologique. Après avoir eu une discussion avec moi, 90 % des femmes vont donner suite. » Cependant, l’opération n’est pas sans risques. « Les suites opératoires sont longues, il faut compter trois semaines à un mois de cicatrisation. Dans 10 % des cas, cela peut être très douloureux. La complication majeure, c’est surtout si les fils cassent trop tôt, dans ce cas-là, il faut attendre 2 à 3 mois pour pouvoir réparer », précise le chirurgien. Julie [prénom d’emprunt], opérée il y a deux ans, témoigne : « Au bout de deux jours, j’avais de plus en plus mal, je ne pouvais plus faire pipi, moi qui suis pourtant résistante ! Je me suis même évanouie aux toilettes à cause de la douleur et le lendemain, je ne savais plus marcher. En fait, j’avais des germes dans la vessie suite à une infection. En plus de cela, j’ai désormais une lèvre beaucoup plus grande que l’autre. Ceci dit, je ne regrette pas car de toute façon, ça ne pouvait pas être pire qu’avant. Et au niveau de la douleur, c’est supportable si on n’attrape pas d’infection. » Enfin, une nymphoplastie ratée peut détruire une vie sexuelle puisqu’elle peut amener une perte de sensibilité et donc de plaisir chez la femme.

© Marie Leprêtre

Une histoire d’argent

En Belgique, la nymphoplastie peut être remboursée par la mutuelle si elle est pratiquée dans un but réparateur. Cependant, les critères qui définissent si cette opération est réparatrice ou non sont quasi inexistants. « Dans certains articles, on parle de 3-4 cm mais mon travail, ce n’est pas de dire : trois centimètres j’opère, un centimètre je ne fais rien… J’essaie de voir avec ma patiente quelle est vraiment la gêne », précise le docteur Benadiba.

Certains médecins en font un véritable business, proposant à leurs patientes une réduction des petites lèvres pour plusieurs milliers d’euros.

La frontière entre la chirurgie réparatrice et esthétique est donc floue. Certains médecins n’hésitent d’ailleurs pas à profiter de ce flou et font passer une chirurgie esthétique pour une opération réparatrice afin de permettre le remboursement de l’acte, et donc d’en faciliter l’accès. D’autres encore se nourrissent des complexes féminins pour développer un véritable business, proposant à leurs patientes de se faire réduire les petites lèvres pour plusieurs milliers d’euros.

Nymphoplastie et excision

Nos sociétés occidentales distinguent la nymphoplastie et l’excision. Mais ces pratiques sont-elles si différentes ? L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit ainsi les mutilations sexuelles féminines : « Toutes les interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme ou toute autre lésion des organes génitaux féminins qui sont pratiquées pour des raisons non médicales ». Pour l’OMS, ces « interventions » au niveau du sexe féminin ne comportent aucun avantage pour la santé. Il s’agit de l’ablation de parties de l’appareil génital qui sont normales et saines, voire de l’ablation d’un organe sexuel à part entière pour le clitoris dans le cas de l’excision, une pratique aux conséquences ravageuses pour la santé.

La chirurgie esthétique pose beaucoup de questions aux personnes s’occupant des mutilations sexuelles féminines dites « coutumières. »

Dans ce cas, que penser de la nymphoplastie esthétique ? « La chirurgie esthétique pose beaucoup de questions aux personnes s’occupant des mutilations sexuelles féminines dites « coutumières », explique Fabienne Richard, directrice du Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles (GAMS). On a l’impression d’avoir une société à deux vitesses, que les femmes ne sont pas traitées de la même manière. » Ainsi, la conscience collective considère l’excision comme un acte dangereux qui doit être interdit, et la nymphoplastie comme un acte désirable.

Article initialement publié dans axelle n° 186 en février 2016 et mis en ligne à l’occasion de la sortie du numéro hors-série juillet-août 2017.

Pour en savoir plus

• Pour écouter le résultat de l’enquête sur la nymphoplastie menée par les quatre étudiantes de l’IHECS, c’est ici.
• La nymphoplastie esthétique est un phénomène international que l’on retrouve notamment en Suisse et en Grande-Bretagne.
• À lire aussi cet article de Maïa Mazaurette, chroniqueuse à La Matinale du Monde.

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