Les robots sexuels, ultime étape des femmes objets ?

Au rythme où vont les avancées technologiques dans le domaine de la robotique, l’apparition de machines humanoïdes conçues pour satisfaire les désirs sexuels de consommateurs masculins semble inévitable. La chercheuse britannique Kathleen Richardson, spécialisée dans les questions d’éthique, tire la sonnette d’alarme.

(c) Marie Leprêtre

Elle s’appelle Roxxxy, avec trois « x » qui ne laissent aucune place au doute. Avachie sur un canapé, les cuisses mollement écartées, elle a le regard vide, sa mâchoire est exagérément large et sa lèvre pendante ne fait qu’accroître l’impression d’abrutissement qu’elle dégage. À côté d’elle, son créateur, Douglas Hines, pose pour la photo. On est en 2010 et l’entrepreneur américain est venu présenter au salon de l’industrie pornographique de Las Vegas le prototype du « premier robot sexuel au monde ». Les images de la créature ont fait le tour de la planète.

Six ans plus tard, la poupée articulée et parlante est désormais en vente sur le site internet de l’entreprise « True Companion » (« vraie compagne », sic !). Moyennant la somme de 9.995 dollars (environ 9.600 euros), on peut la recevoir par la poste sous deux à trois mois. Rien n’est laissé au hasard : le client peut choisir, parmi une vaste gamme, la couleur de cheveux de la poupée tout comme celle de son pubis, la couleur de sa peau et de son rouge à lèvres.

« Elle aime ce que vous aimez »

Sur son site, l’inventeur de Roxxxy promet à ses clients ce qu’il considère être la femme parfaite : « Elle a une personnalité qui correspond le plus possible à votre personnalité. Elle aime ce que vous aimez, elle n’aime pas ce que vous n’aimez pas, etc. » Détail qui a sans doute son importance pour les acheteurs : elle peut même parler de foot. Et pour ceux qui finiraient par se lasser, elle a des personnalités de rechange calquées sur les catégories qu’on trouve sur les sites pornos : Frigid Farrah, « réservée et timide » ; Wild Wendy, « extravertie et entreprenante » ; S&M Susan, « prête à réaliser vos fantasmes de souffrance et de plaisir » ; Young Yoko, qui est « si jeune et attend vos leçons » ; Mature Martha, qui « a beaucoup d’expérience et voudrait vous donner des leçons. »

L’inventeur de Roxxxy promet à ses clients ce qu’il considère être la femme parfaite. Détail qui a sans doute son importance pour les acheteurs : elle peut même parler de foot.

Roxxxy est-elle l’avenir de l’homme ? Si l’on en croit David Levy, auteur de l’essai Love and Sex with Robots, qui a fait grand bruit lors de sa parution aux États-Unis en 2007, les relations sexuelles entre les humains – comprendre par là les hommes – et les robots seront on ne peut plus banales d’ici à 2050, et elles ouvriront de nouveaux horizons à leurs utilisateurs toujours en quête de plus d’excitation : « L’amour avec les robots sera aussi normal que l’amour avec les autres humains, bien que le nombre d’actes sexuels et de positions pour faire l’amour communément pratiquées entre humains augmentera, puisque les robots emmagasinent plus de savoir qu’il n’y en a dans tous les manuels d’éducation sexuelle du monde réunis. »

Cela illustre la façon dont la technologie et le commerce du sexe coexistent et se renforcent l’un l’autre en créant une plus grande demande de corps humains.

Avant que son esclave sexuelle télécommandée ne soit commercialisée fin 2015, Douglas Hines se targuait d’avoir déjà plusieurs milliers de précommandes à travers le monde. Bien qu’il affirme que Roxxxy n’a pas vocation « à remplacer l’épouse ou la petite amie » mais s’adresse aux « gens qui sont entre deux relations ou qui viennent de perdre leur femme », il fait le pari que ses clients utiliseront leur robot plus pour discuter de la pluie et du beau temps que pour satisfaire leur libido, et prétend que « les gens peuvent trouver le bonheur et l’accomplissement autrement que grâce à un autre humain. »

Déshumanisation

C’est ce dernier point qui inquiète particulièrement la féministe britannique Kathleen Richardson. Chercheuse à l’Université De Montfort, à Leicester, cette anthropologue spécialisée dans les questions liées à l’éthique de la robotique a lancé l’an dernier une campagne de sensibilisation contre les robots sexuels, dans l’espoir d’alerter l’opinion publique sur les dangers que représenterait cette technologie. Ainsi qu’elle l’explique à axelle, le recours aux robots sexuels pourrait avoir pour conséquence de déshumaniser ceux qui les utilisent, en réduisant leur capacité d’empathie à l’égard d’autrui : « Quand vous êtes en présence d’un être humain, vous devez prendre en compte sa présence, ses émotions, ses expressions faciales. Ce n’est pas le cas lorsque vous êtes face à une machine. »

Autre source de préoccupation pour la chercheuse : « Ces robots sont réalistes, ressemblent à de vraies femmes, mais leur apparence dérive souvent des représentations pornographiques, explique Kathleen Richardson. Et les clients peuvent avoir tout ce qu’ils veulent, choisir la taille des seins et du vagin… Ces poupées objectifient les femmes. Elles suggèrent aux hommes que les femmes sont des produits qu’ils peuvent acheter et consommer sexuellement et que, s’ils ne peuvent pas les avoir, il y a une alternative mécanique. »

Le philosophe Neil McArthur, professeur à l’Université de Manitoba au Canada, fait également part de ses inquiétudes vis-à-vis des conséquences négatives sur l’image des femmes. Dans une interview au Washington Post, il prédit qu’une banalisation de ces robots sexuels va « promouvoir des idéaux physiques inatteignables et l’idée que les femmes devraient ressembler à une personnalité idéalisée de robot qui est docile et sexualisée. »

Les alternatives à Roxxxy que l’on trouve aujourd’hui sur le marché sont des poupées de silicone articulées, à l’instar des « RealDolls » (« vraies poupées ») de la firme américaine Abyss Creations ou des « Love Dolls » (« poupées d’amour ») de la société japonaise 4Woods. Les rares modèles « homme » qui sont commercialisés sont d’ailleurs eux aussi destinés principalement à une clientèle masculine, comme le laissent deviner aisément les bouches entrouvertes des éphèbes de silicone.

Les enfants, quant à eux, ne sont pas épargnés par cette objectification sexuelle. L’entreprise japonaise Trottla, qui commercialise des poupées à l’effigie de fillettes, les met en scène d’une façon ouvertement pédophile sur son site internet, allant jusqu’à publier des photos montrant cette réplique d’enfant plus vraie que nature, endormie dans son petit pyjama rose et à moitié déshabillée. Bien que ses poupées soient équipées d’une cavité buccale, le propriétaire de l’entreprise, Shin Takagi, se défend de vendre des « poupées sexuelles » à ses clients. Kathleen Richardson s’insurge : « On peut imaginer qu’un jour, il y aura des robots sexuels à l’effigie d’enfants qui diront des choses comme « Papa, je te veux ». »

« Conséquence du commerce du sexe »

En plus de réclamer l’interdiction de commercialiser de tels robots, Kathleen Richardson s’engage pour l’abolition de la prostitution, arguant que « ces fantasmes de femmes robots sont justement la conséquence du commerce du sexe. » Le grand argument brandi par les défenseurs des robots sexuels, selon lesquels ces machines aideraient à réduire les agressions sexuelles et les violences à l’égard des prostituées, n’a aucun crédit à ses yeux : « Cela illustre la façon dont la technologie et le commerce du sexe coexistent et se renforcent l’un l’autre en créant une plus grande demande de corps humains. »

Un passage du blog tenu par un trentenaire français propriétaire de deux poupées sexuelles articulées, intitulé MyDollStory, résume à lui seul les craintes exprimées par la chercheuse. Voilà le plaidoyer ouvertement sexiste de l’intéressé : « Une poupée réaliste en silicone est et sera toujours heureuse, elle restera toujours belle, ne vous fera jamais de crises, de prises de tête, de scènes de ménage, de mensonges, de blessures… Elle ne vous brisera jamais le cœur, ne sera jamais infidèle, ne jouera pas avec vos sentiments, ne profitera pas de votre générosité… et j’en passe ! Sexuellement, elle ne simulera jamais, ne se plaindra pas de votre « performance » et ne vous fera jamais le coup de la migraine. » C’est vrai qu’à ce stade, l’empathie, on la cherche.

Article initialement publié dans axelle n° 189 en mai 2016 et mis en ligne à l’occasion de la sortie du numéro hors-série janvier-février 2017

À voir, à lire

La série de science-fiction Real Humans, diffusée sur la chaîne franco-allemande Arte, dans laquelle les robots utilisés comme aides domestiques peuvent être manipulés pour être transformés en robots sexuels.

La série de science-fiction Westworld, diffusée sur la chaîne américaine HBO, qui imagine un parc d’attractions dans lequel les humains peuvent violer, tuer et torturer des robots humanoïdes comme bon leur semble.

À lire, cet article du Monde, celui-ci du Courrier International et enfin celui-ci, en anglais, sur mic.com.

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