La Première : l’esprit clair ou l’esprit masculin ?

L’esprit de la « nouvelle Première » serait-il davantage « masculin » que « clair » ? Nous publions ici une carte blanche d’un collectif de féministes, initialement parue dans La Libre et dont nous sommes co-signataires.

CC Gian Franco Costa Albertini

Il y a un mois, la RTBF lançait en grande pompe sa « nouvelle Première », sa chaîne-vitrine de l’information du service public de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Indépendamment même du contenu – il faut toujours un temps pour juger des changements – le « casting » était en soi très parlant : de 6h du matin à 22h le soir, les tranches horaires seraient pilotées par, dans l’ordre chronologique : Mehdi, François, Véronique, Bertrand, Laurent, Jérôme, Walid, Arnaud, Eddy, Didier, Philippe. Cherchez l’intruse !

Certes, avant 6h et après 22h, ce sont des femmes qui sont aux manettes pour bercer vos insomnies, et des femmes encore pour présenter les grands journaux de 8, 13 et 18h. Mais on comprend bien que ce n’est pas la même chose d’être au service de l’actualité ou de disposer de sa propre émission, où l’on décide des thèmes, des invité/e/s, des musiques que l’on fait découvrir… Et là il n’y a pas photo : la « nouvelle Première » a peut-être « l’esprit clair », comme l’indique son slogan, mais elle a surtout l’esprit masculin.

Dans le même temps, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles débat du futur contrat de gestion. Les organisations de femmes n’ont pas été invitées et lorsqu’elles ont demandé à être auditionnées, l’agenda était déjà bouclé. Cela fait pourtant des années que la sous-représentation des femmes dans nos médias, RTBF comprise, est soulignée par diverses études, soutenues par l’AJP (Association des Journalistes Professionnels), ou encore par le CSA. Rien n’y fait : la « nouvelle Première »  illustre de manière caricaturale les déclarations de Francis Goffin, directeur des radios de la RTBF : « En radio, ce n’est pas évident les voix de femmes, objectivement, pour des raisons de texture, c’est plus difficile que pour des timbres masculins. (…) Les grands journaux de 8h, 13h et 18h sont présentés par des voix féminines. Ça apporte de la fraîcheur ». Réagissant à la polémique provoquée par ses propos, il enfonce le clou : « Sachant que la diversité – quelle qu’en soit la nature – fait partie des valeurs du service public, (…) nous avons été attentifs à la mixité de la nouvelle grille, tout en reconnaissant qu’elle est difficile à atteindre en radio, c’est bien connu, du fait de la tessiture des voix féminines. » On peut constater ci-dessus le résultat de « l’attention » donnée à la « mixité de la nouvelle grille ».

De son côté Corinne Boulangier, directrice de la Première, défend ses choix en dénonçant le « piège de choisir quelqu’un non pas sur sa compétence mais sur un critère de genre » (Le Soir, 19 mai 2017). Faut-il en déduire que les femmes sont tout simplement incompétentes ? Elle ne va pas jusque-là, admettant qu’une réflexion serait utile autour d’un éventuel « plafond de verre », même si elle dit ne pas le voir (ce qui est la caractéristique même du plafond de verre : il est invisible).

L’absence de volonté d’aller vers plus d’égalité ne concerne pas seulement les « voix féminines » : le problème existe tout autant dans la sous-représentation de femmes interrogées.

L’absence de volonté d’aller vers plus d’égalité ne concerne pas seulement les « voix féminines » : le problème existe tout autant dans la sous-représentation de femmes interrogées (et encore, elles le sont plus souvent comme « témoins » que comme « expertes »), la façon de les présenter (par leur prénom, comme « fille » ou « femme de…) ou leur invisibilisation dans les sujets abordés (on peut ainsi parler de la « pauvreté des familles monoparentales », des « temps partiels » ou encore des « travailleurs en titres-services », sans jamais noter que selon les cas, de 80% à 95% des personnes concernées sont des femmes).  Et même si l’on considère que « tout le monde peut parler de tout », un homme de l’avortement comme une femme de rugby, il existe cependant, de par les réalités de vie, des sujets et des approches qui ne sont soulevés que par des femmes. On l’a encore vu la semaine dernière autour de la question du non-paiement des pensions alimentaires.

Dans l’actuel Contrat de gestion (2013-2017), deux articles prévoient pourtant déjà une attention à l’égalité entre femmes et hommes. L’article 5 stipule que la RTBF s’engage à être « active dans le respect du principe de non-discrimination, et plus spécialement dans la promotion de la diversité et de l’égalité entre les femmes et les hommes et dans la lutte contre les messages et stéréotypes sexistes ou homophobes ».

L’article 6 ajoute que « la RTBF doit également (…) s’intéresser, de manière transversale dans l’ensemble de ses programmes, et plus spécifiquement dans ses programmes d’information et d’éducation permanente, aux enjeux de société importants, tels que (…) l’égalité des femmes et des hommes, la lutte contre les discriminations et contre les stéréotypes sexistes ».

Il faut une réelle volonté politique, à tous les étages du service public.

Le nouveau contrat de gestion devrait donc reprendre et renforcer ces bonnes intentions en imposant cette fois des objectifs quantifiables, mais on voit bien que cela ne suffira pas. Il faut une réelle volonté politique, à tous les étages du service public, depuis les ministres et le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles jusqu’aux responsables à tous les niveaux de la RTBF elle-même, en passant par le CSA et des associations d’usager/e/s, pour que ces belles déclarations soient traduites dans la réalité de ce qu’on peut voir et entendre dans nos médias publics.

Le site Expertalia.be propose désormais un large éventail de femmes (et d’hommes « issus de la diversité ») qui peuvent aborder des sujets sur lesquels les journalistes ne font pas spontanément appel à elles. On peut se féliciter que la RTBF y soit associée.  Mais on peut aussi imaginer des émissions présentées en binôme homme/femme avec la consigne de veiller systématiquement à la mixité des invité/e/s. Sans vouloir porter atteinte à la liberté éditoriale par des « quotas », on peut mettre en place des formations des équipes, avec un suivi et un bilan chiffré, car l’invisibilité des femmes passe elle-même souvent inaperçue. La RTBF devrait rendre compte chaque année des avancées sur ces questions au CSA et au Parlement. Il est donc important de fixer des objectifs chiffrés qui permettront d’évaluer les progrès. Mais pour cela, il faut que les pouvoirs publics donnent les moyens nécessaires afin de soutenir toute initiative sur l’augmentation de la présence des femmes à la RTBF.

Un exemple de « bonne pratique » ? L’émission quotidienne d’Arte, « 28 minutes », a décidé de s’imposer d’avoir tous les jours, quel que soit le thème abordé, au moins une femme sur le plateau. Et ô miracle, jour après jour, cela se révèle tout à fait praticable.

Signataires

Remarque : nous reprenons ci-dessous toutes les signataires de cette carte blanche ; de nouveaux noms se sont rajoutés après la publication originale. 

Cinzia Agoni, porte-parole du GAMP

Latifa Ait-Baala, vice-présidente Femmes MR

Myriem Amrani, conseillère communale PS

Alicia Arbid, coordinatrice d’AWSA-Be

Hafida Bachir, présidente de Vie Féminine

Maryam Benayad, journaliste

Cécile Bertrand, cartooniste

France Blancmailland, avocate, directrice de la revue Politique

Anne Boulord, journaliste

Annalisa Casini, Professeure de psychologie du travail (UCL)

Carmen Castellano, secrétaire générale des Femmes Prévoyantes Socialistes

Delphine Chabbert, secrétaire politique de la Ligue des Familles

Josiane Corruzi, directrice ASBL Solidarité Femmes

Céline Delforge, députée bruxelloise Ecolo

Dominique Deshayes, coordonnatrice droits des femmes Amnesty Belgique

Dominique Devos, comité de Liaison des Femmes

Marie-Sophie Devresse, professeure à l’UCL et vice-présidente de la LDH

Christiane Dewan, directrice du Collectif des Femmes

Ariane Dierickx, directrice générale de l’ASBL L’Ilot

Ghaliya Djelloul, sociologue (CISMOC/UCL)

Mathilde El Bakri, députée bruxelloise PTB

Béa Ercolini, TPAMP et Beabee

Pascale Falek, docteure en Histoire

Pauline Forges, LCR

Élisabeth Francken, auditrice de la Première depuis 1964

Monia Gandibleux, coordinatrice de l’asbl MIEC jeunesse

Seyma Gelen, féministe antiraciste

Anne Grauwels, Points Critiques (UPJB)

Cristal Huerdo Moreno, enseignante à l’Université Saint-Louis

Irène Kaufer, blogueuse féministe

Rabab Khairy, Coordinatrice à Les Grignoux et administratrice de La Ligue des Droits de l’Homme

Zakia Khattabi, Présidente d’Ecolo

Dorothée Klein, présidente des Femmes CDH

Sandrine Lana, journaliste

Brigitte Laurent, présidente de l’ACRF

Véronique Laurent, journaliste

Manon Legrand, journaliste

Isabella Lenarduzzi, Jump

Christine Mahy, secrétaire générale du RWLP

Elli Mastorou, journaliste

Reine Mercelis, Synergie Wallonie

Élisabeth Mertens, journaliste

Maria Miguel-Sierra, La Voix des Femmes

Axelle Minne, journaliste

Aniko Ozarai, journaliste à No Télé

Sabine Panet, rédactrice en chef d’axelle magazine

Valérie Piette, historienne, ULB

Perrine Pigeon, ex-journaliste et Présidente de la Maison plurielle

Nadine Plateau, présidente de la Commission enseignement du CFFB

Donatienne Portugaels, présidente du MEFH, Mouvement pour L’Égalité entre les Femmes et les Hommes

Claudia Ritter, présidente de la Fondation Sofia

Laure Rosier, professeure à l’ULB

Caroline Sägesser, collaboratrice scientifique CIERL (ULB)

Sarah Sepulchre, présidente de SOPHIA

Fatoumata Sidibé, députée bruxelloise Défi

Simone Susskind, députée bruxelloise PS

Viviane Teitelbaum, présidente du CFFB

Corinne Torrekens, chercheuse, Diversity (ULB)

Candice Vanhecke, journaliste

Caroline Van Wynsberghe, politologue (UCL)

Axelle Verstraeten, journaliste

Camille Wernaers, journaliste

Irene Zeilinger, directrice de l’ASBL Garance

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