Lutte contre le coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent

Les appels à la confection de masques se multiplient : des initiatives citoyennes, mais aussi des demandes gouvernementales. Dans toute la Belgique, des femmes majoritairement, couturières professionnelles ou passionnées de couture, ont sorti leur machine à coudre pour répondre à la pénurie. Une mobilisation collective et solidaire. Une main-d’œuvre le plus souvent gratuite pour répondre à des manquements de l’État. Les femmes ont un grand cœur. Mais développent également une certaine rancœur. (30 mars 2020)

Depuis presque un mois, tout le pays bat au rythme des machines à coudre. Des groupes de solidarité ont vu le jour un peu partout, de Bastogne à Nieuport, dans la foulée de l’arrivée du Covid-19 et de la pénurie de masques. Des femmes, en majorité, de tous âges, couturières amatrices ou professionnelles, se sont organisées, ont sorti leur Singer, et piquent et repiquent afin que sortent, de leur salon ou de leur cuisine transformée en atelier improvisé, des masques pour protéger la population, et en priorité celles et ceux qui sont en première ligne : soignant·es, caissier·ères, personnel des maisons de repos, policier·ères, etc.

Sur Facebook, plusieurs groupes sont nés pour réunir les bonnes volontés et centraliser les innombrables demandes de masques. Masque Tissu – Solidarité – Coronavirus Belgique rassemble toutes les initiatives ; #sewfreemasks en est une, lancée par deux stylistes. Sandrine Cuzon, restauratrice temporairement « reconvertie », assure, elle, la logistique de #Sewfreemasks et livre les masques aux commerçant·es, pharmacien·nes, policier·ères, personnes sans abri et personnel de première ligne, de Bruxelles et alentour.

Sandrine Cuzon raconte : « L’idée est venue aux stylistes il y a 15 jours, en réaction à la pénurie de masques. On a aujourd’hui une vingtaine de couturières en action, beaucoup de professionnelles, également des retraitées. Certaines produisent vingt masques par jour, d’autres trente par semaine, ça varie. On est submergées de demandes. » Pour fournir les masques, Sandrine Cuzon ne cesse de circuler avec sa voiture transformée en mercerie mobile. Elle ne se plaint pas de cette « nouvelle vie ». « Je bosse au minimum autant qu’avant. C’est la crise, il faut agir. Les masques sont gratuits. Nous ne sommes pas une entreprise, mais une chaîne de solidarité », précise-t-elle.

Empowerment et solidarité

Charlotte s’est aussi mise à coudre des masques. « Je suis costumière et habilleuse de profession, actuellement en recherche d’emploi. Vu la conjoncture, il est impensable de retrouver un CDD avant un bon moment : notre travail est directement lié au spectacle vivant, et donc au public ! Je me suis posé très rapidement la question de savoir ce que je pouvais apporter à la société avec mon savoir-faire, en sachant que je dois rester confinée chez moi. Dès que j’ai vu dans les médias à quel point nos soignants étaient en pénurie de masques, je me suis dit banco ! », nous explique-t-elle.

J’ai un sentiment clairement positif, c’est de voir la reconnaissance, le bonheur dans les yeux des gens qui voient que certaines personnes souhaitent prendre soin d’eux… On se sent un peu comme une Wonder Woman.

Charlotte travaille environ 5 heures par jour, 7 jours sur 7. Ses masques sont gratuits, pour la plupart. « Je les offre au personnel soignant. J’en ai aussi distribué à des commerçants qui m’ont gentiment remerciée avec une belle brioche, des fruits ou encore du jambon ! Il est vrai que je demande de l’aide en forme de participation à ceux qui le peuvent, du tissu, des élastiques… »

D’autres groupes ont organisé des appels aux dons ou des collectes de tissu et d’élastique. La plupart des initiatives prônent la gratuité. Pour avoir une idée du prix « juste », le groupe Masque Tissu – Solidarité – Coronavirus a établi un calcul approximatif du coût des matières pour faire un masque : 3,5 euros.

Internet est devenu une communauté vivante et vivifiante pour toutes ces confectionneuses du masque. On y pose des tutoriels, des trucs et astuces sur les réseaux sociaux.

« Rester utile pendant le confinement », « rester active »« faire sa part » sont les raisons les plus souvent invoquées par les femmes qui se lancent dans la confection. Charlotte témoigne : « J’ai un sentiment clairement positif, c’est de voir la reconnaissance, le bonheur dans les yeux des gens qui voient que certaines personnes souhaitent prendre soin d’eux… On se sent un peu comme une Wonder Woman. » Christie confie : « La bonne volonté et l’altruisme se sont développés de façon exponentielle depuis le début du confinement. J’entends continuer tant que ce sera nécessaire. »

Internet est devenu une communauté vivante et vivifiante pour toutes ces confectionneuses du masque. On y pose des tutoriels, des trucs et astuces sur les réseaux sociaux. On y partage ses galères et ses solutions. Difficile parfois de s’y retrouver entre les modèles de masques. Certaines se sont tournées vers le modèle du SPF santé, d’autres privilégient le modèle du CHU de Grenoble, ou le coréen… Mais tous ces masques chirurgicaux « faits maison » ont en commun de ne pas être les masques FFP2, le modèle officiellement accepté dans les hôpitaux qui filtre des particules très petites. Les masques en tissu sont toutefois essentiels pour limiter la propagation, ils agissent comme une « barrière mécanique » qui aide à endiguer l’épidémie, comme le rappellait l’infectiologue Charlotte Martin sur le plateau de la RTBF.

CC Andrea Piacquadio/Pexels

Un appel régional qui passe mal

Toutes les couturières avec lesquelles nous avons été en contact témoignent de l’importance de se mobiliser, et d’offrir ses compétences pour protéger et prendre soin des autres. Mais plusieurs d’entre elles pointent aussi l’irresponsabilité de l’État. Christie s’indigne : « Nous, les citoyens, nous devons pallier l’incompétence de l’État avec nos propres moyens, quand des millions de masques disparaissent mystérieusement des stocks, et que les commandes urgentes n’arrivent pas pour les soignants… »

Il y a une semaine, un appel a été lancé par la Région bruxelloise pour coudre des masques. « Il y a dix jours, apprenant que la livraison de masques était problématique, ma compagne, qui travaille en hôpital psychiatrique, m’a dit qu’il fallait faire quelque chose », explique Emmanuel Mossay, responsable Économie circulaire chez EcoRes. Ni une ni deux, ce « social entrepreneur » monte un consortium pour lancer la production locale de masques, soutenu par la Région. Dans l’aventure : EcoRes, le MAD, l’Institut Jeanne Toussaint, Dutra, Urbike et Be Connected. Mais aussi Travie, une entreprise de travail adapté. Travie s’occupe de la prédécoupe des matériaux, qui sont ensuite envoyés, via la coopérative de cyclo-livraison Urbike, auprès d’un réseau de 1.500 bénévoles qui s’occupent de la couture finale. L’objectif est de fabriquer jusqu’à 100.000 masques de protection. « On avait d’abord imaginé tout produire via Travie, mais les nouvelles mesures n’auraient permis qu’une production limitée », poursuit Emmanuel Mossay.

Barbara Trachte, secrétaire d’État à la Transition économique (Ecolo), défend ce projet dans les colonnes du Soir : « En soutenant cette initiative, nous répondons aux besoins en termes de masques, mais nous envoyons également un premier signal fort au niveau de la relance économique qu’il s’agira de mettre en place dès que la crise sera terminée, produire localement pour des besoins locaux est non seulement indispensable pour l’environnement et l’économie, mais c’est aussi vital en cas de crise. »

Pourquoi ne pas avoir rémunéré les couturières ? On dirait qu’une fois de plus, on considère notre métier comme un loisir du dimanche

Une relance économique, une relocalisation… Sur le dos des femmes ? L’ensemble des travailleurs/euses de cette chaîne sont rémunéré·es… sauf les couturières – on compte 5,6 % d’hommes sur les 1.500 bénévoles, selon les premières estimations. Ce dernier maillon est pourtant essentiel. Annabelle, couturière professionnelle, s’indigne : « Pourquoi ne pas avoir rémunéré les couturières ? On dirait qu’une fois de plus, on considère notre métier comme un loisir du dimanche… On semble oublier que les couturières, comme les soignantes, les caissières ou les éboueurs, sont des fonctions essentielles durant cette crise. Elles sont en train de se donner corps et âme pour produire un des outils essentiels au recul de la pandémie. Beaucoup de ces professionnelles sont pourtant dans des situations socio-économiques précaires. L’État aurait pu choisir de les faire travailler et de les soutenir, ne fût-ce que pour honorer leur travail, qui n’est pas accessoire mais nécessaire. »

Philine, étudiante en costumes de spectacle et engagée avec son compagnon dans la fabrication de masques depuis l’appel régional, témoigne aussi : « Je sais que c’est la chose à faire, parce que des gens dehors en ont besoin, et puis on se dit qu’on fait ce qu’on peut en étant enfermés. Mais je trouve ça extrêmement rageant que ce soit la meilleure solution trouvée par les gouvernements belges : recourir à du travail non qualifié, non payé, sans aucun contrôle sanitaire, après avoir rogné le budget de la santé au fil des ans. C’est outrageant qu’il n’y ait pas d’argent qui puisse être investi pour reconvertir momentanément une fabrique textile qui produirait bien plus et bien plus vite que nous, dans de meilleures conditions. »

Emmanuel Mossay répond que l’appel à des couturières professionnelles a été envisagé. Mais mis de côté… pour des « raisons logistiques ». « Les professionnelles auraient dû travailler à domicile, sans matériel adéquat. Ça aurait demandé une grosse logistique avec des résultats nettement moindres et rapides que le réseau massif de bénévoles… » Son argument est aussi financier : « Plus le prix est bas, mieux c’est. C’est l’argent de l’État et donc du contribuable… », souligne-t-il. Maggie De Block, qui, comme le révèle Paris Match ce 28 mars, a renoncé à trois millions de masques FFP2 et dix millions de masques chirurgicaux qui auraient pu être livrés à la Belgique cette semaine, comptait-elle sur ce travail gratuit ?

Emmeline Orban, secrétaire générale de la plateforme francophone du volontariat, tempère : « Il y a des volontaires dans d’autres services publics, comme les CPAS, etc. C’est une période de crise, il faut donc un effort collectif, ça n’est donc pas le moment d’interpeller maintenant. C’est après qu’il faudra le faire, et veiller à ce que les appels aux volontaires ne deviennent pas une habitude. »

 Une armée de petites mains

L’effort collectif est porté par un grand nombre de personnes. À Liège, un groupe de femmes sans papiers coud des masques. Les détenu·es de plusieurs prisons du pays, aussi. Des stylistes de renom s’y sont mis·es. Et même des terrassiers se sont reconvertis dans le masque, ce que la presse n’a pas manqué de saluer. Sur les groupes de bénévoles, on essaye de motiver les troupes. Par des concours par exemple :  « Tu couds des masques ? ! Merci et bravo ! Ce concours est pour toi. Poste une photo de toi en commentaire de ce post, avec ton masque fait-main et gagne peut-être une enveloppe spéciale couture ». On peut aussi y lire des messages dignes d’une compétition sportive : « Combien de masques as-tu déjà cousus ? Tu détiens le record ? À quand les 10.000 ? » Et la communication prend parfois un caractère martial : « Rejoignez l’armée des fabricants de masques Do It Yourself ! »

Je trouve ça extrêmement rageant que ce soit la meilleure solution trouvée par les gouvernements belges : recourir à du travail non qualifié, non payé, sans aucun contrôle sanitaire, après avoir rogné le budget de la santé au fil des ans.

Les femmes qui confectionnent des masques composent une armée de petites mains ultra-efficaces et généreuses. Trop généreuses ? Les paroles de femmes mobilisées témoignent des sacrifices consentis par certaines dans cet élan solidaire. D’autant que le confinement a déjà bouleversé et compliqué leur quotidien, avec, par exemple, la gestion des enfants qui ne vont plus à l’école… « J’utilise mes draps, parce que je n’ai plus de tissu », écrit l’une d’entre elles. « Encore 50 masques aujourd’hui, même si c’est difficile avec mes jumeaux », poste une autre. Une dernière femme rapporte l’histoire d’« une pauvre dame pensionnée agressée sur un groupe Facebook car elle vendait 2 euros le masque. Étant pensionnée, elle voulait juste récupérer le prix de la matière première car elle a des petits moyens ; on lui aurait dit qu’alors il ne fallait pas les faire. »

Pas évident de dire stop

L’engagement… jusqu’à l’épuisement ? Emmeline Orban explique : « Les femmes qui confectionnent les masques le font de leur propre initiative. Même si ça peut leur ajouter une charge mentale. Je pense que ça peut faire du bien à certaines d’entre elles, mais il y a aussi un risque que la personne soit prise dans une tension entre « J’ai envie d’aider » et « Je ne pose pas mes limites ». Il faut éviter le burnout volontaire… Et ne pas tomber dans le piège de vouloir être la bonne mère, la bonne volontaire, la bonne travailleuse, etc. » Pour ne pas s’épuiser au front, il n’y a pas de formule magique quand on est volontaire. « Il faut savoir dire stop, dire non. »

Mais comment dire non quand on est incitée à contribuer à l’effort national, et culpabilisée de ne pas le faire, de ne pas contribuer assez ? Quand un patron nous « propose » cette reconversion temporaire ? Quand on est détenu·e ? Quand on a le sentiment qu’on « doit » quelque chose à la société, un sentiment exacerbé lorsque l’accès à des allocations sociales est parfois vus comme un luxe plutôt qu’un droit.

Emmeline Orban prévient : « Il faut aussi que les personnes à l’initiative gardent en tête un grand principe : ne mettez pas des volontaires là où vous ne mettriez pas d’employés ! L’organisation doit aussi pouvoir dire aux volontaires qu’ils peuvent dire non. » Mais cette possibilité de « dire non » n’est pas mentionnée dans la lettre envoyée aux bénévoles de la Région bruxelloise. En gras dans le texte : « Lorsque vous aurez terminé de coudre l’ensemble des masques de cette boîte, merci de nous contacter. » Et si on n’y arrive pas ?

Emmanuel Mossay nous assure que les personnes peuvent appeler et dire qu’elles ne pourront pas réaliser les objectifs demandés. Au départ, les bénévoles reçoivent des kits de 50 masques. À réaliser « idéalement » en une semaine. Les colis suivants contiennent le matériel pour 200 masques. « On s’est dit que les personnes qui allaient rester dans le projet allaient se rôder », justifie Emmanuel Mossay. Malheureusement, le message ne semble pas être bien passé auprès des bénévoles.

L’une d’entre elles nous explique qu’on lui a demandé par téléphone si elle pouvait bosser 8 heures par jour… Une autre nous fait part que nulle mention n’a été faite d’un désistement possible, d’une limite, quelle qu’elle soit. Certaines sont inquiètes : « On m’a dit de ne pas rappeler car les lignes sont saturées. On m’a expliqué que je devrai signer un document à la livraison de la première boîte, sans m’en dire plus sur sa nature. Mais au fond, je ne sais pas combien de boîtes on me demandera d’assurer, ni pour combien de temps je suis engagée dans le travail bénévole. »

En comptant les heures, ce sera une manière de calculer à la louche le cadeau fait par les travailleuses bénévoles à l’État, qui paye des commandes passées à la Chine ou à la Turquie, mais n’hésite pas à exploiter la main-d’œuvre locale.

Une gestion humaine « déplorable », selon Rebecca (nom d’emprunt), et qui décourage des femmes : « Je termine gentiment les masques qui m’ont été envoyés et puis je retournerai à ma première démarche, à savoir coudre des masques avec mon petit stock de tissu pour toute personne qui me le demandera. Ça m’apprendra à faire confiance aux institutions, moi qui suis plutôt habituée aux petites initiatives citoyennes. »

Compter ses heures et demander des comptes à l’État

Pour ne pas « oublier » tout ce « travail gratuit » une fois la « crise passée », Annabelle suggère que les couturières comptent, non plus leurs masques, mais leurs heures, via le hashtag #jecomptemesheures. « Ces femmes travaillent sans contrat, sans rétribution. Elles ne sont pas assurées : si elles ont un accident, elles ne sont pas couvertes. Il n’y aura pas de cotisations, ces heures travaillées ne compteront pas. Et si elles-mêmes ne comptent pas les heures, qui le fera ? En comptant les heures, ce sera une manière de calculer à la louche le cadeau fait par les travailleuses bénévoles à l’État, qui paye des commandes passées à la Chine ou à la Turquie mais n’hésite pas à exploiter la main-d’œuvre locale. » Locale… et massivement féminine.

Si l’idée de compter ses heures n’a pas récolté beaucoup de succès – au nom de la solidarité et de l’urgence –, de nombreuses femmes qui ont témoigné pour axelle entendent bien demander des comptes à l’État après cette crise. « Certes, c’est beau, cet élan de solidarité nationale, voir toutes les personnes confinées qui cousent pour sauver des vies, s’arrêtent à 20h pour applaudir le personnel médical et les « premières lignes ». Mais c’est insultant que ce soit à la population de venir nettoyer les dégâts des dirigeants incapables de s’organiser. Ça me met aussi mal à l’aise de voir les hôpitaux demander aux gens des dons pour pouvoir fonctionner ! », s’insurge Philine.

Un révélateur d’injustices

La machine à coudre n’est donc pas seulement le « nouveau symbole de la solidarité ». Elle est aussi le révélateur d’injustices et d’un système grippé. « Les infrastructures ne supportent pas la crise sanitaire mondiale que 1 % de la population pense soigner à coup de milliards d’euros. Je ne me réjouis pas du désordre et des morts, je me réjouis de voir nos dirigeants se rendre compte de leurs erreurs », témoigne Marie (nom d’emprunt), couturière à l’Opéra de Paris. Elle consacre aussi son quotidien à la confection de masques.

Pour elle, cette pandémie met aussi en lumière la nécessité des métiers dévalorisés, y compris la couture : « Ils [nos dirigeant·es, ndlr] n’ont pas de quoi nous nourrir, ni de quoi nous soigner. Mais ils ont de l’argent. Ce n’est pas l’argent qui bosse, ce sont des corps. Et s’il n’y a plus d’argent, il restera les corps, des femmes et des hommes pour nourrir et soigner. Je me réjouis de pouvoir faire de mes mains des masques en tissu, bientôt en rideau de douche ou en torchon. La couture n’est plus un luxe, ou l’activité du dimanche… C’est une nécessité dans les foyers, dans l’art, et aujourd’hui dans les hôpitaux, plus que jamais. »

Les couturier·ères, ouvrier·ères textiles, comme toutes les autres « petites mains » du soin ou de la confection – des métiers nécessaires, invisibilisés hier et applaudis aujourd’hui – auront plus que jamais le droit de demander des comptes. Annabelle insiste : « En tenant des registres, combien d’hommes, de femmes, de pros, d’amateurs, combien de jours, combien d’accidents de travail, etc., ce sera possible d’étudier le phénomène. Pour un sociologue ou historien, sans ces données, je crains que ce soit tout bonnement évaporé, qu’on oublie, comme si ça n’avait pas existé ou que ça n’avait été qu’un détail dans l’histoire de la pandémie. »

Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre !

Un détour historique peut nous éclairer. Joseph Joffre, officier général français de la Première Guerre mondiale, avait lancé sous forme de boutade, en 1915 : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre ! » Il annonçait sans le savoir la grande grève menée par les « munitionnettes » – près de 500.000 femmes travaillant dans les usines d’armement – et par les « midinettes » (le nom qu’on donnait aux couturières) en 1917 ; cette « avant-garde prolétarienne oubliée du prolétariat » réclamait de meilleures conditions de travail et de salaire. Si l’on veut filer la métaphore martiale d’une « guerre » contre le virus, imaginez un instant aujourd’hui que toutes les personnes mobilisées dans la confection de masques – et plus globalement toutes les héroïnes masquées, au front, pour lutter contre cette pandémie – cessent, pendant vingt minutes, leurs activités ?

 

Merci à Annabelle qui a grandement contribué à cet article et à toutes les femmes qui ont accepté de témoigner.

Coronavirus et confinement : Vie Féminine appelle à des mesures urgentes pour les droits des femmes

Simone de Beauvoir le savait : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. » Le moment de la crise est venu et prend la forme d’une pandémie de coronavirus (Covid-19), qui frappe notre pays et le monde. Le mouvement Vie Féminine appelle à des mesures urgentes pour protéger les droits des femmes. Hafida Bachir, secrétaire politique du mouvement, nous explique pourquoi.

Par différents canaux, Vie Féminine est actuellement en train d’interpeller les politiques sur la situation de femmes impactées indirectement par la pandémie. Que se passe-t-il exactement ?

« Nous sommes un mouvement de femmes. Lorsque le confinement a été annoncé, de nombreuses inquiétudes de femmes de notre réseau sont remontées : la perspective du redoublement des violences conjugales, la situation des femmes seules avec des enfants, des femmes avec des enfants handicapés… Nous avons aussi été alertées par ce qui était déjà à l’œuvre dans d’autres pays, en Italie en particulier. Nous savions que ce serait la même chose chez nous. Très vite la situation s’est précisée. Nous avons dû nous organiser pour garder le contact avec les femmes et engranger tous ces témoignages. Nous avons ainsi pu identifier, dans l’urgence, une série d’enjeux et de mesures à prendre par les différents niveaux de pouvoir. »

Vous pointez particulièrement le rôle actif que devrait jouer la Conférence interministérielle « Droits des femmes «  (CIM) qui s’est récemment mise en place.

« En effet, cet espace de dialogue et de mise en place de politiques concertées, entre entités fédérées et le fédéral, a été créé récemment [sous l’impulsion des trois ministres francophones compétentes, Bénédicte Linard (Ecolo) pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, Christie Morreale (PS) pour la Région wallonne et Nawal Ben Hamou (PS) pour la Région bruxelloise, et avec l’appui de la Première ministre Sophie Wilmès (MR), ndlr]. Cette CIM a pour priorité la lutte contre les violences faites aux femmes, ce qui a tout son sens. Mais dans le contexte actuel, nous appelons la CIM à travailler aussi sur d’autres questions. Bien sûr, la question des violences est cruciale ! Des mesures d’hébergement et de soutien aux femmes victimes doivent être prises, non seulement par les entités fédérées, mais aussi par le fédéral, de façon concertée. Au-delà de cet enjeu, la CIM doit permettre de regarder globalement tout ce que vivent les femmes en confinement aujourd’hui et de garantir leurs droits dans tous les domaines. Il est urgent d’avoir ce regard global. Il faut que tout le monde se parle. »

Hafida Bachir, secrétaire politique de Vie Féminine : « La Conférence interministérielle doit permettre de regarder globalement tout ce que vivent les femmes en confinement aujourd’hui et de garantir leurs droits dans tous les domaines. » © Novella De Giorgi

Parmi les mesures urgentes que vous réclamez, vous pointez les dangers qui pèsent sur les droits économiques des femmes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

« On part d’une situation qui est déjà problématique. Les femmes sont dans des boulots précaires, dans l’intérim, avec des revenus bas… Ces situations vont s’aggraver à cause du confinement, que ce soit pour les femmes qui n’ont pas de travail ou pour celles qui se retrouveront avec des revenus réduits dans les cas de chômage temporaire. D’après les témoignages que l’on reçoit, certaines femmes sont même obligées de prendre des congés non rémunérés… Dans les médias, on entend beaucoup parler de télétravail, mais cela ne concerne qu’une minorité de travailleuses… Sans parler de celles qui se retrouvent en plus à devoir s’occuper toute la journée de leurs enfants. Il n’y a pas de solution miracle, mais il faut tenir compte de ces situations spécifiques.

C’est dramatique pour les accueillantes, alors qu’elles restent disponibles pour les enfants des travailleurs/euses de première ligne…

Un autre exemple que nous faisons remonter, sur le marché de l’emploi celui-là, est le cas des accueillantes d’enfants à domicile. Peu d’entre elles sont salariées, la plupart ont encore l’ancien statut. Leur salaire est déterminé par le nombre d’enfants accueillis, mais actuellement on est à 10 ou 15 % de présence, parfois plus de présence du tout. C’est dramatique pour elles, alors qu’elles restent disponibles pour accueillir les enfants des travailleurs/euses de première ligne… Nous avons attiré l’attention de la ministre Bénédicte Linard et de l’ONE à ce sujet.

Enfin, en termes de revenus et d’autonomie financière des femmes, nous disons qu’il faut suspendre les crédits, et pas uniquement les crédits hypothécaires. Il faut prévoir des  échelonnements, pour que les femmes ne soient pas mises à mal. Nous pensons aussi au cas des femmes qui sont en règlement collectif de dettes avec un ex-conjoint insolvable : nous demandons l’annulation de ces dettes pour que ces femmes puissent faire face à la réalité et à l’impact du confinement. »

Les droits sociaux risquent-ils aussi d’être mis à mal ?

Des femmes nous disent que certains CPAS ne répondent même plus au téléphone !

« Pour nous, les CPAS doivent continuer à jouer leur rôle de première ligne, pour les demandes et les attributions de revenu d’intégration sociale (RIS) mais aussi pour toutes les autres aides. Il faut donc garantir leur accessibilité, mais des femmes nous disent que certains CPAS ne répondent même plus au téléphone ! De plus, certains contrôles, comme les visites domiciliaires, qui s’étaient accélérées ces derniers temps vis-à-vis des bénéficiaires du RIS ou de la GRAPA par exemple, sont stoppés actuellement. C’est tant mieux. Mais ces arrêts ne doivent pas être préjudiciables aux personnes concernées, qui n’ont rien demandé. Nous réclamons donc que la période de confinement soit « neutralisée ». »

Vous alertez également sur la situation des femmes sans papiers.

« Leur situation est déjà très précaire. Cela devient de plus en plus difficile pour elles, par exemple quand elles se déplacent, puisque aujourd’hui le confinement imposé amène davantage de contrôles. Nous voulons une simplification et une accélération de l’accès des personnes sans papiers à la carte médicale urgente pour les soins de santé. Parfois les procédures sont lentes et certaines catégories de personnes s’en voient refuser l’accès. Nous demandons donc à ce que cette carte soit octroyée à toutes les personnes sans papiers pendant la crise du coronavirus.

Nous soutenons aussi les propositions de la Coordination des sans-papiers qui demande la réquisition des espaces vides pour les personnes sans papiers et sans abri. Car pour rester chez soi, il faut avoir un chez-soi… Spécifiquement en ce qui concerne les femmes, y compris avec enfants, nous demandons de mettre en œuvre ce que préconise l’Ilôt : leur donner accès à des hôtels, dans des conditions sanitaires adéquates pour éviter la propagation du virus. Nous demandons aussi que ces femmes, lorsqu’elles sont victimes de violences, soient accueillies dans les centres d’hébergement des victimes et que cet accueil leur ouvre la possibilité d’une régularisation. Enfin, en Région bruxelloise, nous sommes alertées par le fait que la plupart des magasins d’alimentation demandent des paiements par carte et non par cash : or les femmes sans papiers n’ont pas de carte bancaire… »

Un dernier exemple à pointer parmi les mesures que vous réclamez : celui du secteur de l’aide et des soins à domicile.

« Pour nous, c’est très important de soutenir les secteurs de l’aide et des soins à domicile. Ce sont des secteurs très féminisés et indispensables, pour les soins mais aussi au-delà des soins. Pour toute une série de personnes – personnes âgées, malades ou handicapées –, ce sont souvent leurs seuls contacts. Il faut protéger le personnel du secteur dans l’exercice de ses fonctions. Certaines aides à domicile n’ont même pas de masque, elles doivent se débrouiller toutes seules ! Pourtant, l’aide et les soins à domicile sont absolument essentiels, en ce moment en particulier, notamment pour les femmes seules avec enfants, pour les familles en situation de précarité…

Certaines aides à domicile n’ont même pas de masque, elles doivent se débrouiller toutes seules !

Le Forum économique mondial vient justement de déclarer que les retombées du coronavirus seront pires pour les femmes, car elles sont en première ligne dans la lutte contre la maladie. Sans oublier qu’elles effectuent déjà trois fois plus de soins non rémunérés que les hommes… On ne doit pas faire fi de cette réalité ! »

Ainsi, ces constats n’ont rien de nouveau pour vous. C’est une situation déjà inégalitaire, qui peut s’aggraver rapidement…

« Bien sûr. Ce n’est pas neuf pour les féministes, mais cette situation révèle la présence massive des femmes dans des tâches et des secteurs fondamentaux pour la société, dans leur métier et au-delà des métiers, dans leur quotidien, parce qu’elles sont des femmes. Or, quand on regarde les plateaux TV le soir, en ce moment, ce sont beaucoup d’hommes qui prennent la parole sur cette crise du coronavirus…

Nous demandons donc aux différents gouvernements, dans l’urgence, de s’arrêter sur certaines mesures à mettre en œuvre. Mais nous souhaitons aussi attirer leur attention pour que le confinement et ses impacts ne portent pas préjudice à terme aux droits acquis des femmes – et pour que les pertes de droits, s’il y en a, puissent être compensées. Nous restons disponibles pour réfléchir à ces mesures. »

Qu’avez-vous déjà mis en place à votre niveau ?

« Il y a surtout le maintien du contact avec les femmes : des permanences téléphoniques ont été organisées à partir des régions, nous avons élargi nos permanences sociales et juridiques pour qu’elles soient accessibles par téléphone. Il y a aussi beaucoup de démarches de solidarité que les femmes mettent en place : via les réseaux sociaux, via la confection de masques pour se solidariser avec le personnel soignant… De multiples initiatives sont en train de se développer un peu partout en Wallonie et à Bruxelles, parfois avec d’autres organisations…

Notre premier métier est le travail de proximité : ce qui se passe aujourd’hui est inédit.

Notre premier métier est le travail de proximité : ce qui se passe aujourd’hui est inédit. Nous devons être créatives. Mais sans ce travail collectif de terrain qui est notre raison d’être, nous n’aurions pas pu rebondir aussi rapidement, rester proches des femmes, entendre leurs réalités et leurs besoins et être en même temps sur le front politique. Nous restons sur les mêmes vigilances, nous soutenons les femmes sur leurs droits, mais d’une autre manière. »

Quel suivi allez-vous donner à cette interpellation ?

« Nous avons déjà dit aux membres des cabinets ministériels que nous allions leur transmettre nos revendications – même si ce n’est pas évident de s’organiser pour travailler ensemble avec le confinement… Nous sentons une écoute et une attention de la part des ministres, avec lesquelles nous avons déjà dialogué pour les alerter. »

Madonna Thunder Hawk, la résistance en héritage

Madonna Thunder Hawk se bat depuis des décennies pour la défense de l’identité et des droits des peuples autochtones aux États-Unis. À 80 ans, cette guerrière Oohenumpa Lakota continue de s’opposer aux pouvoirs politiques et économiques avides de s’approprier les terres de ses ancêtres. Un esprit de résistance qu’elle a transmis à sa fille Marcella Gilbert, et aux jeunes générations amérindiennes. Interview à Paris, à l’occasion de la sortie d’un film qui leur est consacré.

Derrière d’épaisses lunettes, son regard perçant ne s’est pas altéré avec les années. Madonna Thunder Hawk, née Gilbert, a vu le jour en 1940 dans la réserve Sioux Lakota Yankton (Dakota du Sud). Elle devient très tôt une militante autochtone. En 1977, au sein de l’American Indian Movement (AIM), elle occupe les Black Hills pour lutter contre leur annexion par le gouvernement américain : ce sont des montagnes sacrées pour les Sioux Lakota. Dans la même période, elle cofonde « l’école de survie » « We Will Remember » (« nous nous souviendrons ») qui propose, pour les enfants autochtones, une éducation alternative proche de leurs valeurs culturelles et traditionnelles. Inspirée par les mouvements féministes, Madonna lance également avec d’autres militantes de l’AIM l’organisation Women of All Red Nations, dédiée au respect des femmes autochtones. De quoi influencer sa fille Marcella Gilbert qui poursuit inlassablement son combat pour la défense de leur peuple. Comme le dit un dicton amérindien : « Si vous voulez de belles paroles, invitez les hommes. Mais si vous voulez que les choses soient faites, appelez les femmes. »

Quel a été votre premier acte de résistance ?

Madonna Thunder Hawk : « À six ans, j’ai été emmenée de force, loin de ma famille, dans un pensionnat pour enfants autochtones [de 1869 jusqu’aux années 1980, des milliers d’enfants amérindien·nes ont été retiré·es à leurs familles par les autorités américaines, ndlr]. Nous faisions face aux ravages de la colonisation. Ma famille m’a appris l’importance de ne rien prendre pour acquis. Et j’ai tout de suite remis en question l’autorité. D’autant que j’étais la seule à savoir parler anglais grâce à ma grand-mère qui me l’avait appris. Tous les enfants avaient peur. Mais moi, je savais ce qui se passait. La résistance a commencé comme ça : en me protégeant, et en protégeant mes semblables. »

Comment est né l’American Indian Movement que vous avez cofondé en 1968 ?

M.T.H. : « Avant sa création, il y avait plusieurs organisations de « Red Power » [mouvement social d’autonomisation des Amérindien·nes, ndlr] à travers tout le pays, surtout dans les villes où les Amérindiens se battaient contre les violences policières. L’AIM est devenu plus important car il incluait les Amérindiens résidant dans les réserves, et tous ceux dont le combat était lié à la défense des territoires autochtones. Nous avons été guidés par nos expériences, et par le vent de contestation qui s’est levé dès la fin des années 1960 aux États-Unis. Nos occupations dans les Black Hills, à Wounded Knee – où l’AIM affronta le FBI et la police pendant 72 jours –, et ailleurs, étaient une déclaration politique aux gouvernements qui, successivement, se sont emparés de nos territoires : « Vous ne respectez pas vos propres traités. Ces terres sont les nôtres. » Nous n’avons pas récupéré nos terres, mais ces actions nous ont rassemblés. »

Madonna Thunder Hawk (à droite) et sa fille, Marcella Gilbert. © John G. Larson

Marcella, comment avez-vous suivi le combat de votre mère ?

Marcella Gilbert : « Être la fille d’une révolutionnaire implique des responsabilités. C’est un héritage lourd. Mais j’ai appris à être responsable pour mon peuple, pour notre avenir. Aujourd’hui, pour l’ONG Simply Smiles, je m’occupe de la gestion de 35 jardins et de programmes éducatifs sur la nutrition et le rapport à la terre dans la réserve de Cheyenne River [dans le Dakota du Sud, ndlr]. L’objectif : réintroduire les aliments traditionnels durables et promouvoir l’agriculture biologique. Sur le modèle des « Survival Schools » initiées par ma mère, j’ai fondé ma propre école de survie, Waniyetu Iyawapi, une expérience d’enseignement itinérant. Quant à mes enfants, je leur ai simplement dit : « Nous sommes qui nous sommes. Engagez-vous, si vous le souhaitez. » Même si, de fait, notre famille fait partie de la révolution, reprendre le flambeau donne un sens à notre vie et nous permet de garder le cap. »

D.R.

En 2007, les Nations Unies ont adopté la Déclaration sur les droits des peuples autochtones. À quel point ce traité est-il utile pour réclamer le respect de vos droits ?

M.G. : « Il faut savoir que notre famille a œuvré pour ce traité. À 17 ans, j’ai été envoyée, avec ma mère, comme déléguée de l’International Indian Treaty Council [une organisation internationale qui œuvre pour les droits et la reconnaissance des peuples autochtones, ndlr] lors de la première Conférence internationale sur la discrimination à l’égard des populations indigènes dans les Amériques. C’était à Genève, en 1977. Cette réunion était la première pierre posée pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones au niveau international. »

M.T.H. : « Le pouvoir colonial contrôle le monde aujourd’hui et ignore ce traité. Mais l’important, c’est ce qu’il signifie pour les peuples autochtones : que nous existons toujours, et que nous faisons partie de la communauté mondiale. »

Contre la construction initiée en 2016 de l’oléoduc pétrolier Dakota Access Pipeline, vous étiez en première ligne. Vous dénonciez l’impact dévastateur de ce projet sur l’environnement et vos terres sacrées. Aujourd’hui, où en est ce projet ?

M.T.H. : « L’oléoduc a été construit… Après des manifestations très médiatisées, Barack Obama avait renoncé à ce pipeline fin 2016. Mais Donald Trump, dès le début de son mandat, a signé un décret relançant sa construction. Trois tribus amérindiennes sont actuellement en procès. Car pour construire le Dakota Access, ni les réglementations environnementales ni la loi fédérale n’ont été respectées. Actuellement, nous nous battons contre un nouveau projet pétrolier. Des industries extractivistes, soutenues par l’administration Trump, prévoient de construire l’oléoduc Keystone XL à quelques kilomètres de la frontière ouest de notre réserve. C’est une lutte sans fin… »

Lorsque les colons sont arrivés en Amérique, ils ont décidé à qui ils voulaient s’adresser : les femmes sont alors devenues invisibles.

Au Brésil, en Équateur, au Mexique… Ces derniers mois, des mouvements de femmes autochtones prennent la tête de la contestation contre les politiques racistes et liberticides de leur pays. Envisagez-vous des alliances ?

M.T.H. : « Nous sommes bien sûr solidaires de ces mouvements car, après tout, nous sommes tous dans le même bateau. Historiquement, d’ailleurs, les femmes ont toujours eu un pouvoir de décision. Dans beaucoup de sociétés amérindiennes, l’harmonie règne entre les hommes et les femmes. Nous sommes sur le même pied d’égalité. Lorsque les colons sont arrivés en Amérique, ils ont décidé à qui ils voulaient s’adresser : les femmes sont alors devenues invisibles. Mais aujourd’hui, les projecteurs sont tournés vers elles. »

M.G. : « La question des alliés est cruciale. La mobilisation de Standing Rock est un excellent exemple : des gens du monde entier nous ont rejoints pour résister à nos côtés. C’est pour cette raison que nous soutenons aussi le combat de la jeune Suédoise Greta Thunberg, venue en octobre 2019 dans notre réserve. Car finalement peu importe notre langue ou notre couleur de peau, nous vivons tous sur la même planète. Et elle est en train de mourir… »

D.R.

Vous considérez-vous comme un modèle pour la jeune génération amérindienne ?

M.T. H. : « Oui, mais lorsque vous vous battez, vous n’y pensez pas. Vous agissez, c’est tout. Je suis aujourd’hui membre du Conseil des Grands-mères, une organisation d’activistes travaillant sur les problèmes rencontrés localement dans la réserve de Cheyenne River. Je fais ce que les plus âgés faisaient lorsque j’étais une jeune militante : j’assure les arrières de la jeunesse. Préserver notre culture et transmettre notre histoire reste une lutte constante. À Standing Rock, les réseaux sociaux ont explosé, c’est ce que suivent les jeunes. En tant qu’ancienne, et comme beaucoup de femmes avec qui je travaille, j’apporte tout mon soutien à ce que les jeunes sont en train de faire. C’est à leur tour maintenant, il faut les laisser jouer leur rôle. »

Ouganda : la survie économique des femmes en terre d’exil

Parmi les 1,3 million de réfugié·es qu’accueille l’Ouganda, pays en paix au milieu de voisins en guerre, la majorité sont des femmes. Dans les campements de la première terre d’asile africaine, certaines suivent des formations professionnelles et montent leur « business », quand d’autres se regroupent en coopératives. Pour ces femmes en exil, la lutte pour se reconstruire et s’émanciper est quotidienne.

Le long d’un chemin sablonneux traversant le campement de réfugié·es de Rwamanja, au sud-ouest de l’Ouganda, une jeune femme attend sur une chaise que le temps s’écoule. Dans des gestes lents, elle trie des échalotes. Chaque fois qu’une moto passe, soulevant un nuage de poussière, elle se redresse : peut-être un·e client·e ? Dans le local d’à côté, sa jeune voisine, Jonaliese Kabugho, s’affaire à grand bruit.

« J’étais partie chercher de l’eau avec ma sœur… »

Jonaliese est la seule femme du campement à avoir fait de la ferraille son métier. Visage tout en rondeur, cheveux coupés court et casque de chantier sur la tête, la jeune réfugiée de 26 ans fait de la place dans son atelier pour nous accueillir et nous raconter son parcours depuis son départ de République démocratique du Congo (RDC) en 2014. « J’étais partie chercher de l’eau avec ma sœur quand il y a eu une attaque et tout le monde s’est mis à courir. Nous avons dû fuir aussi », se souvient celle qui a grandi dans la région de Kivu, voisine de l’Ituri. Depuis la fin officielle de la deuxième guerre du Congo en 2002, ces provinces, riches en minerais, sont meurtries par des milices se les disputant et commettant de graves exactions sur la population civile.

Rwamanja. Seule femme ferrailleuse du campement, Jonaliese Kabugho fabrique un grand nombre de valises pour les élèves du voisinage, réfugié·es ou Ougandais·es. © Maïa Courtois

Avant de monter son activité, la jeune femme a bénéficié de formations professionnelles proposées par Fin Church Aid, une ONG finlandaise partenaire du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) des Nations Unies : d’abord en agriculture puis comme assistante de langues, avant d’être initiée au travail de la ferraille. Débutant avec un capital de 300.000 shillings ougandais (74 euros), elle vend aujourd’hui ses productions – comme des valises pour écolier·ères, empilées au fond de son local – au voisinage, sur les marchés hebdomadaires du campement, mais aussi aux Ougandais·es vivant au-dehors, dans le district de Kamwenge.

Les formations proposées par les ONG sont également ouvertes aux Ougandais·es : certain·es vivent aux côtés des réfugié·es dans les campements, semblables aux villages du reste du pays. Dans les secteurs de la coiffure, de la boulangerie comme de l’agriculture, les formations « s’adressent aux catégories vulnérables, en particulier les femmes en danger ou victimes de violences sexistes et sexuelles », explique Duniya Aslam Khan, responsable de la communication du HCR en Ouganda. Arrivant généralement avec peu de ressources, ces femmes « ont une plus grande responsabilité dans la prise en charge de leur famille, ce qui a pour conséquence de les exposer à davantage de risques d’exploitation », souligne-t-elle. Jonaliese en témoigne : rares sont celles qui subviennent à leurs besoins grâce au business du « buy and sell » (achat et revente avec un profit), l’activité majoritaire dans les campements. Autour d’elle, un certain nombre « ont commencé à avoir des rapports sexuels pour survivre. »

À la mémoire de Madame Ngatare, victime annoncée du coronavirus, et au nom des autres

C’est par un post Facebook écrit par son avocate et sa médecin traitante que nous avons appris la mort de Madame Ngatare. Victime du Covid-19. axelle magazine a voulu lui rendre femmage. Pour elle, et pour toutes les autres Madame Ngatare, sans droits, inexistantes aux yeux de la loi et des institutions, frappées de plein fouet par la crise du coronavirus. (Manon Legrand, avec Sabine Panet)

« Madame NGATARE est morte. Nous disons son nom, malgré le secret professionnel, pour qu’elle ne disparaisse pas, victime anonyme de la pandémie. Victime anonyme mais victime annoncée. Par sa précarité. [… ] Nous, son médecin traitant, son avocate, nous pleurons sa disparition. Avec elle, c’est notre humanité qui a failli. »

C’est par ces mots, publiés sur Facebook par son avocate et sa médecin traitante, que nous avons appris la mort de Madame Ngatare.

Elle avait 59 ans

« Madame Ngatare cumulait toutes les difficultés que peuvent connaître les sans-papiers », résume pour nous Elaine Magnette, avocate en droit des étrangers dont Madame Ngatare était la première cliente.

Madame Ngatare avait 59 ans. Elle était arrivée en Belgique en 2007, fuyant les violences dans son pays, le Congo, après la défaite de Jean-Pierre Bemba face à Joseph Kabila lors de l’élection présidentielle d’octobre 2006.

Madame Ngatare a longtemps logé dans une unique pièce d’un immeuble, quelque part à Bruxelles. Sans électricité, elle s’éclairait à la bougie. « Elle rêvait d’un vrai lit, pour reposer sa hanche abîmée », confie Elaine Magnette. À cause de l’humidité de son logement, elle souffrait également de maladies respiratoires.

Elle prenait un traitement médicamenteux lourd et cher, qu’elle interrompait souvent, en raison de « galères administratives ». En effet, les procédures pour accéder à l’aide médicale urgente pour les personnes sans papiers sont souvent lentes et, parfois, n’aboutissent pas. Dans la situation actuelle de pandémie, « nous voulons une simplification et une accélération de l’accès des personnes sans papiers à la carte médicale urgente pour les soins de santé », réclame d’ailleurs le mouvement Vie Féminine.

Elle venait d’obtenir ses papiers

Elle est venue nous montrer sa carte en dansant.

Le 13 mars dernier, à l’heure où la Belgique débutait son confinement, Madame Ngatare a obtenu ses papiers, après une lutte acharnée de 13 ans et 19 procédures. « Elle est venue nous montrer sa carte en dansant, se souvient son avocate. C’était une femme souriante, battante… » Mais le repos ne sera pas encore au rendez-vous pour Madame Ngatare.

« Vous imaginez, être au CPAS et noire, impossible de trouver un logement », répétait-elle, traînant sa maison sur son dos, d’une connaissance à l’autre. Une proie idéale pour l’organisme vorace, le coronavirus Covid-19, de passage dans nos vies, auquel certain·es ne peuvent échapper, faute de conditions matérielles, d’un toit, d’une information suffisante, de droits.

Madame Ngatare est morte le 19, ou le 20. On ne le sait pas. Seule ? Avec une amie du salon de coiffure où elle passait ses journées à tresser ? A-t-elle une tombe ? Des fleurs ? Son corps a-t-il été rapatrié sur sa terre natale, auprès de ses proches ? Son avocate a lancé quelques appels. Sans succès jusqu’à présent.

Madame Ngatare est la première victime oubliée du coronarivus. Morte dans le silence de nos villes. Elle ne sera pas la dernière.

À sa mémoire

Alors, faisons-la revivre. Revendiquons un confinement solidaire, à sa mémoire. Relayons les revendications de la Coordination des sans-papiers de Belgique, de la Voix des Sans Papiers Bruxelles, du Comité des Femmes sans-papiers… : un moratoire dans le contrôle et les arrestations des personnes sans papiers. La libération sans conditions des personnes sans papiers qui courent des grands risques sanitaires en étant détenues dans les centres fermés. Une souplesse d’accès à la carte d’aide médicale urgente pour les personnes sans papiers qui n’ont pas d’adresse. La mise à disposition des mouvements de solidarité locaux de points physiques d’organisation pour faciliter la gestion et la distribution des colis alimentaires et sanitaires. L’organisation d’un accès sans limitation temporelle des locaux abandonnés, des bureaux, des lieux de culte, des hôtels, des salles de sport, pour répondre à l’incapacité structurelle de logement à Bruxelles pour les personnes sans abri, sans papiers, migrant·es, et en particulier les femmes, y compris avec enfants. La régularisation des personnes sans papiers pour des raisons humanitaires.

Relayons ces revendications, à la mémoire de Madame Ngatare. Que cette patiente « zéro » du coronavirus devienne un symbole. Que Madame Ngatare éclaire d’une lumière puissante les oublié·es de la crise sanitaire.

Coronavirus en Argentine : des mesures gouvernementales pour éviter les meurtres de femmes confinées

L’Argentine, comme le monde entier, n’est pas épargnée par la pandémie de coronavirus (Covid-19). Comme en Belgique, le confinement est la règle. Depuis le début de la quarantaine, l’exécutif argentin multiplie les mesures pour protéger les femmes face à l’augmentation des violences conjugales. Reportage (Jean Mouzet et Charles Perragin).

« Je ne suis pas hystérique et je n’ai pas mes règles, je crie parce qu’on nous tue ! », hurlait la foule, mobilisée dans la grande marche des femmes du 9 mars contre « le virus mortel du patriarcat ». En Argentine, depuis le début de l’année, selon l’Observatoire Ahora que sí nos ven, il y a eu plus de féminicides que de jours écoulés.

« On ne veut plus d’hommes violents ni de femmes soumises, on refuse d’avoir peur », s’époumonait Molly pour se faire entendre malgré le grondement continu des tam-tams et des chants de dizaines de milliers de femmes rassemblées sur les deux kilomètres à Buenos Aires, de la place de Mai au Congrès. Molly avait noué sur son sac à main et au poignet de sa fille le foulard vert du droit à l’avortement, devenu le symbole du puissant mouvement féministe en Argentine.

Depuis, c’est le confinement. Les bus roulent à vide. « Les murs se nettoient mais les filles ne reviennent pas » : il ne reste que ces graffitis, comme l’énorme « Avortement légal, tout de suite ! » à la craie sur le goudron, à quelques mètres du palais présidentiel. Finis les chants enflammés de la foule pour soutenir le nouveau gouvernement de gauche dans sa volonté de réforme progressiste. Chacun·e chez soi.

La quarantaine, un « terrain fertile pour une intensification des violences »

À quelques pas de l’obélisque, la permanence du Bureau des violences domestiques, rattaché au ministère de la Justice, est vide. Et ce n’est pas une bonne nouvelle. Car la première nécessité en cas de violence conjugale est de tout faire pour échapper à l’isolement avec son agresseur dans un lieu confiné… Près de sept féminicides sur dix sont commis dans la maison que la victime partageait avec son meurtrier. À l’heure où nous écrivons ces lignes (le 24 mars), le coronavirus a déjà tué quatre personnes en Argentine. C’est quinze fois moins que les féminicides de ces deux derniers mois — une femme assassinée toutes les 23 heures en janvier-février. Et les chiffres de mars pourraient s’aggraver.

Les conjoints violents, privés de leur maigre revenu et désormais enfermés, pourraient bien redoubler de violence.

Car le confinement pourrait empêcher les femmes victimes de violences conjugales de sortir porter plainte. D’autant que les conjoints violents, privés de leur maigre revenu et désormais enfermés, pourraient bien redoubler de violence. C’est ce que craint le nouveau président Alberto Fernandez. Raquel Ascensio, coordinatrice de la Commission des questions de genre au ministère de la Défense de la Nation (c’est-à-dire des « Droits de l’Homme »), analyse : « L’anxiété et les difficultés économiques générées par cette quarantaine sont un terrain fertile pour une intensification de la violence sexiste. » Et la crise socio-économique sévissait bien avant le confinement, avec ses 40 % de pauvres, dont de nombreuses femmes empêchées de trouver refuge ailleurs que chez elles.

À la Marche des femmes, le 9 mars 2020 à Buenos Aires. © Karen Gamarra

Les fonctionnaires dédiés aux violences sexistes sur le pont

L’exécutif argentin prend donc ce risque très au sérieux. Alors que la Cour suprême de Justice vient de décider la réduction au strict minimum des services de Justice essentiels et la mise en quarantaine jusqu’au 31 mars de tous les tribunaux pour « raisons de santé publique », les fonctionnaires dédiés aux violences sexistes restent sur le pont. Le président de la République les a en effet classées parmi les secteurs prioritaires, aux côtés des délits contre la santé publique ou des abus de privation de liberté.

30 % des appels du 20 mars étaient déjà liés aux conséquences du confinement.

La ligne téléphonique gratuite 144, dédiée aux victimes de violences sexuelles et familiales, qui reçoit une centaine d’appels par jour en temps normal, continue à fonctionner tous les jours, 24h/24. De même pour le Bureau des violences domestiques, où une équipe d’avocat·es, de psychologues et de travailleurs/euses sociales/aux assistent les victimes les plus vulnérables. Selon Elizabeth Gómez Alcorta, ministre des Femmes, du Genre et de la Diversité, 30 % des appels du 20 mars étaient déjà liés aux conséquences du confinement. Mais si le nombre de dénonciations n’a pas augmenté, c’est encore un mauvais signe pour les autorités. Analía Monferrer, du Bureau des violences domestiques, explique : « Quand vous êtes obligée de vous rendre à une antenne de défense des femmes en pleine quarantaine, c’est que votre situation est très grave. »

Des solutions d’assistance à distance

Outre les permanences judiciaires, des solutions d’assistance à distance ont donc été mises en place. La Cour suprême s’est mise aux audiences par vidéoconférence, même si les femmes battues sont souvent trop surveillées par leur bourreau pour passer le moindre coup de fil. La copie certifiée d’une mesure de protection peut désormais être transmise digitalement au commissariat, afin d’éviter aux femmes de se déplacer. Et les mesures d’interdiction d’approche ou de contact, périmètres de sécurité et autres boutons de panique qui devaient expirer dans les prochains jours seront, en vertu d’une décision de la Cour suprême de la Province de Buenos Aires, automatiquement prolongés jusqu’à la fin du confinement, voire jusqu’au 18 mai, pour éviter aux femmes d’avoir à les renouveler en personne.

Les plaintes déposées pourront être communiquées par mail ou même par WhatsApp.

Quant aux cas les plus graves, tels que l’accueil d’une victime obligée de fuir son domicile, ils incombent de toute façon aux commissariats de quartier. Il a même été décidé que les plaintes déposées pourront être communiquées par mail ou même par WhatsApp. Et le Bureau des violences domestiques aussi peut dépêcher sur place une brigade mobile de professionnel·les accompagnée par la police, même si les femmes le plus en danger ont en général le réflexe d’appeler directement le 911.

Structures d’accueil accessibles

La société civile aussi s’adapte et se mobilise. Les bénévoles de l’association La Casa del Encuentro, qui suivent plus de 200 cas par mois de violences sexistes, ont ouvert une ligne d’urgence. La présidente de l’association, Ada Rico, avait déjà constaté une grande augmentation des violences domestiques pendant l’épidémie de grippe H1N1. « Pour protéger les femmes contraintes à l’isolement avec leur agresseur, il est indispensable qu’elles se sentent accompagnées, car ces mesures de confinement augmentent clairement leur vulnérabilité », s’inquiète-t-elle. Groupes WhatsApp et appels vidéo seront aussi massivement utilisés jusqu’à la fin de la quarantaine.

Il y a déjà eu une grande augmentation des violences domestiques pendant l’épidémie de grippe H1N1.

« Je viens de passer au refuge pour prendre des messages sur le répondeur et je sens déjà que ça va être très compliqué », dit Ada Rico. En plus des refuges, la ville de Buenos Aires met par exemple à disposition des maisons de proximité – 145 places en tout – pour accueillir les cas les plus urgents. Ces foyers, il y en a des dizaines d’autres dans tout le pays.

Chaque année, par ordre judiciaire ou à la demande d’un organisme officiel, ils hébergent des centaines de femmes en danger de mort, avec des règles de sécurité très strictes, dont l’interdiction de sortir et l’école obligatoire pour les enfants à l’intérieur des refuges. Ces structures restent accessibles en pleine quarantaine. Mais le danger d’une augmentation des féminicides en période confinement n’en est pas moins réel, et le sujet brûlant, en Amérique latine encore plus qu’en Belgique. L’appel des femmes argentines au gouvernement est aussi clair qu’une pancarte du 9 mars : « Ne vous en lavez pas les mains ! »

Violences masculines en période de confinement : « Personne ne viendra m’aider »

Avec le confinement, les femmes ont moins d’échappatoires face à un conjoint violent. La crise sanitaire rappelle que l’espace privé n’est pas sécurisé pour les femmes. Sur le terrain, les associations adaptent leurs services pour rester au plus près de celles qui en ont plus que jamais besoin.

Le numéro gratuit pour les victimes de violences conjugales est le 0800 30 030. C’est une ligne d’écoute qui peut donner des conseils adaptés à chaque situation. Pour celles qui ne peuvent pas appeler, un chat est accessible sur le site www.ecouteviolencesconjugales.be.  En cas d’urgence, composez le 112.

La crise sanitaire que nous vivons, comme nombre de crises avant elle, impacte plus fortement les plus précarisé·es de la société, dont les femmes forment les premiers rangs. En Chine et en Italie, les violences conjugales ont augmenté avec les mesures prises pour contrer le coronavirus. En Belgique, des associations de terrain ont adapté leurs services pour rester au plus près des femmes malgré les mesures de distanciation sociale. C’est le cas de Vie Féminine qui a reçu l’autorisation de la Région wallonne pour effectuer des permanences sociales et juridiques par téléphone, alors que cela n’est pas possible en temps dit normal. Ces permanences ont également désormais lieu le week-end. Les réseaux sociaux et leurs messageries privées permettent aussi de prendre des nouvelles des femmes et de créer des solidarités.

Urgence et échappatoire

« Nous avons très vite ressenti l’urgence de rester présentes auprès d’elles, indique Fatima Ben Moulay, responsable adjointe à Vie Féminine Charleroi. Nous avons tout de suite reçu des messages de femmes qui appréhendaient cette période de confinement. Elles angoissaient à l’idée de devoir rester avec leur époux violent à la maison. Habituellement, elles arrivent à se ménager des bulles d’air, par exemple en allant chercher les enfants à l’école ou quand le mari travaille et qu’il n’est pas au domicile. Ce n’est plus possible. Ce qui ressort beaucoup des conversations que nous avons avec elles, c’est qu’elles sont très angoissées parce que leur conjoint ne respecte pas les consignes de sécurité. Les femmes que nous suivons prennent toutes leurs dispositions pour ne pas contaminer leurs proches, alors que leur conjoint continue à sortir et à voir des amis. Elles n’ont aucune vue sur ce que ces hommes font à l’extérieur. Elles passent leur temps à nettoyer leur maison et quand ils rentrent, elles doivent tout recommencer, tout désinfecter à nouveau, c’est une charge mentale en plus. Elles n’ont pas non plus l’espace de se révolter face à un conjoint violent. »

Préserver le lien avec les femmes

Fatima Ben Moulay poursuit : « Nous avons reçu un message d’une des femmes que nous connaissons. Son compagnon est devenu plus violent suite à la perte de son emploi avant la crise. Elle nous a prévenu ce matin qu’elle n’en pouvait plus et qu’elle ne savait pas comment elle allait faire. Nous travaillons vraiment à préserver le lien avec toutes ces femmes. »

Ces espaces de discussion servent d’échappatoires pour les femmes qui y échangent par exemple des conseils pour occuper les enfants. « Elles sont très créatives, elles envoient des vidéos et des photos. Certaines ont aussi proposé de fabriquer des masques pour le personnel soignant. Nous allons aussi écrire ensemble des lettres de soutien que nous allons envoyer à des lieux précis, notamment des centres pour personnes porteuses de handicap. J’espère que nous pourrons organiser plus tard des rencontres entre les femmes et les personnes qui auront reçu les lettres », précise Fatima Ben Moulay.

Pour les animatrices de Vie Féminine habituellement sur le terrain au contact des femmes, la pratique du téléphone et des réseaux sociaux peut se révéler frustrante. « Le téléphone, cela n’est pas suffisant. Dans certaines situations, il y a vraiment besoin d’un contact humain. Cette situation complique les choses et éloigne les femmes à terme. Nous nous sentons impuissantes. Les femmes les plus fragilisées vont l’être encore plus. Il faut veiller à ce que ce confinement ne signifie pas la rupture du lien social », s’insurge encore la responsable.

« J’ai peur de ne pas pouvoir appeler au secours »

À l’autre bout du téléphone, Anne pleure. « Ne faites pas attention », dit-elle. Anne est régulièrement violentée par son conjoint. Baffes, gifles, coups de poing avec des clefs pour faire encore plus mal, elle égrène les actes de violence qui constituent son quotidien. Elle raconte aussi ses péripéties dans les commissariats pour essayer d’être prise au sérieux, alors même qu’elle dispose de certificats médicaux qui attestent des violences subies. « Avec le confinement, j’ai peur d’être à nouveau violentée. J’ai peur qu’il me blesse fort, que je tombe mal par exemple, c’est déjà arrivé, et qu’il me laisse là, par terre. Personne ne viendra me chercher et m’aider. Il confisque aussi souvent mon téléphone. J’en suis à mon quatrième téléphone déjà. Il croit que je parle avec d’autres hommes. J’ai peur de ne pas pouvoir appeler au secours. Je dois verrouiller toutes mes applications, j’ai du mal à appeler mes parents », relate-t-elle.

J’ai peur de ne pas pouvoir appeler au secours. Je dois verrouiller toutes mes applications, j’ai du mal à appeler mes parents.

Notre conversation s’arrête brusquement, Anne raccroche. Son compagnon vient de rentrer. Dans un contexte de violences telles que celles que subit Anne, la vigilance des voisin·es peut être particulièrement précieuse. Elles/ils ne doivent pas hésiter à appeler la police (112), puisque les victimes, elles, ne peuvent parfois pas le faire elles-mêmes.

Les enfants aussi

Comme bien souvent dans les cas de violences conjugales, les enfants sont maltraité·es et utilisé·es par le conjoint violent pour maltraiter les mères. En cette période de confinement, certaines femmes séparées expliquent quant à elles le chantage qu’elles subissent pour recevoir des nouvelles de leurs enfants.

Nathalie témoigne : « Je n’ai pas mes trois enfants pour l’instant, il s’agit d’une garde partagée. Quand je ne les ai pas, je suis sans nouvelles d’eux pendant deux semaines. J’ai envoyé un sms au père pour avoir de leurs nouvelles, il refuse de m’en donner. Quand j’ai exigé qu’il m’en donne sinon je porterais plainte, il m’a juste répondu de ne pas oublier mon masque et mes gants, car il sait bien qu’il est inutile de se déplacer pour ça dans un commissariat, ni même de téléphoner. D’ailleurs, je dirais quoi ? « Le père de mes enfants ne veut pas me confirmer que mes enfants vont bien ? » Ils ont d’autres chats à fouetter en ce moment. J’ai une amie maman solo qui subit la même chose, le père refuse de donner des nouvelles des enfants quand ils sont chez lui. J’ai eu une autre amie dont le fils a trois ans ; là, le père refuse de le prendre, elle travaille dans une usine qui n’a pas fermé pendant cette crise, elle est en contact avec de nombreuses personnes, elle est donc actuellement sous certificat car elle n’a pas d’autre solution. La directrice de l’école lui a dit que c’est le père qui devrait garder le gamin – car en plus monsieur ne travaille pas –, mais il n’y a évidemment aucun moyen de l’obliger et puis, elle se dit quand même soulagée car quand il prend le gamin, elle ne sait jamais comment il va s’en occuper, dans quel état il va revenir… Je me sens impuissante et démunie. Et je n’ai pas non plus envie de me plaindre, car je suis encore fort chanceuse comparée à d’autres dont la situation est pire. »

Une vidéo insoutenable, filmée à Genève, circule sur les réseaux sociaux. On y voit un homme dans son appartement devant sa fenêtre frapper sa femme au sol avec un ordinateur, devant les voisin·es impuissant·es qui hurlent. Le confinement pourrait encore durer plusieurs semaines.

Prise en charge compliquée

Les violences risquent d’augmenter, et la prise en charge risque de se compliquer. Interrogée le 17 mars par Les Grenades-RTBF, Josiane Coruzzi, directrice de l’asbl Solidarité femmes et refuge pour femmes battues à La Louvière, s’inquiète : « Il faut bien entendu continuer de rappeler le numéro d’écoute sur les violences conjugales (0800 30 030), mais je me demande comment est-ce qu’elles vont pouvoir appeler à l’aide ? Les femmes victimes de violences conjugales ont peur de leur agresseur, elles ne vont donc pas pouvoir appeler ce numéro en sa présence. »

Des questions se posent également sur les capacités d’accueil des maisons d’hébergement. Déjà submergées, elles doivent adapter leurs services et travailler avec du personnel réduit à cause du coronavirus. Pourront-elles accueillir des nouvelles arrivantes en toute sécurité ?

Les cabinets des trois ministres francophones compétentes en la matière et les services spécialisés de terrain se concertent en ce moment. Trois pistes sont pour l’instant sur la table : mettre en place une campagne d’information large visant notamment à faire davantage connaître la ligne d’écoute ; ouvrir des hébergements d’urgence dans des locaux inoccupés – ce qui impliquera aussi des dispositions sanitaires pour éviter la propagation du virus, à l’image de ce qui se fait avec les sans-abri ; et concrétiser un renforcement de la ligne d’écoute pour qu’elle fonctionne 24h/24 et 7j/7 avec des professionnel·les formé·es, ce qui n’est pas le cas pour le moment. À Soignies, les femmes d’un groupe de Vie Féminine ont d’ores et déjà interpellé la commune pour que des gîtes vides puissent être mis à disposition des femmes victimes de violences.

7 et 8 mars 2020 : au cœur des mobilisations féministes à Liège

Trop courte pour contenir toutes les colères, la seule journée du 8 mars, avec la 3e édition de la Cycloparade féministe, n’a pas suffi aux Liégeoises pour répondre à l’appel à la mobilisation nationale et internationale. La veille déjà, dans le centre-ville, des actions se sont tenues à l’initiative du Collecti.e.f 8 maars pour protester contre les violences de genre. Récit de deux jours intenses.

À Liège, les mobilisations autour de la Journée internationale des droits des femmes ont fait réagir les ennemis du féminisme… Mardi 10 mars au matin, voici ce qu’on pouvait voir sur les murs de la ville : « Le féminisme est un cancer » ; « Le multiculturalisme tue » ou encore « Gay Pride : personne ne veut vous voir »… Attribués au réseau suprémaciste blanc « Hundred Handers », ces slogans sont une réponse aigrie au succès du week-end précédent. « Dès que les femmes prennent de la force collectivement, il y a un contre-mouvement », analyse Lina, du collectif féministe liégeois Et Ta Sœur ? Pour la militante, cet « étalage de haine » est un avertissement à prendre au sérieux : « La mobilisation des femmes ne doit pas s’arrêter au 8 mars. Nous avons montré notre force, il faut s’en saisir, nous organiser et agir par et pour nous-mêmes au quotidien. »

Les militantes du collectif Et ta sœur ? participent à la Cycloparade. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

À l’image de l’indignation de la jeune femme, la mobilisation féministe de la Cité ardente a été forte cette année : les Liégeoises se sont mobilisées trois jours d’affilée. À l’agenda national de l’appel à la grève des femmes les dimanche 8 et lundi 9 mars s’est ajoutée la 3e édition de la Cycloparade féministe le 8 mars, dans la foulée d’une série de happenings de rue contre les violences de genre samedi 7 mars à l’initiative du Collecti.e.f 8 maars.

Performance contre les féminicides

Samedi 7 mars, place Saint-Lambert. « Qui veut faire Jessica ? » Dépassant du foulard violet qui lui camoufle le bas du visage, les yeux de Diane balayent la soixantaine de personnes qui se sont rassemblées. Pour incarner Jessica, une femme de 29 ans poignardée par son compagnon à Grâce-Hollogne en février 2019, une jeune femme se désigne et se voit remettre un petit ballon de baudruche rose, qui lui sera utile pour la performance à suivre.

Samedi 7 mars, place Saint-Lambert : préparation d’une performance contre les féminicides.©Sarah Benichou pour axelle magazine

Les militantes du Collecti.e.f 8 maars de Liège ont décidé de « prendre la rue » à la veille des deux jours de mobilisations féministes nationales. Parmi les militantes, masquées par des foulards roses, noirs ou violets, les bras chargés de pancartes, 26 portent un ballon rose dans une main. 26, c’est le nombre de féminicides recensés tout au long de l’année 2019 grâce à la lecture méthodique, par les militantes du blog Stop Féminicide Belgique. Le Collecti.e.f a décidé de « lancer le mouvement » du 8 mars en rendant « femmage » à toutes les victimes.

Au complet, la troupe se met en branle pour rejoindre la place du Marché, quelques dizaines de mètres plus bas. Les tambours tonnent. Bleutée par le soleil qui décline, la lumière enveloppe ce moment d’une étrangeté opportune. Les esprits et les corps se concentrent et se rassemblent, sous les regards interrogateurs des gens déjà installés aux terrasses des restaurants. Chacune prend sa place. Rompant le silence, les noms, âges, lieux de décès des victimes et le mode opératoire de leur assassin sont énoncés au micro. En quelques minutes, les 26 militantes sont tombées au sol. Au cri de « Stop féminicide ! », les ballons sont crevés, libérant des jets de peinture rouge sur les pavés.

« Non seulement on meurt, mais c’est dans l’indifférence. Il n’y a aucun chiffre officiel. C’est important d’imposer cette réalité à la vue de toutes et tous dans l’espace public », bouillonne Aude, membre du collectif Et Ta Sœur ? « Il faut dire que ces femmes ne sont pas simplement mortes, mais qu’elles ont été tuées, le plus souvent par leur conjoint ou ex-conjoint. Ce sont des meurtres politiques, pas des faits divers », insiste Diane.

Un violeur sur leur chemin

Le deuxième temps fort de la soirée se tient devant le Palais de Justice. Le collectif veut y réaliser la chorégraphie chilienne « Un violador en tu camino » (un violeur sur ton chemin). « On a choisi l’endroit pour rappeler l’impunité dont jouissent nos agresseurs », explique Diane. L’information a circulé sur les campus liégeois et, dans la nuit naissante, elles sont une grosse centaine à apprendre rapidement les paroles distribuées par les militantes. « Quand on dit « C’est la police ! », on pointe par-là, parce qu’il y a un poste de police. Pour « la justice », on pointe derrière, vers le Palais. « Le capitalisme », ce sera devant : les galeries Saint-Lambert ! », indique la militante qui s’apprête à scander les paroles, micro en main. « Notre supplice ? C’est une violence dissimulée ! », crie le bloc de femmes, poing levé et pieds frappant obstinément le sol suivant le tempo qui jaillit de l’enceinte portable. « Je préfère ça, souffle une militante restée un peu en retrait, nous mettre en scène vivantes, rageuses et debout plutôt que mortes. »

7 mars : les pancartes du Collecti.e.f 8 maars de Liège s’affichent place Saint-Lambert. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

Dans la nuit, « On se lève ! On se casse ! » et on marche

« On vous propose de partir en parade festive dans le centre-ville ! » Après les prises de parole libre où des femmes sont venues lire leurs créations au micro, les militantes du Collecti.e.f appellent à terminer la soirée par une marche de nuit. L’objectif : affirmer que les femmes et les minorités de genre doivent pouvoir circuler dans les rues sans peur, même la nuit. « Et, pour ça, on ne demande pas d’autorisation : on prend la rue et c’est tout », insiste Diane. « Les mecs cis, vous ne venez pas, la marche se fait en mixité choisie », prévient la militante au micro avant de préciser qu’un « mec cis, c’est quelqu’un qui est né avec un zizi, qu’on a assigné au genre masculin à sa naissance et qui se sent ok avec ça. »

Les tambours qui résonnaient gravement une heure plus tôt s’ajustent maintenant aux slogans dans une joyeuse batucada. Galvanisées par la lecture publique de la tribune, désormais historique, de Virginie Despentes, les manifestantes s’époumonent en s’installant derrière la banderole : « On se lève ! On se casse ! Et on vous emmerde ! »

Accompagnée par la chorale À tantôt en vélo, le cœur de Liège est traversé d’un cri collégial inhabituel, mélodieux et combatif. « Nous sommes fortes, nous sommes fières, et féministes, et radicales, et en colère ! » Une caisse claire vissée sur les hanches, Pascou souligne la force que lui donne la batucada : « Les percussions, c’est rassembleur et, franchement… ça me fait beaucoup de bien de taper sur quelque chose ! »

Grisées par l’énergie collective, les manifestantes se sourient quand leurs regards se croisent, fières et heureuses d’avoir réussi à prendre la rue, par et pour elles-mêmes. Au milieu du cortège, Cora se fraye un chemin avec sa poussette. Maman solo, la jeune femme de 32 ans explique sa présence : « Je fais ça pour moi, mais aussi pour ma fille. Je veux qu’elle voie qu’on peut trouver de la force dans le collectif pour faire face à la violence du monde. » Pour Val, l’enjeu de cette marche de nuit est plus précis encore : « Pour une fois, on se sent puissantes face à des mecs cis. S’ils nous cherchent, on peut répondre… Cette marche, c’est de l’autodéfense féministe. »

« Un magnifique peuple de guerrières »

La nuit fut courte. Aujourd’hui, c’est dimanche 8 mars et il pleut. « La météo est comme le patriarcat, elle ne nous rend pas les choses faciles », s’esclaffe Marie en poussant les pédales de son cuistax ruisselant de pluie. La jeune femme de 36 ans participe à sa première Cycloparade : « Avant, j’étais à Bruxelles, je manifestais là-bas : je continue ici, c’est gai. Féministe, tant qu’il le faudra ! »

Aude Gaspard, militante au collectif féministe Et ta sœur ? et créatrice de la page Facebook « Pourquoi devenir féministe » participe à la Cycloparade (ici, place de l’Yser à Liège). © Sarah Benichou pour axelle magazine

Après un « cri des sorcières » massif et le slam poignant de l’artiste et poétesse liégeoise Lisette Lombé, adressé à « ce magnifique peuple de guerrières », petit·es et grand·es quittent la place de l’Yser dans une ambiance bon enfant. Sur le gris sombre du ciel se détachent des silhouettes perchées sur des rollers, trottinettes, cuistax et vélos en tous genres qui avancent au rythme des slogans et des cuivres de la Fanfare du Nord. Drapée dans son poncho argenté, la porte-parole de Collectives et Ardentes, Yamina Meziani, rayonne : « 1.500 manifestantes et manifestants, c’est un vrai succès, vu le temps et l’angoisse provoquée par le coronavirus. »

Dans le cortège du Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion, des petites filles chantent dans des porte-voix. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

« On ne sert pas uniquement à faire le ménage, s’occuper des enfants ou laver le linge », s’insurge Elisa, 9 ans, venue avec sa belle-mère. « On est plus utiles que les hommes qui, comme mon papa, ne font rien alors que les femmes bougent tout le temps, à la maison et à leur travail. » La fillette nous confie, dans un grand sourire, qu’elle veut devenir chirurgienne. Quant à Jenny, 78 ans, cape rose et chapeau de sorcière vissé sur le crâne, elle nous explique : « Avec la référence aux sorcières, nous revendiquons le pouvoir, comme les femmes l’incarnaient avant d’être massacrées. »

La députée fédérale Sarah Schlitz dans le cortège des Femmes Ecolo. © Sarah Benichou pour axelle magazine

Les cuistax des Femmes Ecolos sont parés de brins de bambou. Les groupes politiques, syndicaux ou associatifs se succèdent de façon assez traditionnelle, mais les manifestantes subvertissent joyeusement les habitudes militantes pour nommer et dénoncer les inégalités qu’elles vivent à la maison ou sur leurs lieux de travail.

Le sujet du jour : le travail des femmes

Les fichus rouges noués sur les fronts hauts complètent les bleus de travail que portent des manifestantes aux mains gantées de plastique jaune : la figure de Rosie la riveteuse revient un peu partout dans le défilé. Salaires, statuts, déni ou conditions sociales déplorables, rien de ce qui touche au travail des femmes n’est laissé dans l’angle mort sur les pancartes artisanales comme dans les slogans. « Les femmes veulent travailler, avoir un vrai salaire, et pour l’égalité, c’est toujours la galère ! »

Les militantes de Vie Féminine Seraing à l’arrivée de la Cycloparade. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

Entre deux slogans, Fatiha, animatrice au Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion (CVFE), jubile : « Aujourd’hui, j’ai rien foutu  à la maison : je pense à moi ! » Julie, de Vie Féminine, renchérit : « Je ne me suis pas du tout préoccupée de ce qu’il fallait mettre dans le sac du petit aujourd’hui : je fais grève de la charge mentale ! Et demain, je fais grève au travail. » Le travail des femmes, en particulier le travail domestique, s’impose comme le sujet du jour. Au-delà de la répartition des tâches, ce sont des équipements publics et collectifs qui sont exigés : « Des crèches publiques, tout de suite ! »

Les absentes : les victimes et les invisibilisées

« Je marche pour toutes celles qui ne sont plus là. Il est insupportable que des femmes meurent par la main de l’homme » : sous son diadème de princesse, Rose-Madeleine est grave. Des femmes portant le costume de la servante écarlate apparaissent au détour de certains cortèges. Le contrôle sur leur propre corps, de même que les féminicides, les viols, le harcèlement de rue ou le racisme animent également nombre de manifestantes.

Rose-Madeleine (à droite) : « Je marche pour toutes celles qui ne sont plus là. Il est insupportable que des femmes meurent par la main de l’homme. » ©Sarah Benichou pour axelle magazine

« Ma réalité est différente de celle d’autres femmes », analyse Mariame, 25 ans, coiffée d’un foulard violet. L’animatrice de Vie Féminine à Seraing développe : « Il y a un manque de considération pour les femmes voilées dans le pays. On leur interdit tout : quand ce n’est pas légalement c’est officieusement. Concrètement, à de rares exceptions près, notamment dans des assos féministes, le travail salarié nous est interdit. Voilà pourquoi ça m’a tenu à cœur de venir aujourd’hui. »   Quant à Julie, elle regrette : « La marche est merveilleuse, mais certaines femmes n’ont pas pu venir : leurs compagnons n’ont pas voulu, elles travaillent ou elles sont seules avec les enfants. Nous portons leurs pancartes, leurs voix sont là… Mais pas elles. »

La construction d’un mouvement où chacune trouve sa place, c’est un chemin. Animées par beaucoup de joie et de force collective, les mobilisations liégeoises constitueront-elles des points d’appui, notamment pour les femmes vivant des discriminations croisées, « toutes celles qui n’ont pas besoin de formation à l’intersectionnalité », comme l’analyse Lisette Lombé ? Poursuivre ce processus d’émergence du « majestueux animal collectif » que la slameuse a appelé de ses vœux à l’ouverture de la Cycloparade était dans de nombreux esprits. Une chose est sûre : la mobilisation immédiate des militantes contre les collages d’extrême droite au lendemain de ce week-end féministe ressemble à une promesse tenue : « Les femmes sont dans la rue : on ne nous arrêtera plus ! »

Femmes italiennes confinées au temps du coronavirus : « L’urgence a amplifié les inégalités et les oppressions »

La crise du coronavirus a contraint les Italien·nes au confinement. Mais pour certaines, l’appel à rester chez soi n’est pas une invitation rassurante. Dans l’urgence, les inégalités entre femmes et hommes se creusent. Jusqu’à rogner certains droits déjà bafoués.

« Tout le monde n’est pas égal face à la quarantaine », prévient d’emblée Carlotta Cossutta, militante au sein du mouvement féministe Non Una Di Meno à Milan. Depuis le 23 février, les mesures pour limiter la propagation du coronavirus se sont durcies en Italie. Il y a d’abord eu la fermeture des écoles. Puis le télétravail ou les congés imposés. Et finalement l’appel au confinement du président du Conseil Giuseppe Conte : « Io resto a casa ! » (« je reste chez moi »). « Si le slogan est juste dans cette situation de crise, pour beaucoup de femmes, la maison n’est pas un lieu sûr », rappelle la militante. L’actualité lui a tristement donné raison.

« Journal de la quarantaine transféministe »

Trois féminicides ont été enregistrés en Italie dans les trois premières semaines de l’épidémie, dont deux perpétrés au domicile des victimes. Dans le même temps, les centres d’accueil de victimes de violences ont dû fermer leurs portes à cause de la quarantaine. Même si les lignes téléphoniques restent ouvertes,  « des femmes se retrouvent confinées avec des partenaires violents, parfois sans pouvoir s’isoler pour appeler à l’aide, analyse Carlotta Cossutta. L’urgence amplifie les inégalités et les oppressions dont les femmes sont déjà victimes. C’est important de les mettre en lumière. »

Les centres d’accueil de victimes de violences ont dû fermer leurs portes à cause de la quarantaine.

C’est dans ce contexte que les membres de Non Una Di Meno à Milan ont lancé un podcast au début de la crise : « Journal de la quarantaine transféministe » (I diari dalla quarantena transfemminista). Chaque jour, pendant quelques minutes, des femmes partagent leur quotidien au temps du coronavirus. Très vite, la question de la conciliation travail – enfants émerge, avec la fermeture des écoles.

En Europe, l’Italie est le pays qui concentre le plus de femmes n’ayant jamais travaillé, pour s’occuper des enfants. Et parmi celles qui ont un emploi, 6 sur 10 réduisent leur horaire pour dégager du temps pour leurs petits (selon Istat). Dans cette situation de crise, il n’est donc pas difficile d’imaginer qui mettra sa carrière de côté. « Il y a ce risque surtout si la femme gagne moins que le compagnon  [en moyenne, le salaire des Italiennes est 25 % inférieur à celui des hommes, selon l’Istat, ndlr], ou bien si elle a une carrière moins importante », analyse la sociologue Chiara Saraceno.

 « Beaucoup de femmes ne bénéficieront d’aucun amortisseur social »

Avec quatre enfants à la maison de 1 à 9 ans, Michela a dû ralentir drastiquement son activité professionnelle à cause de l’épidémie. Depuis trois ans, elle tient un blog consacré aux familles nombreuses et écrit des articles publicitaires pour des marques. En quelques jours, cette blogueuse  a vu son salaire diminuer de 50 %. « J’essaie de me lever plus tôt le matin, quand tout le monde dort encore, pour écrire. En général j’arrive à travailler deux heures, mais ce n’est pas possible tous les jours », raconte-t-elle.

Si les femmes sont particulièrement fragilisées par la crise, c’est qu’elles ont des emplois plus précaires que les hommes. Certes, le gouvernement a prévu des mesures sociales pour les travailleurs/euses : congé parental, aides sociales pour tous·tes les salarié·es, etc. Mais la sociologue Chiara Saraceno estime que cette bonne nouvelle est en demi-teinte. Certaines catégories de personnes, déjà en difficulté, comme les aides à domicile, par exemple, risquent encore d’en être exclues.

Beaucoup d’Italien·nes se sont donné rendez-vous le 15 mars à 18 heures sur leur balcon, pour chanter, se donner du courage et exorciser la peur du coronavirus (ici, à Corigliano-Rossano). © Alfonso Di Vincenzo/Kontrolab /IPA/ABACAPRESS.COM Italy Out

La charge des enfants, 24h/24

La crise du coronavirus ne touche pas seulement les travailleuses, mais aussi les mères. Pour éviter une trop longue interruption dans le programme scolaire, de nombreuses écoles ont mis en place un système d’enseignement à distance. « Mais les cours en ligne, surtout pour les plus petits, doivent être contrôlés », explique Chiara Saraceno. Une charge supplémentaire qui pèse sur les mamans. De plus, le système risque d’aggraver les inégalités entre les enfants. « Toutes les familles n’ont pas une connexion internet ou un ordinateur pour regarder les vidéos. Et même quand elles l’ont, toutes les mamans n’ont pas les compétences pour aider leurs enfants », s’inquiète la sociologue.

Des femmes se sont donc retrouvées du jour au lendemain à devoir gérer souvent seules un quotidien en confinement avec les enfants. « J’ai épuisé toute ma patience », plaisante d’abord Chicca, maman de trois enfants de 1 à 10 ans, avant de préciser, plus grave : « Certains jours, j’arrive à profiter avec eux. Et d’autres, je pense que je ne serai pas capable d’arriver au bout de la journée… »

Un sentiment partagé par Silvia qui ne peut désormais plus compter sur l’aide de sa famille pour garder son petit garçon. « On nous dit : « profitez des enfants ». Ok, mais je dois aussi faire avancer mon travail. C’est difficile de garder l’équilibre et de ne pas transmettre à mon fils l’anxiété ! », confie-t-elle.

Le droit à l’IVG encore plus fragilisé

À Milan, les membres du groupe Salute Fuori Mercato (« la santé, ce n’est pas un marché »), au sein du collectif d’entraide Ri-Make, travaillent sur la question de la santé des femmes en Italie. Quand la crise du coronavirus a frappé le pays, la militante Emilia Andreou s’est interrogée sur ce qui allait advenir de l’accès à l’IVG, « puisque c’est un droit qui est déjà bafoué. »  En 2017, 68,4 % des gynécologues italien·nes étaient « objecteurs/trices de conscience » et refusaient de pratiquer des IVG.

Le seul hôpital assurant les IVG a suspendu les avortements médicamenteux.

Sur les cinq établissements contactés autour de Codogno, premier foyer du virus en Lombardie – la région italienne la plus touchée par l’épidémie –, seul un assure les avortements, constate Emilia Andreou. Les autres ont suspendu le service de gynécologie-obstétrique ; un l’avait même déjà supprimé avant la crise.

Emilia Andreou estime : « C’est sûr qu’on est dans une situation d’urgence, mais ça aurait pu être évité. Les féministes demandent depuis des années que l’IVG pharmacologique puisse être faite à l’intérieur des plannings familiaux. Cela aurait allégé la charge des hôpitaux. »  Plus grave encore : le seul hôpital assurant les IVG a suspendu les avortements médicamenteux. Même ceux qui étaient prévus avant la crise ont été transformés en interventions chirurgicales. L’hôpital n’a pas donné les raisons de cette décision.

De son côté, Carlotta Cossutta poursuit la réflexion. En Lombardie, les urgences qui ne concernent pas le coronavirus ont été transférées dans des hôpitaux privés accrédités. « Mais une loi de 2011 leur permet d’avoir uniquement des médecins « objecteurs de conscience ». Ce qui est un gros problème parce que cela veut dire qu’il n’y a aucun accès à l’avortement », s’inquiète-t-elle. Dans cette région du nord de l’Italie, 66 % des médecins font appel à l’objection de conscience.

Eleonora vit à Piacenza, à 10 km de Codogno. Dans l’hôpital à côté de chez elle,  « tous les services gratuits pour les familles ont été suspendus. »  Elle y allait régulièrement pour se faire aider dans les débuts de sa maternité. Il y avait un centre d’allaitement, des consultations gratuites avec des sages-femmes. « Ce ne sont pas des services essentiels mais qui peuvent être importants pour les familles, les mamans. »  Emilia Andreou ne veut pas critiquer un hôpital en particulier. Au contraire, pour elle, il faut faire une analyse plus générale et plus systémique : « Si on n’avait pas coupé les fonds et si on avait anticipé, on n’aurait pas été forcés de retirer des droits à certains et certaines. »

 Une lecture de genre nécessaire

Au-delà des conséquences du confinement et des urgences médicales, des scientifiques s’intéressent à l’aspect genré de l’impact direct de la maladie. Pour les chercheuses Clare Wenham, Julia Smit et  Rosemary Morgan, du groupe de travail international Genre et COVID-19, les épidémies passées ont déjà montré l’importance d’intégrer cette analyse de genre dans la gestion d’une crise sanitaire. Dans un article du Lancet consacré à la crise actuelle du coronavirus, elles pointent les différences de mortalité et de vulnérabilité entre femmes et hommes face à la maladie. Des preuves suggèrent en effet que les femmes contaminées meurent moins que les hommes, pour des raisons à la fois immunologiques et genrées (parce qu’elles fument moins, par exemple). Mais d’un autre côté, les femmes représentent 90 % des soignant·es dans la province de Hubei, en Chine, et sont donc massivement plus à risque de tomber malades : c’est également le cas en Italie… ou en Belgique. La lecture de genre semble une clé pour construire une réponse efficace à la « flambée de ces maladies », notent enfin les chercheuses. Le message sera-t-il enfin reçu ?