Pour un féminisme révolutionnaire

Le mouvement féministe actuel est vivace, multiple et mouvementé. Il est aussi traversé de tensions. Comment dessiner des alliances ? Comment porter une stratégie politique commune sans laisser de côté les personnes plus minorisées et sans gommer les expériences et identités variées ?
Pour délier ces questions, nous avons rencontré Aurore Koechlin et Aida Yancy, deux militantes, trentenaires, issues de la génération féministe actuelle.

Aurore Kœchlin, doctorante en sociologie, vient de publier La révolution féministe (Amsterdam 2019). Ce livre tire le bilan politique et intellectuel des combats féministes français depuis les années 1970 – soulignant ses forces et ses impasses – pour contribuer aux luttes actuelles et à venir. Aïda Yancy est militante féministe et antiraciste. Membre du « Collecti.e.f 8 maars » à l’origine de la première grève des femmes l’an dernier en Belgique, elle milite aussi à la RainbowHouse, coupole bruxelloise d’associations LGBTQIA+.
Elles sont arrivées dans le féminisme par des chemins différents, ont des points de vue (parfois) divergents mais partagent un même mot d’ordre : le féminisme est révolutionnaire. Et la révolution sera féministe… ou ne sera pas.

Le féminisme est traversé par plusieurs courants : queer, décolonial… Quels sont selon vous les enjeux qui sont au cœur de la lutte féministe aujourd’hui, et qui pourraient construire une solidarité politique ?

Aurore Kœchlin : « Il nous faut appréhender les questions comme un tout, et penser le féminisme en lien avec les autres rapports de domination. La question économique est centrale, parce que nous sommes dans un contexte de crise économique, d’austérité et d’attaques néolibérales fortes contre les droits des femmes et des minorités. Mais il faut la lier à des préoccupations spécifiquement féministes comme les violences sexistes. On a vu en France la présence importante de femmes dans le mouvement des Gilets jaunes. Elles ne se présentaient pas comme féministes, mais avaient conscience qu’en tant que femmes, elles étaient précarisées davantage que les hommes. »

Aïda Yancy : « Le sexisme, le racisme, l’austérité, l’homophobie… sont des violences ; le néolibéralisme et le capitalisme jouent un rôle central dans leur mise en œuvre. Les différents courants du féminisme ont pour but de mettre en valeur ces violences pour qu’elles soient éradiquées. L’enjeu de la lutte féministe pour moi est que l’on n’oublie personne. On a tendance à parler de victoires quand seulement quelques personnes ont gagné. Je prends l’exemple de la lutte LGBTQIA+. C’est surtout le G – pour gay – blanc, qui a remporté des victoires, parce qu’il avait le pouvoir économique, social et culturel pour avancer ses revendications. Mais qu’en est-il de tous/toutes les autres, caché·es derrière les paillettes de la Pride ? »

Aurore Kœchlin. ©Jean-Christophe Guillaume

Les revendications et les modes d’action féministes se multiplient et se répandent dans le monde entier. Que ce soit dans la rue – à travers les grèves de femmes massives dans plusieurs pays du monde – mais aussi sur les réseaux sociaux dans la foulée de #MeToo. Assiste-t-on à une révolution mondiale, une « Internationale féministe » ?

A.K. : « La stratégie révolutionnaire revient avec force dans le monde entier. On assiste à des soulèvements simultanés dans un ensemble de pays de l’Amérique latine, en Algérie, à Hong Kong, en Iran, au Liban… La vague du féminisme s’inscrit dans ce contexte global, s’en nourrit et nourrit en retour les mouvements sociaux. La force du féminisme aujourd’hui, comme lors des autres vagues [pour l’utilisation de ce terme, lire l’encadré ci-dessous Des vagues féministes ?, NDLR], c’est qu’il est international. On mène des actions, avec l’appui de ce qui s’est passé dans d’autres pays, d’Amérique latine surtout, où la question de la stratégie est plus élaborée qu’en France, notamment par son lien avec le mouvement indigène et le mouvement ouvrier. Exemple avec « Ni Una Menos », mouvement contre les féminicides, lancé en Argentine et arrivé en Europe. On a vu des grèves en Pologne, en Irlande, en Italie jusqu’aux grèves massives du 8 mars en Espagne en 2018 et en 2019, où 5 puis 6 millions de femmes sont descendues dans les rues, c’est énorme ! L’objectif serait désormais de formaliser cette « Internationale féministe » en organisant des rencontres internationales. Mais aussi d’aller au-delà de journées symboliques comme le 8 mars. Je suis d’ailleurs ravie de voir qu’en Belgique, la grève se déroulera le 8 mars, un dimanche – l’occasion de mettre en avant le travail invisible, notamment domestique – et se poursuivra le 9. »

Aïda Yancy. ©Jean-Christophe Guillaume

L’intersectionnalité n’est pas une fin en soi, mais un outil militant pour découvrir les angles morts, et trouver des moyens d’y agir.

On a l’impression aujourd’hui qu’on redécouvre l’intersectionnalité, c’est-à-dire le croisement de plusieurs systèmes de domination. Et qu’on la met à toutes les sauces… 

A.Y. :  « En effet, dans les années 1970, des féministes noires américaines comme celles du Combahee River Collective [organisation féministe radicale active de 1974 à 1980, considérée comme l’un des premiers mouvements intersectionnels, NDLR] avaient une pratique intersectionnelle. Ce sont elles qui ont inspiré le concept popularisé par Kimberlé Crenshaw [théoricienne du droit et militante féministe issue du Black Feminism, NDLR] il y a trente ans. Ces militantes étaient issues des mouvements pour les droits civiques, des milieux communistes et certaines étaient même lesbiennes. Elles avaient une approche féministe globale. Leur pratique de l’intersectionnalité n’a parfois plus grand-chose à voir avec celle qui se développe aujourd’hui en Europe francophone dans le monde militant et qui vient d’une vision édulcorée fournie par le monde académique. Cette intersectionnalité prend des accents individualistes et me donne parfois l’impression qu’on regarde nos nombrils alors qu’il y a un système à déconstruire… C’est totalement néolibéral ! En tant que femme, noire et lesbienne, j’ai certes moins de privilèges sur certains aspects que d’autres et ça me fait galérer. Mais en attendant, j’ai un diplôme universitaire qui m’ouvre des portes qui restent fermées à d’autres. Plutôt que de simplement dénoncer les privilèges chez les autres, c’est important d’explorer ses propres privilèges pour mieux comprendre comment fonctionne le système. L’intersectionnalité n’est pas une fin en soi, mais un outil militant pour découvrir les angles morts, et trouver des moyens d’y agir. »

Le privilège doit être vu comme une manifestation à l’échelle individuelle de structures plus globales. Cela nous permettra aussi de ne pas nous tromper d’ennemis.

A.K. : « Il nous faut lier le sentiment d’oppression ressenti à l’échelle individuelle – ou la conscience de genre, de classe, de race – aux bases économiques, politiques, sociologiques et structurelles des dominations. Dans le cas du féminisme par exemple, la « base matérielle », c’est le travail reproductif : le fait qu’on assigne les femmes au travail reproductif dans le système capitaliste. Or, aujourd’hui, on parle de privilèges. La question à poser n’est pas : a-t-elle/il des privilèges et pas moi ? Il faut se demander pourquoi des individus ont des privilèges et d’autres pas. Le privilège doit être vu comme une manifestation à l’échelle individuelle de structures plus globales. Cela nous permettra aussi de ne pas nous tromper d’ennemi·es. Parce que si l’on considère que l’ennemi·e est celle/celui qui a les privilèges, que fait-on de celles et ceux qui sont privilégié·es sur un axe et pas sur l’autre ? Les ennemis sont ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique, et que des structures comme l’État ou la police reproduisent et protègent. Et nous sommes une grande majorité d’opprimé·es. À nous, militant·es, de réinsuffler des enjeux de structures, des questions comme le travail – productif et reproductif –, comme le font d’ailleurs les grèves féministes, plutôt que de se radicaliser de plus en plus entre nous – parfois en tout petits groupes – à l’écart du monde extérieur. »

©Jean-Christophe Guillaume

On peut comprendre aussi que des minorités exigent de se rassembler entre elles/eux en non-mixité choisie…

A.Y. :  « Les espaces en non-mixité choisie sont essentiels à toutes les formes de lutte. Mais quand le retranchement vient de la part de femmes racisées, il est souvent vu par les mouvements féministes larges comme un « repli identitaire » contre-productif. Pourtant, on ne peut pas nier qu’on en a besoin. Nos revendications spécifiques sont souvent noyées dans la masse ou reléguées au second plan, et nous sommes régulièrement silenciées [réduites au silence, NDLR]. Moi, je distingue deux types d’espaces : les tranchées et les champs de bataille. Les tranchées sont des espaces safe [espace où l’on se sent en sécurité. Terme utilisé pour caractériser les espaces de paroles en non-mixité, femmes/hommes, femmes racisées/femmes blanches, etc., NDLR] : c’est l’endroit où on dort, où on se repose, mais aussi celui où on élabore nos tactiques. J’aime cette image parce qu’elle illustre bien que parfois on s’y prend des bombes aussi. Il n’existe pas d’espace à 100 % safe. Je constate aussi que, s’il me faut des lieux safe, j’ai besoin également d’espaces de rencontre, car je ne conçois pas la lutte avec quelques copines dans mon salon. Il faut sortir des tranchées et retourner sur les champs de bataille. Il y a celui du mouvement féministe où il s’agit de trouver des approches, des bonnes pratiques et des processus pour rendre les outils comme la grève accessibles à toutes autant que possible. Mais il y a aussi et surtout le champ de bataille où on combat en convergence contre la source de nos oppressions. »

 À nous, militant·es, de réinsuffler des enjeux de structures, des questions comme le travail – productif et reproductif –, comme le font d’ailleurs les grèves féministes, plutôt que de se radicaliser de plus en plus entre nous – parfois en tous petits groupes – à l’écart du monde extérieur.

En référence au titre de ce hors-série, quel monde commun souhaitez-vous ?

A.Y. : « Je suis profondément convaincue qu’en rendant l’espace prospère et épanouissant aux personnes les plus invisibilisées et minorisées, nous pouvons atteindre un monde qui fonctionnerait pour tout le monde. J’utilise souvent la métaphore de l’escalier. Pour un grand nombre de personnes, les escaliers représentent des obstacles (parce qu’elles sont chargées, accompagnées d’enfants, de poussettes, en talons, malades, en chaise roulante, etc.). Si on confiait la planification de notre environnement à ces personnes, nous obtiendrions des espaces accessibles à tout le monde. Le monde commun que je souhaite serait donc un monde en plans inclinés ! Un monde à déconstruire, et à réécrire… »

A.K. :  « Un monde commun est un autre monde, un nouveau monde débarrassé de toutes les oppressions et formes d’exploitation. Un monde où la question politique serait non pas déléguée à des personnes qui décident pour nous selon leurs propres intérêts mais réappropriée par chacun·e. Pour cela, il faut renverser les structures actuelles de la société, en mettre de nouvelles en place, et questionner nos façons de produire et de reproduire. »

« Être un bon allié, c’est un processus, pas un état »

On les appelle généralement « alliés ». Ces hommes s’engagent aux côtés des féministes pour combattre le sexisme. Ils ont entamé une prise de conscience, effectuent un travail réflexif pour questionner et déconstruire leurs masculinité et privilèges. Pas sans inconfort, en trébuchant aussi, sous le regard peu réceptif des autres hommes mais avec un objectif : un monde égalitaire.

La transformation nécessaire de la société ne se fera pas sans les hommes, l’autre moitié de la population. Et dans toute lutte, des allié·es sont nécessaires. Mais comme pour le travail domestique, les femmes n’ont pas besoin « de l’aide » des hommes mais bien qu’ils fassent leur part du boulot. Attention, sans voler leur place ni leur parole.
Georges (prénom d’emprunt), 33 ans, est l’un de ces alliés. Soutien logistique lors de la grève des femmes du 8 mars dernier, il a également assuré plusieurs garderies pendant les actions de préparation organisées tout au long de l’année par le Collecti.e.f 8 maars. « C’est ma relation avec une féministe qui m’a amené à avoir une réflexion pro-féministe. Je n’y suis pas allé de moi-même. C’est en prenant conscience de la lutte féministe que je me suis dit qu’il existait des endroits où l’on peut s’investir en tant qu’homme pour soutenir une lutte à laquelle je crois aujourd’hui mais dont je n’avais aucune notion il y a quelques années. »

Cette prise de conscience récente, depuis deux ou trois ans, est un cheminement. « Je peux avoir des attitudes de soutien mais ça n’empêche pas que dans mon couple et mon quotidien, j’ai toujours des attitudes oppressives. Être un bon allié, c’est un processus, pas un état. C’est un travail. C’est parce que je crois profondément à la lutte féministe et au fait qu’il y a des inégalités et des oppressions à corriger, que je mène ces actions. Je sais que j’en suis responsable en même temps. »  Même réflexion pour Alex, 27 ans, qui travaille au Monde selon les femmes : « Ce n’est pas parce que je travaille dans une association féministe que je suis complètement déconstruit. Il faut déconstruire ses privilèges tout le temps. C’est un processus, pas un acquis. »

Ne pas prendre toute la place

La place des hommes dans les mouvements féministes est une question délicate et la non-mixité garde bien sûr tout son sens. Les groupes mixtes, même si les hommes y sont très minoritaires, ne sont pas à l’abri de la reproduction des rapports de pouvoir en faveur des hommes. Un point d’attention pour Yoan, 30 ans, bénévole au Poisson sans bicyclette, café culturel féministe à Schaerbeek. « En tant que privilégié, je n’ai pas envie de parler pour quelqu’un. Je n’ai pas envie de faire du mansplaining ou d’expliquer aux autres les oppressions qu’iels [pronom personnel servant à désigner des personnes qui ne s’inscrivent pas dans un genre défini, ou dont le genre n’est pas connu, NDLR] subissent. Tu ne peux pas arriver dans une association féministe et anti-capitaliste en étant persuadé de tout savoir sur tout. Au sein du Poisson, ma place est d’être un complice et d’écouter. »

C’est difficile de cesser de prétendre qu’on a toujours raison. De la boucler, d’écouter et d’ accepter les remarques car on nous a éduqués à avoir un ego de dominant.

Ne pas prendre toute la place, ne pas interrompre, ne pas dénigrer les femmes… Des changements ou tentatives que ces hommes conscientisés citent d’emblée, ainsi que leurs échecs. « C’est difficile, explique Georges, de cesser de prétendre qu’on a toujours raison. De la boucler, d’écouter et d’accepter les remarques car on nous a éduqués à avoir un ego de dominant.  […] Et puis, accepter de se faire remettre à sa place. Bien sûr, jamais je ne l’accepte ! [rires] Mon premier réflexe, c’est dire : « Non, ce n’est pas vrai, vous m’avez mal compris, ce n’est pas systémique… » Personne ne veut réaliser qu’il est dominant. »

Parler aux autres hommes

Si ces hommes ont trouvé une place plus discrète auprès des féministes, c’est dans les groupes d’hommes qu’ils peuvent faire d’autant plus leur part du boulot. « Il y a tout un travail à faire auprès de nos amis, atteste Alex. Pour certains, c’est encore respectable de faire une blague sexiste et que tout le monde rigole. C’est là notre rôle en tant qu’allié, on doit désamorcer ces dynamiques-là. Ce qui n’est pas du tout simple. Il y a cette tension de se dire : « Si je ne rigole pas, qu’est-ce qu’on va penser ? Je ne serai plus légitime ». Il y a une peur de se désolidariser d’une dynamique malsaine et toxique entre hommes . »

© Diane Delafontaine

Même ressenti pour Georges. « Si je dis à mes potes : « Tu foires, il faut arrêter de faire des blagues comme ça, il faut arrêter de la traiter comme ça », on va me dire « Tu es chiant ! Tu veux une gommette ? »… C’est plus compliqué car on va rentrer en conflit. » Pourtant, ce travail d’hommes qui parlent à d’autres hommes est essentiel. « S’opposer aux oppresseurs, c’est plus facile en tant que mec car on va être plus pris au sérieux que les femmes. Je ne vais pas être dénigré comme elles », poursuit Georges.
Toutefois, les groupes d’hommes peuvent également être des leviers importants pour transformer la société. Yoan a participé à un atelier d’écriture qui avait pour but de construire une approche féministe des masculinités. Cet atelier, organisé en 2018 par Le Poisson sans bicyclette, a réuni une dizaine d’hommes, en majorité des trentenaires. Un recueil de textes, une expo photo et un outil pédagogique ont suivi. Se retrouver dans un tel contexte pouvait être déstabilisant. « C’était la première fois que j’étais avec autant d’hommes. J’y ai vu du positif et du négatif. Des hommes qui essayent de faire quelque chose et d’autres qui se flagellaient. Il y avait différentes étapes de déconstruction. C’était globalement terrifiant à chaque fois pour moi. Parce que j’ai beau travailler sur plein de choses, se défaire du regard des autres et de leur jugement, c’est quand même pas évident. » L’atelier a aussi permis à Yoan de prendre conscience de l’importance de lutter activement contre le modèle hégémonique de masculinité (voir encadré), pour ne pas rester dans une masculinité dite complice. « Le plus important, et je pense qu’on n’ira nulle part sans ça, c’est que les hommes, et je m’inclus évidemment dedans, arrivent à s’organiser et créer des ateliers sans que des femmes doivent être derrière eux pour les pousser au cul. »

Le spectre du masculinisme

Alex a également organisé un groupe de parole d’hommes au sein du Monde selon les femmes en 2018, un travail essentiel selon lui pour viser une société égalitaire. Il espère le relancer en 2020 et y insuffler une dimension d’action collective mixte aux côtés des mouvements féministes. Pour élaborer ces deux ateliers, des balises claires avaient été posées. « Tout un aller-retour avec mes collègues femmes. Ce qui a été dit, comment le débat a été ressenti. Le spectre masculiniste est toujours là et il faut bien gérer les discussions. »

Il n’y avait pas de place pour la victimisation. On ne dit pas que des hommes ne souffrent pas mais on ne voulait pas que ce soit la thématique principale et il fallait la replacer dans le contexte patriarcal.

Le Poisson sans bicyclette avait choisi de cadrer son projet en engageant des référent·es féministes, soutenu·es par un comité de pilotage. « On voulait centrer l’atelier sur la lutte contre les violences faites aux femmes et le sexisme, explique Amandine, bénévole au Poisson. Il n’y avait pas de place pour la victimisation. On ne dit pas que des hommes ne souffrent pas mais, on ne voulait pas que ce soit la thématique principale et il fallait la replacer dans le contexte patriarcal. Il s’agissait de travailler la question de comment les hommes peuvent être alliés des féministes. »  L’expérience a été positive grâce à une vigilance permanente mais parfois énergivore.
Des dérives sont en effet régulièrement constatées dans des groupes de parole d’hommes non-mixtes, même proches de féministes et/ou au départ de bonne volonté. La symétrisation des souffrances des hommes et des femmes est l’un des dangers, tout comme la relativisation ou le déni de la domination masculine. Certains groupes qui pointent une soi-disant crise de la masculinité n’ont pas pour but de déconstruire la masculinité mais bien de la renforcer et avec elle, au final, les inégalités de genre.
Autre dérive repérée : les hommes qui s’autoproclament un peu trop facilement féministes. Des auteurs qui écrivent sur le féminisme sans interroger leur propre position, des prédateurs sexuels masqués… « Si ça existe, les bons alliés, ce sont des alliés qui ne récupèrent pas la plus-value sociale de leur action de proféministe, fait remarquer Georges. […] Il faut se méfier des mecs profem. Parce qu’on se dit à quel point ils sont extraordinaires et ça donne parfois la légitimité à certains de vraiment faire les salauds. On reste des mecs, il ne faut pas oublier ça. »

« Écoutez les féministes ! »

© Émilie Tournevache

Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal, est spécialiste des masculinismes et des antiféminismes. Son dernier ouvrage La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace  alerte sur le danger des discours de la « crise de la masculinité », qui ont pour effet de susciter la pitié envers les hommes, de justifier les violences masculines contre les femmes et de discréditer le projet de l’égalité entre les sexes.
Il a livré à axelle quelques balises pour les hommes engagés dans un processus d’alliance avec les féministes.
Propos recueillis par Manon Legrand

Quels termes utilisez-vous pour qualifier les hommes engagés auprès des féministes  : alliés ? proféministes ? antipatriarcaux ?
« Je me dis « proféministe » car le féminisme est l’affaire des femmes. Les hommes peuvent être complices, mais nous continuons à tirer avantage du suprémacisme mâle. »

Quels conseils donneriez-vous aux hommes qui s’engagent dans ce processus ?
« Avant tout : écouter les féministes ! J’ai tout appris de mes conjointes et de théoriciennes féministes, comme Christine Delphy, puis d’afro-féministes comme bell hooks et Patricia Hill Collins, entre autres. Ma collaboration avec des universitaires féministes, en particulier la sociologue Mélissa Blais, spécialiste de l’antiféminisme, est essentielle dans ma démarche. On peut aussi s’informer grâce à une multitude de vidéos, podcasts et blogs féministes de toutes tendances. Il faut ensuite éviter de se prétendre spécialiste du féminisme et de faire la leçon aux féministes ou de les manipuler (par la drague, entre autres). Enfin, j’ai écrit un court texte consultable en ligne pour proposer aux hommes de procéder à un « disempowerment », soit une réduction volontaire de notre pouvoir et de nos privilèges face aux femmes. »

Comment éviter qu’un groupe de réflexion sur la masculinité prenne les contours d’un groupe masculiniste ?
« Évitons de nous lamenter au sujet de la « condition des hommes » et de blâmer nos mères et nos conjointes pour nos problèmes. Des hommes peuvent faire face à des problèmes sociaux, mais le plus souvent à cause d’autres hommes qui nous dominent et nous humilient dans les lieux de pouvoir ou dans nos rapports interpersonnels. Il faut lire aussi le nouveau livre de Martine Delvaux, Le boys club, pour saisir la problématique de l’entre-soi masculin. Enfin, j’ai participé au collectif Hommes contre le patriarcat, à Montréal. Nous répondions aux demandes de féministes. Malgré cela, nous jouissions d’un prestige démesuré pour des tâches banales effectuées lors d’événements féministes. Nous avons préféré nous dissoudre. Il n’y a pas de position proféministe qui ne soit paradoxale et problématique. Il faut attendre et accepter la critique et chercher à s’améliorer, avant notre prochaine erreur. »

Longues vies et petites pensions

Plus de la moitié des femmes touchent moins de 1.000 euros de pension par mois. Quand l’âge de la retraite a sonné, la vie des femmes rime trop souvent avec précarité. Les retraitées se débrouillent vaille que vaille pour joindre les deux bouts.


« L’eau est trop chère pour moi, je ne tire pas la chasse pour un petit pipi. Et je ne chauffe pas beaucoup mon appartement non plus pour économiser sur mes charges. »
  Lily, 72 ans, fait partie du Gang des Vieux en colère, un mouvement qui se bat pour que les (futur·es) retraité·es puissent vieillir dans la dignité. Elle raconte comment elle se débrouille avec sa maigre pension. Anne, 68 ans, membre de Vie Féminine, doit de son côté faire attention aux frais de soins de santé. « Avant de prendre un rendez-vous chez le médecin, je demande combien la consultation va me coûter. Et j’use mes lunettes tant que je peux, même si cela me fatigue. »  Se priver, calculer ses dépenses, les réduire, voici le lot quotidien de ces deux femmes pensionnées. Et elles ne sont pas les seules.

La débrouille à moins de 1.200 euros par mois

En Belgique, les femmes ont une pension moyenne de 810 euros et les hommes de 1.245 euros. Une femme sur trois touche moins de 750 euros de pension, alors que ce n’est le cas que d’un homme sur cinq, selon les chiffres du rapport de mars 2019 du Service fédéral des pensions. Cet écart de pension est une conséquence « logique »  de l’écart salarial.

La situation est d’autant plus préoccupante du fait de l’augmentation de l’espérance de vie. En Belgique, en 2018, l’espérance de vie à la naissance s’élève à 81,5 ans pour l’ensemble de la population, soit 83,7 ans pour les femmes et 79,2 ans pour les hommes, selon les chiffres de l’Office belge de statistique. Les femmes sont par conséquent davantage exposées à des risques de dépendance et à des coûts de soins de santé importants.

Le Gang des Vieux en colère bat le pavé pour revendiquer le relèvement du montant minimal de la retraite à 1.600 euros net sans écart de retraite entre les femmes et les hommes. © Fabienne Pennewaert, Solidaire

Noëlla de Vie Féminine témoigne : « Moi pour diminuer les charges de l’eau, je lave mon linge avec une mini wash, je récupère l’eau de la machine que je transvase ensuite dans des seaux. L’eau usée me servira pour la toilette. Je suis gênée, je n’oserais pas recevoir quelqu’un à la maison. »  Santé, alimentation, électricité, eau, etc. Tous les postes de dépenses sont au centre de leur attention. Sans oublier la question cruciale du logement.
De plus en plus, le coût du logement représente près de la moitié du revenu, voire 70 % pour les personnes les plus précarisées. Pour celles qui ont la chance d’être propriétaires, il faut parfois renoncer aux travaux nécessaires à l’entretien de son bien ou faire un prêt. Il y a aussi l’angoisse de voir un équipement tomber en panne. Au vu des montants de pension actuels, beaucoup d’aînées ne peuvent pas accéder à une maison de repos, pour laquelle il faut débourser au moins 1.200 euros par mois (les prix dépendent du type d’institution, de la catégorie de chambre, ainsi que de la province…) Si elles perdent la possibilité de pouvoir rester seules chez elles, ce sont alors leurs enfants – quand c’est possible et si elles en ont – qui seront sollicité·es.

Le mythe de la mamie gâteau

« Je ne me sens pas précarisée, je vis bien avec 1.200 euros par mois tout en étant propriétaire. Mais c’est vrai que je ne pars jamais en vacances, et que je n’offre pas beaucoup de cadeaux à mon petit-fils. Je n’ai pas non plus internet ou de téléphone portable car cela coûte trop cher », confie Suzanne, une membre de Vie Féminine qui vit dans le Brabant wallon. Les loisirs constituent le premier poste sacrifié si on a une trop petite pension. Avec le risque de plonger les femmes dans l’isolement social.
« Je trouve souvent une excuse pour ne pas rejoindre mes amies pour prendre un café et un petit gâteau avec elles », rapporte Anne. « Pour me déplacer, je dois marcher ou prendre les transports en commun, mais j’ai de gros problèmes aux jambes et c’est difficile de rester debout. Je reste donc chez moi le plus souvent », nous raconte Lily. S’habiller dans les magasins de seconde main, se laver à l’évier un jour sur deux, ne plus savoir mâcher correctement tout en évitant d’aller chez la/le dentiste pour changer un bridge ou un dentier, ne pas pouvoir se payer une prothèse ou des souliers orthopédiques, se nourrir grâce aux frigos solidaires… La liste des restrictions et des renonciations est longue pour celles qui sont à la pension.Une situation qui n’est pas toujours comprise par les jeunes générations, y compris les plus proches.

On est vieilles peut-être mais pas encore séniles. Il faut arrêter de plumer les femmes !

Anne-Marie, pensionnée et ancienne présidente de la CSC Seniors, témoigne : « Lorsqu’on garde ses petits-enfants, c’est un coût pour les nourrir. Nos enfants ne s’inquiètent jamais de savoir si l’on peut assumer cela. Ce n’est pas évident à dire, et à vivre. Il faut réfléchir à une autre modèle que celui de la mamie gâteau qui reçoit toujours ses enfants et petits-enfants. »
Des aînées bien remontées se sont rassemblées au sein du mouvement citoyen Gang des Vieux en colère. Ces vieilles et vieux gangsters battent le pavé pour revendiquer le relèvement du montant minimal de la retraite à 1.600 euros net sans écart de retraite entre les femmes et les hommes.
Chez Vie Féminine, le Congrès de 2010 a réclamé l’autonomie financière de toutes les femmes tout au long de la vie. La Charte des aînées de Liège de 2011 lutte contre la précarité, elle est appuyée depuis 2013 par les aînées de Namur qui, ensemble, se positionnent pour revendiquer une pension minimale de 1.500 euros pour une personne seule. Lily, du Gang des Vieux en colère, le martèle une dernière fois : « On est vieilles peut-être mais pas encore séniles. Il faut arrêter de plumer les femmes ! »

Paul B. Preciado : la traversée du genre

Le corps et ses représentations sont un des enjeux fondamentaux de notre époque et certainement du féminisme. La question des identités trans s’est imposée de façon incontournable dans le débat. Le philosophe Paul B. Preciado livre une réflexion radicale sur les liens entre corps, normes et nouvelles technologies, qui a le mérite de retourner nos cadres de pensée.

En remettant en question les représentations millénaires du schéma homme/femme, dit binaire, les identités trans déstabilisent la norme hétérosexuelle. Et ouvrent un vaste champ d’interrogations. Né Beatriz Preciado, Paul B. Preciado s’auto-administre à partir de 2004 des doses régulières de testostérone, processus d’expérimentation documenté dans Testo Junkie (Grasset 2008). Cette année, le philosophe sort une compilation de chroniques écrites entre 2015 et 2017 pour le journal Libération : fils tressés d’expériences personnelles, regard sur le monde en mutation et analyses des enjeux. Préfacé par l’écrivaine Virginie Despentes avec laquelle il a été en couple, Un appartement sur Uranus (Grasset, 2018) déploie une pensée précise des déplacements du corps, des corps et des modèles qui les enferment. Entretien.

Il y a 40 ans, les femmes revendiquaient l’autonomie sur leur corps avec les slogans « Mon corps m’appartient », « Mon corps, mon choix ». Sont-ils toujours d’actualité ?

« La vraie question aujourd’hui est « de quel corps parle-t-on ? » L’histoire de la médecine et son discours anatomique en ont fait une somme d’organes. À partir du 20e siècle, le corps est entré dans un rapport de soumission aux techniques de reproduction, à la médecine, à la pharmacologie, aux technologies digitales…, tout un ensemble de systèmes que j’appelle techno-patriarcat. Prenez la pilule contraceptive, objet pharmacologique le plus vendu de toute l’histoire de l’humanité : objet de consommation, elle est, en même temps, totalement constitutive du processus d’émancipation des femmes, hétérosexuelles principalement, et de la construction de leur corps à notre époque. »

Il n’y a, pour moi, pas beaucoup de différence entre une personne trans qui prend des hormones et une personne hétérosexuelle prenant la pilule : les hormones sont les mêmes. La différence réside dans le discours des institutions qui légitiment leur prise ou non.

Comment proposez-vous de se réapproprier ce corps « contemporain » ?

« Par une repolitisation critique, par le refus d’un corps réduit à un objet anatomique, qui est l’une des fictions de la modernité. Historiquement, un des problèmes rencontrés par les femmes est la réduction de la totalité de leur corps à leur force de reproduction, à leur utérus, qui a fait et fait toujours l’objet d’une constante régulation politique. Par le contrôle de la natalité, par exemple, encouragée ou bridée selon que vous êtes une femme blanche hétérosexuelle, ou non-blanche racisée, lesbienne, considérée comme handicapée… On pourrait parler de tous les mouvements féministes comme d’une mise à distance de cette conception réduite du corps féminin, et comme d’une tentative de réappropriation de leurs organes reproductifs colonisés par le techno-patriarcat. »

 

Les séries : grande révolution pour petits écrans ?

De plus en plus de séries télévisées bousculent les stéréotypes de genre et montrent les violences sexuelles et sexistes. Grâce à la présence de femmes derrière la caméra, elles développent un regard féminin comme alternative au traditionnel male gaze. Un scénario de rêve, à nuancer quelque peu…

Vêtues de longues capes rouges et de coiffes blanches cachant leur visage, des activistes défilent pour défendre le droit à l’avortement dans les rues de Buenos Aires ou de Washington. Une tenue qui fait directement référence au costume de la série The Handmaid’s Tale (La servante écarlate), devenu un symbole de protestation féministe. Pour Cécile Goffard, chargée de projets chez Média Animation, « c’est là où la culture populaire prend tout son sens, quand elle permet d’appuyer les mouvements sociaux. On en arrive à utiliser les codes, à se réapproprier les modèles et figures. Toutes les personnes qui ont vu la série comprennent les enjeux. » Accessibles à tous et toutes, les séries qui inondent nos écrans peuvent donc diffuser des messages politiques, incarner un discours féministe contemporain.

Elisabeth Moss dans « The Handmaid’s Tale ». © Photographie de George Kraychyk / Hulu

Bien plus que le septième art, les séries jouent un rôle dans la représentation des sexualités, du genre, mais aussi des violences sexuelles et sexistes. Barbara Dupont, doctorante en communication à l’UCLouvain, travaille sur la question de la représentation des héroïnes dans les séries TV. Elle analyse : « C’est le média de l’intime, du personnel, consommé seul·e chez soi, qui est donc plus vite amené à traiter de sujets délicats. Le rapport aux personnages des séries est souvent plus profond, on a l’impression qu’on les connaît grâce aux épisodes et aux saisons sur le long terme. Cela laisse de la place à une certaine identification mais aussi à de la nuance. Dans une série, on peut autant traiter d’événements extraordinaires que de choses anodines, c’est un terreau fertile pour parler du trivial comme du crucial. »

Le syndrome de la Schtroumpfette

Le mouvement #MeToo est aussi passé par là, d’autant plus que l’affaire Weinstein a éclaté dans l’industrie du cinéma. Derrière la caméra, des showrunneuses renouvellent aujourd’hui les imaginaires et les formes de narration en contrechamp des représentations trop souvent stéréotypées. Depuis la pionnière Shonda Rhimes (Grey’s Anatomy, Scandal, How to Get Away With Murder, etc.), de nombreuses réalisatrices font apparaître des personnages et des sujets qui n’ont jamais été traités dans des séries pilotées par des hommes. Elles permettent de dépasser le « syndrome de la Schtroumpfette », c’est-à-dire la surreprésentation des protagonistes masculins dans la culture populaire. « Les séries télévisées ont souvent seulement des personnages masculins, une bande de garçons accompagnés d’une seule femme pour représenter le genre féminin, stéréotypée, qui existe uniquement dans sa relation aux garçons », explique Cécile Goffard.

Plus nombreux, les personnages féminins mis en scène dans les séries sont aussi plus diversifiés. Et les anti-héroïnes prennent enfin les premiers rôles, comme les filles un peu paumées et brisées de Fleabag et Glow. Pour Barbara Dupont, « au niveau de la création des personnages, il y a vraiment quelque chose de nouveau qui s’installe. Dans Undone, une série d’animation sur le deuil, l’héroïne est malentendante. Une des ados de Skam est voilée. Dans Orange Is the New Black et Euphoria, il y a des personnages transgenres joués par des personnes trans. Il s’agit de caractéristiques des personnages sans que cela fasse partie de l’intrigue. À l’inverse, les violences faites aux femmes restent trop souvent des « plot twist » [des rebondissements, NDLR], on attribue un trauma aux personnages féminins uniquement pour donner de la matière à l’histoire, pour mettre de l’intrigue gratuitement sans que ce soit nécessaire. Dans Unbelievable, le viol tisse toute l’histoire et il y a un vrai propos dessus. Ce n’est pas pour rien que la série a fait autant de bruit. »

« Female gaze » ou le regard féminin

Sans voyeurisme, Unbelievable nous montre comment le système policier et judiciaire traite les victimes de viol. Créée par Susannah Grant, la nouvelle série de Netflix tirée d’une histoire vraie s’attaque à la culture du viol en s’intéressant avant tout aux survivantes. Loin des interrogatoires testostéronés, on suit une enquête criminelle menée par un duo d’inspectrices sans caricature. Une sororité que l’on retrouvait déjà dans Big Little Lies où cinq mères de famille s’unissent pour combattre un mâle dominant. Adapté d’un best-seller de l’écrivaine australienne Liane Moriarty, la série a été développée par le tandem Nicole Kidman et Reese Witherspoon pour HBO. Elle démonte les rouages d’une tyrannie patriarcale en abordant les thèmes du viol et de la violence conjugale.

Sans voyeurisme, « Unbelievable » nous montre comment le système policier et judiciaire traite les victimes de viol.

Ces deux séries, avec d’autres comme 13 Reasons Why, Jessica Jones ou encore The Handmaid’s Tale, ont amorcé un dialogue autour des violences faites aux femmes. En racontant comment la parole des femmes est niée, ces séries aux vertus éducatives la refont circuler. Pour Cécile Goffard, « lorsqu’on n’est jamais représenté et qu’on voit enfin à l’écran ce qu’on vit réellement, on peut s’inspirer des modèles de référence proposés. En montrant qu’il y a différentes façons de réagir à un viol, ces séries nourrissent et élargissent nos manières de penser. »

D’autres modèles

En Belgique, c’est du côté des webséries que se montre la diversité des modèles. La théorie du Y, créée par Caroline Taillet et Martin Landmeters, raconte la découverte de la bisexualité par une jeune fille de 24 ans. Inspirées du vécu de l’autrice et réalisatrice, la pièce de théâtre puis la série ont suscité de nombreuses réactions. « On a eu beaucoup de témoignages, des gens qui nous remercient parce qu’ils ne se sentaient pas normaux. Ça m’a aidée à comprendre que si j’avais mis des années à réaliser que j’étais bi, c’est parce que je n’avais pas de références auxquelles m’identifier », raconte Caroline Taillet.

Affranchies d’un féminin idéalisé, de nouvelles séries comme Better Things, Workin’ Moms ou The Letdown (Super Mamans) portent un autre regard sur la maternité, l’avortement et sur les liens familiaux. Barbara Dupont y reconnaît une évolution : « Les personnages de mères font des dépressions nerveuses. Cela change du discours « you can have it all » [tu peux tout avoir, NDLR]. Maintenant on peut montrer que l’on n’est pas obligées de tout concilier. Et des personnages qui ne sont pas des mères commencent à exister aussi. » Des rôles décomplexés qui décomplexent et ouvrent au dialogue dans la vraie vie.

Prochain épisode ?

Si les séries anticipent et épousent les mouvements sociétaux, elles laissent encore certaines réalités hors-champ comme les violences raciales ou la sexualité des personnes queer. À l’exception de quelques séries comme Pose, Orange Is the New Black et Transparent qui mettent en scène des minorités discriminées, les personnages féminins restent majoritairement des femmes blanches, jeunes, minces, féminines et de classe moyenne ou aisée. Girls de Lena Dunham propose une autre représentation du corps, mais pour Barbara Dupont « même si on a beaucoup parlé de cette série, elle a été peu visionnée au final ! Elle n’est pas conventionnelle, presque personne ne la regarde, mais tout le monde la commente, c’est assez révélateur. Des séries excellentes comme Dietland qui raconte ce que vivent les femmes rondes ont été annulées face au manque d’audience. Pourtant le fait qu’elles existent est crucial. » Mais les séries restent des produits culturels qu’il faut vendre…

Si les séries épousent les mouvements sociétaux, elles laissent encore certaines réalités hors-champ comme les violences raciales ou la sexualité des personnes queer.

Roi des plateformes à la demande, Netflix a lancé une opération de séduction envers la jeunesse. La stratégie économique du géant américain ? Fragmenter le public et proposer à chaque abonné·e la série qui va lui parler, une révolution depuis l’époque des programmes de télévision qui devaient toucher le public le plus large possible. L’industrie des séries doit donc donner à son audimat ce qu’il veut voir, quitte à parfois aussi céder à un « feminism washing » par pur intérêt commercial. Car les chiffres sont là : aux États-Unis, on compte 31 % de femmes réalisatrices, tandis qu’en Belgique, elles ne dépassent pas la barre des 17 %. Même si les chaînes de télévision et les plateformes de streaming sont plus inclusives, qu’elles abordent des sujets féministes, elles doivent encore faire du chemin avant de donner le clap de fin au syndrome de la Schtroumpfette.