Zoé Konstantopoulou : « Choisir la justice, c’est parfois désobéir »

Par N°202 / p. 19-20 • Octobre 2017

Calme, déterminée, Zoé Konstantopoulou dénonce inlassablement la situation économique et politique de son pays. Elle se bat sur le plan juridique, appelle à l’union et à la désobéissance civile. Remise en contexte et petite interview, extraite du dossier plus complet de notre numéro d’octobre.

Zoé Konstantopoulou (Athènes, 2016) © Zumapress

Zoé Konstantopoulou devient début 2015 la seconde femme présidente du Parlement grec, lorsque son parti de gauche, Syriza, porteur d’un espoir immense après des années de crise, gagne les élections. C’est elle qui, pour la journée du 8 mars, plutôt que de donner une interview à la chaîne de télévision du Parlement, médiatise la cause des femmes de ménage de la fonction publique, licenciées arbitrairement, qui finiront par gagner leur combat (voir cet article dans axelle n° 170, et la suite dans le hors-série 2015). Dès qu’elle entre en fonction, l’avocate spécialisée en droit international met également sur pied une Commission spéciale pour l’audit de la dette. Pendant les quelques mois où elle reste en fonction, elle est la cible de nombreuses attaques sexistes.

Partout, elle est au front

Syriza, dans ses promesses de campagne, s’était engagé à refuser les mesures d’austérité imposées par les instances extérieures. Le Premier ministre Alexis Tsipras a toutefois négocié de nouveaux emprunts et les modalités de remboursement des précédents. Au mois d’août 2015, Syriza n’obtient pas une majorité au Parlement pour voter cet accord : le parti démissionne et provoque des élections anticipées, qu’il gagnera en septembre. Sans Zoé Konstantopoulou cette fois, qui est en total désaccord : selon elle, Syriza n’a pas tenu ses engagements. Le premier rapport de la Commission pour la vérité sur la dette grecque, présenté en juin et aux conclusions sans appel – la dette grecque actuelle est illégale, illégitime, odieuse et non viable (voir le dossier de ce numéro d’axelle) –, reste lettre morte.

Zoé Konstantopoulou continue le combat au sein de la Commission, transformée en association. Cet été, dans le village de Distomo, lors d’une cérémonie d’hommage aux 218 victimes d’un massacre perpétré par les SS en juin 1944, Zoé Konstantopoulou se place devant l’ambassadeur allemand et l’apostrophe calmement : « Vous devriez payer les réparations allemandes aux victimes », rappelant qu’après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne devait 270 milliards d’euros de réparations à la Grèce, qui n’ont jamais été versés.

Quand vous étiez présidente du Parlement grec, vous avez subi de nombreuses attaques sexistes. C’est le lot des femmes politiques ?

« Les attitudes sexistes et le harcèlement ne s’exerçaient pas seulement à l’égard des femmes, mais aussi envers les jeunes générations et toutes les personnes qui défendaient des catégories sociales opprimées, marginalisées. Ce qui était très clair dans ces attaques – qui n’étaient pas des attaques parce que je suis femme, mais parce que je résistais et mettais en application une politique radicale et de résistance –, c’est qu’elles ont cherché leur légitimation dans le sexisme et la discrimination. »

Une fois au Parlement, avez-vous mis en place des politiques différentes de celles qu’un homme aurait pu instaurer ?

« Je ne sais pas si c’est vraiment une politique différente. C’est plutôt une approche différente. Pour la journée du 8 mars, les représentants de la chaîne de télévision du Parlement m’ont demandé une interview : « Puisque vous êtes femme et présidente du Parlement. » J’ai répondu : « Je vous propose de faire une émission en direct avec les femmes de ménage du ministère des Finances. J’accueille nos invitées et j’anime une vraie discussion sur les droits des femmes et des travailleuses. » Il y a eu avant moi une femme présidente : elle a donné l’interview. C’est donc toute une approche différente, qui touche aux questions politiques les plus importantes et les plus gênantes. Je suis sûre que si j’avais été une présidente de Parlement disciplinée, obéissante et souriante face à l’oppression, il n’y aurait pas eu ces attaques… Mais il faut toujours prendre en compte le socle sur lequel ces attaques sont élaborées. »

Ce sens de la justice, d’où vous vient-il ?

« Je trouve qu’il est assez courant. C’est la raison pour laquelle la plupart des étudiant·es en droit choisissent ce chemin-là ; une exigence de justice pour les personnes qui sont systématiquement marginalisées et stigmatisées par l’État, pour les victimes, les sociétés et les peuples. »

Et cette force de vous dresser devant cet ambassadeur allemand à Distomo ?

« Je ne peux pas faire autrement. Il est important de se souvenir du contenu de nos droits, qui devient le contenu de notre devoir vis-à-vis de celles et ceux dont les droits sont toujours violés. Pour les femmes, il y a un devoir spécial. Même s’il y a encore beaucoup à revendiquer, nous avons le droit et le devoir d’être actives dans toute une série de secteurs, et d’être actives pour toutes celles qui n’en bénéficient pas encore. »

Vous encouragez à la désobéissance civile ?

« Oui. C’est une arme vraiment très puissante contre ceux qui se comportent comme les puissants du monde. Il y a autour de nous une majorité silencieuse de gens qui n’approuvent pas l’oppression, la violation de la démocratie, des droits et des libertés. Cette majorité, immense, n’a pas conscience qu’elle est une majorité. Parce que le système des régimes travaille systématiquement à la convaincre qu’elle est une minorité impuissante. Il faut se rendre compte de notre force majoritaire, et il faut la mettre en action en refusant de nous soumettre aux diktats de cette minorité, qui réussit en ce moment à contrôler notre avenir. C’est notre responsabilité en tant qu’êtres humains. »

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