7 et 8 mars 2020 : au cœur des mobilisations féministes à Liège

Trop courte pour contenir toutes les colères, la seule journée du 8 mars, avec la 3e édition de la Cycloparade féministe, n’a pas suffi aux Liégeoises pour répondre à l’appel à la mobilisation nationale et internationale. La veille déjà, dans le centre-ville, des actions se sont tenues à l’initiative du Collecti.e.f 8 maars pour protester contre les violences de genre. Récit de deux jours intenses.

À Liège, les mobilisations autour de la Journée internationale des droits des femmes ont fait réagir les ennemis du féminisme… Mardi 10 mars au matin, voici ce qu’on pouvait voir sur les murs de la ville : « Le féminisme est un cancer » ; « Le multiculturalisme tue » ou encore « Gay Pride : personne ne veut vous voir »… Attribués au réseau suprémaciste blanc « Hundred Handers », ces slogans sont une réponse aigrie au succès du week-end précédent. « Dès que les femmes prennent de la force collectivement, il y a un contre-mouvement », analyse Lina, du collectif féministe liégeois Et Ta Sœur ? Pour la militante, cet « étalage de haine » est un avertissement à prendre au sérieux : « La mobilisation des femmes ne doit pas s’arrêter au 8 mars. Nous avons montré notre force, il faut s’en saisir, nous organiser et agir par et pour nous-mêmes au quotidien. »

Les militantes du collectif Et ta sœur ? participent à la Cycloparade. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

À l’image de l’indignation de la jeune femme, la mobilisation féministe de la Cité ardente a été forte cette année : les Liégeoises se sont mobilisées trois jours d’affilée. À l’agenda national de l’appel à la grève des femmes les dimanche 8 et lundi 9 mars s’est ajoutée la 3e édition de la Cycloparade féministe le 8 mars, dans la foulée d’une série de happenings de rue contre les violences de genre samedi 7 mars à l’initiative du Collecti.e.f 8 maars.

Performance contre les féminicides

Samedi 7 mars, place Saint-Lambert. « Qui veut faire Jessica ? » Dépassant du foulard violet qui lui camoufle le bas du visage, les yeux de Diane balayent la soixantaine de personnes qui se sont rassemblées. Pour incarner Jessica, une femme de 29 ans poignardée par son compagnon à Grâce-Hollogne en février 2019, une jeune femme se désigne et se voit remettre un petit ballon de baudruche rose, qui lui sera utile pour la performance à suivre.

Samedi 7 mars, place Saint-Lambert : préparation d’une performance contre les féminicides.©Sarah Benichou pour axelle magazine

Les militantes du Collecti.e.f 8 maars de Liège ont décidé de « prendre la rue » à la veille des deux jours de mobilisations féministes nationales. Parmi les militantes, masquées par des foulards roses, noirs ou violets, les bras chargés de pancartes, 26 portent un ballon rose dans une main. 26, c’est le nombre de féminicides recensés tout au long de l’année 2019 grâce à la lecture méthodique, par les militantes du blog Stop Féminicide Belgique. Le Collecti.e.f a décidé de « lancer le mouvement » du 8 mars en rendant « femmage » à toutes les victimes.

Au complet, la troupe se met en branle pour rejoindre la place du Marché, quelques dizaines de mètres plus bas. Les tambours tonnent. Bleutée par le soleil qui décline, la lumière enveloppe ce moment d’une étrangeté opportune. Les esprits et les corps se concentrent et se rassemblent, sous les regards interrogateurs des gens déjà installés aux terrasses des restaurants. Chacune prend sa place. Rompant le silence, les noms, âges, lieux de décès des victimes et le mode opératoire de leur assassin sont énoncés au micro. En quelques minutes, les 26 militantes sont tombées au sol. Au cri de « Stop féminicide ! », les ballons sont crevés, libérant des jets de peinture rouge sur les pavés.

« Non seulement on meurt, mais c’est dans l’indifférence. Il n’y a aucun chiffre officiel. C’est important d’imposer cette réalité à la vue de toutes et tous dans l’espace public », bouillonne Aude, membre du collectif Et Ta Sœur ? « Il faut dire que ces femmes ne sont pas simplement mortes, mais qu’elles ont été tuées, le plus souvent par leur conjoint ou ex-conjoint. Ce sont des meurtres politiques, pas des faits divers », insiste Diane.

Un violeur sur leur chemin

Le deuxième temps fort de la soirée se tient devant le Palais de Justice. Le collectif veut y réaliser la chorégraphie chilienne « Un violador en tu camino » (un violeur sur ton chemin). « On a choisi l’endroit pour rappeler l’impunité dont jouissent nos agresseurs », explique Diane. L’information a circulé sur les campus liégeois et, dans la nuit naissante, elles sont une grosse centaine à apprendre rapidement les paroles distribuées par les militantes. « Quand on dit « C’est la police ! », on pointe par-là, parce qu’il y a un poste de police. Pour « la justice », on pointe derrière, vers le Palais. « Le capitalisme », ce sera devant : les galeries Saint-Lambert ! », indique la militante qui s’apprête à scander les paroles, micro en main. « Notre supplice ? C’est une violence dissimulée ! », crie le bloc de femmes, poing levé et pieds frappant obstinément le sol suivant le tempo qui jaillit de l’enceinte portable. « Je préfère ça, souffle une militante restée un peu en retrait, nous mettre en scène vivantes, rageuses et debout plutôt que mortes. »

7 mars : les pancartes du Collecti.e.f 8 maars de Liège s’affichent place Saint-Lambert. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

Dans la nuit, « On se lève ! On se casse ! » et on marche

« On vous propose de partir en parade festive dans le centre-ville ! » Après les prises de parole libre où des femmes sont venues lire leurs créations au micro, les militantes du Collecti.e.f appellent à terminer la soirée par une marche de nuit. L’objectif : affirmer que les femmes et les minorités de genre doivent pouvoir circuler dans les rues sans peur, même la nuit. « Et, pour ça, on ne demande pas d’autorisation : on prend la rue et c’est tout », insiste Diane. « Les mecs cis, vous ne venez pas, la marche se fait en mixité choisie », prévient la militante au micro avant de préciser qu’un « mec cis, c’est quelqu’un qui est né avec un zizi, qu’on a assigné au genre masculin à sa naissance et qui se sent ok avec ça. »

Les tambours qui résonnaient gravement une heure plus tôt s’ajustent maintenant aux slogans dans une joyeuse batucada. Galvanisées par la lecture publique de la tribune, désormais historique, de Virginie Despentes, les manifestantes s’époumonent en s’installant derrière la banderole : « On se lève ! On se casse ! Et on vous emmerde ! »

Accompagnée par la chorale À tantôt en vélo, le cœur de Liège est traversé d’un cri collégial inhabituel, mélodieux et combatif. « Nous sommes fortes, nous sommes fières, et féministes, et radicales, et en colère ! » Une caisse claire vissée sur les hanches, Pascou souligne la force que lui donne la batucada : « Les percussions, c’est rassembleur et, franchement… ça me fait beaucoup de bien de taper sur quelque chose ! »

Grisées par l’énergie collective, les manifestantes se sourient quand leurs regards se croisent, fières et heureuses d’avoir réussi à prendre la rue, par et pour elles-mêmes. Au milieu du cortège, Cora se fraye un chemin avec sa poussette. Maman solo, la jeune femme de 32 ans explique sa présence : « Je fais ça pour moi, mais aussi pour ma fille. Je veux qu’elle voie qu’on peut trouver de la force dans le collectif pour faire face à la violence du monde. » Pour Val, l’enjeu de cette marche de nuit est plus précis encore : « Pour une fois, on se sent puissantes face à des mecs cis. S’ils nous cherchent, on peut répondre… Cette marche, c’est de l’autodéfense féministe. »

« Un magnifique peuple de guerrières »

La nuit fut courte. Aujourd’hui, c’est dimanche 8 mars et il pleut. « La météo est comme le patriarcat, elle ne nous rend pas les choses faciles », s’esclaffe Marie en poussant les pédales de son cuistax ruisselant de pluie. La jeune femme de 36 ans participe à sa première Cycloparade : « Avant, j’étais à Bruxelles, je manifestais là-bas : je continue ici, c’est gai. Féministe, tant qu’il le faudra ! »

Aude Gaspard, militante au collectif féministe Et ta sœur ? et créatrice de la page Facebook « Pourquoi devenir féministe » participe à la Cycloparade (ici, place de l’Yser à Liège). © Sarah Benichou pour axelle magazine

Après un « cri des sorcières » massif et le slam poignant de l’artiste et poétesse liégeoise Lisette Lombé, adressé à « ce magnifique peuple de guerrières », petit·es et grand·es quittent la place de l’Yser dans une ambiance bon enfant. Sur le gris sombre du ciel se détachent des silhouettes perchées sur des rollers, trottinettes, cuistax et vélos en tous genres qui avancent au rythme des slogans et des cuivres de la Fanfare du Nord. Drapée dans son poncho argenté, la porte-parole de Collectives et Ardentes, Yamina Meziani, rayonne : « 1.500 manifestantes et manifestants, c’est un vrai succès, vu le temps et l’angoisse provoquée par le coronavirus. »

Dans le cortège du Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion, des petites filles chantent dans des porte-voix. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

« On ne sert pas uniquement à faire le ménage, s’occuper des enfants ou laver le linge », s’insurge Elisa, 9 ans, venue avec sa belle-mère. « On est plus utiles que les hommes qui, comme mon papa, ne font rien alors que les femmes bougent tout le temps, à la maison et à leur travail. » La fillette nous confie, dans un grand sourire, qu’elle veut devenir chirurgienne. Quant à Jenny, 78 ans, cape rose et chapeau de sorcière vissé sur le crâne, elle nous explique : « Avec la référence aux sorcières, nous revendiquons le pouvoir, comme les femmes l’incarnaient avant d’être massacrées. »

La députée fédérale Sarah Schlitz dans le cortège des Femmes Ecolo. © Sarah Benichou pour axelle magazine

Les cuistax des Femmes Ecolos sont parés de brins de bambou. Les groupes politiques, syndicaux ou associatifs se succèdent de façon assez traditionnelle, mais les manifestantes subvertissent joyeusement les habitudes militantes pour nommer et dénoncer les inégalités qu’elles vivent à la maison ou sur leurs lieux de travail.

Le sujet du jour : le travail des femmes

Les fichus rouges noués sur les fronts hauts complètent les bleus de travail que portent des manifestantes aux mains gantées de plastique jaune : la figure de Rosie la riveteuse revient un peu partout dans le défilé. Salaires, statuts, déni ou conditions sociales déplorables, rien de ce qui touche au travail des femmes n’est laissé dans l’angle mort sur les pancartes artisanales comme dans les slogans. « Les femmes veulent travailler, avoir un vrai salaire, et pour l’égalité, c’est toujours la galère ! »

Les militantes de Vie Féminine Seraing à l’arrivée de la Cycloparade. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

Entre deux slogans, Fatiha, animatrice au Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion (CVFE), jubile : « Aujourd’hui, j’ai rien foutu  à la maison : je pense à moi ! » Julie, de Vie Féminine, renchérit : « Je ne me suis pas du tout préoccupée de ce qu’il fallait mettre dans le sac du petit aujourd’hui : je fais grève de la charge mentale ! Et demain, je fais grève au travail. » Le travail des femmes, en particulier le travail domestique, s’impose comme le sujet du jour. Au-delà de la répartition des tâches, ce sont des équipements publics et collectifs qui sont exigés : « Des crèches publiques, tout de suite ! »

Les absentes : les victimes et les invisibilisées

« Je marche pour toutes celles qui ne sont plus là. Il est insupportable que des femmes meurent par la main de l’homme » : sous son diadème de princesse, Rose-Madeleine est grave. Des femmes portant le costume de la servante écarlate apparaissent au détour de certains cortèges. Le contrôle sur leur propre corps, de même que les féminicides, les viols, le harcèlement de rue ou le racisme animent également nombre de manifestantes.

Rose-Madeleine (à droite) : « Je marche pour toutes celles qui ne sont plus là. Il est insupportable que des femmes meurent par la main de l’homme. » ©Sarah Benichou pour axelle magazine

« Ma réalité est différente de celle d’autres femmes », analyse Mariame, 25 ans, coiffée d’un foulard violet. L’animatrice de Vie Féminine à Seraing développe : « Il y a un manque de considération pour les femmes voilées dans le pays. On leur interdit tout : quand ce n’est pas légalement c’est officieusement. Concrètement, à de rares exceptions près, notamment dans des assos féministes, le travail salarié nous est interdit. Voilà pourquoi ça m’a tenu à cœur de venir aujourd’hui. »   Quant à Julie, elle regrette : « La marche est merveilleuse, mais certaines femmes n’ont pas pu venir : leurs compagnons n’ont pas voulu, elles travaillent ou elles sont seules avec les enfants. Nous portons leurs pancartes, leurs voix sont là… Mais pas elles. »

La construction d’un mouvement où chacune trouve sa place, c’est un chemin. Animées par beaucoup de joie et de force collective, les mobilisations liégeoises constitueront-elles des points d’appui, notamment pour les femmes vivant des discriminations croisées, « toutes celles qui n’ont pas besoin de formation à l’intersectionnalité », comme l’analyse Lisette Lombé ? Poursuivre ce processus d’émergence du « majestueux animal collectif » que la slameuse a appelé de ses vœux à l’ouverture de la Cycloparade était dans de nombreux esprits. Une chose est sûre : la mobilisation immédiate des militantes contre les collages d’extrême droite au lendemain de ce week-end féministe ressemble à une promesse tenue : « Les femmes sont dans la rue : on ne nous arrêtera plus ! »

Femmes italiennes confinées au temps du coronavirus : « L’urgence a amplifié les inégalités et les oppressions »

La crise du coronavirus a contraint les Italien·nes au confinement. Mais pour certaines, l’appel à rester chez soi n’est pas une invitation rassurante. Dans l’urgence, les inégalités entre femmes et hommes se creusent. Jusqu’à rogner certains droits déjà bafoués.

« Tout le monde n’est pas égal face à la quarantaine », prévient d’emblée Carlotta Cossutta, militante au sein du mouvement féministe Non Una Di Meno à Milan. Depuis le 23 février, les mesures pour limiter la propagation du coronavirus se sont durcies en Italie. Il y a d’abord eu la fermeture des écoles. Puis le télétravail ou les congés imposés. Et finalement l’appel au confinement du président du Conseil Giuseppe Conte : « Io resto a casa ! » (« je reste chez moi »). « Si le slogan est juste dans cette situation de crise, pour beaucoup de femmes, la maison n’est pas un lieu sûr », rappelle la militante. L’actualité lui a tristement donné raison.

« Journal de la quarantaine transféministe »

Trois féminicides ont été enregistrés en Italie dans les trois premières semaines de l’épidémie, dont deux perpétrés au domicile des victimes. Dans le même temps, les centres d’accueil de victimes de violences ont dû fermer leurs portes à cause de la quarantaine. Même si les lignes téléphoniques restent ouvertes,  « des femmes se retrouvent confinées avec des partenaires violents, parfois sans pouvoir s’isoler pour appeler à l’aide, analyse Carlotta Cossutta. L’urgence amplifie les inégalités et les oppressions dont les femmes sont déjà victimes. C’est important de les mettre en lumière. »

Les centres d’accueil de victimes de violences ont dû fermer leurs portes à cause de la quarantaine.

C’est dans ce contexte que les membres de Non Una Di Meno à Milan ont lancé un podcast au début de la crise : « Journal de la quarantaine transféministe » (I diari dalla quarantena transfemminista). Chaque jour, pendant quelques minutes, des femmes partagent leur quotidien au temps du coronavirus. Très vite, la question de la conciliation travail – enfants émerge, avec la fermeture des écoles.

En Europe, l’Italie est le pays qui concentre le plus de femmes n’ayant jamais travaillé, pour s’occuper des enfants. Et parmi celles qui ont un emploi, 6 sur 10 réduisent leur horaire pour dégager du temps pour leurs petits (selon Istat). Dans cette situation de crise, il n’est donc pas difficile d’imaginer qui mettra sa carrière de côté. « Il y a ce risque surtout si la femme gagne moins que le compagnon  [en moyenne, le salaire des Italiennes est 25 % inférieur à celui des hommes, selon l’Istat, ndlr], ou bien si elle a une carrière moins importante », analyse la sociologue Chiara Saraceno.

 « Beaucoup de femmes ne bénéficieront d’aucun amortisseur social »

Avec quatre enfants à la maison de 1 à 9 ans, Michela a dû ralentir drastiquement son activité professionnelle à cause de l’épidémie. Depuis trois ans, elle tient un blog consacré aux familles nombreuses et écrit des articles publicitaires pour des marques. En quelques jours, cette blogueuse  a vu son salaire diminuer de 50 %. « J’essaie de me lever plus tôt le matin, quand tout le monde dort encore, pour écrire. En général j’arrive à travailler deux heures, mais ce n’est pas possible tous les jours », raconte-t-elle.

Si les femmes sont particulièrement fragilisées par la crise, c’est qu’elles ont des emplois plus précaires que les hommes. Certes, le gouvernement a prévu des mesures sociales pour les travailleurs/euses : congé parental, aides sociales pour tous·tes les salarié·es, etc. Mais la sociologue Chiara Saraceno estime que cette bonne nouvelle est en demi-teinte. Certaines catégories de personnes, déjà en difficulté, comme les aides à domicile, par exemple, risquent encore d’en être exclues.

Beaucoup d’Italien·nes se sont donné rendez-vous le 15 mars à 18 heures sur leur balcon, pour chanter, se donner du courage et exorciser la peur du coronavirus (ici, à Corigliano-Rossano). © Alfonso Di Vincenzo/Kontrolab /IPA/ABACAPRESS.COM Italy Out

La charge des enfants, 24h/24

La crise du coronavirus ne touche pas seulement les travailleuses, mais aussi les mères. Pour éviter une trop longue interruption dans le programme scolaire, de nombreuses écoles ont mis en place un système d’enseignement à distance. « Mais les cours en ligne, surtout pour les plus petits, doivent être contrôlés », explique Chiara Saraceno. Une charge supplémentaire qui pèse sur les mamans. De plus, le système risque d’aggraver les inégalités entre les enfants. « Toutes les familles n’ont pas une connexion internet ou un ordinateur pour regarder les vidéos. Et même quand elles l’ont, toutes les mamans n’ont pas les compétences pour aider leurs enfants », s’inquiète la sociologue.

Des femmes se sont donc retrouvées du jour au lendemain à devoir gérer souvent seules un quotidien en confinement avec les enfants. « J’ai épuisé toute ma patience », plaisante d’abord Chicca, maman de trois enfants de 1 à 10 ans, avant de préciser, plus grave : « Certains jours, j’arrive à profiter avec eux. Et d’autres, je pense que je ne serai pas capable d’arriver au bout de la journée… »

Un sentiment partagé par Silvia qui ne peut désormais plus compter sur l’aide de sa famille pour garder son petit garçon. « On nous dit : « profitez des enfants ». Ok, mais je dois aussi faire avancer mon travail. C’est difficile de garder l’équilibre et de ne pas transmettre à mon fils l’anxiété ! », confie-t-elle.

Le droit à l’IVG encore plus fragilisé

À Milan, les membres du groupe Salute Fuori Mercato (« la santé, ce n’est pas un marché »), au sein du collectif d’entraide Ri-Make, travaillent sur la question de la santé des femmes en Italie. Quand la crise du coronavirus a frappé le pays, la militante Emilia Andreou s’est interrogée sur ce qui allait advenir de l’accès à l’IVG, « puisque c’est un droit qui est déjà bafoué. »  En 2017, 68,4 % des gynécologues italien·nes étaient « objecteurs/trices de conscience » et refusaient de pratiquer des IVG.

Le seul hôpital assurant les IVG a suspendu les avortements médicamenteux.

Sur les cinq établissements contactés autour de Codogno, premier foyer du virus en Lombardie – la région italienne la plus touchée par l’épidémie –, seul un assure les avortements, constate Emilia Andreou. Les autres ont suspendu le service de gynécologie-obstétrique ; un l’avait même déjà supprimé avant la crise.

Emilia Andreou estime : « C’est sûr qu’on est dans une situation d’urgence, mais ça aurait pu être évité. Les féministes demandent depuis des années que l’IVG pharmacologique puisse être faite à l’intérieur des plannings familiaux. Cela aurait allégé la charge des hôpitaux. »  Plus grave encore : le seul hôpital assurant les IVG a suspendu les avortements médicamenteux. Même ceux qui étaient prévus avant la crise ont été transformés en interventions chirurgicales. L’hôpital n’a pas donné les raisons de cette décision.

De son côté, Carlotta Cossutta poursuit la réflexion. En Lombardie, les urgences qui ne concernent pas le coronavirus ont été transférées dans des hôpitaux privés accrédités. « Mais une loi de 2011 leur permet d’avoir uniquement des médecins « objecteurs de conscience ». Ce qui est un gros problème parce que cela veut dire qu’il n’y a aucun accès à l’avortement », s’inquiète-t-elle. Dans cette région du nord de l’Italie, 66 % des médecins font appel à l’objection de conscience.

Eleonora vit à Piacenza, à 10 km de Codogno. Dans l’hôpital à côté de chez elle,  « tous les services gratuits pour les familles ont été suspendus. »  Elle y allait régulièrement pour se faire aider dans les débuts de sa maternité. Il y avait un centre d’allaitement, des consultations gratuites avec des sages-femmes. « Ce ne sont pas des services essentiels mais qui peuvent être importants pour les familles, les mamans. »  Emilia Andreou ne veut pas critiquer un hôpital en particulier. Au contraire, pour elle, il faut faire une analyse plus générale et plus systémique : « Si on n’avait pas coupé les fonds et si on avait anticipé, on n’aurait pas été forcés de retirer des droits à certains et certaines. »

 Une lecture de genre nécessaire

Au-delà des conséquences du confinement et des urgences médicales, des scientifiques s’intéressent à l’aspect genré de l’impact direct de la maladie. Pour les chercheuses Clare Wenham, Julia Smit et  Rosemary Morgan, du groupe de travail international Genre et COVID-19, les épidémies passées ont déjà montré l’importance d’intégrer cette analyse de genre dans la gestion d’une crise sanitaire. Dans un article du Lancet consacré à la crise actuelle du coronavirus, elles pointent les différences de mortalité et de vulnérabilité entre femmes et hommes face à la maladie. Des preuves suggèrent en effet que les femmes contaminées meurent moins que les hommes, pour des raisons à la fois immunologiques et genrées (parce qu’elles fument moins, par exemple). Mais d’un autre côté, les femmes représentent 90 % des soignant·es dans la province de Hubei, en Chine, et sont donc massivement plus à risque de tomber malades : c’est également le cas en Italie… ou en Belgique. La lecture de genre semble une clé pour construire une réponse efficace à la « flambée de ces maladies », notent enfin les chercheuses. Le message sera-t-il enfin reçu ?

Parlons-en.

Note de la rédaction. Le texte suivant, que nous publions en ce jeudi 12 mars, est une carte blanche rédigée par un collectif de signataires en réaction et en réponse à une carte blanche publiée vendredi 6 mars sur notre site : « On se lève. On se casse. Et on parle. » 

Nous sommes bénévoles, employé.e.s et citoyen.ne.s impliqué.e.s dans le monde associatif mais aussi dans la solidarité au sein de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés.

Nous avons découvert avec stupeur sur le site d’axelle magazine les accusations de violences misogynes qui sont portées contre « le secteur associatif », où l’on verrait « des hommes prendre la tête d’organisations par la force, y garder le pouvoir par l’humiliation et réduire les femmes qui les composent au silence. »

Nous avons été interpellé.e.s par la forme mais aussi par la teneur de cette carte blanche qui ne correspond pas à notre expérience personnelle des relations femmes-homme que nous avons expérimentées ou que nous expérimentons au sein de la Plateforme Citoyenne.

Nous estimons que le procès public ouvert par la carte blanche semble se travestir d’un combat noble pour poursuivre, en réalité, un but incompréhensible.

Cette manière de procéder ne peut que causer tort et préjudice à toutes les parties concernées et nous ne souhaitons donc pas contribuer à celui-ci, en opposant publiquement nos expériences de respect et d’égalité au vécu des personnes signataires.

Nous ne sommes d’ailleurs pas habilité.e.s à juger de la véracité de ces vécus. Pour autant, nous serons attentif.ve.s, en tant que femmes et hommes engagé.e.s dans cette magnifique action citoyenne, à faire entendre également notre voix.

Nous n’acceptons pas d’être perçu.e.s comme des personnes qui auraient évolué dans une structure dont un ou des responsables auraient adopté des comportements « misogynes, violents ou humiliants », et n’auraient pas pu, comme nous l’avons fait pour nos actions, réfléchir et réagir pour lutter contre ce type de comportements, que nous dénoncerions avec vigueur si nous en avions été les témoins.

Nous, bénévoles, employé.e.s et citoyen.ne.s impliqué.e.s dans la Plateforme Citoyenne, refusons également d’être réduit.e.s au statut de victimes d’une « domination » dont nous serions incapables de nous défaire ou offrant une immunité à des misogynes potentiels parce que notre combat en serait affecté.

Nous voulons finalement souligner le caractère particulièrement tendu de l’aide humanitaire d’urgence, dont les effets se marquent parfois par des interactions humaines difficiles, et réaffirmer notre confiance dans la capacité de la Plateforme à se questionner pour continuer à mener une action conforme à ses valeurs et à ses missions.

Nous nous tenons à disposition de tous.tes ceux.celles qui, chargé.e.s d’un réel examen de ces questions, souhaiteraient nous interroger sur notre expérience au sein de la Plateforme.

Les signataires :

Sabine Amen, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Jennifer Apers, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017, administratrice 2019-2020)

Marie-André Beeckmans, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole service socio- juridique 2017-2020)

Lara Bianchet, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salariée service socio-juridique 2019- 2020)

Nadia Brahmia, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2019-2020)

Julie Claris, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Adriana Costa Santos, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015-2018, co- présidente 2018-2020)

Vinciane Cordemans, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Andrea Curulla, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinateur porte d’Ulysse 2017- 2018)

Naïm Daibes, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (co-coordinateur hub humanitaire 2017- 2020)

Gauthier De Bock, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015, trésorier 2018-2020)

Delphine Demanche, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinatrice hébergements collectifs 2017-2020)

Sabine Demannez, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Caroline De Saegher, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015, secrétaire générale 2016-2020)

Julie de Saedeleer, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Michel Devuyst, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2017-2020)

Anne-Catherine de Neve, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Pascale Defraigne, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017- 2020)

Dominique De Wit, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018- 2020)

Céline Delrez De Neyn, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015-2019, administratrice 2016-2018)

Béatrice Devyver, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017-2020)

Anne-Jenny Drugmand, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018-2020)

Alexandrine Duez, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Maud Dujeu, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Diego Dumont, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Nathalie Dupont, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinatrice bénévole école Maximilien 2015-2020)

Liesebeth Dyckmans, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018- 2020)

Manuelle Fettweis, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (co-coordinatrice service socio- juridique 2018-2020)

Farah Feguy, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salariée service socio-juridique 2019- 2020)

Vanessa Fusco, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2018, coordinatrice des bénévoles 2019-2020)

Naïké Garny, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Anne Guffens, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Sophie Godefroid, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Halima Hanbali, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017-2020)

Emilie Hauzeur, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Roxane Hauzeur, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Sylvie Heymans De Joncker, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2018-2020)

Bernadette Hislaire, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018- 2020)

Michèle Hubinon, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole école Maximilien 2016- 2020)

Sham Ibrahim, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salarié service socio-juridique 2019- 2020)

Chloé Karakatsanis, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2015-2020)

Françoise Lecocq, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2017-2020)

Xavier Lukomski, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole école Maximilien 2016- 2020)

Latifa Maaroufi, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2018, salariée Porte d’Ulysse 2018-2020)

Mèri Magrone, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (étudiante hébergement collectif 2018- 2020)

Lina Marreiros, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (béné vole hub humanitaire 2017-2020)

Paule Masai, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2017-2020)

Sam Mendes, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2017, salariée porte d’Ulysse 2019-2020)

Willy Monthe, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salarié service socio-juridique 2018- 2019)

Dom Moreau, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2015-2020)

Hilde Moons, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Frédéric Moreau de Bellaing, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (photographe bénévole 2017-2020)

Danielle Nootens, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole service socio-juridique 2015-2020)

Samir Ouikassi, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinateur service socio-juridique 2015-2020)

Julie Pire, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (étudiante communication 2019-2020)

Alexandre Pycke, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Felana Rakotoarison, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole service socio-juridique 2019-2020)

Souad Rhomari, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (salariée ressources humaines 2019- 2020)

Eric Pascal Rwamucyo, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Véronique Rousée, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole Sister’s House 2018- 2020)

Yasmina Saghir, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole porte d’Ulysse 2018-2020)

Christelle Salvo, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Thémis Sprumont, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (stagiaire service socio-juridique 2019-2020)

Lysa Thorbecke, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2018-2020)

Mathilde Têcheur, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2017, salariée service socio-juridique 2019-2020)

Thomas Thibaut, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Helen Trabelssi, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (coordinatrice hub humanitaire 2017- 2020)

Coralie Vantomme, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017-2020)

Christine Vos, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hub humanitaire 2017-2020)

Tia Van Renterghem, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole hébergement 2017- 2020)

Nathalie Wouters, Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (bénévole 2017, salariée ressources humaines 2018-2020)

Rubrique :Catégories Mars 2020Mots-clés :Étiquettes Posté le :Publié le

Aurore Kesch, présidente de Vie Féminine : « Nous avons toutes un intérêt à faire grève les 8 et 9 mars ! »

Pourquoi et comment faire grève ces 8 et 9 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes ? Pendant que partout en Belgique, la « marmite » des grévistes commence à bouillonner, Aurore Kesch, présidente du mouvement Vie Féminine, a répondu à nos questions.

axelle : Est-ce que tu vas faire grève les 8 et 9 mars ?

Aurore Kesch : « Oui ! Dimanche, quand je serai de retour des manifs en tous genres, je pense refuser de prendre en charge un éventuel trajet pour mes enfants. J’envisage aussi de faire la grève de l’écoute empathique. Mon idée, c’est de montrer ce que ça fait lorsque j’arrête de le faire. Ce n’est pas que je n’aime pas accueillir les confidences ou les angoisses de mes proches, au contraire, mais je voudrais soulever cette question : qui d’autre le fait ? Mais comme dimanche et lundi, en tant que présidente de Vie Féminine, mon travail va consister à permettre aux femmes de se mettre en grève, pour le succès de la grève, je vais travailler… »

Qu’est-ce qu’une grève féministe ?

« Je préfère dire que c’est une grève des femmes à visée féministe. Nous travaillons avec toutes les femmes, pas uniquement celles qui se définissent comme féministes. « Il est tard quand je m’assieds », voilà ce qu’a dit une femme récemment lors d’une réunion de Vie Féminine. Elle ne disait pas « Je suis épuisée de ma double journée » ou « Tout ce travail reproductif non-payé me fatigue », mais sa phrase a résonné chez toutes les participantes. Quels que soient les mots qu’elles mettent dessus, toutes les femmes vivent des réalités fortement similaires. Toutes, nous avons un intérêt à faire grève les 8 et 9 mars pour rendre visible, y compris à nous-mêmes, tout ce qui cesse de fonctionner quand on s’arrête. »

Qu’est-ce que tu appelles le travail reproductif ?

« La charge mentale, le travail à la maison, le soin aux enfants, le lien social… À côté de ça, il y a aussi les emplois dans lesquels les femmes sont surreprésentées et sous-valorisées : éducation, service à la personne, soin aux enfants, restauration, ménage… Parce que la société estime que ces tâches sont « naturelles » pour les femmes, leurs compétences sont invisibilisées, et même niées. Résultat, quand on le fait comme salariée, c’est sous-payé et méprisé et, à la maison, on travaille carrément gratuitement. »

C’est pour ça que vous allez mettre en avant, dans vos actions, le symbole des casseroles ?

« Oui ! On a choisi un objet qui incarne l’espace où l’on nous confine : la cuisine et ce rôle de nourricière, au service des autres. On la retourne, on la jette au sol, on l’utilise pour faire du bruit toutes ensemble et, si possible, de façon non harmonieuse. C’est symbolique : ce n’est pas pour dire qu’on n’aime pas faire la cuisine ! C’est bien plus profond que ça. »

On entend souvent dire que les femmes se plaignent alors qu’elles ont acquis tous les droits qu’elles exigeaient. Tu penses que c’est faux ?

« Sans même parler des violences sexistes et sexuelles que nous vivons toutes, nos droits ne sont pas encore pleins et entiers. Les lois semblent égalitaires mais la réalité, ce sont les discriminations. Prenons l’exemple des pensions. Nous devons toutes et tous cotiser 45 ans pour partir à la retraite à 67 ans. Mais les femmes ont rarement 45 ans de carrière à 67 ans, puisqu’elles ont dû s’arrêter de travailler pour s’occuper des 2 enfants sur 3 qui n’ont pas eu de place en crèche. »

Donc la grève revendique l’égalité réelle : comment peut-on y parvenir, selon toi ?

« Il faut le dire clairement : on veut que l’État prenne en charge, de manière collective, les tâches essentielles à la vie de toutes et tous. S’il y a travail, il doit y avoir organisation, reconnaissance des compétences, des droits, et salaires à la hauteur. Bien au-delà de la répartition du temps de travail domestique au sein de chaque foyer, il faut que le travail nié des femmes soit reconnu comme tel : aucune répartition juste ne pourra se faire dans la dévalorisation ou le déni. Mais il y a aussi d’autres enjeux dans cette grève : montrer comme la vie change lorsque les femmes cessent de pallier le manque et provoquer notre prise de conscience sur la force qu’on a quand on agit toutes ensemble. C’est essentiel pour mener le combat contre les violences conjugales et sexuelles. »

Comment faire grève ?

« Comme on veut, mais ensemble, loin ou près de chez soi : il y a des initiatives partout ! Profiter de ce moment pour voir d’autres femmes et échanger, refuser de faire quelque chose qu’on a l’habitude de faire, venir manifester, même quelques minutes, poster une photo d’une casserole retournée sur les réseaux sociaux : les possibilités sont illimitées ! »

“On se lève. On se casse.” Et on parle.

Depuis quelques jours, cette puissante tribune de Virginie Despentes circule sur les réseaux sociaux et est reprise par de plus en plus de personnalités. On ne peut que s’en réjouir. Ce que nous refusons par contre, c’est que cette invitation soit utilisée à des fins personnelles et politiques par des personnes qui reproduisent elles-mêmes ce système de domination qui écrase les femmes et les réduit au silence.

La misogynie ne concerne malheureusement pas seulement le cinéma ou les sphères politiques, elle touche également le secteur associatif où l’on voit des hommes prendre la tête d’organisations par la force, y garder le pouvoir par l’humiliation, et réduire les femmes qui les composent au silence.

Nous parlons aujourd’hui en tant qu’anciennes ou actuelles bénévoles et travailleuses du milieu associatif au sein duquel nous nous sommes engagées avec passion. Nous avons malheureusement payé au prix fort cet engagement, à coup d’humiliation et de violences morales, au point, pour certaines d’entre nous, d’y abîmer notre santé et d’abandonner nos combats.

Moqueries, ordres avilissants, intimidations, décrédibilisations, agressivité empreinte de misogynie sont régulièrement excusés au nom de la cause que ces hommes prétendent défendre et des conditions de travail précaires.

On a vu quantité de personnes engagées, travailleuses ou bénévoles perdre leur envie de se mobiliser. On a vu des travailleurs déshumanisés, jetés à la première contestation.

Nous avons été nombreuses, tétanisées à l’idée de parler de ce qui nous arrivait ou des conséquences que cette parole pourrait engendrer.

Nous savons ces hommes protégés par de nombreuses personnes de pouvoir issues des milieux associatifs, politiques ou journalistiques. On nous a demandé de nous taire, hier et depuis des années, pour protéger ce combat que nous avons en commun. Il est temps d’arrêter de défendre l’indéfendable. Ces abus sont connus et ne devraient plus être tolérés.

Si les actrices ou femmes politiques jouissent d’un certain pouvoir, de par leur visibilité médiatique, nous restons invisibles en tant que travailleuses, militantes et bénévoles. Cette asymétrie qui réduit notre capacité de réaction participe à une complicité que nous souhaitons briser.

Au travers de ce texte, nous refusons fermement que ces hommes bénéficient d’une immunité parce que la structure dans laquelle ils évoluent ou notre combat en seraient affectés. Non, ce n’est pas parce qu’on travaille avec un public précaire et dans des conditions précaires que la maltraitance et la violence sont acceptables.

Ce qui nous rassure aujourd’hui, c’est que nous savons que nous ne sommes pas seules. Nous sommes chaque jour de plus en plus nombreuses à prendre conscience de la misogynie et de la violence dont ils font preuve. Avec le mouvement qui se lève en France et ailleurs, nous nous savons assez nombreuses et assez fortes pour dénoncer ces agissements.

Mais, nous avons également besoin de vous. A toutes celles et ceux qui ont fermé les yeux sur des agissements inacceptables pour soutenir une cause qui est juste, ouvrez-les avec nous. Ne soutenez
plus ce système de domination qui nous pousse à partir et qui nous maltraite. Parlez avec nous. Ne nous demandez plus de nous taire.

À tous ceux qui ont un pouvoir de décision, à tous les membres de Conseils d’Administration, d’Assemblées Générales, à tous les témoins de ces violences, choisissez la complexité de ne pas soutenir les dominants et d’être présents pour les victimes. Utilisez les organes de gouvernance pour exiger des changements. Exigez que ces personnalités toxiques pour nos combats fassent un pas de côté.

Cette semaine, nous nous sommes demandé, une fois de plus, comment osent-ils ?

Comment osent-t-ils relayer une carte blanche qui n’existe qu’en réaction à un système patriarcal dont ils sont parmi les principaux acteurs au sein du secteur associatif ?

De notre côté, c’est décidé. On parle. On espère vraiment que vous aussi.

Signataires : 

Alla Barsoukova, bénévole et collaboratrice cuisine de la Porte d’Ulysse (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2020)
Anissa Ghanem, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Anne-Sophie Pochet, bénévole et collaboratrice polyvalente/logistique (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2019)
Céline Urbain, bénévole et coordinatrice de la Porte d’Ulysse (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2018)
Chloë Angé, coordinatrice générale et logistique à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015)
Chiara Caferri, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015-2016)
Clara Alberti Villouta, bénévole et stagiaire à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Clara Delacroix, bénévole et étudiante à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2018)
Dolores Cerrato, hébergeuse, responsable association Récoltes solidaires 
Elodie Francart, fondatrice et porte-parole de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015)
Françoise Rommée, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015-2016)
Grace Lingi Koli, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2020)
Isabelle Kuypers, hébergeuse à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017)
Lou Kacen, coordinatrice du dispatch famille à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015)
Marguerite Bryssinck, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2019)
Nadia Echadi, responsable de l’asbl Maxi-Liens, anciennement École Maximilien pôle enfants de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018)
Silvia Guarracino, bénévole et membre du C.A. à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2015-2018)
Sophie Fondu, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2018)
Sophie Milquet, bénévole à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018)
Stéphanie Wauthier, bénévole et collaboratrice polyvalente (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Ysaline Carlier, coordinatrice adjointe de la Porte d’Ulysse (salariée) à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2018-2019)
Yza de Burbure, bénévole et coordinatrice du pôle “Parole, écoute et soutien” à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés (2017-2020)
Catherine Kestelyn
Lola Vandervliet, bénévole dans le milieu associatif et militante
Camille Druant, employée au Service Volontaire International (avril 2015 -octobre 2016)
Laura Goffart, conseillère Vert Ardent à Liège et ancienne coprésidente ecolo j, membre du Selflove gang (2017-2018)
Selflove gang, Groupe de Travail Féministe non-mixte d’écolo j
Sarah Degée, enseignante et militante féministe
Stéphane Vanden Eede, citoyen solidaire et allié.
William Donni
L’équipe de la Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial
Claire Hugon, alliée à la cause et féministe
Fatima Ben Moulay
Jean-Baptiste Dayez, psychologue social et allié de la cause féministe

Rejoignez-nous : onseleve.onsecasse@gmail.com

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8 mars 2020 : en Belgique, la grève des femmes se prépare et la marmite bouillonne !

Les raisons de la colère des femmes ne manquent pas : exploitation domestique, charge mentale, statuts précaires, temps partiels imposés, bas salaires, pensions de misère, privation de papiers, racisme, culture du viol, inégalités d’accès aux services publics ou encore exploitation étudiante… Des mots aux actes, il n’y a qu’un pas et l’appel à la grève a permis de le franchir. Ce dimanche 8 et ce lundi 9 mars, des dizaines d’actions, d’assemblées et de manifestations vont secouer la Belgique de Gand à Liège, en passant par Charleroi. Résultat de plusieurs mois de mobilisation tous azimuts dans les régions, les maisons de quartier ou les universités, le mouvement des femmes est fort de son auto-organisation et de sa créativité. Reportage en coulisses.

« Les avocates organisent un piquet au palais de Justice de Bruxelles lundi matin ! »  Charlotte Casier jubile en consultant ses notifications Facebook tout en plongeant sa cuillère dans la boule de glace collective que les militantes du Collecti.e.f 8 maars se sont offerte après leur conférence de presse à la Gare du Midi à Bruxelles, ce mardi 3 mars. Attablées sous la lumière blafarde des néons, les militantes espèrent que la mobilisation sera encore plus importante que l’an passé. « Les annonces d’actions vont se multiplier dans les prochains jours, postule la doctorante en géographie à l’ULB. Par branche, par lieu de travail ou d’étude. Les femmes ont eu besoin de temps pour échanger et décider de leurs actions. La FGTB a déposé un préavis général pour les 8 et 9 mars, c’est super, mais ce n’est pas une grève classique, elle s’organise surtout localement : elle est donc assez imprévisible. »

Une cinquantaine de femmes réalisent la chorégraphie chilienne « Un violador en tu camino » (« un violeur sur ton chemin ») le 3 mars 2020, à la Gare du Midi (Bruxelles), dans le cadre de la préparation de la grève des femmes du 8 mars. Au premier plan, foulard vert, Valentina du collectif « Sororidad sin fronteras ». © Sarah Benichou pour axelle magazine

« Le violeur c’est toi ! » À la fin de la conférence de presse, ce cri a résonné dans le hall de la gare. Il a été poussé par une cinquantaine de femmes venues pour investir l’espace avec la chorégraphie chilienne « Un violador en tu camino » (« un violeur sur ton chemin ») qui, depuis novembre dernier, fait figure de nouvel hymne international des femmes. Parmi elles, Sascha, pour qui « offrir un César à Roman Polanski, c’était vraiment le truc de trop. En se mobilisant, on se montre, déjà à nous-mêmes, qu’on peut faire quelque chose de notre colère ou de nos tristesses. Ça fait beaucoup de bien. » Cette comédienne de 26 ans n’est pas membre du collectif, mais elle sera dans la rue dimanche.

À Namur

« Dire qu’on va arrêter de gérer le foyer pour une journée, ça paraît fou à plein de femmes mais ça leur parle… Et ça les fait parler ! » Alors que deux salariées peignent la banderole pour la « casserolade » prévue dimanche matin place d’Armes à Namur, la pétillante responsable régionale de Vie Féminine, Laurence Lesire, jubile en triant les photos d’une action pour les publier sur la page Facebook de l’association. Pour promouvoir la grève, les femmes de Vie Féminine Namur parcourent la région depuis un mois.

La grève du 8 mars se prépare à Namur. Laurence Lesire, responsable régionale de Vie Féminine Namur, raconte l’animation du matin au marché de Couvin et montre les photos qu’elle a prises à sa collègue Manon Voyeux, responsable adjointe (4 mars 2020). © Sarah Benichou pour axelle magazine

Ce matin, c’est au marché de Couvin que Laurence a participé à une animation avec une dizaine de femmes autour d’une grande casserole fabriquée « pour jeter les inégalités ». Elle raconte : « Dès que leur compagnon s’éloignait un peu, agacé par notre présence, les femmes déroulaient tout ce qu’elles avaient sur le cœur. C’était triste et beau en même temps. » Rêveuse, Laurence évoque l’expérience espagnole : « Des millions de femmes en grève, c’est ce qu’on veut toutes ! Mais ça ne va pas arriver en un claquement de doigts. Il faut travailler les consciences. » De ce point de vue, la militante de longue date est enthousiaste : « L’appel à la grève féministe est un outil merveilleux : ça provoque des discussions inédites, ça permet de mettre des mots sur les choses, de sortir de l’ombre le poids des tâches domestiques et d’affirmer qu’on peut se rassembler, nous les femmes, dans l’action collective. Rien que ça, c’est déjà une victoire. » 

À Liège

Dans la cité ardente, c’est le « Cri des sorcières » qui résonnera dimanche à 13h sur la place de l’Yser avant le départ de la Cycloparade féministe. Ce cri, c’est : « Sorcières ! Filles de lumière ! Relevons-nous ! La puissance est en nous ! C’est ensemble que nous avançons ! C’est ensemble que nous résistons ! » 

À la demande du Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE), Éléonore Dock, chorégraphe et formatrice pour l’association, a accepté de créer une chorégraphie chantée inspirée des hakas : « Nous ne sommes pas Maoris, nous n’allons donc pas reprendre les gestes, mais l’esprit du haka : affirmer son identité, précise la jeune femme. La figure de la sorcière revient sur le devant de la scène et elle me parle beaucoup. Je l’ai proposée, et ça a résonné chez les participantes aux ateliers. » Au-delà du message de fond, c’est tout le processus de création et d’apprentissage que veut souligner la chorégraphe : « Les paroles ont été rédigées dans le cadre d’ateliers d’écriture de femmes. C’était important que le texte et les gestes soient simples. C’est comme mettre en ligne un tuto : cela permet à toutes les femmes de s’approprier la performance pour la reprendre, ensemble, dimanche 8 mars. »

Espace public occupé : « On devient comme un seul corps »

« Dans l’espace public, les femmes ont peur », rappelle Valentina en picorant ses frites sous les mêmes néons que ceux qui éclairaient les mangeuses de glace un peu plus tôt. Membre du collectif de femmes sud-américaines exilées Sororidad sin fronteras, la jeune femme organise les répétitions de la chorégraphie « Un violeur sur ton chemin » depuis le début du mois de février à Bruxelles : « En occupant la rue ensemble, on devient comme un seul corps et on n’a plus peur. On ne fait qu’une, même si on ne se connaît pas : quand on réalise la chorégraphie pour soutenir les filles agressées par Polanski, comme aujourd’hui à la gare, on crée ce grand corps nouveau, dehors. On sort de l’ombre, on prend la parole, mais collectivement. Ça donne de la force. »

Réalisation de la banderole de Vie Féminine Namur par Sophie Dubé et Manon Voyeux, 4 mars 2020. © Sarah Benichou pour axelle magazine

La place importante que prennent le corps et la voix dans la préparation de ces deux jours de mobilisations féministes saute aux yeux. Des « casserolades » prévues dimanche et lundi aux chants de luttes, en passant par les chorégraphies et une criée prévue à Liège en clôture de la Cycloparade, les femmes se préparent à occuper de l’espace visuel et sonore. Le contraste est criant avec la discrétion qu’on exige d’elles toute l’année.

Auto-organisation et créativité

Plus que deux journées de mobilisation, la grève féministe ressemble à une mise en mouvement collective des femmes, à différents rythmes mais sur tous les fronts. Violences économiques, domestiques, politiques et institutionnelles : ce sont tous les rouages de la mécanique sexiste qui sont rendus visibles et dénoncés dans la préparation de la grève. Celle-ci semble avoir soulevé le couvercle d’une grosse marmite bouillonnante de colères et de questions.

Sur le web, dans les maisons de quartier ou sur les marchés, par des mots, des chants ou des gestes, la mobilisation pour ces 8 et 9 mars s’appuie sur une palette d’outils très divers : elle fait le pari de l’auto-organisation comme de la créativité. Selon Mona Malak, masterante en science du travail à l’ULB et membre du Collecti.e.f 8 maars de Bruxelles, le mouvement de la grève est « d’autant plus fort qu’il s’appuie sur un mouvement international et qu’il n’y a aucun copyright sur la grève. Les femmes peuvent y participer de mille façons : mettre un tablier à leur fenêtre, sortir avec leurs voisines et leurs casseroles pour faire du bruit à 11h, ne pas faire la cuisine, organiser un piquet pendant une heure avec leurs collègues de travail, organiser une discussion sur le temps de table au travail, écrire un statut sur les réseaux sociaux… Tout est possible. »

Le message est passé. Depuis le début du mois de février, les débats, les répétitions de danse et les actions se multiplient. Des ateliers de sérigraphie, de création de slogans ou de chants ont fleuri un peu partout en Wallonie comme en Flandre. À Gand, des statues ont été parées de foulards mauves lundi 2 mars. À Liège, des afroféministes ont organisé le 8 février une journée d’ateliers pour questionner la colonialité et la blanchité dans le mouvement féministe. À Bruxelles, la Ligue des travailleuses domestiques prépare sa présence depuis plusieurs semaines dans le cortège bruxellois pour réaffirmer « Vos toilettes propres, nos propres papiers ». Lundi 9 mars, un bus de femmes sillonnera Bruxelles pour faire le tour des piquets.

Certaines pestent même de ne pas pouvoir faire grève officiellement : « Malgré le préavis déposé par la FGTB, la CGSP-ALR n’a, elle, pas déposé de préavis, rendant la grève formellement difficile à suivre par les personnels de l’hôpital, explique une médecin du CHU Saint-Pierre (Bruxelles) impliquée dans le mouvement Santé en lutte. Mais nous serons présentes dans la manifestation dimanche et nous organisons une assemblée au sujet de la santé place Albertine le matin. Et lundi, nous porterons des foulards mauves, nous ferons du bruit sur l’heure de table et nous ferons des photos pour montrer notre solidarité dans la grève », renchérit-elle. Cette grève n’est, décidément, vraiment pas « classique ».

En plus des revendications fortes des unes et des autres, c’est également la barrière entre les sphères publique et privée qui est ébranlée par ce mouvement. Interrogée sur la motivation du piquet des avocates bruxelloises, Leïla Lahssaini, membre de l’asbl Fem&Law, explique : « En tant qu’avocates, nous sommes confrontées à l’institution judiciaire et à sa manière sexiste de traiter des violences envers les femmes. Aussi, on est obligées de regarder la réalité en face : nous n’avons ni les mêmes carrières, ni les mêmes revenus que nos confrères. Enfin, parce que les femmes sont également nos clientes, nous observons les limites dans le droit pour les femmes, par exemple dans le droit de la famille. »

« Je suis mon seul maître, pas un objet ni un butin. Ensemble, on est plus fortes ! » Voilà une des phrases, issue des ateliers d’Éléonore, qui sera criée à Liège à la fin de la Cycloparade dimanche. Soulevé, le couvercle de la marmite va-t-il se refermer de sitôt ?