Maud Simonet : « Les solutions qu’on nous propose aujourd’hui sont des formes de travail gratuit »

La sociologue française Maud Simonet donne à réfléchir sur les diverses formes de travail gratuit dans notre société. Elle déploie son analyse à partir des approches féministes du travail domestique, mettant en lumière le lien entre gratuité et invisibilité. En cette période de crise liée à la pandémie du coronavirus (Covid-19), son éclairage est d’autant plus pertinent. L’actualité révèle le caractère essentiel de métiers sous-évalués socialement et économiquement, principalement portés par des femmes dans le domaine du soin aux autres, le care. Par ailleurs, pour répondre à des besoins criants, les appels à l’engagement citoyen se multiplient, y compris venant de l’État. Les femmes y répondent et se mobilisent en grand nombre, sans rétribution financière, au nom de la solidarité, de la citoyenneté et de l’urgence.

La crise liée à la pandémie du Covid-19 est-elle un « rendez-vous féministe », qui pourrait modifier en profondeur, et en faveur des femmes, l’organisation future du travail ?

« La situation actuelle apparaît comme une démonstration de ce que des féministes écrivent depuis longtemps. Elle rend visible l’importance du travail de care, de reproduction sociale [tout le travail « reproductif », comme l’éducation des enfants, le soin aux autres, les tâches ménagères, réalisé par les femmes, sans lequel la production capitaliste ne serait pas possible, ndlr], en tout cas dans sa face rémunérée avec les soignants et soignantes. Mais aussi dans sa face invisible. On voit bien que si les parents – en majorité les mères – ne sont pas prêts à prendre en charge leurs enfants, à faire le travail à la maison, à s’occuper de leurs proches, le système actuel ne tient plus.

En même temps, on reste dans une définition hyper-viriliste et androcentrée [centrée sur le point de vue masculin, ndlr] du travail. On nous dit : « Il ne faut pas que les entreprises s’arrêtent, que le travail capitaliste cesse ». Dans le même registre, on entend aussi des discours comme « le confinement libère du temps », qui paraissent totalement en dehors des réalités de la majorité des gens… En revanche, on n’a pas encore entendu des appels à faire une pause, à se recentrer sur l’essentiel, sur le travail de soin aux autres. On ne parle jamais de rémunération pour s’occuper les uns des autres. Les solutions qu’on nous propose aujourd’hui sont des formes de travail gratuit. On demande aux gens de fournir des formes de travail gratuit au nom de la solidarité et de la crise. On fait appel au civisme, à la générosité des individus. Si l’on regarde le travail par sa face gratuite, on peut voir beaucoup de choses qui restent invisibles. Elles se dévoilent aujourd’hui, mais l’ancien monde y est très hostile. »

En quoi les analyses féministes sur le travail domestique, menées dès les années 1970, ont éclairé vos recherches sur le travail gratuit ?

« J’ai travaillé sur de nombreuses formes d’activités différentes non reconnues comme du travail : service civique, bénévolat, volontariat, activités sur le net qu’on appelle le « digital labor », etc. Toutes ces formes de travail, invisibles, permettent de faire fonctionner des entreprises, des services publics et des associations. Le travail gratuit au nom de la citoyenneté est l’une des premières formes sur lesquelles j’ai travaillé. « Au nom de la citoyenneté » fait écho à l’argument « au nom de l’amour », utilisé pour justifier le travail domestique. Cela nous montre que le travail gratuit n’est pas le fruit d’une soustraction « travail moins salaire », mais un déni de travail, au nom de valeurs. C’est parce que l’on vous reconnaît comme une bonne mère, une bonne épouse, une bonne femme, parce que vous avez prouvé vos valeurs de maternité, de famille, que cette activité n’est pas valorisée socialement, juridiquement et financièrement comme du travail. »

Vous en parlez dans votre essai Travail gratuit  : vous avez mené une enquête sur un service public de nettoyage des parcs à New York. Vous montrez que l’État initie et organise cette gratuité pour faire des économies…

Maud Simonet, Textuel 2018, 160 p., 15,90 eur.

« Au début de notre enquête en 2007, on a observé qu’une transformation radicale s’était opérée depuis les années 1970 : diminution drastique de fonctionnaires et arrivée progressive de salariés associatifs, qui n’ont pas la même rému­né­ra­tion que les fonctionnaires et ne sont pas cou­verts par les règles de la fonc­tion publique ni par les syn­dicats. À leurs côtés, il y a aussi des bénévoles et des allocataires de l’aide sociale : aux États-Unis, ces derniers sont contraints, depuis les années 1980, à prester des heures de travail pour toucher leurs allocations – c’est ce qu’on appelle le « workfare » [la mise au travail obligatoire d’allocataires sociales/aux par le biais de services à la collectivité, ndlr]. L’ensemble de ces travailleurs et travailleuses font les mêmes tâches, ou presque, que les fonctionnaires, mais n’ont pas les mêmes statuts, rendant d’ailleurs leur mobilisation difficile.

C’est plus compliqué de lutter contre les formes d’exploitation qui reposent sur des valeurs qui touchent à ce que l’on est, à ce à quoi on croit, à ce qui nous définit, nous passionne.

De plus, ces différents statuts ne se répartissent pas du tout au hasard des rapports sociaux de sexe, de classe et de race. Les fonctionnaires municipaux et les salariés associatifs sont essentiellement des hommes. Les travailleurs non rémunérés sont principalement des femmes avec, d’un côté, des femmes bénévoles de classe moyenne supérieure, qui nettoient le parc comme si c’était leur jardin, et, de l’autre côté, les bénéficiaires des allocations sociales, qui sont majoritairement des femmes noires ou latinas précaires. Il s’agit d’une politique de travail gratuit mise en place dans un service public. Elle prend la forme de la coercition dans le cas des allocataires, puisque cela conditionne l’accès aux allocations. Elle se situe davantage dans le registre de l’incitation auprès des classes moyennes, avec des arguments de valorisation et de consentement.

Outre les politiques du « workfare », la ville de New York a injecté de l’argent pour développer le bénévolat citoyen à travers un par­te­na­riat public-pri­vé. L’objectif est d’encourager les citoyen·nes de New York à nettoyer les parcs en bas de chez elles/eux. Avec l’idée, à terme, que chaque parc ait son asso­cia­tion de béné­voles, ses anges gardiens qui veillent sur lui.

L’État n’est donc pas du tout étranger à la « gratuitisation » du travail. Il oriente, par de l’argent, des discours, des statuts, le monde de l’engagement. Cela se manifeste aussi aujourd’hui dans les appels au travail bénévole, au nom de l’effort collectif, durant cette crise. »

La facette « citoyenne » ou « solidaire » de l’engagement peut sembler plus difficile à critiquer. Car elle engage des valeurs comme la solidarité, la générosité. Et parce que toute activité ne doit pas non plus être marchandisée…

« C’est ici qu’à nouveau les analyses féministes nous aident. Quand on regarde le travail gratuit avec le prisme du déni de travail, on a une compréhension de l’exploitation beaucoup plus complexe. C’est plus compliqué de lutter contre les formes d’exploitation qui reposent sur des valeurs qui touchent à ce que l’on est, à ce à quoi on croit, à ce qui nous définit, nous passionne.

Pour illustrer mon propos, je vais vous citer le cas d’un blogueur bénévole au Huffington Post, un journal américain vendu en 2011 pour 315 millions de dollars. Les blogueurs ont réagi fortement à cette vente. Ils ont voulu rappeler qu’ils étaient 9.000 blogueurs, contre à peine 100 salariés, à contribuer au journal. Ils ont demandé à récupérer une partie de la valeur qu’ils avaient produite. Ils ont donc intenté un procès. L’un des cinq blogueurs en tête de cette « class action » m’a confié qu’il avait continué à écrire dans le journal, même durant le procès. Il avait conscience que quelqu’un s’était réapproprié son travail, mais son écriture le définissait, en tant qu’écrivain engagé, en tant que futur journaliste, c’était aussi sa passion.

Il y a une ambiguïté au cœur du travail gratuit, difficile à démêler. Elle est également au cœur du travail domestique. On peut être conscient de l’exploitation, sans pour autant cesser d’avoir des enfants, d’être amoureux, etc. »

Comment dénoncer alors ce travail gratuit et invisible et résister à l’exploitation ?

« Quand les féministes ont voulu montrer l’importance du travail domestique pour le rendre visible, elles ont dû le mesurer. Tant qu’il était mesuré en temps, personne ne le voyait. Le jour où des statisticiennes ont publié des enquêtes qui valorisaient monétairement le travail domestique, ça a fait l’effet d’une bombe. C’est l’ »enjeu de la valeur », comme l’a défini l’économiste et statisticienne française Annie Fouquet. Pour faire voir ce travail, pour mesurer son poids dans la production, il fallait le mettre dans l’unité dominante qui est la monnaie, expliquait-elle. Mais à partir du moment où on le mesure en monnaie, n’est-ce pas offrir une victoire au néolibéralisme, qui veut marchandiser toutes les sphères de nos existences jusqu’à l’intimité de nos foyers ?

Le jour où des statisticiennes ont publié des enquêtes qui valorisaient monétairement le travail domestique, ça a fait l’effet d’une bombe.

Des réponses féministes peuvent nous aider à dépasser ce dilemme. Le mouvement « Wages for Housework » (« salaire ménager »), très actif en Italie, au Canada ou en France, porté notamment par Silvia Federici et Mariarosa Dalla Costa, a voulu faire rentrer le travail domestique dans le salariat. Elles posaient en fait la question : à quoi donne-t-on aujourd’hui de la valeur ? Elles ont été critiquées par d’autres féministes, qui soulignaient le risque de « naturalisation » du travail domestique, le danger de renvoyer les femmes à la maison. Si les féministes ont eu des désaccords entre elles, elles ont généralement utilisé l’argument de la rémunération pour sortir le travail du déni, l’intégrer dans ce qui est pensé comme relevant du travail, pour subvertir un rapport social, capitaliste et patriarcal.

Cette subversion du rapport social fait écho aux débats sur le revenu universel, et ses enjeux pour les femmes. Le revenu universel ne vient pas, selon moi, changer les rapports sociaux. Si l’idée est que chacun ou chacune, grâce à ce montant, puisse « faire ce qu’elle/il veut comme elle/il veut », le « comme on veut » est la porte ouverte à la reproduction des rapports sociaux. On va encore attendre, et davantage de la part des femmes, qu’elles s’occupent des personnes âgées, des enfants, de la soupe populaire ou de la confection des masques. »

Il y a aussi des tâches gratuites plus valorisées que d’autres… Comment éviter le mépris de certaines formes de travail gratuit, et donc de certaines femmes qui les réalisent ?

« On ne peut pas analyser le travail gratuit sans une approche intersectionnelle. Dans les années 1980, bell hooks a déjà montré que le travail gratuit des unes n’est pas celui des autres : si les féministes blanches voulaient quitter l’espace domestique et courir sur le marché du travail pour trouver leur émancipation, les femmes noires américaines et les femmes des milieux populaires étaient, elles, sur le marché du travail depuis bien longtemps et désiraient être davantage à la maison.

Le travail gratuit des unes n’est pas celui des autres.

La maison – et le travail domestique – constitue pour ces femmes, dans une société capitaliste, raciste et patriarcale, qui les prive de leur subjectivité politique, un espace de résistance, où l’on peut se construire en tant que sujet politique. Le foyer peut aussi être un lieu d’apprentissage du « soin de son environnement et des autres » pour les petits garçons, dans l’idée qu’ils deviennent des hommes différents. Il faut donc garder en tête que les valeurs qu’on donne au travail gratuit diffèrent selon l’endroit où l’on se place, selon le rapport social dans lequel il est pris.

Un lien peut être fait avec le revenu universel. Derrière les discours sur le revenu universel, se rejoue aussi une mise en concurrence teintée d’un rapport de classe très fort entre une bonne et une mauvaise forme de travail gratuit : la bonne étant le travail bénévole et associatif, la mauvaise étant le travail domestique. Le revenu universel, pour ses défenseurs, viendrait « libérer » les femmes de la classe moyenne de l’emploi et leur donnerait du temps pour un engagement plus noble dans les associations. Pour rappel, les femmes y sont déjà pleinement investies et l’associatif n’est pas dénué de rapports inégalitaires. Par ailleurs, on survalorise ce travail bénévole associatif, et on dévalorise le travail domestique davantage rattaché aux classes populaires.

Le féminisme n’avancera pas tant qu’il n’aura pas revalorisé le travail domestique. Il y a une guerre des valeurs à mener avec le système patriarcal et capitaliste à cet endroit. Peut-être que la période de confinement que nous traversons peut aider à revaloriser ce travail domestique, à construire les mères comme sujets politiques, à mettre en lumière ce travail domestique élargi au-delà du foyer, au-delà de la famille, dans sa dimension politique, en gardant impérativement – juste à côté des féministes marxistes – bell hooks en tête. »

Justine Masseaux révèle la « maternité impensée »

Justine Masseaux, travailleuse sociale, animatrice et éducatrice, a mené une enquête qualitative sur le « déni de grossesse » à partir de sept récits de vie de femmes de Belgique et de France et de témoignages de professionnel·les (gynécologue, intervenante en maison maternelle). L’idée lui est venue après avoir rencontré et accompagné plusieurs femmes confrontées à cette « maternité impensée ». Justine Masseaux voulait raconter l’ensemble des violences physiques, psychiques et institutionnelles vécues par ces femmes durant leur grossesse, mais surtout après l’arrivée de l’enfant. Rendre visible cette expérience dans sa complexité, « au-delà de la surprise d’un ventre qui ne grossit pas ». Rencontre.

Pourquoi ce sujet est-il si tabou ?

« En France comme en Belgique, à partir du moment où le déni est levé, la grossesse est considérée comme « normale » et les femmes ont un suivi habituel. Le déni de grossesse disparaît dans les dossiers médicaux, ou il est seulement mentionné en petit. Il n’existe donc pas de recensement. Le déni n’existe alors plus que pour les femmes et leur entourage.
Il y a aussi un déni médical. Le déni de grossesse peut être partiel, à 4 mois de grossesse par exemple, ou total. Certains médecins ne reconnaissent que le déni total, considérant que la découverte au 4e mois n’est pas un déni. Pour les femmes, si, car elles n’ont plus le choix de leur grossesse. Certains médecins ou psychologues refusent carrément de reconnaître le déni : ils parlent de dissimulation, insinuent que les femmes auraient caché leur grossesse. Plus globalement, le déni est aussi sociétal, car le déni de grossesse vient perturber nos représentations sublimées de la maternité. »

Vous parlez de « maternité impensée » plutôt que de « déni de grossesse ».

« Oui, et cela m’est venu des femmes qui ressentent cette appellation comme un vrai jugement de valeur. Dans le déni, il y a la volonté de ne pas voir. Or, ça n’est pas le cas des femmes qui font un déni de grossesse. Parler « d’impensé », c’est aussi souligner que la société ne le pense pas, donc n’accompagne pas les femmes. Il n’existe pas d’associations pour ces femmes, pas d’accompagnement psychologique systématique dans les maternités pour elles. Ce titre souligne aussi qu’il est impensable dans la société qu’une mère ne reconnaisse pas sa grossesse, qu’elle ne la ressente pas. Il faudrait parler d’un « déni en communauté », selon l’expression du psychologue Éric Calamote, parce que la grossesse n’est remarquée ni par les proches ni par les médecins. Il n’y a pas que la mère ! »

Dans le déni, il y a la volonté de ne pas voir. Or, ça n’est pas le cas des femmes qui font un déni de grossesse. Parler « d’impensé », c’est aussi souligner que la société ne le pense pas, donc n’accompagne pas les femmes.

 

Cet impensé sociétal sous-entend aussi que « ça n’arrive qu’aux autres »…

« Plusieurs femmes m’ont expliqué cela. « Je pensais que ça ne m’arriverait jamais, moi qui ai eu une éducation sexuelle, qui connais mon corps », etc. Des personnes – y compris les femmes que j’ai rencontrées avant que ça ne leur arrive – pensent aussi que ça n’arrive qu’aux milieux sociaux moins favorisés. Alors que cela peut arriver à n’importe qui, même sous contraception, à 30 ans, quand on a déjà des enfants, etc.  »

Avez-vous pu dégager des sentiments communs chez les femmes qui ont vécu cela, malgré la singularité de chaque expérience ?

« J’ai observé chez plusieurs d’entre elles une volonté de rattraper le temps perdu. Ce sentiment est d’autant plus fort que la découverte de la grossesse est tardive. Elles culpabilisent aussi d’avoir fait tout ce que l’ascétisme maternel proscrit. Alors, elles ne mettent pas leur enfant en crèche, le gardent à la maison, même si elles doivent pour cela abandonner leur boulot ou sacrifier leurs relations sociales. Elles craignent que le lien affectif ne se développe pas puisqu’il n’a pas existé dans la conscience. »

Il serait intéressant de faire une enquête du point de vue des enfants…

« Oui, pour répondre aux inquiétudes des mères. Mais enquêter sur les enfants pourrait aussi être ressenti pour les mères comme un doute que nous avons à l’égard de l’amour qu’elles portent à leurs enfants et surtout à l’égard de leur capacité à être une « bonne mère », comme un regard différent que nous porterions sur elle. »

Il n’y a pas de pères dans votre enquête. C’est voulu ?

« Il serait intéressant de parler avec les hommes, de voir comment eux gèrent toute cette maternité non prévue, mais ce n’était pas l’approche du bouquin. Certains hommes s’en vont. D’autres hommes que j’aurais pu rencontrer – qui, eux, sont restés – n’étaient pas désireux de me parler, voulaient passer à autre chose, ne pas garder cette « étiquette ». »

Ces mères ont besoin que soit reconnu par les professionnels le caractère inédit de leur maternité, sans pour autant la dramatiser.

Les femmes sont prises dans une ambivalence. Vous écrivez : « Ces mères éprouvent le besoin constant de ne pas être associées invariablement à la folie d’un phénomène sortant de l’entendement. D’autre part, elles appellent à une attention particulière et bienveillante de la part des personnes gravitant autour d’elles. »

« Elles veulent être reconnues comme de bonnes mères ou, en tout cas, elles ne veulent pas être soupçonnées de ne pas l’être. Mais en même temps, elles veulent aussi qu’on reconnaisse que cette grossesse écourtée n’est pas simple à vivre, qu’elles doivent faire face à un tas de difficultés qui n’ont pas du tout été anticipées. Elles voudraient entendre un « Je vous comprends », « Ce n’est pas de votre faute », afin d’alléger le poids de la culpabilité.
Ces mères ont besoin que soit reconnu par les professionnels le caractère inédit de leur maternité, sans pour autant la dramatiser. Les femmes veulent s’émanciper de la charge de ce déni. Mais elles m’ont aussi confié combien il se manifeste encore dans leur quotidien. Certaines femmes sont contraintes de vivre un quotidien non désiré, sans pouvoir travailler, voyant leurs relations sociales se délier. Ça touche aussi l’intime, au plus profond. Elles perdent confiance en leur corps et en leur contraception. »

La plupart des femmes que vous avez rencontrées ont décidé de le garder. Que faire pour celles qui ne « veulent pas » de cette grossesse, pour les multiples raisons qu’on peut imaginer ?

« En effet, les femmes que j’ai rencontrées n’ont pas envisagé l’avortement dans un pays voisin [où les délais sont plus longs, ndlr] et n’ont pas choisi l’abandon. À partir de ce que les femmes m’ont proposé, je crois qu’il serait nécessaire de réfléchir à un délai d’avortement plus long. Hors cadre IVG, l’abandon est l’alternative pour une femme décidée à ne pas garder son enfant. Cheima et Madisson, deux femmes que j’ai rencontrées, l’ont envisagé au cours des premières heures qui ont suivi la levée du déni. Contrairement à la législation française, la Belgique ne permet pas aux femmes d’accoucher sous X, procédure qui garantit l’anonymat de la mère. La législation belge permet plutôt à la mère biologique de confier son enfant à l’adoption en contactant un des trois organismes reconnus [dont l’ONE, ndlr]. Les femmes résidant en Belgique qui souhaitent malgré tout garder leur anonymat doivent déposer leur enfant dans la seule « boîte à bébés » opérationnelle, située à Anvers, ou se déplacer en France pour un accouchement sous X. Un tiers des femmes qui accouchent anonymement à Lille sont originaires de Belgique. »

Elles soulignent toutes la nécessité d’une plus grande bienveillance du corps hospitalier. Elles voudraient aussi qu’on parle du déni de grossesse autrement qu’uniquement sous l’angle des infanticides…

Quelles pistes concrètes évoquent les femmes que vous avez rencontrées pour mieux vivre cette « maternité impensée » ?

« Elles soulignent toutes la nécessité d’une plus grande bienveillance du corps hospitalier. Elles voudraient aussi qu’on parle du déni de grossesse autrement qu’uniquement sous l’angle des infanticides, et que soit reconnu le déni de grossesse partiel. Cela impliquerait que l’entourage proche et les travailleurs sociaux, mieux informés, les jugent moins. Il serait nécessaire aussi d’avoir un lieu, une association spécialisée où des personnes sont au courant de la situation et ne les jugent pas. Mais cela peut être difficile pour elles d’aller frapper aux portes, affronter des psys ou des assistants sociaux. Je pense qu’il serait préférable qu’il existe un accompagnement dans les services de maternité. Pour l’instant, elles se retrouvent entre elles et échangent sur des groupes Facebook. »

Les Mexicaines veulent tout casser pour protester contre les féminicides

Au Mexique, une femme meurt toutes les deux heures sous les coups d’un homme. Les autorités comptabilisent 1.006 victimes de féminicides en 2019 ; les associations féministes avancent, elles, le chiffre de 3.825 femmes assassinées. Dans ce contexte, la grève générale des femmes le 9 mars dernier a été massivement suivie, laissant des hypermarchés ou les guichets du métro fermés. En février, des émeutes de femmes avaient déjà secoué México suite à un féminicide particulièrement sordide. Lissell Quiroz, maîtresse de conférences en études latino-américaines à l’Université de Rouen, spécialiste de l’histoire du genre dans les Amériques, nous apporte son éclairage sur la mobilisation actuelle des femmes au Mexique.

« J’ai le droit de brûler et de casser. Je ne vais demander la permission à personne : je casse pour ma fille. » Marichuy Jaimes Zamudio a été assassinée en 2016 sur son campus de Mexico. Le 15 février dernier, sa mère, Yesenia Zamudio, a livré un discours-cri partagé par des millions d’internautes. Assumant l’usage de la violence, par et pour les femmes, la mère de famille s’est exprimée lors de la marche qui s’est tenue à l’occasion de l’enterrement d’Ingrid Escamilla, âgée de 25 ans et assassinée, dépecée et démembrée par par son compagnon le 9 février 2020 à Mexico.

La veille, alors que le président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, tenait une conférence de presse, des centaines de femmes avaient déjà manifesté devant les portes du Palais national, les taguant de slogans : « État féminicide », « Il [le président, ndlr] nous tue », avant de se rendre devant les locaux d’un quotidien local et d’en incendier un des camions : La Prensa avait publié des photos du corps d’Ingrid Escamilla. Aujourd’hui, les Mexicaines revendiquent non seulement le droit à la colère, mais bien l’usage de la violence politique pour se faire entendre.

Les femmes mexicaines ont-elles l’habitude de se mobiliser de cette manière ?

« Les appels à la dégradation et à la destruction ne sont pas des traditions politiques du mouvement féministe au Mexique. On assiste aujourd’hui à un phénomène plutôt nouveau : une sorte d’audace des femmes. Elles ont un sentiment de légitimité dans leur colère, qui les autorise à mobiliser la violence. Cela n’aurait jamais pu se produire il y a vingt ans : les jeunes femmes d’aujourd’hui héritent des acquis d’un mouvement féministe qui existe depuis les années 1980 et de la détermination des mobilisations sociales et politiques qui se développent sur tout le continent depuis la fin du 20e siècle. Leur vigueur actuelle, comme au Chili, leur donne de la force.

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S’il y a une forme de rupture, il ne faut pas oublier qu’il y a aussi continuité : historiquement, comme partout, les femmes du Mexique sont de tous les mouvements sociaux et politiques, y compris ceux qui ont mobilisé la violence. Elles étaient de la résistance anticoloniale des autochtones face au vol de terres depuis la période coloniale et des mouvements révolutionnaires du 20e siècle. Par ailleurs, dans certaines sociétés autochtones, les femmes ont toujours pu diriger des armées : le genre ne constituait absolument pas un obstacle.

Les féministes d’aujourd’hui héritent de tout cela. La jeune génération féministe ne conçoit plus de se taire face à la violence déployée contre elle : elle la retourne et la revendique. On peut aussi faire l’hypothèse que cette offensivité témoigne d’un déplacement du centre de gravité politique du mouvement féministe vers les femmes des classes populaires, majoritairement non-blanches. C’est très positif. »

Lissell Quiroz : « Au Mexique, la jeune génération féministe ne conçoit plus de se taire face à la violence déployée contre elle : elle la retourne et la revendique. »

En Angleterre, les suffragettes avaient revendiqué l’usage de la violence en perpétrant des attentats. Elles étaient pourtant majoritairement issues de la bourgeoisie : pourquoi faites-vous un parallèle entre violence politique et classes populaires ?

« C’est tout à fait vrai pour l’Angleterre, mais nous parlons ici du Mexique. Comme de nombreux pays d’Amérique latine, cet État est un produit de l’histoire coloniale. Les questions de classe et de race traversent le mouvement féministe comme l’ensemble de la société. La féminité y est un héritage colonial : certaines femmes, les indigènes, ne sont même pas considérées comme des femmes. Les femmes indigènes sont, au mieux, des « femelles » et, au pire, des objets sexuels ou des êtres à exploiter à qui l’on refuse le statut d’être humain.

Ces législations sont inadaptées pour les femmes non-blanches, qui constituent pourtant l’immense majorité au sein des classes populaires. 

La législation contre les violences de genre et la reconnaissance légale du crime de féminicide ont été acquises de haute lutte par les féministes : cela témoigne de la vigueur du mouvement depuis des décennies et tout particulièrement les années 1990 et 2000. Mais, majoritairement blanches et issues des classes moyennes, ces féministes n’ont pas su prendre en compte la colonialité de leur statut de « femme » dans leur combat. Quand on n’est même pas considérée comme une femme, on ne peut pas mobiliser la loi. Ces législations sont inadaptées pour les femmes non-blanches, qui constituent pourtant l’immense majorité au sein des classes populaires.

Dans la lignée de mobilisations sociales plus anciennes, ces femmes privilégient d’autres formes d’action : elles communautarisent les dégradations qu’elles commettent en se masquant et en revendiquant la responsabilité collective de la violence. Non seulement elles ne s’excusent pas, mais répondent « nous sommes toutes responsables » lorsque la police veut réprimer. Ce positionnement renvoie aux référents politiques indigènes dans lesquels l’individu politique se fond dans la communauté, seule entité dotée d’une capacité d’action. »

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La prise de parole de Yesenia Zamudio est saisissante. Sa position de mère semble être un moteur important de sa détermination : la maternité joue-t-elle un rôle spécifique dans le mouvement féministe mexicain ?

« Être mère au Mexique, c’est un véritable statut social. Lorsque des politiques néolibérales ont été instaurées dans le pays, le système d’allocations sociales a été réservé aux mères, seules autorisées à toucher les allocations. Les femmes deviennent mères très jeunes et c’est à travers cette condition qu’elles existent dans la société, notamment au sein des classes populaires. Ce statut les a souvent épargnées, lors de répressions politiques du régime autoritaire : sortir avec ses enfants face à la police évitait aux femmes de subir certaines formes de répression. Dire « je suis une mère », c’était forcer une certaine forme de respect. Cette identité sociale les a protégées historiquement. Au-delà de l’attachement d’une mère envers sa fille, c’est absolument logique que la maternité soit fortement mobilisée dans ce moment du mouvement féministe au Mexique, comme une allégorie de la puissance des femmes des classes populaires et non-blanches. »

Inde : les victimes du « trafic d’épouses » veulent se faire entendre

Au nord-ouest de l’Inde, dans l’État de l’Haryana, des milliers de jeunes filles sont « importées » chaque année depuis des régions défavorisées pour y être mariées à des célibataires contre quelques centaines d’euros. Ce trafic plonge les victimes dans un esclavage sexuel, domestique et agricole. Dans la région de Mewat, ces femmes s’organisent pour faire entendre leur voix.

Rekha a trouvé refuge dans le jardin d’un temple hindou planté au milieu d’un terrain vague, à l’abri du bruit et de la foule. Dans son sari à carreaux, équipée d’un balai en paille, elle entretient le lieu en échange d’un pécule. Le gage d’une indépendance chèrement acquise. « Mon mari était déjà veuf quand il m’a achetée pour l’assister au quotidien », se souvient-elle, assise au bord d’un sommier tressé.

« Celle qui a un prix »

Collé à New Delhi, au nord-ouest de l’Inde, l’État de l’Haryana, comme les régions voisines, est le théâtre d’un trafic d’épouses. Originaire d’une région pauvre de l’est du pays, Rekha a été vendue par sa famille et « importée » par son « mari ». Elle est devenue une paro : en hindi, celle qui a un prix.

En tête des sujets de préoccupation des paros (en hindi, « celles qui ont un prix »), les violences physiques et psychologiques qu’elles endurent toutes, exercées par leur conjoint ou leur belle-famille. Ces dernières ne leur reconnaissent pas le statut et les droits réservés aux épouses, à commencer par l’héritage. À la mort du mari, souvent beaucoup plus vieux qu’elles, la plupart se retrouvent entièrement démunies. Rekha fait figure d’exception, mais elle l’a payé au prix fort. © Laurent Hazgui

Dans ce commerce synonyme d’esclavage domestique, sexuel et agricole, aucun rituel ne vient sceller le serment des couples. Nul dignitaire hindou ou musulman ne préside de cérémonie. Une fois la transaction conclue, les « épouses » ne bénéficient d’aucun droit. « De toute sa vie, mon mari ne m’a jamais donné une roupie », poursuit Rekha. Avant de mourir, il a certes accepté de lui léguer sa maison, mais sa femme a failli le payer de sa vie. « Ma belle-famille a essayé de me tuer pour la récupérer. Ils m’ont battue, menottée et blessée avec une machine agricole », reprend-elle en montrant sur son bras une cicatrice grosse comme un œuf. Depuis, Rekha a vendu sa maison pour s’installer dans une chambre qu’elle loue. « Je m’en sors difficilement, mais je suis heureuse de vivre seule. »

Lettre ouverte d’associations de femmes à la Première ministre, Sophie Wilmès : l’urgence est absolue pour les droits des femmes ! 

Le 3 avril 2020, un communiqué de presse, signé par les 12 ministres membres de la Conférence interministérielle droits des femmes ainsi que par la Première ministre Sophie Wilmès, annonçait  la tenue d’un groupe de travail préparatoire  sur la situation socio-économique des femmes en confinement. Un programme a priori prometteur : prise en compte des réalités des femmes en première ligne dans les secteurs de la santé, du social et de l’accompagnement à la personne, mais aussi des familles monoparentales et de l’accès à la santé sexuelle et reproductive. Prometteur certes, mais depuis, plus de nouvelles. Plus d’un mois après le début du confinement, face à cette situation exceptionnelle qui exige des réponses et des mesures exceptionnelles, nous posons la question : où en sont les droits des femmes ?

Une tribune d’associations de femmes (détail des signataires en bas de l’article) – vendredi 24 avril 2020

Emboîtant le pas à d’autres pays européens, la Belgique a entamé son confinement, le 12 mars, pour faire face au coronavirus. Une semaine plus tard, la mesure de la crise sanitaire a été prise et le pays est passé en confinement total. Cet état d’urgence a déjà été prolongé deux fois.

Dès les premières heures de ce confinement, les associations de défense des droits des femmes et celles actives dans la lutte contre les violences faites aux femmes ont tiré la sonnette d’alarme. Parce que nous sommes témoins  au quotidien  des inégalités et des violences que vivent les femmes, nous savions que le confinement serait catastrophique pour nombre d’entre elles.

Dès ces premiers instants, nous – associations, individuellement ou en plateformes, via des contacts directs, des notes de travail ou des lettres ouvertes, en multipliant les canaux, les témoignages et les constats effrayants – avons  interpellé les responsables politiques. Ces inégalités ne sont pas nouvelles et en temps de crise, tous les éléments sont rassemblés pour qu’elles soient exacerbées.

Plus d’un mois après, force est de constater que nombre de ces mesures d’urgence tant attendues pour soulager les femmes et en particulier les plus précaires, les plus éloignées de leurs droits et les plus éprouvées par les conséquences de ce confinement, n’ont toujours pas vu le jour. Pourtant ces mesures avaient  été identifiées par les actrices de terrain et par les femmes elles-mêmes, notamment concernant le soutien des secteurs féminisés et des métiers dits de première ligne ; le soutien aux familles monoparentales ; un accès facilité à l’IVG et la contraception ; la garantie  des droits sociaux et économiques des femmes ; l’accès notamment aux services sociaux et à la santé ; les droits des femmes migrantes, ainsi que la sécurité des femmes victimes de violences.

Malheureusement, la liste est encore longue et vous n’êtes pas sans le savoir, madame la Première ministre, car nous vous l’avons déjà remise, à vous et à tous·tes les ministres membres de la CIM.

« Les femmes sont renvoyées aux calendes grecques »

Hormis quelques initiatives essentielles mais insuffisantes en matière de lutte contre les violences, rien ou presque n’a changé pour ces femmes. Non seulement l’ensemble des problématiques que nous soulevions n’a pas été abordé, mais les femmes, que le confinement précarise, violente, détruit, quand il ne les tue pas, sont renvoyées aux calendes grecques. Lorsque chaque heure compte, que vont-elles devenir, pendant les deux semaines qui nous séparent encore de la tenue de la prochaine Conférence interministérielle ?

Une fois de plus, les femmes ne sont pas prises au sérieux. Pire, elles sont mises en danger par l’inertie des pouvoirs publics, alors même qu’elles sont les premières en ligne durant cette crise.

Les inégalités sont structurelles : être femme, c’est déjà être précaire. Mais, en temps de crise, cette précarité redouble. Précarité que nous devons également aux nombreuses mesures d’austérité prises ces dernières années par les gouvernements successifs au niveau fédéral.

Ce que nous voyons, nous, femmes et associations de terrain, c’est que nos droits n’ont jamais été la priorité de la Belgique. Ce que nous voyons, nous, femmes et associations, c’est que même en état d’urgence, même en situation de crise sanitaire, politique et sociale, les femmes sont les éternelles oubliées.

Que devons-nous en déduire ? Que signifie une Conférence interministérielle des droits des femmes si elle ne peut se traduire en actes tangibles ? Doit-on comprendre que la CIM se bute à la complexité institutionnelle et à la difficulté de trouver un terrain d’entente entre les entités fédérées et le fédéral ? À un manque d’intérêt pour les femmes et leurs droits ? À des  budgets inexistants ? Au fait que les décisions sont prises ailleurs ?

« Il faut un engagement ferme et entier du fédéral ! »

Madame la Première ministre, une réelle avancée sur des droits des femmes ne peut pas se faire sans un engagement ferme et entier du fédéral. C’est pourquoi les associations de femmes vous demandent, comme vous le faites pour d’autres secteurs et pour d’autres acteurs, de prendre les mesures urgentes pour garantir les droits des femmes dans les différents domaines qui relèvent des compétences fédérales : économie, social, justice, police, finances, migration, etc. Ces mesures doivent au strict minimum permettre de :

  • Soutenir les secteurs féminisés et tous les métiers de première ligne 

La crise sanitaire montre aujourd’hui l’importance de ces métiers fortement féminisés et essentiels pour faire face à l’urgence ainsi que pour « faire société » et révèle aussi leurs dures réalités de travail.

  • Garantir l’autonomie économique et les droits sociaux des femmes ;

Beaucoup de femmes au statut précaire se retrouvent sans emplois et sans revenus (intérim, heures non déclarées, etc.), ou avec des revenus réduits suite au chômage temporaire, rendant le quotidien encore plus difficile qu’en temps normal.

  • Fournir des solutions permettant une réelle conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle durant le confinement et jusqu’à la reprise de l’école pour tous·tes.

Cela peut se faire (mais pas uniquement, les besoins étant multiples)  par le moyen d’un congé parental qui concerne l’ensemble des parents sans discriminations et qui soit suffisamment rémunéré pour constituer une réelle alternative pour les familles. 

  • Garantir la sécurité des femmes victimes de violences  conjugales ;

À ce sujet, nous rappelons les revendications reprises dans la lettre ouverte adressée aux  ministres membres de la CIM. Par ailleurs, dans une récente déclaration, le Comité des Parties à la Convention d’Istanbul rappelle que ce texte (qui fournit un cadre pour la mise en œuvre de mesures visant à lutter contre la violence à l’égard des femmes que la Belgique s’est engagée à respecter depuis 2016) « s’applique à tout moment et prend une importance accrue dans le cadre de l’urgence publique actuelle causée par l’épidémie du COVID-19 ».

Une lettre vous a déjà été adressée le 16 avril dernier par la Plateforme créances alimentaires concernant la problématique des pensions alimentaires ainsi que du remboursement des dettes contractées pendant la vie commune.

  • Soutenir l’accès des femmes à la santé et à leurs droits sexuels et reproductifs ;

Pour de nombreuses femmes, l’anxiété due au confinement se greffe sur des situations qui étaient déjà problématiques au départ (problèmes de santé mentale, dépressions liées à un vécu difficile, au cumul de responsabilités, etc.). Par ailleurs, nous nous inquiétons des difficultés d’accès à l’IVG dans les délais légaux et à proximité pour les femmes concernées.

  • Garantir les droits des femmes migrantes (avec ou sans papiers) et de leurs enfants.

Les femmes migrantes sont particulièrement vulnérables tant sur les routes de l’exil que dans le cadre des procédures d’asile, d’accueil et de séjour en Belgique. Elles rencontrent des problèmes spécifiques qui aujourd’hui se trouvent exacerbés par le contexte de la crise sanitaire. Nous ne devons pas les oublier.

Enfin, nous tenons à rappeler que la gestion de la transition vers le déconfinement fait également partie des inquiétudes des associations de femmes. Cette étape, pour qu’elle soit juste et solidaire, doit impérativement prendre en compte spécifiquement les femmes, les précaires, les vulnérables, les racisées, les pauvres et les discriminées, car elle pourrait s’avérer tout aussi dramatique que le confinement lui-même.

Madame la Première ministre, tant face à l’urgence que pour l’après-crise, les associations de femmes vous demandent une position claire quant à votre détermination à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir les droits des femmes dans tous les domaines au regard des engagements pris par la Belgique au niveau international.

Liste des signataires (mise à jour le 27 avril) :

ACRF – Femmes en milieu rural

AWSA-be – Arab Women’s Solidarity Association-Belgium

Centre de Prévention des Violences Conjugales et Familiales (CPVCF)

Collectif des femmes de Louvain-la-Neuve

Collectif féministe Kahina

Collectif Les Cannelles

Collectives & Ardentes

Conseil des Femmes Francophones de Belgique – CFFB

Corps écrits

Des Mères Veilleuses

Fédération des Centres de Planning familial des Femmes Prévoyantes Socialistes (FCPF-FPS)

Fédération Laïque de Centres de Planning Familial (FLCPF)

Fédération des Services Maternels et infantiles de Vie Féminine (FSMI)

Femmes CSC

Femmes de droit – Droits des femmes

Femmes et santé

Femmes Prévoyantes Socialistes

Furia

GAMS Belgique

Garance

Infor-Femmes Liège

Isala

Jump, Solutions for Equality at Work

La Voix des Femmes

Le Déclic

Le Monde selon les Femmes

Mouvement pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes – MEFH

Réseau des Femmes Immigrées et d’origines étrangères-ReFi-oe

Solidarité Femmes et refuge pour femmes victimes de violences

Synergie Wallonie

Université des Femmes

Vie Féminine

Violences et Mariages forcés de Mons

Vrouwenraad

 

Difficultés accrues pour les mamans solos au temps du confinement

En Belgique, à la tête des familles monoparentales, les mères sont majoritaires. Elles sont pour l’instant confinées seules avec leurs enfants. axelle a discuté avec trois d’entre elles.

Derrière l’expression neutre « familles monoparentales » se cache une grande majorité de femmes : 80 % des familles monoparentales sont en fait gérées par des mamans seules. Pour contrer les effets de la crise du coronavirus, certaines initiatives ont pourtant invisibilisé les femmes. La Ligue des familles a par exemple lancé une pétition demandant un « congé spécifique » pour les parents d’enfants de moins de 12 ans ou ayant des besoins particuliers, sans faire mention des mères qui sont encore largement en charge des enfants. La photo qui illustre la pétition montre d’ailleurs un père seul avec son enfant.

• À lire / Congé parental exceptionnel pour parents confinés : mais qui gardera les enfants ?

« Cela fait 11 ans que je suis seule en charge de mon fils. En ce moment, je suis bloquée avec lui, nous sommes tout le temps rien qu’à deux. Cela ne change pas tellement du quotidien de beaucoup de mamans solos qui sont déjà confinées avec leurs enfants en temps normal », confie Amande Acacia. « C’est vrai qu’il y a des moments où j’aimerais me retrouver seule, par exemple pour réfléchir à comment finir le mois. Je suis artiste, dans une situation précaire et tous les événements auxquels je devais participer ont été annulés avec le coronavirus. J’ai moins de bulles d’oxygène, de moments où je peux me retrouver pour pouvoir ensuite apporter des choses à mon enfant », explique-t-elle.

La culpabilité des mamans

Agata* témoigne quant à elle de la difficulté de télétravailler avec une enfant de bientôt trois ans. « Je ne suis pas malade et pas en mauvaise santé, c’est une situation privilégiée, mais je culpabilise beaucoup. Pour pouvoir vous parler en ce moment même, ma petite fille est devant un dessin animé. J’ai l’impression de la rendre bête en faisant cela, mais je n’ai pas le choix, on est maman tout le temps, il n’y a pas de pause. » La fillette l’interrompt depuis le canapé : « Maman, tu me déranges quand tu parles. » Agata rit dans le combiné. « À son âge, elle me sollicite très souvent, poursuit-elle. Elle ne peut pas s’occuper seule, nous sommes dans un petit studio, on est tout le temps ensemble. J’aurais aimé que les mamans solos puissent faire appel aux garderies dans les écoles. Je comprends bien que les enfants du personnel soignant sont prioritaires, mais c’est difficile de travailler de chez moi dans ces conditions. Mon travail en pâtit. Je fais le minimum syndical, je réponds aux mails urgents, et c’est tout. Je me remets aussi à travailler quand elle dort le soir, de 20 à 23 heures. »

Je constate une drôle de tendance sur les réseaux sociaux à vouloir faire plein d’activités avec les enfants, etc. Cela pousse les mamans à culpabiliser. On a le droit de ne rien faire.

Avant que le confinement ne soit complet, Amande Acacia a proposé des activités pour occuper les enfants des autres mamans. Des dessins réalisés par les enfants ont été envoyés aux hôpitaux et dans les maisons de repos. « Avec mon fils, nous avons une page sur les réseaux sociaux et nous postons des idées d’activités à faire, comme préparer son propre pain. Je vis sous le seuil de pauvreté depuis des années et je veux dire que ce n’est pas un luxe de s’octroyer ces moments avec son enfant. Ce n’est pas une activité de bourgeoise. En tant que femmes, nous sommes jugées en permanence sur ce que nous faisons et sur ce que nous ne faisons pas. Je constate aussi une drôle de tendance sur les réseaux sociaux à vouloir faire plein d’activités avec les enfants, etc. Cela pousse les mamans à culpabiliser. On a le droit de ne rien faire », souligne-t-elle. Agata confirme : « Je vois passer toutes ces activités à faire durant le confinement mais ce n’est pas facile. J’essaie de réaliser un maximum de choses que l’on peut faire avec une enfant de trois ans. »

« Nous sommes mamans, pas professeures »

Éléonore* est la maman de deux garçons plus grands, un préadolescent et un adolescent. « Je suis dans une situation très privilégiée, je suis fonctionnaire. Cela a mis 8 ans pour me remettre à flot en tant que maman célibataire. Nous avons deux chambres et nous sommes trois, donc j’ai commencé par travailler comme quand j’étais étudiante, sur mon lit dans ma chambre. (Rires) Ensuite, j’ai pu m’aménager une table de travail. J’ai la chance qu’ils n’ont pas de problèmes à l’école, j’ai juste dû les former à l’informatique pour pouvoir suivre les cours en ligne. Nous avons un ordinateur et une tablette, ils échangent de temps en temps. Il faut dire que mon plus grand, qui est en quatrième secondaire, reçoit énormément de travail de la part de ses professeurs qui ne se concertent pas entre les matières. »

Nous avons deux chambres et nous sommes trois, donc j’ai commencé par travailler comme quand j’étais étudiante, sur mon lit dans ma chambre.

L’école à la maison est également complexe pour Amande Acacia qui vit dans un village de 400 habitant·es en Région wallonne. Elle précise : « Nous sommes mamans, pas professeures. Je n’ai pas d’ordinateur et pas de wifi. Pour se connecter au système, la 4G ne fonctionne pas. Au début, nous recevions des feuilles de l’école mais ce n’est plus le cas. J’ai fait le choix de ne pas avoir d’ordinateur mais beaucoup de personnes ne peuvent pas le payer, c’est très violent, cela te renvoie à ta précarité. J’ai une formation de professeure, il faut un certain calme pour pouvoir expliquer des choses et faire les devoirs. Avec mon fils, nous ne revoyons que les matières dans lesquelles il a des difficultés. Je refuse de faire autre chose durant le confinement. J’ai parlé avec d’autres mamans qui ont des difficultés à ce niveau. »

Pour Éléonore, c’est aussi l’éducation égalitaire de ses fils qui en prend un coup : « On ne peut plus aller ensemble dans les magasins, du coup j’y vais seule. C’est dommage parce que j’essaie de leur apprendre à s’investir dans les tâches de la maison, pour aller faire les courses, etc. »

Parmi les mamans solos qui connaissent un confinement difficile, figurent les mères d’enfants en situation de handicap. « Les nuits sont courtes et les journées sont longues. Aujourd’hui, et c’est une bonne journée, j’ai déjà fait deux chutes de tension à cause de la fatigue », explique aux Grenades-RTBF Virginie, qui s’occupe seule de son fils autiste sévère.

Solidaires

Agata et Éléonore font partie du groupe Des Mères Veilleuses, un collectif qui rassemble, depuis novembre 2015, les mères célibataires. « Le groupe permet une entraide entre les mères solos, leur permet de vider leur sac, d’échanger des infos utiles… On essaie dans la mesure du possible de répondre aux demandes, qui sont de plusieurs types : parfois, nous sommes contactées pour faire des courses, d’autres fois pour une écoute psychologique. On échange les numéros », explique Fatma Karali, l’une des créatrices du groupe.

Le groupe Des Mères Veilleuses permet une entraide entre les mères solos, leur permet de vider leur sac, d’échanger des infos utiles…

« Cela m’aide beaucoup, même hors confinement. Cela me permet de me décharger, de recevoir une écoute et des conseils. J’ai au moins toujours ce contact virtuel sur lequel compter », indique Agata.

Éléonore développe : « Avant le confinement, je faisais du baby-sitting pour certaines mamans du groupe, je donnais un coup de pouce moral aussi. Plusieurs d’entre elles ont des soucis avec les papas qui ne comprennent pas qu’il faut emmener les enfants chez les médecins, assurer le suivi des devoirs ou qu’il faut faire d’autres activités avec eux que jouer aux jeux vidéo. Quand le couple se sépare, les papas veulent rester les chefs d’une histoire qui est finie. Et la loi et la Justice ne sont pas du côté des mamans. Cela est aussi le cas avec le confinement, les mamans s’inquiètent des papas qui ne respectent pas les mesures, qui continuent à faire des fêtes en famille, par exemple. »

• À lire / Nathalie, mère célibataire : « C’est un combat permanent »

Les gardes alternées plus compliquées

Le 6 avril dernier, Anne-Sophie Schluchter était interrogée par la RTBF. Dans un système de garde alternée, le père de ses enfants refusait de les lui rendre. « Je travaille en hôpital psychiatrique et il estime que je suis en contact avec des personnes ou des collègues qui peuvent avoir le Covid. Par conséquent, c’est dangereux de me confier les enfants », explique-t-elle dans le reportage. La maman se rend au commissariat de La Louvière, où les policiers refusent de prendre sa plainte. Elle a dû mobiliser son avocate et se tourner vers la Justice. « Je suis dévastée de ne pas pouvoir voir mes enfants. C’est une période difficile. On est tous sous pression. Notre présence de soignant est indispensable auprès des patients. Cela rajoute une pression supplémentaire lorsque l’on rentre chez soi et qu’on est privée de ses enfants », conclut-elle au micro de la chaîne. « Ces femmes sont des survivantes, je n’ai pas d’autres mots », réagit Fatma Karali.

Je suis dévastée de ne pas pouvoir voir mes enfants. C’est une période difficile. On est tous sous pression.

La période de confinement peut renforcer, entre les ex-conjoint·es, les tensions et difficultés liées à la garde alternée. Dans un précédent article d’axelle sur les conséquences du coronavirus et du confinement sur les femmes, Nathalie témoignait à propos de la garde alternée : « Je n’ai pas mes trois enfants pour l’instant, il s’agit d’une garde partagée. Quand je ne les ai pas, je suis sans nouvelles d’eux pendant deux semaines. J’ai envoyé un sms au père pour avoir de leurs nouvelles, il refuse de m’en donner. Quand j’ai exigé qu’il m’en donne sinon je porterais plainte, il m’a juste répondu de ne pas oublier mon masque et mes gants, car il sait bien qu’il est inutile de se déplacer pour ça dans un commissariat, ni même de téléphoner. D’ailleurs, je dirais quoi ? « Le père de mes enfants ne veut pas me confirmer que mes enfants vont bien ? » Ils ont d’autres chats à fouetter en ce moment. »

D’autres mamans ont également témoigné des difficultés à avoir des nouvelles quand les enfants sont chez le papa.

Des mesures concernant les pensions alimentaires ?

L’association Vie Féminine a remis une note aux différents cabinets le 27 mars dernier avec des mesures d’urgence. Sur base de cette note, l’asbl a obtenu que des mesures sur la monoparentalité soient à l’ordre du jour du groupe de travail de la Conférence interministérielle sur les droits des femmes qui a lieu ce vendredi 17 avril.

Hafida Bachir, secrétaire politique de Vie Féminine, détaille en primeur ce qu’elle va demander au groupe de travail : « Les pensions alimentaires impayées restent un problème majeur pour les femmes, majoritaires parmi les familles monoparentales et nombreuses à frôler ou vivre la pauvreté. L’absence ou la baisse de revenus tant chez la créancière que chez le débiteur va rendre encore plus compliqué le paiement des pensions alimentaires. Il est dès lors urgent de permettre l’accès aux avances sur pensions alimentaires du Service des créances alimentaires (SECAL) sans condition de revenus. »

Un autre point relatif à la monoparentalité souligné par Vie Féminine concerne les dettes. « Lorsque l’ex-conjoint s’est rendu insolvable, de nombreuses femmes avec enfants se retrouvent seules à devoir rembourser des dettes contractées pendant la vie commune, précise Hafida Bachir. En l’absence ou baisse de revenus due à l’arrêt de l’activité économique liée au Covid-19, Vie Féminine demande l’annulation de ces dettes. »

 • À lire / Coronavirus et confinement : Vie Féminine appelle à des mesures urgentes pour les droits des femmes

L’après-confinement, vecteur de changement ?

Si cette crise rend visibles les plus vulnérables de notre société, il reste encore à réfléchir à l’après-confinement. « J’ai envie de rappeler à toutes ces femmes qu’elles ne sont pas seules. Il est vraiment important de faire des ponts entre nous et on commence à le faire, c’est merveilleux. On est très isolées d’habitude, il faut que cela cesse. Je sais déjà que je ne retrouverai pas du travail de sitôt dans mon domaine, il n’y aura pas d’emploi culturel dans ma région et je vais être tenue par le chômage de trouver rapidement du travail. Je vais devoir faire du travail alimentaire », soutient Amande Acacia, la maman artiste.

Les mères interrogées nous l’affirment toutes : la situation du confinement apporte des difficultés supplémentaires, mais change peu, au final, de leur quotidien habituel, souvent précaire. Toutefois, elles ne doivent pas être oubliées des politiques, ni aujourd’hui ni lorsque la crise sera passée, sous peine de voir leur situation s’aggraver.

*Les prénoms ont été modifiés.

Congé parental exceptionnel pour parents confinés : mais qui gardera les enfants ?

7 avril 2020. En ce début de vacances de printemps confinées pour cause de pandémie de coronavirus Covid-19, une proposition de loi est sur la table : un congé parental exceptionnel. Si l’idée peut sembler bonne, les discussions ont pour l’instant un angle mort : les femmes, et en particulier les plus précaires ou monoparentales. Décryptage en trois points.

Depuis le 18 mars, le gouvernement belge a élargi les mesures de confinement pour faire face au coronavirus : les écoles et les services d’accueil de l’enfance sont accessibles de manière limitée, certains sont même fermés. Les citoyen·nes sont tenu·es de rester à la maison afin d’éviter un maximum de contact hors de leur famille proche. Sauf pour se rendre au travail. En dehors des secteurs cruciaux et services essentiels, les entreprises peuvent poursuivre leurs activités à condition d’organiser le télétravail ou de garantir, sur le lieu de travail, les mesures de distanciation sociale. Si l’entreprise doit arrêter son activité ou si la/le travailleur/euse n’a pas de solution de garde, il existe une série de possibilités – plus ou moins vivables… Depuis les mesures de chômage technique ou économique à la pose de congés (annuels, parentaux ou pour raison impérieuse, c’est-à-dire non rémunérés), les situations sont très variables et aucune n’empêche le licenciement.

Intenable pour les parents

Pour beaucoup, la continuité de l’activité professionnelle et la fermeture des écoles obligent à travailler et s’occuper des enfants. En même temps. Sans que ne soit vraiment questionnée la faisabilité de la chose, laissant à chacun, et surtout chacune, le soin de trouver les stratégies (individuelles) qui lui permettront de contribuer à la fois à l’économie et au confinement, enjeu de santé publique. Plus concrètement, pour chaque parent, cela demande de jongler entre garder ses enfants, ne pas perdre son job, avoir suffisamment d’argent pour vivre, tout en tentant de ne mettre en danger ni ses proches, ni la collectivité.

Dans ce contexte, la Ligue des familles a lancé une pétition pour la mise en place d’un congé spécifique pour les parents avec enfants de moins de 12 ans et les parents d’enfants en situation de handicap, sous la forme d’un congé parental, afin de répondre aux difficultés du confinement : le télétravail avec garde d’enfant ou l’absence de structures de garde pour les parents obligés de travailler à l’extérieur. Ce congé pourrait être accessible aux salarié·es, aux indépendant·es et aux agent·es de l’administration. Ayant identifié un besoin criant, la Ligue des familles propose une mesure urgente, « le moyen important peu tant que l’objectif est atteint ». Cependant, dans une société profondément inégalitaire, et dont les inégalités sont encore accentuées par la crise sanitaire, les moyens et les modalités importent beaucoup.

Ecolo, relayant la demande de la Ligue des familles, propose un congé de 10 jours (c’est-à-dire bien moins que la durée du confinement) à se répartir entre les deux parents, ou à prendre seul·e pour les familles monoparentales, et rétribué à hauteur de 82 % du salaire. Le PS et le cdH ont embrayé. Selon nos informations, cette  proposition du congé parental serait actuellement à l’étude au sein de cabinet de la ministre de l’Emploi, Nathalie Muylle (cd&v), et pourrait faire rapidement l’objet d’une proposition à l’agenda du « kern » (comité ministériel restreint) au sein de notre gouvernement d’urgence doté des pouvoirs spéciaux.

Si cette proposition répond à une difficulté réelle des parents, il existe toutefois un risque que sa mise en œuvre aboutisse à des solutions insuffisantes et incomplètes. Pour y voir plus clair, voici un décryptage de la situation actuelle, en trois questions, qui pourrait nous prémunir d’une demi-mesure.

1. Qui s’occupe(ra) des enfants ?

La crise sanitaire entraînée par la pandémie du coronavirus Covid-19 agit comme un miroir tendu à notre société. Elle montre quels sont les jobs essentiels, souvent majoritairement occupés par des femmes et sous-payés, et les conséquences dramatiques du définancement des services publics et des soins de santé. Elle montre aussi le véritable statut, dans la société capitaliste, du soin et de l’éducation des enfants, activités reléguées à la sphère privée, accessoires à la marche du monde.

La demande faite aux parents de combiner (télé)travail et garde d’enfant, difficilement soutenable, repose sur l’idée que s’occuper d’un enfant – le travail reproductif essentiellement assumé par les femmes – n’est pas un travail. Il ne demanderait pas d’investissement en temps ou en énergie. Il serait donc possible de remplir en même temps ses obligations professionnelles.

Nous savons, depuis bien avant le confinement, que c’est faux. C’est d’ailleurs pour cela que des professionnelles, majoritairement des femmes, sont formées et (mal) payées pour fournir soins et éducation aux enfants : accueillantes, puéricultrices, enseignantes… C’est pour cela que les mères de jeunes enfants, dans les couples hétérosexuels, passent toujours deux fois plus de temps par semaine que les pères à s’occuper des enfants. C’est pour cela que les femmes dénoncent le poids de la charge mentale.

Penser qu’il est possible de travailler et de s’occuper des enfants en cette période de crise repose également sur l’idée qu’en l’absence de solution de garde – pour les parents que les employeurs/euses sollicitent encore dans un travail à l’extérieur de chez eux –, une solidarité se mettra spontanément en place (comme c’est le cas habituellement face à l’insuffisance de place dans les milieux d’accueil de l’enfance). Or, cette solidarité est assurée principalement par des femmes de la famille ou de l’entourage, alors que la crise impacte et sollicite déjà durement les femmes, en première ligne dans la lutte contre la maladie, comme l’a analysé le Forum économique mondial.

Une mesure de crise comme un congé parental exceptionnel, identifiant la difficulté d’assumer la garde d’enfant en même temps que le travail salarié, peut donc représenter un pas en avant dans la reconnaissance des tâches de soin et d’éducation. Mais une inégalité flagrante, qui s’accentue en temps de crise, semble complètement ignorée dans les mesures (en ce compris celle préconisée par la Ligue des familles) et conseils destinés aux familles : l’inégalité entre femmes et hommes. La plupart des discours s’adressent indistinctement aux « parents », alors que ce sont les mères, dans une grande majorité des cas, qui tentent de tout combiner et risquent le burn-out maternel.

La répartition du congé entre les deux parents ne permettra pas, à elle seule, de diminuer la charge organisationnelle et émotionnelle du confinement dont témoignent les femmes.

Les témoignages affluent : le coronavirus a beau assigner le père ET la mère à domicile en compagnie des enfants et de la vaisselle sale, la révolution de l’égalité dans les foyers n’a toujours pas lieu. Un congé parental spécial en temps de crise risque d’être majoritairement pris par les mères, comme c’est déjà le cas du congé parental actuel (68 % sont pris par des femmes), accentuant ainsi les inégalités dans la prise en charge des enfants et sur le marché du travail. Il faudrait au minimum, comme le propose Ecolo (pour un congé cependant très court), que le congé soit obligatoirement fractionné entre les deux parents, pour peu qu’ils soient deux et aient l’occasion d’arrêter de travailler. Mais cette répartition ne permettra pas, à elle seule, de diminuer la charge organisationnelle et émotionnelle du confinement dont témoignent les femmes.

2. Quelles solutions pour les oublié·es de la crise ?

Loin d’être un groupe homogène, les parents vivent des inégalités, aujourd’hui accentuées, qu’un congé parental spécial risque de ne pas prendre en compte. Les parents qui ont la possibilité de télétravailler sont éprouvés mais, paradoxalement, parmi les plus privilégiés. Tous les jobs ne se prêtent pas au télétravail, notamment le travail ouvrier, et il faut compter avec la fracture numérique qui traverse notre société et empêche l’accès aux outils du travail à domicile.

Avant le confinement, les mères monoparentales connaissaient déjà de nombreux freins pour recourir au congé parental.

Il y a aussi toutes les catégories de personnes qu’un congé parental ne toucherait pas, et la complexité des besoins urgents liés à la parentalité (car il y en a bien d’autres) auxquels il ne répondrait pas. Notamment les ménages monoparentaux, composés de mères avec leurs enfants dans une écrasante majorité (plus de 80 %). Elles sont parmi les plus impactées par le confinement qui accentue leur isolement. Avant le confinement, elles connaissaient déjà de nombreux freins pour recourir au congé parental. En effet, ce congé est moins accessible aux familles monoparentales qu’aux couples à deux revenus pouvant se permettre une perte financière, même légère. Les ménages monoparentaux, dont un certain nombre sont proches de la pauvreté, ainsi que les parents précaires, souffrent déjà durement de la réduction de leurs revenus due à la crise sanitaire. Dans le même temps, les stratégies d’économie (aller au marché, faire manger les enfants à la cantine, guetter les promotions, recourir aux colis…) ne leur sont plus accessibles, et toute la famille est présente à domicile, consommant d’autant plus en nourriture, gaz et électricité.

Les mères d’enfants porteurs de handicap, qui vivent parfois l’arrêt de l’accès au soin, les femmes dans les métiers essentiels (infirmières, aides-soignantes, caissières…) qui ont des enfants et n’auraient pas la possibilité de recourir à ce potentiel congé, ont besoin d’une série d’autres mesures qui pourraient faciliter leur quotidien de parent. Notamment des facilités d’accès aux services de base (courses, garde d’enfants, aides à domicile, à condition que les travailleuses de ces secteurs soient correctement protégées…) et des protections spécifiques pour ne pas contracter le virus.

Un congé parental spécial risque aussi de ne concerner que les parents à l’emploi. Pourtant, les parents sans emploi, en formation, intérimaires, sont aussi durement impactés.

Les femmes sans papiers, plus souvent accompagnées d’enfants que les hommes, sont également les grandes oubliées de cette crise. Elles perdent leurs revenus ou continuent d’être exploitées sans protection face au virus. La Belgique pourrait s’inspirer de ce qui se passe au Portugal par exemple, qui régularise temporairement les sans-papiers. On pourrait aussi, en complément d’un congé parental, opter pour des mesures qui soulagent les conséquences financières du confinement sur les foyers, comme à Lisbonne, qui suspend le paiement des loyers dans les HLM.

3. Qui contrôle le marché du travail ?

Sans mesure coercitive vis-à-vis des entreprises et autres employeurs/euses, le congé parental spécial ne serait qu’une option pour la/le travailleur/euse et non pas une obligation pour les entreprises, qui peuvent encore faire pression pour la présence au travail (ou au télétravail…), la pose ou le report de congés, etc. Dans ce cas, cette mesure sous-estimerait largement les rapports de force dans le monde du travail et les inégalités entre les travailleurs/euses, soumis·es à d’autant plus de pressions qu’elles/ils sont dans des statuts ou emplois précaires. Et parmi les précaires sur le marché du travail, il y a énormément de femmes.

Alors que nous savons déjà, selon des témoignages que nous avons reçus, que des employeurs/euses de secteurs non essentiels font pression, en l’absence de mesures gouvernementales fortes, pour continuer le travail, laissant les travailleurs/euses désemparé·es.

Concernant les dispositions de sécurité sur les lieux de travail, l’inspection du travail reçoit des plaintes alarmantes et les résultats des contrôles ne sont pas bons. Offrir plus de solutions, de possibilités, de (non) choix aux individus masquerait de plus en plus mal l’absence de mesures vis-à-vis d’entreprises qui continuent leur activité en ne garantissant pas la sécurité du personnel, que ce soit par poursuite du profit ou par peur, pour les petites structures, de ne pas survivre à cette crise… mais toujours dans un rapport de force défavorable aux travailleurs/euses. Plusieurs syndicats dénoncent déjà la poursuite d’activités sans mesures de protection dans divers secteurs essentiels ou non. Appliquer la règle du congé parental actuel, à savoir que l’employeur/euse est obligé·e de l’accepter, sera-t-il suffisant pour garantir les droits des travailleurs/euses dans cette période tendue ? Dans quelle mesure ne pourrait-on pas également attendre des employeurs/euses qu’elles/ils acceptent de diminuer leurs attentes à l’égard des travailleurs/euses en télétravail, en reconnaissance de leur contribution déterminante à la scolarisation des enfants  ?

Depuis le début de cette crise, nous sommes dans une injonction contradictoire : il faut arrêter toutes ses activités – pour se protéger et protéger les autres en restant chez soi –, sauf le travail. La concurrence est rude entre enjeux économiques et de santé publique.

La peur ou le refus de penser des solutions qui affrontent le système capitaliste et obligent à la solidarité, c’est déjà ce qui a grevé les moyens des services publics et des soins de santé.

La peur ou le refus de penser des solutions qui affrontent le système capitaliste et obligent à la solidarité, c’est déjà ce qui a grevé les moyens des services publics, des soins de santé et fait d’un virus une pandémie aux relents de crise humanitaire. Répondre à la difficulté de s’occuper de ses enfants et de (télé)travailler est urgent. Mais une mesure qui ne prend pas en compte les inégalités entre parents risque d’en soulager certain·es, tout en faisant peser une nouvelle inégalité sur les autres. Par ailleurs, une mesure unique, même bénéfique, ne saurait rencontrer chacune de ces situations. Pourtant, il semble déjà tentant, pour les responsables politiques, d’adopter cette mesure phare comme solution unique, sans considérer les autres besoins et les oublié·es de la crise.

Deux infirmières face à la crise sanitaire du coronavirus : il faudra « faire quelque chose avec cette colère »

axelle est partie à la rencontre de deux infirmières, une profession massivement féminine et en première ligne de l’épidémie de coronavirus Covid-19. La crise révèle les conditions de travail très difficiles de nos soignant·es. Engagées dans le collectif « La santé en lutte », les deux femmes déplorent la « maltraitance institutionnelle » liée au définancement structurel de la santé, et appellent à l’action. (4 avril 2020)

Les femmes constituent les premières lignes face à la crise sanitaire du coronavirus Covid-19. Dans le personnel soignant, cette réalité est très concrète : les femmes sont majoritaires parmi les aides-soignant·es à domicile (98 %), les aides-soignant·es en institution (91,1 %) et le personnel infirmier (91,8 %), selon les statistiques de l’État belge en 2019. Cela s’explique notamment par le fait qu’il s’agit de métiers du care, le soin aux autres. Or, ce sont surtout les femmes qui prennent soin dans notre société.

Gérer les angoisses

« C’est d’ailleurs parce qu’ils sont occupés par des femmes que ces métiers sont sous-valorisés. Il y a très peu d’avantages, rien n’est fait en notre faveur », explique Aurélie*. Infirmière à domicile, son travail consiste à se rendre chez ses différent·es patient·es pour faire leur toilette ou changer leurs pansements. Certain·es nécessitent une prise en charge totale, c’est notamment le cas des personnes porteuses de handicap physique qu’il faut lever et préparer pour la journée.

« Notre travail est impacté de différentes manières par le virus. Nous devons gérer les angoisses de patient·es qui commencent à avoir des symptômes et nous demandent de ne plus venir pour ne pas nous contaminer. Nous avons également peur, nous, de les contaminer. Nous prenons nos précautions, mais notre matériel de protection n’est pas le plus adapté, témoigne Aurélie. Il faut dire que toutes ces personnes qui doivent se débrouiller seules, cela n’est pas sans conséquences. Je pense aux personnes diabétiques, chez qui les plaies doivent être très bien soignées, sinon cela peut aller jusqu’à l’amputation. Je pense aussi aux personnes qui ont des problèmes psychiatriques : on a supprimé toutes leurs activités, cela peut être dommageable par la suite. »

Manque d’informations et de moyens

Mélissa* est infirmière depuis 2007. Elle travaille en ce moment dans une unité de soins intensifs dédiée aux patient·es Covid-19 au sein d’un hôpital de la Région wallonne. « Mon travail a beaucoup changé depuis le début de la crise du coronavirus. Je travaille beaucoup plus et je n’ai plus qu’un seul type de patients : ce sont toutes des personnes intubées dans un état critique. Nous travaillons dans des conditions assez inconfortables, du fait des protections personnelles que nous devons porter : une charlotte sur la tête, un tablier sur le corps, plusieurs paires de gants, un masque sur la bouche et des lunettes sur les yeux », souligne la soignante.

Mélissa  déplore un manque d’informations : « On a évoqué des tests de dépistage pour le personnel soignant, mais, dans mon hôpital, on ne nous en parle plus. D’habitude, nous sommes noyées sous les mails et nous recevons des informations via l’intranet mais pour l’instant, nous devons nous passer les informations de soignante en soignante. Il y a forcément des choses qui se perdent. »

Les informations officielles, nous nous rendons vite compte qu’elles ne tiennent pas la route face à nos réalités de travail.

Aurélie dresse le même constat amer. « Nous avons reçu les informations au compte-gouttes, nous devons nous adapter à l’actualité. Au début de la crise, on nous a dit que les masques n’étaient nécessaires que pour les personnes déjà contaminées. Aujourd’hui, nous portons des masques en permanence, même s’il ne s’agit pas des masques recommandés. Nous faisons appel au don et à la solidarité pour en recevoir. Il y a une sorte d’hypocrisie avec ces recommandations qui nous sont faites parce que nous n’avons pas le bon matériel. Nous nous débrouillons en faisant une très bonne hygiène des mains. C’est à nous de chercher l’information par nos propres moyens. Si nous nous basons sur les informations officielles, nous nous rendons vite compte qu’elles ne tiennent pas la route face à nos réalités de travail. »

Une étude menée par trois chercheuses montre l’aspect genré de l’épidémie que nous vivons. Le magazine de référence scientifique The Lancet, qui a publié ce travail, insiste sur le fait que les femmes sont majoritairement exposées aux épidémies, alors qu’elles sont sous-représentées dans les organes où sont prises les décisions liées à la gestion de ces maladies. Comme pour illustrer tragiquement ce constat, l’image de l’infirmière italienne Elena Pagliarini a récemment fait le tour du monde. Endormie sur son bureau après des heures de garde, elle est devenue le symbole de la lutte contre le coronavirus, avant de contracter elle-même la maladie. Elle est depuis guérie.

« La détresse des patient·es, c’est le plus dur »

« Moi, par exemple, je tousse et j’ai du mal à avoir des informations claires de la part de mon service sur ce que je dois faire, s’inquiète Mélissa. Je n’arrive pas à dormir et je pleure beaucoup. On se dit souvent entre nous que nous avons envie de nous réveiller. Nous devons nous pincer pour y croire. Nous avons peur. On se demande aussi comment on va sortir de cette crise, quel impact elle aura sur notre moral et notre santé mentale. »

J’espère que nous allons nous mobiliser pour changer les choses, que cette situation va nous permettre de nous rendre compte à quel point nous avons mal été gouvernés.

 

Pour Mélissa, le plus dur est toutefois de voir la détresse des personnes qui décèdent seules, les familles n’étant pas autorisées à se rendre dans les unités Covid. « C’est une maladie terrible. Nous n’avons encore extubé personne. Une fois qu’il faut intuber, c’est que la maladie est bien trop grave. C’est très difficile de voir tous ces corps en train de mourir », témoigne-t-elle. Dans son hôpital, des psychologues sont disponibles pour les soignant·es et peuvent être contacté·es 24h/24. Ce n’est pas le cas partout.

Mélissa espère que cette crise va renforcer la solidarité entre le personnel de santé. « Nous avions déjà des conditions de travail difficiles avant l’arrivée du virus. La plupart des infirmières l’acceptaient, faisaient en sorte de diminuer leur temps de travail ou changeaient de profession quand elles n’en pouvaient plus. J’espère que nous allons nous mobiliser pour changer les choses, que cette situation va nous permettre de nous rendre compte à quel point nous avons mal été gouvernés. Nous n’avons pas les moyens de faire face à cette crise. On rationne nos moyens de protection, comme les masques, parce que nous n’en avons pas assez. J’espère que nous allons faire quelque chose avec cette colère qui s’est propagée au reste de la population. »

Dans le service de Mélissa, tout le monde n’a pas accepté les conditions de travail nouvelles liées à l’épidémie et rendues dangereuses par le manque de protection. « C’est cruel : il n’y a que des hommes qui ont demandé à aller travailler dans les unités que l’on appelle « propres », c’est-à-dire celles où l’on traite tous les autres patients, ceux qui n’ont pas les symptômes du Covid et qui font un infarctus, par exemple. D’autres infirmiers se sont mis en congé maladie. Je pense que c’est parce que les hommes ont moins l’habitude de se laisser faire, de tout accepter sans broncher », analyse Mélissa.

En lutte

Les deux soignantes ont décidé de s’engager dans le collectif « La santé en lutte » qui rassemble les professionnel·les de la santé (au sens très large) et des patient·es. Ce groupe, créé avant le coronavirus, revendique plus d’effectifs, des augmentations de salaire et plus d’humanité dans les soins de santé.

Si l’on regarde à la loupe les dépenses du fédéral pour la Santé, elles sont en hausse, mais pas assez pour couvrir les besoins. Sans compter que depuis plusieurs législatures, les hôpitaux et les soins de santé subissent des coupes budgétaires drastiques. Il y a eu 547 millions d’euros d’économies sous Rudy Demotte (PS) en 2005, 425 millions d’économies sous Laurette Onkelinx (PS) en 2012. En 2016, 900 millions d’euros ont été retirés du budget de la Santé et les conditions de fin de carrière sont durcies. Des restrictions justifiées par « le vieillissement de la population [qui]  engendre aussi de nombreux surcoûts en soins de santé », selon la ministre de la Santé, Maggie De Block (Open Vld), au journal Le Soir. Sophie Wilmès (MR), aujourd’hui Première ministre, encensée de toutes parts pour sa gestion de la crise du coronavirus, était pourtant ministre du Budget à l’époque. Elle expliquait ces restrictions par une « surcapacité » dans les hôpitaux.

« On met les gens en danger »

Aurélie explique : « J’ai rejoint le collectif quand j’ai vu les conditions dans lesquelles les autres travaillaient suite à ces restrictions budgétaires. Je n’ai jamais voulu travailler dans un hôpital, c’est devenu un travail beaucoup trop inhumain, à cause des logiques marchandes qui sont entrées en jeu. »

Il y a une maltraitance institutionnelle qui est liée aux coupes budgétaires. On ne peut pas donner des soins de qualité, on met les gens en danger.

Mélissa détaille ces « conditions de travail inhumaines » dans les hôpitaux : « Nous devons prendre en charge un trop grand nombre de personnes, ce qui diminue l’humanité que nous pouvons mettre dans notre travail. Nous avons jusqu’à 16 patients par garde. Il faut être à l’écoute, donner les médicaments plusieurs fois, servir les repas si le personnel logistique est réduit. Nous devons aussi répondre aux familles et préparer les personnes pour le bloc opératoire. C’est horrible, mais parfois un patient vous parle et tout ce à quoi vous pensez, c’est qu’il vous ralentit… Je me suis souvent dit que je n’avais pas fait ces études pour ça. Il y a une maltraitance institutionnelle qui est liée aux coupes budgétaires. On ne peut pas donner des soins de qualité, on met les gens en danger. »

Selon les deux infirmières, la pandémie agit comme un révélateur de ces réalités de travail auprès de la population. « On était au bord du gouffre, et maintenant cela se voit. On le demande depuis plus d’un an : il faut plus d’argent pour les soins de santé ! Les gens sont formidables et nous contactent pour nous remercier, pour témoigner de leur solidarité. Ce n’est pas normal que l’on fasse appel à leurs dons pour acheter des respirateurs après avoir coupé dans le budget », s’insurge Aurélie.

Le collectif « La santé en lutte » reçoit en ce moment beaucoup de témoignages de soignant·es qui ont besoin de parler pour se sentir moins seul·es. Certain·es témoignent du fait que leur employeur les culpabilise d’utiliser « trop » de masques pour se protéger. D’autres expliquent présenter les symptômes du coronavirus, mais on refuse leur écartement à cause du manque de personnel.

« Avec nous, dans la rue »

« La santé en lutte » reste attentif à la manière dont la crise est gérée. Deux décisions interpellent déjà le collectif. Le « Fonds Blouses Blanches » de 400 millions par an, résultat de la lutte pour revaloriser les conditions de travail des infirmier·ères et pour pallier le manque d’effectif dans les hôpitaux, pourrait être utilisé par l’État à la demande de certains syndicats pour lutter contre le Covid-19.

Ensuite, les hôpitaux gagnent moins d’argent en ce moment parce que leurs activités sont réduites et se concentrent sur le coronavirus. La ministre Maggie de Block a annoncé une « avance » d’un milliard d’euros, qui sera à rembourser : voilà qui promet des heures sombres pour les hôpitaux et leur personnel.

Aurélie conclut : « Je vois les gens qui applaudissent à 20h. On nous qualifie de « héros ». Je veux dire que je ne suis pas une héroïne. Je veux simplement faire mon métier dans des bonnes conditions de travail. On avait prévu une grande manifestation pour la santé le 29 mars, elle est évidemment annulée. J’espère que lorsqu’on pourra l’organiser à nouveau, on verra bien plus de gens avec nous, dans la rue. »

* Les prénoms ont été modifiés.