Resist !, un magazine au poing levé contre Trump

Par N°207 / p. 16-17 • Mars 2018

Au lendemain de l’élection présidentielle aux États-Unis, en 2017, beaucoup ont pleuré. D’autres se sont retroussé les manches et, parmi les résistant·es, certain·es ont lancé un magazine féministe. Resist ! était né. [Article extrait du dossier « La Fronde des médias féministes »]

Le numéro 2 de Resist !, paru cet été. CC Resist !

« Nous devons utiliser ce que nous avons pour inventer ce que nous désirons » : cette citation d’Adrienne Rich, auteure féministe américaine et professeure de lettres, est gravée sur la couverture du numéro 2 de Resist ! (paru à l’été 2017) et décrit à merveille cet ovni de la presse américaine.

Création post-dévastation

L’idée est née dans la librairie de BD de Gabriel Fowler, située à Brooklyn (New York). Après l’annonce de l’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche, le libraire et éditeur voulait marquer le coup. « Utiliser ce qu’on a », disait Adrienne Rich : des illustrateurs et illustratrices de talent du monde entier. « Pour inventer ce que l’on désire » : un monde plus égalitaire où la suprématie blanche n’existerait plus. Bref, un fanzine féministe, anti-Trump.

« Nous voulions faire quelque chose, trouver une raison d’être à nouveau heureuses et fières de notre pays. »

« Gabe » refile très vite le bébé à Françoise Mouly, éditrice au célèbre New Yorker, et à la fille de celle-ci, Nadja Spiegelman, aussi « fille de » Art Spiegelman, l’auteur de Maus, mais surtout écrivaine et auteure de bande dessinée. « Le matin du 9 novembre [date de l’élection présidentielle, ndlr], nous étions dévastées. Mais peu après l’élection, nous avons reçu un coup de fil de Gabe […] qui nous demandait d’être éditrices invitées d’un journal gratuit de BD et de dessins de femmes artistes… On n’a pas pu s’empêcher de dire oui. Nous voulions faire quelque chose, trouver une raison d’être à nouveau heureuses et fières de notre pays », écrivent-elles dans l’éditorial du numéro 2 qui contient des centaines d’illustrations réalisées par des artistes (femmes et hommes), des éducatrices, des publicitaires, des chercheuses du Massachusetts, de New York, de Los Angeles, mais aussi des Pays-Bas, de Bruxelles, d’Allemagne, du Canada…

Nadja Spiegelman, écrivaine et auteure de bande dessinée, tient le premier numéro de Resist ! à la Marche des femmes à Washington, en janvier 2017. CC Resist !

Les thématiques, traitées en quelques cases ou sur des doubles pages, sont tantôt légères, tantôt glaçantes : l’élection de Trump bien entendu, la démocratie, les réseaux sociaux, la sexualité féminine, les règles, ou encore le bien-être animal… Les femmes sont majoritaires dans ces pages et scandent, le poing levé, « Resist ! » ou « Grab back ! » (« Reprenons » la parole, le pouvoir, en référence à Trump qui avait déclaré vouloir « attraper » – « grab » – les femmes par « la chatte »)

Marche des femmes

Les premiers exemplaires de Resist ! sont distribués le 21 janvier 2017, lors de la Marche des femmes à Washington, grâce à un large mouvement de bénévoles. Un autre réseau de libraires et de lieux alternatifs prend le relais partout dans le pays. Au total, 58.000 exemplaires sont imprimés et distribués. La gratuité de cette initiative est rendue possible grâce aux dessins offerts par les auteur·es, aux dons et aux souscriptions avant la publication des numéros.

Pénélope Bagieu a vu l’engouement des femmes pour « reprendre » la rue et la parole.

Pénélope Bagieu, auteure des célèbres albums Culottées (des biographies de femmes hors les clous) a apporté sa contribution au magazine. Elle nous raconte : « Françoise Mouly m’a demandé de publier une histoire. J’ai choisi l’histoire de Giorgina Reid, ma préférée. » En quatre pages, sa gardienne de phare italienne, née en 1908 et émigrée aux États-Unis, est un miroir d’une certaine Amérique de l’ombre, pleine d’initiatives. « C’est le stéréotype de quelqu’un qui ne fait pas peur au système, Giorgina. Elle pèse 40 kg toute mouillée. C’est une petite jardinière d’un quartier résidentiel, apparemment pas dangereuse pour les gens qui ont de grands projets. Mais elle mettra quand même son petit caillou dans la machine… » Réelles ou fantasmées, les histoires contées dans Resist ! sont celles de femmes tenant tête aux hommes qui veulent les faire taire.

Aujourd’hui habitante de Brooklyn, Pénélope Bagieu a vu l’engouement des femmes pour « reprendre » la rue et la parole. « New York, ce n’est pas représentatif de l’Amérique. On y est très politisé, très éduqué. Mais on entend les femmes plus qu’avant. C’est une sensation très rassurante de voir qu’on est nombreuses. Les femmes ont finalement toujours parlé, mais on ne les écoutait pas ! » L’élection de Donald Trump a été ressentie comme un réel danger pour les femmes. « En crescendo s’est levée une vraie menace à l’encontre des femmes, comme avec la baisse des aides aux plannings familiaux par exemple. En parallèle, il y a eu une dédiabolisation des féministes. Aujourd’hui, il existe plein de livres pour petites filles sur l’émancipation. À partir de maintenant, elles vont grandir avec l’idée qu’elles ont des choses à accomplir, alors que nous vivions dans un endormissement général », ose croire Pénélope Bagieu.

Resist ! s’inscrit clairement comme l’un des moteurs de ce réveil national contre le nouvel ordre établi. « Nous ne pouvons pas nous permettre de rester polies ! », clament les éditrices. « Nous sommes comme ça : un pays composé d’immigrés, un pays où les femmes ont le droit d’être fâchées et où l’on célèbre notre liberté d’exprimer cette rage de manière créative. »

 

Diversité de la presse féministe américaine

Ms. Magazine (à prononcer « misses ») est certainement le magazine féministe le plus connu disponible en librairie aux États-Unis. Journal d’investigation et d’analyses, fondé en 1971 notamment par la célèbre militante et écrivaine Gloria Steinem, Ms., c’est aussi un blog qui offre un regard affûté sur les initiatives et actualités féministes à travers le pays et ailleurs dans le monde.

La cinquantaine d’autres publications féministes est très variée, de Black Girl Dangerous (qui met en exergue la parole des trans et queers de couleur), à ElectWomen Magazine (qui donne des conseils aux femmes postulant à des fonctions politiques), en passant par Bitch (spécialisé dans la culture populaire et le féminisme intersectionnel).

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