Les règles : « On n’en parle pas, alors que c’est juste un peu de sang »

Journaliste suédoise, Anna Dahlqvist a enquêté sur la perception des règles à travers la planète. Elle en a tiré un livre à la fois dédramatisant sur les règles et alarmant sur la crise sanitaire à laquelle font face, chaque jour, des millions de femmes dans le monde. Entretien.

L’artiste canadienne Rupi Kaur s’est emparée du sujet des règles dans une série de photographies, Period, dont ces deux images sont extraites. En mars 2015, le réseau social Instagram, où Rupi Kaur publiait régulièrement son travail, a censuré l’une des photographies : on voyait l’artiste de dos, toute habillée, allongée sur son lit, avec une tache de sang sur son pantalon et sur son drap. La réaction indignée de Rupi Kaur à cette censure a fait le tour du monde, avant qu’Instagram ne la restaure et présente ses excuses à l’artiste. © Rupi Kaur et Prabh Saini

Comment aborde-t-on les règles dans le monde ?

« Partout dans le monde, partout, les règles sont liées à la honte, au silence ou au secret. C’est la base qui affecte ensuite toute la vie concrète. Tu dois adopter un certain comportement pour éviter la honte publique. C’est possible en Suède, avec l’accès aux toilettes et aux protections hygiéniques. Mais la honte intérieure reste, sans pouvoir se l’expliquer. Juste le fait de ne pas être autorisée à en parler en public est un signe. Mais lorsque c’est combiné avec le manque de ressources, on a des problèmes pour aller à l’école ou au travail. Dans certains pays d’Afrique ou d’Asie, des filles doivent rester à la maison au lieu d’aller à l’école. Celles qui vont quand même à l’école ou au travail, avec un bout de tissu, restreignent alors leurs gestes, totalement hantées par la peur d’être salies par du sang. »

« Le silence est une catastrophe », écrivez-vous.

« Il y a un problème d’accès aux toilettes et à l’eau dans le monde entier. Si on n’a que du tissu et qu’on n’a pas accès à de l’eau propre et à du savon, on ne peut pas laver ce bout de tissu. On ne peut pas le sécher parce qu’on doit le cacher. Ainsi, la protection ne peut pas être propre et sèche, et ça crée des infections bénignes. Seulement, quand on n’a pas accès à des soins médicaux, les complications peuvent affecter le système immunitaire, la fertilité, augmenter le pourcentage de fausses couches. Comme l’ont montré des études en Inde, il y a des liens avec la transmission du VIH, le papillomavirus ou le cancer de l’utérus. Et bien sûr, le simple fait d’avoir une infection est un problème, ça fait mal, ça gratte. Ça augmente encore plus la honte. C’est un cercle vicieux, qui freine la reconnaissance de ce problème de santé publique. »

© Rupi Kaur et Prabh Saini

Pourquoi tant de honte ?

« C’est un lourd tabou. Je peux parler des règles sans problème aujourd’hui, mais quand j’ai commencé, je me suis rendu compte que ça me posait problème. Ça me faisait bizarre, j’étais gênée. Même ma voix changeait quand je disais « les règles », elle était un peu plus basse… Et puis, bien sûr, je cachais toujours mes tampons quand j’allais aux toilettes. Non pas que l’on devrait marcher en montrant ses tampons, mais il n’y a aucune raison de les cacher autant. Je le fais parfois encore. Mais j’essaie d’éviter, comme un petit geste politique qui pourrait participer au changement.

J’essaie d’éviter de cacher mes tampons, comme un petit geste politique qui pourrait participer au changement.

Donc c’est difficile, même pour les féministes, car on a longtemps lutté pour ne pas être victimes de nos corps et ne pas être réduites à cette barrière biologique qui peut nous rendre vulnérables. De fait, des arguments biologiques ont été utilisés contre nous, les femmes. Mais je pense aussi que nous devons comprendre que considérer les règles comme une faiblesse, c’est une interprétation patriarcale. On ne devrait pas y croire. »

Comment concrètement des femmes qui ont leurs règles sont-elles mises à l’écart ?

« En Inde, on ne peut pas aller au temple hindou quand on a ses règles, sous peine d’être punie. Chez les orthodoxes, tu n’es pas censée prendre l’hostie. Côté travail, au Bangladesh, des femmes ouvrières du textile ne vont pas travailler quand elles ont leurs règles. Quand il a été prouvé à certaines entreprises qu’elles perdaient de l’argent à cause de l’absentéisme, elles ont mis en vente des protections hygiéniques dans les usines. C’est un début, mais il faut aussi des poubelles et des toilettes qui fonctionnent. Et autoriser les femmes à quitter leur poste de travail… »

Les entreprises comme Procter & Gamble sont présentes en Afrique, Asie et Amérique du Sud, mais vous écrivez : « Elles favorisent la stigmatisation et la honte. » Pourquoi ?

« Elles s’impliquent, parce qu’il y a de l’argent à se faire. Elles donnent des protections hygiéniques, mais c’est du court terme. Les politiciens disent : « On a fait notre part. » Et ensuite ? Au Kenya, des femmes vendent leur corps pour acheter leurs protections. Proportionnellement, c’est comme si un paquet de huit serviettes hygiéniques coûtait 80 euros en Belgique. C’est un produit de luxe. Et on devrait déjà commencer par là, même en Suède ou en Angleterre [à ce sujet, relire « Tampons : la coupe est pleine », axelle n° 183, ndlr]… »

Pourquoi l’évolution de la perception des règles met-elle tant de temps ?

« Nous vivons dans une société patriarcale : les études sur les femmes ne sont pas la priorité, d’où le manque d’innovation. C’est un problème de femmes, ce n’est pas considéré comme un problème humain. C’est aussi lié au système reproductif, à la sexualité. Et puis, les règles sortent du corps, elles sont impossibles à contrôler. Il y a un côté infantile et ça, ça rend aussi honteuse. »

Alors, à l’inverse, l’idéal pour vous serait-il de dire : « J’adore mes règles » ?

« Non, il faut de la place pour les deux. Je déteste mes règles et j’adore mes règles. C’est personnel. Mais le but est de faire en sorte que ce soit une discussion publique, en les aimant ou en les détestant, tout en n’ayant pas honte.

Considérer les règles comme une faiblesse, c’est une interprétation patriarcale.

Mettre quelque chose de positif dessus est nouveau. Et c’est bien. On se moque des artistes qui font des peintures avec du sang menstruel, mais on n’en voit jamais ! Ça peut avoir différentes couleurs, et ça fait peur parce qu’on n’en parle pas. Alors que c’est… juste un peu de sang. »

 

Pour ne plus rougir des règles, deux essais en français 

Élise Thiébaut, La Découverte 2017. 248 p., 16 eur.

Deux ouvrages publiés en ce début d’année entendent dénoncer les tabous sociaux, religieux et culturels qui entourent les règles. Toutes deux journalistes et féministes, Élise Thiébaut et Camille Emmanuelle veulent nous libérer de cette honte du sang menstruel ; honte qui, comme le rappelle Camille Emmanuelle, « quand elle n’est pas sociétale, est intime ». La journaliste cite par exemple les tampons planqués dans le sac, la crainte de la tache sur le pantalon ou sur les draps lorsqu’on fait l’amour pendant les règles… Les autrices abordent également la douleur des règles, notamment l’endométriose, une maladie dont le diagnostic a un retard moyen de neuf ans et qui touche 15 à 20 % des femmes.

Camille Emmanuelle, La Musardine 2017. 208 p., 18 eur.

Les deux essais s’attaquent aussi au grand marché des protections hygiéniques – 26 milliards de dollars par an –, dénonçant tant le marketing – « Pourquoi dans les pubs le liquide est-il toujours bleu ? », « Pourquoi les serviettes sont-elles parfumées ? » – que le prix des protections et la présence d’éléments chimiques, non signalés dans la composition et dont les risques sur notre santé restent à déterminer.

Sont évoquées les alternatives écologiques, comme la coupe menstruelle ou encore le flux instinctif libre, technique qui vise, en musclant son périnée, à retenir le sang menstruel dans son vagin. Signe d’une reprise du pouvoir des femmes sur leurs règles pour Élise Thiébaut, solution contraignante et potentiellement culpabilisante pour Camille Emmanuelle. Toutes deux rappellent enfin qu’un grand nombre de femmes dans le monde n’ont pas accès à des protections, ce qui entraîne soucis de santé, rejet professionnel et social. (Manon Legrand)

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