Sur le ring avec Vissia Trovato, championne du monde de boxe

Par N°197 / p. 25-27 • Mars 2017

La boxeuse Vissia Trovato est la nouvelle championne du monde du super-coq IBO. Portrait de cette Italienne de 34 ans – également musicienne – qui taille sa place dans un univers jusqu’à très récemment réservé aux hommes.

© Boxing Club Ascona

En novembre dernier, la boxeuse Vissia Trovato, alias « Leonessa » (« lionne » en italien) ou encore « Red Lioness » (« lionne rouge » en anglais), réalisait un exploit. Après un match haut en couleur, elle remportait la victoire contre la Bulgare Galina Koleva Ivanova, une adversaire redoutable. La Milanaise de 34 ans devenait ainsi la championne du monde du tournoi super-coq (la catégorie des femmes pesant entre 53,5 et 55,3 kilos) de l’International Boxing Organisation (IBO).

Elle a remporté cette victoire après avoir pratiqué la boxe à titre professionnel pendant seulement un an et comme amatrice depuis trois ans. axelle l’a rencontrée dans son club, le Boxing Club Ascona, dans le Tessin, le canton italophone de la Suisse. Dans un survêtement de jogging noir, le corps tout en muscles, la crinière rousse attachée, Vissia Trovato dégage la sérénité, la force tranquille et une grande confiance en elle.

Du chant à la boxe

Après un diplôme en restauration d’art contemporain en 2005 à l’Académie des Beaux-Arts de Brera, en Italie, Vissia Trovato a décroché, cinq ans plus tard, un diplôme en musique à la Scuola civica di Jazz. Elle a ensuite travaillé comme chanteuse. C’est un peu le hasard qui l’a menée, en 2010, à la boxe, confie-t-elle. Avant de préciser, sourire en coin, qu’elle ne croit pas tellement au hasard.

« J’étais dans une phase de ma vie où j’avais du temps et l’envie de me dédier à une activité sportive intense ; une amie m’a proposé d’essayer la boxe et c’est ce que j’ai fait, tout en étant à des années-lumière de l’idée de combattre. » Dès 2012, Vissia Trovato a pourtant commencé à prendre part à des combats amateurs. En 2015, elle est passée professionnelle et le 11 juin 2016, elle a remporté le titre européen « poids plume » féminin de l’European Boxing Union. Et toc !

© Boxing Club Ascona

Un sport pas plus dangereux qu’un autre…

En cours de chemin, elle a décidé de mettre sa carrière de chanteuse entre parenthèses. Dès le départ, ses ami·es et sa sœur l’ont soutenue et encouragée. En revanche, pour sa mère, son choix était difficile à comprendre. « Il ne correspondait pas à sa philosophie de la vie. Mais maintenant, elle l’accepte totalement et elle est très fière de moi, même si elle demeure inquiète. Elle ne parvient toujours pas à rester durant les combats pour me regarder. »

En effet, même si un·e médecin n’est jamais loin, les risques de blessures sont inhérents à la boxe. « Ce qui fait peur dans notre sport, c’est que le visage peut être gravement touché », explique celle qui, à l’issue du combat contre Galina Koleva Ivanova, arborait deux impressionnants coquards noirs. « Mais je ne crois pas que ce soit un sport plus dangereux qu’un autre, relativise-t-elle. Ici au club, 80 % des blessures ont lieu quand on joue au foot pour le plaisir, en fin de semaine. » Ceci dit, elle confie avoir subi une fracture à l’orbite en 2015 qui a non seulement retardé sa carrière professionnelle, mais qui aurait pu lui coûter de sérieux problèmes de vue.

« Une grande dame »

Son entraîneur, Alfredo Farace – depuis devenu son compagnon – ne s’était jamais intéressé à la boxe féminine. D’ailleurs, de son propre aveu, il n’y croyait pas vraiment. Ensemble, ils l’ont découverte. L’ancien boxeur admet que ces six dernières années, le nombre de jeunes boxeuses s’est multiplié et le niveau s’est élevé de façon spectaculaire. « Il y a un potentiel très intéressant », souligne-t-il, l’air convaincu. Sur sa compagne, il ne tarit pas d’éloges. « Une très grande dame. » Un à un, ils ont surmonté les obstacles, ensemble, jusqu’au championnat du monde IBO.

À l’avenir, la numéro un mondiale aimerait traverser l’Atlantique pour se battre devant des milliers de personnes dans la patrie de la boxe, les États-Unis. Là où le sport est pris très au sérieux et où se brassent de gros sous. Et après sa vie d’athlète – encore une dizaine d’années, « si je suis chanceuse » –, elle se dédiera de nouveau à temps plein à la musique.

Et pourtant, elles boxent

Les règles du jeu pour les femmes et les hommes sont plus ou moins les mêmes. Les boxeuses doivent se munir d’une protection au niveau des seins. Pour les professionnelles, les rounds sont au nombre de dix et durent deux minutes chacun, contre douze fois trois minutes chez les hommes. « À poids égal, les hommes sont plus forts, plus rapides et plus explosifs », a constaté la boxeuse, qui explique ainsi cette différence.

J’enseigne la boxe à des jeunes femmes motivées qui n’ont pas peur de suer et d’y aller, c’est très stimulant.

Et le sexisme dans la boxe ? « C’est vrai que pour certaines personnes, la boxe féminine n’existe pas encore, observe-t-elle ; d’ailleurs, dans certains clubs, il n’y a toujours pas de vestiaire pour femmes. » La championne rappelle qu’en Italie, ce n’est qu’en 2001 que la boxe féminine a été légalisée : auparavant, les boxeurs étaient soumis à une loi les obligeant à passer un contrôle sanitaire qui, de facto, excluait les femmes. Vissia Trovato a néanmoins foi en l’avenir de son sport décliné au féminin. « J’enseigne la boxe à des jeunes femmes motivées qui n’ont pas peur de suer et d’y aller, c’est très stimulant. »

© Boxing Club Ascona

Mais la reconnaissance officielle et les investissements financiers dans la boxe féminine ne sont pas encore gagnés. Aux États-Unis, c’est seulement à la fin de l’année dernière que des matchs professionnels féminins ont été diffusés à la télévision non payante. Il a fallu attendre 2012, à Londres, pour que les boxeuses puissent s’illustrer lors de Jeux olympiques, alors que les boxeurs y participent depuis 1904.

Pourtant, dans les faits, la boxe féminine attire énormément d’attention. Par exemple en Amérique latine, en particulier en Argentine et au Mexique, elle remplit les stades et un combat entre femmes peut être le moment phare d’un événement. Par ailleurs, les femmes boxent pratiquement depuis les débuts du sport, selon le site du Women Boxing Archive Network. Les premiers combats amateurs de boxe féminine remonteraient au début du 17e siècle, à Londres.

Battantes aussi hors du ring

Les combats féminins ont néanmoins été illégaux jusqu’à récemment. Le droit pour les femmes de s’entraîner dans les gymnases est aussi tout récent. C’est dans les années 90 que la boxe féminine a connu son développement public, avec la création d’organisations professionnelles comme la Women’s International Boxing Federation et la International Female Boxers Association. Le premier championnat du monde de boxe féminine s’est tenu en 2001 en Pennsylvanie, aux États-Unis.

Marian « Lady Tyger » Trimiar a fait une grève de la faim et perdu près de 15 kilos afin de réclamer de meilleures conditions et salaires pour les professionnelles.

Entre-temps, les femmes ont dû se battre contre les mentalités et les lois pour être reconnues sur le ring. Le développement du sport au féminin est redevable à des pionnières qui n’ont pas hésité à se mettre en jeu sur la place publique pour revendiquer leurs droits. À l’instar d’une ancienne championne du monde poids plume (60 kilos), Marian « Lady Tyger » Trimiar, qui a fait une grève de la faim pendant un mois, perdant près de 15 kilos, afin de réclamer de meilleures conditions et salaires pour les professionnelles.

Plus récemment, en 1998, l’Anglaise Jane « The Fleetwood Assassin » Couch a poursuivi le British Boxing Board of Control – la fédération professionnelle de boxe anglaise – pour discrimination sexuelle. Jane Couch devait s’exiler aux États-Unis pour participer à des compétitions, car le Board refusait de délivrer la licence lui permettant de se battre au Royaume-Uni, argumentant que « le syndrome prémenstruel rendait les femmes trop instables pour boxer »… Fin 1998, Jane Couch a remporté son procès, et mis le Boxing Board K.-O.

Pour aller plus loin

Une rencontre (en images) avec des boxeuses de l’Équipe nationale marocaine.

Un article du site d’informations 50-50 qui questionne la boxe féminine…

Un portrait d’une policière et boxeuse qui est également confrontée au sexisme quotidien.

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