Rentrée politique : quelles sont les intentions de Zuhal Demir ?

Par N°201 / p. 19-21 • Septembre 2017

La nouvelle secrétaire d’État Zuhal Demir, issue du parti N-VA et membre du gouvernement fédéral, est responsable de l’égalité des chances et de la lutte contre la pauvreté. Quelle sera sa politique ?

Zuhal Demir se rend à un conseil des ministres, le 22 juin 2017 à Bruxelles. © Laurie Dieffembacq, Belga

Depuis le 24 février 2017, Zuhal Demir a remplacé Elke Sleurs comme secrétaire d’État à la Lutte contre la pauvreté, à l’Égalité des chances, aux Personnes handicapées et à la Politique scientifique. Cette juriste de 37 ans, spécialisée en droit du travail, est députée fédérale N-VA depuis 2010 et reste peu connue des francophones, si ce n’est par quelques polémiques relayées dans les médias : photos « sexy » au Parlement fédéral, attaque contre le droit de grève, limitation des allocations de chômage dans le temps

Zuhal Demir est-elle mieux connue en Flandre ? Eh bien apparemment, pas vraiment : elle fait partie des nombreuses nouvelles figures que la N-VA a mobilisées pour assumer son succès électoral. « Elle n’est pas connue pour avoir déjà travaillé sur les questions de genre, d’égalité des chances ou de pauvreté, mais ça, c’est habituel en politique ! », explique Petra Meier, politologue à l’Université d’Anvers.

Une image symbolique et des phrases-choc

La nouvelle secrétaire d’État est également porteuse d’une image très symbolique : c’est une jeune femme issue d’un milieu modeste et d’origine immigrée qui a réussi à vaincre les obstacles pour faire des études et arriver à des postes prestigieux. Très symboliquement, elle a d’ailleurs prêté serment en portant à son poignet le foulard rouge de mineur de son père. « Pour la N-VA, explique Petra Meier, qui a souvent des discours très durs envers les immigrés, les réfugiés, c’est un profil parfait. Elle démontre en chair et en os qu’il y a de la place pour celles et ceux qui sont prêts à travailler et à s’intégrer complètement. »

Zuhal Demir est un peu sortie de l’anonymat grâce à des phrases-chocs, des messages polémiques, qui agacent parfois jusque dans son propre camp. Pour Petra Meier, c’est peut-être du franc-parler, mais c’est aussi une stratégie politique : « La N-VA est passée maîtresse pour diffuser des messages simples, voire simplistes. Par exemple, la N-VA a déclaré que maintenant en Flandre, les mineurs délinquants pourraient porter un bracelet électronique. Mais évidemment, la N-VA n’a pas expliqué toutes les conditions – et elles sont nombreuses – qui doivent être remplies pour que ce soit possible. Ce sont des messages que les gens comprennent et que les médias reprennent facilement. »

Dans la foulée de sa nomination, Zuhal Demir devait présenter au Parlement sa note de politique générale. Mais, au même moment, elle lançait dans la presse des propos considérés comme injurieux à l’égard du CD&V, l’un des partenaires de la N-VA au niveau fédéral comme en Flandre, et elle critiquait publiquement UNIA, le centre interfédéral pour l’égalité des chances, placé sous sa tutelle… Ces énièmes polémiques ont pris plus de place que le contenu politique. En se plongeant dans la note d’orientation politique de la secrétaire d’État, axelle a voulu aller au-delà des propos-chocs.

Lutte contre les violences

Avec le suivi du Plan d’action national, la lutte contre les violences reste sans nul doute un axe fort de la politique qui sera menée. Et Zuhal Demir développe un discours particulièrement « dur » par rapport à des formes spécifiques de violences comme les mariages forcés, les mutilations génitales féminines ou les violences liées à l’honneur. On ne retrouve pas forcément la même fermeté pour aborder les violences conjugales, sexuelles ou dans l’espace public. D’autant qu’il s’agit, pour la secrétaire d’État, d’une problématique « dont souffrent tant les hommes que les femmes »…

Zuhal Demir développe un discours particulièrement « dur » par rapport à des formes spécifiques de violences comme les mariages forcés, les mutilations génitales féminines ou les violences liées à l’honneur.

Son but principal : « stimuler le nombre de déclarations de violences conjugales », grâce à une campagne. Quelques propositions intéressantes toutefois : la création de trois centres-pilotes pour la prise en charge des victimes de violences sexuelles ou encore une enquête sur les « chiffres noirs » des violences sexuelles, notamment chez les étudiant·es.

La note propose également de mener une campagne sur le « victim blaming », c’est-à-dire le fait de rendre une personne responsable des violences qu’elle subit. On sait que les femmes sont régulièrement confrontées à ce phénomène dans leur entourage et aussi de la part d’institutions censées les aider, en particulier la police. Mais aucune mesure concrète n’est développée. En revanche, une autre mesure paraît assez inquiétante : pour fin 2018, la secrétaire d’État veut présenter des directives au sujet du secret professionnel dans les cas de violences conjugales. Dans quel but et à quel prix ? Beaucoup de femmes, en tout cas, n’abordent ces sujets que quand elles se sentent vraiment en confiance et respectées.

Aide-toi et l’État t’aidera

En matière de lutte contre la pauvreté, ce qui ressort, c’est surtout une philosophie qui pourrait se résumer à « si tu le mérites, l’État t’aidera. Sinon… » Dans la vision développée dans la note, le rôle de l’État, c’est d’être le « filet social pour retenir et relancer les citoyens », pas du tout d’identifier les inégalités et de lever les obstacles structurels auxquels les personnes seraient confrontées. Par ailleurs, cette vision est tout entière tournée vers le travail, puisque, toujours selon la note, « le maintien de l’État-providence demande que plus de gens travaillent. »

Pour Petra Meier, « ce que Zuhal Demir veut dire, c’est que tu es responsable de ta pauvreté ; si tu n’en es pas responsable, alors tu es responsable de t’en sortir ou pas. C’est ça, « prendre sa vie en main ». » La N-VA, comme d’autres partis conservateurs et libéraux, estime qu’il y a deux sortes de pauvres : les méritant·es… et les autres. En gros, les familles avec un salaire qui bossent dur méritent d’être aidées, mais les mères de famille monoparentale qui se retrouvent au CPAS ou les jeunes au chômage, c’est incompréhensible. « Pour la N-VA, tous les obstacles structurels, les causes systémiques, ça n’existe pas ! Les féministes, ça ne sert à rien… », conclut Petra Meier.

La note est également assez critique à l’égard des intervenant·es sociaux/ales de terrain, dont l’expertise et les bonnes intentions sont reconnues, mais qui ne parviendraient pas à obtenir de « progrès structurels dans la lutte contre la pauvreté ». La secrétaire d’État, sans rien proposer de très concret, mise sur une approche gestionnaire de la pauvreté et insiste sur des mots directement issus des entreprises privées : « efficacité », « stratégie », « optimiser », « exploiter » les qualités et les talents… Elle veut également faire appel au « côté social du secteur commercial » !

Qu’envisage Zuhal Demir comme mesures concrètes ? Si elle met la priorité sur les familles monoparentales et la « pauvreté familiale » (terme qu’elle préfère – à juste titre – à « pauvreté infantile »), elle ne propose aucune mesure en lien avec les compétences fédérales et envisage surtout des projets de « sensibilisation » ou d’« accompagnement ». Elle soutient notamment la continuité du projet-pilote MIRIAM qui vise l’autonomisation des mères isolées bénéficiant du revenu d’intégration. Or, sur le terrain, ces activités développées par les CPAS ressemblent en partie à celles mises en œuvre par l’associatif, la contrainte en prime. De plus, cela ne débouche pas automatiquement sur des opportunités supplémentaires de trouver un travail ou une expérience professionnelle.

Des enjeux oubliés

En matière d’égalité entre les femmes et les hommes, la note ne propose pas grand-chose d’autre que le suivi du « plan gender mainstreaming », soit insister pour que les autres ministres du gouvernement veillent à ce que leurs politiques ne renforcent pas les inégalités. Quand on voit dans quel sens va la réforme progressive des pensions, très néfaste aux femmes, il y a de quoi se poser des questions…

En matière d’égalité entre les femmes et les hommes, quand on voit dans quel sens va la réforme progressive des pensions, il y a de quoi se poser des questions…

Une réforme des congés thématiques sera également en réflexion. Objectif : que ces congés « soient plus adaptés à la vie d’aujourd’hui » et qu’ils favorisent un modèle de soin impliquant les deux parents. Les solutions sont pourtant connues : rendre la rémunération de ces congés plus attractive et travailler aux obstacles (mentalités, discriminations…) qui empêchent les hommes de prendre ces congés !

Plus globalement, la note ne propose ni mesure ni piste sur les matières socioéconomiques, et ne mentionne pas non plus l’avenir du SECAL, service pourtant important en matière de lutte contre la pauvreté des femmes monoparentales. Enfin, la lutte contre le racisme ne sera pas non plus une grande priorité : Zuhal Demir compte essentiellement organiser une campagne. Au final, la note d’orientation de la secrétaire d’État s’avère peu prometteuse pour réduire les inégalités. Un manque d’ambition révélateur de la politique fédérale.

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