Féminisme, cyborgs et alliances : rencontre avec Donna Haraway

Par N°201 / p. 22-24 • Septembre 2017

Intense, passionnante, l’icône féministe américaine Donna Haraway, biologiste et philosophe, questionne les grands enjeux contemporains et tisse inlassablement et radicalement des fils porteurs de nouvelles façons de vivre ensemble. À Bruxelles au printemps dernier, axelle a eu la chance de la rencontrer.

© Amélie Fenain

Son réseau s’étend jusque chez nous : elle échange régulièrement avec les Belges Isabelle Stengers et Vinciane Despret, professeures en philosophie des sciences. Ce qui ne doit rien au hasard. Donna Haraway a mis un sacré coup de pied dans la fourmilière des savoirs scientifiques en enquêtant à propos des recherches sur les grands singes et les primates depuis le début du 19e siècle.

© Amélie Fenain

Donna Haraway a contribué à de nombreux domaines : anthropologie (l’étude de l’être humain sous tous ses aspects), linguistique, psycho-biologie, etc. Elle a notamment mis en évidence les préjugés de genre et les rapports de domination que ces disciplines perpétuent, car elles sont menées principalement par des hommes blancs et occidentaux. Elle a montré comment ces connaissances dites « objectives » continuent aujourd’hui à véhiculer des biais sexistes, de classe et de race. En bref : tout savoir est « situé », c’est-à-dire ne vient pas de nulle part, est inséparable d’un arrière-plan historique et culturel. La penseuse n’en fait pourtant pas une dénonciation, ni même une théorie ; elle cherche à inventer d’autres voies.

Des cyborgs pour dépasser le patriarcat

Ces chemins alternatifs, Donna Haraway les défriche par exemple à travers la figure du « cyborg » (lire le génial Manifeste cyborg), à la fois machine et être vivant, ni féminine ni masculine, construite pour dépasser le patriarcat. Les catégories tenues pour acquises, telles que nature/culture, esprit/corps, mâle/femelle, humain/animal, vivant/machine… s’en trouvent sapées, se transforment, se fluidifient. Se développe alors, entre passé, présent et futur, une vision du monde différente, foisonnante et incroyablement enthousiasmante, ouvrant sur des possibilités d’émancipation insoupçonnées. La philosophe appelle ainsi à créer des liens avec tous les êtres vivants – y compris les animaux – et pas uniquement à penser la transmission en termes de procréation…

© Amélie Fenain

Son dernier ouvrage, Staying with the Trouble, publié en mai et pas (encore) traduit en français, aborde la difficulté à vivre dans des contradictions qui ne se résolvent pas. Une problématique que Donna Haraway aborde, avec axelle, à propos du féminisme. Toujours dans une optique collective de devenir commun, toujours sans éviter la complexité du monde.

Au lendemain de l’élection de Trump en janvier dernier, deux millions de personnes ont participé à la Marche des femmes. Un formidable signal ?

« C’était le moment pour les femmes de s’exprimer sur le scandale de l’élection de Trump et tout ce qu’elle signifie. Cependant, même si au moment de la marche, le leadership était très diversifié, l’organisation a connu certains problèmes à ses débuts : des femmes blanches n’ont pas pensé à la co-organisation. Les gens qui ont pris la rue auraient été plus divers encore si ça avait pu se faire dès le départ.

Le vote des femmes blanches est en lien avec le racisme aux États-Unis. C’est un problème féministe.

Ce qu’il faut également souligner à propos de cette élection, c’est que 53 % des femmes blanches ont voté Trump ! 53 % ! Les femmes blanches ont donc une grande responsabilité pour trouver des solutions au problème du « trumpisme ». Mes ami·es et moi-même n’avons pas voté Trump, mais des personnes blanches, oui. Et aussi loin que je pense à moi-même, je suis une femme blanche. Le vote des femmes blanches est en lien avec le racisme aux États-Unis. C’est un problème féministe. »

Comment alors concevoir le féminisme pour y intégrer plus de solidarités ?

© Amélie Fenain

« Je pense qu’être avec d’autres femmes, situées de façon spécifique dans le monde, subissant différents pouvoirs, demande une sorte de coalition politique : c’est ce que le féminisme devrait être. Et il devrait être intersectionnel ; le terme a été utilisé principalement par les « black feminists ». Nous devons construire un féminisme croisant dominations de race, de travail, de génération, etc. C’est l’intersectionnalité composant une vie qui permet de mettre au jour les rapports de domination. Nous devons rendre nos politiques intersectionnelles, sous peine de répéter les oppressions passées, le colonialisme, etc. C’est un projet en construction, parce qu’on ne peut pas décider, à un moment donné, que l’on est arrivé à un projet suffisamment bon. »

Et parce qu’il n’y a pas qu’un seul féminisme…

« En tant que féministes, nous échouons souvent ; nos catégories politiques sont trop grandes, ou trop petites, pour le travail qui devrait être fait. bell hooks avait l’habitude de dire : nous ne parlons pas de « tous les mouvements féministes », nous parlons de « mouvement féministe », c’est-à-dire de féminisme en mouvement, en tant que verbe, action, travail en cours. Et d’alliances avec d’autres, souvent, parfois, mais pas toujours. »

Quelles sont ces alliances que les féministes peuvent construire ?

« Les alliances sont de toutes sortes. Aux États-Unis et en Europe, se fait sentir actuellement la nécessité de rapprochement entre différents groupes de femmes, autour de la question de l’immigration, par exemple : groupes de femmes latinos, groupes de femmes anglophones, groupes des droits reproductifs, groupes contre les violences conjugales, contre le trafic des êtres humains… Nous avons besoin que toutes ces organisations travaillent ensemble et partagent les problèmes urgents. Diffuser ces problématiques, inventer, se mettre en coalition les unes avec les autres, renforcer ces coalitions, ça a toujours été difficile. »

Et plus encore aujourd’hui ?

« Dans un certain sens, c’est une erreur de penser cela. Le féminisme s’est toujours forgé entre amour et rage [ce concept de « love and rage », émotions ressenties simultanément, est développé par Donna Haraway dans son dernier livre, ndlr]. Cela a toujours été difficile. Je ne pense pas qu’une seule période des mouvements de femmes et des mouvements féministes ait été facile. C’est une illusion de penser que c’est plus compliqué aujourd’hui.

Je ne pense pas qu’une seule période des mouvements de femmes et des mouvements féministes ait été facile.

Nous comprenons mieux notre propre complexité, peut-être. Mais prenons la complexité de ce que signifiait être féministe aux États-Unis à la fin du 19e siècle, à la période des lynchages dirigés contre les Noir·es : le combat, la souffrance des femmes dans ce contexte, la séparation des féministes blanches et des féministes noires dans un monde où les Noir·es étaient lynché·es. Ou les questions de féminisme dans les années 1960 et 70, lorsque l’on réfléchissait aux solidarités dans un contexte de guerre nucléaire, de bombardements, à la façon d’articuler ces débats de manière féministe… Quand est-ce que ça a été simple ?

Les enjeux semblent toutefois énormes, et les fractures, entre féministes, nombreuses. Je pense que nous avons hérité de tout cela, et que nous débattons les unes avec les autres, du mieux que nous pouvons. Et on ne peut pas s’en tenir seulement à un débat : il s’agit aussi d’une sérieuse joie, d’une capacité à jouer, et pas seulement à travailler. Une grande capacité à s’écouter les unes et les autres, et à jouer. Comme le dit Emma Goldman, une anarchiste d’origine russe émigrée aux États-Unis au début du 20e siècle : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas faire partie de votre révolution. » Je pense que le féminisme ne doit pas être seulement critique, il doit aussi incarner cette joie. »

Les droits des femmes sont remis en question, reculent. Quels sont selon vous les grands enjeux féministes actuels ?

« Ces derniers temps, aux États-Unis, et dans beaucoup de pays d’Asie et d’Europe, on assiste à la résurgence des « pro-natalistes ». Ce sont des mouvements nationalistes, qui ont un impact sur la situation des femmes, et plus spécifiquement sur celle des femmes réfugiées. Au Danemark, en Suède, à Taïwan, à Singapour, etc., on entend des gouvernements nationaux et des mouvements sociaux dire qu’il existerait une « crise de la fertilité », qu’il n’y aurait pas assez d’enfants mis au monde, qu’il y aurait « trop » de personnes âgées…

Dans un monde où la population mondiale atteint aujourd’hui le chiffre de 7 milliards et demi d’habitant·es, nous serions incroyablement content·es si, à la fin de ce siècle, nous en restions à 11 milliards. Pour les féministes progressistes, je pense que c’est une question urgente, à laquelle nous n’avons pas réfléchi depuis longtemps. »

Pourquoi les féministes n’en parlent-elles pas ?

« On parle de « justice reproductive », mais pas du nombre d’êtres humains sur terre. Les biologistes féministes en parlent, et il faut le faire. Nous sommes terrifiées par l’histoire du racisme, du colonialisme, de l’impérialisme, du malthusianisme, de l’eugénisme. À cause de cette peur, nous nous empêchons de penser de façon créative, autrement qu’en terme de choix, avoir un bébé ou non. Alors même que ce combat-là n’est pas gagné, et que l’accès à un avortement sûr et légal continue à être remis en question, aux États-Unis, et dans certaines parties de l’Europe, goddam !

Le combat pour la justice reproductive nous fait porter attention au sexe, à la race, aux classes sociales, et implique un monde beaucoup plus grand que la « liberté » de se reproduire.

Mais il faut passer à une réflexion sur une justice reproductive qui implique le fait de procurer un environnement sain à tout enfant qui naît : une éducation, la réalisation de son potentiel, des droits sexuels, etc. Le combat pour la justice reproductive nous fait porter attention au sexe, à la race, aux classes sociales, et implique un monde beaucoup plus grand que la « liberté » de se reproduire. »

© Amélie Fenain

Comment en êtes-vous arrivée à réfléchir à cette problématique mondiale ?

« J’ai 72 ans. Quand je suis née, la population de cette planète était de 2 milliards et demi de personnes. Quand je vais mourir – il y a de grandes chances que cela arrive vers 2033, c’est en tout cas ce que disent mes papiers d’assurance, ce n’est pas morbide, c’est intéressant ! –, nous serons 8 milliards et demi de personnes sur terre. Au cours de ma vie de femme blanche riche sont nées plus de 6 milliards de personnes, et on n’en parle pas ! Je pense que c’est scandaleux. Scandaleux ! Et on ne sait pas comment en parler, à cause du piège du racisme, du colonialisme… Et toutes ces nations promeuvent les naissances, dans une optique nationaliste. Et évidemment capitaliste. Je sens très fort que les « mien·nes », c’est-à-dire les féministes progressistes, ont peur de ce problème. Mais nous devons affronter ces questions, particulièrement parce que nous avons en face de nous des États nationalistes pro-eugénistes et pro-natalistes, tous ces États qui ont peur des immigrant·es, et qui ont peur du nombre de bébés des immigrant·es… Ça, c’est un problème féministe actuel. »

Savez-vous pourquoi votre travail remporte un tel succès ?

« Ça, il faut demander aux autres ! Je pense que c’est parce que j’ai beaucoup d’énergie, parce que j’essaie d’inclure de multiples façons de travailler et d’analyser, parce que j’essaie de rendre claire la façon dont je collabore avec les autres, j’essaie d’ouvrir le discours vers le dialogue, et pas de présenter la théorie un peu folle d’une seule personne. Et parce que, après tout ce temps, je crois que je suis devenue une meilleure écrivaine, je suis plus « invitante ». J’ai ouvert mes textes, en tant qu’oratrice également. Et puis j’ai de très bon·nes ami·es ! Nous ouvrons mutuellement nos travaux à nos réseaux… Isabelle Stengers, Vinciane Despret, des personnes qui font connaître mon travail aux autres, au monde francophone. »

À voir, cette conférence filmée en 2010 au Centre Pompidou, à Paris, avec Bruno Latour, Donna Haraway et Isabelle Stengers.

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