Déconfinement : à quand une vraie place pour le secteur de la petite enfance ?

Incompréhension, angoisse, mise en opposition… : puéricultrices et accueillantes d’enfants, aux statuts divers, familles aux situations singulières, toutes ont morflé depuis le début de la crise sanitaire. Les mesures de déconfinement pour le secteur, au croisement de questions d’ordre sanitaire, organisationnel, social, psychologique et financier, ont, elles aussi, charrié leur lot d’incertitudes. axelle a interviewé parents et professionnelles : il est temps de mettre en place une réelle politique sociale de l’accueil de la petite enfance. (29 mai 2020)

La Belgique se déconfine progressivement, mais « les portes de nos services d’accueil n’ont jamais été fermées », précise d’emblée Anne Teheux, responsable de la FSMI, la Fédération des Services Maternels et Infantiles de Vie Féminine. D’autres structures d’accueil ont fermé les leurs dès le 16 mars ou quelques jours plus tard.

« On était épuisés »

« Contrairement au discours général, les crèches ne « reprennent » pas leur activité depuis le 4 mai. Selon les directives gouvernementales et de l’ONE, elles ont continué à accueillir les enfants dont les parents travaillaient en première ligne ou ne pouvaient pas faire autrement », appuie Nina Maxence. Sage-femme, elle a augmenté ses gardes pendant la crise sanitaire. C’est peu dire que la fermeture de la crèche de sa fille, à la mi-mars, l’a fortement mise dans l’embarras. Son mari, indépendant, ne pouvant se permettre d’arrêter de travailler, a alors proposé de garder leur fille à la maison. Mais au bout d’un mois, il a fallu trouver une place chez une accueillante salariée, parce que « la santé mentale de mon mari devenait de plus en plus fragile. Et on était tous les deux épuisés. »

La crise sanitaire a, entre autres, placé sous la loupe l’impossibilité de travailler correctement en s’occupant des enfants, particulièrement en bas âge. Soulignant la difficile conciliation vie privée/vie professionnelle, dévolue en temps « normal » aux femmes, et qui semble avoir peu évolué sous le Covid-19. Et pointant dans le même temps la spécificité d’un métier à part entière : celui de puéricultrice.

Un début de confinement sans protections

Marie-Pascale Jacquemin, directrice de l’Accueil des Tout Petits (FSMI), plus gros service d’accueillantes à domicile en Fédération Wallonie-Bruxelles, revient sur ce début de confinement. Alors que toute une partie de la société s’arrêtait suite à l’annonce, sidérante, de la mise en confinement, « nous étions considérées comme un service essentiel », mais à ce moment-là, « nous n’avons reçu aucun matériel de protection ». Accueillantes à risque ; familles à risque ou en charge d’autre(s) enfant(s) privé·e(s) d’école… : leurs situations spécifiques et leurs craintes n’ont pas été prises en compte. Côté compensation financière, la réponse politique a également tardé à venir. « Certaines de nos accueillantes ont été en arrêt pour des raisons sanitaires », relate également Marie-Pascale Jacquemin, « nous n’avons mis la pression sur personne. Celles qui sont restées ont continué de façon très sereine. » Dans son service, aucun cas de Covid-19 n’a été détecté à ce jour, se réjouit encore la directrice. 

L’accueil, ce n’est pas que la « garde »

Anne Teheux alerte sur le retour, en résultat immédiat de la crise sanitaire, d’une vision restrictive du secteur de la petite enfance, une vision au prisme de la « garde » des enfants uniquement et de sa fonction purement économique – les parents doivent pouvoir continuer à travailler. « Alors que le rôle des structures d’accueil est bien plus large et bien plus important. D’abord en ce qui concerne le développement et l’épanouissement de l’enfant. Et ensuite parce qu’il est vecteur d’égalité sociale. » 

Fréquenter la crèche offre un cadre de développement pour l’enfant, une chance de socialiser, particulièrement pour les enfants de familles en difficulté, familles nombreuses habitant en ville dans des logements exigus (où les tout-petits n’ont pas toujours l’espace nécessaire à leur développement), pour lesquelles les problèmes s’exacerbent d’autant plus en période de confinement.

Le rôle des structures d’accueil est bien plus large et bien plus important que la garde.

 « La fréquentation a chuté pour diverses raisons, sanitaires ou économiques, toutes légitimes, poursuit Anne Teheux, soit que les parents en chômage partiel décident de garder leurs enfants à la maison, soit par crainte de la contagion, soit à cause d’une baisse de revenus… » – ou pour ces raisons cumulées. Mais, selon la responsable, « il était important pour la FSMI de continuer à accueillir, pour que les enfants continuent à grandir sereinement, pour soulager les femmes, pour continuer à répondre aux réalités très diverses des familles », particulièrement pour celles « en grande vulnérabilité pour lesquelles, par exemple, le SAJ [Service de l’aide à la jeunesse, ndlr] paie parfois l’accueil des enfants, ainsi que les langes et la nourriture ». Ou pour les familles au sein desquelles s’exerce la violence – enfants victimes d’abus, femmes victimes de coups – que l’on sait en augmentation pendant le confinement.

« Depuis le début, un travail phénoménal de maintien puis de reprise de contact a été réalisé par nos accueillantes pour rester en lien avec toutes les familles, qui éprouvent toutes de grandes difficultés à se projeter dans l’avenir, et dont chaque situation est par ailleurs singulière. » 

La responsable de la FSMI pointe encore les énormes distorsions auxquelles doivent faire face les parents et les accueillantes, dont la différence d’approche entre crèches et écoles maternelles n’est pas la moindre : alors que ces dernières, à ce moment-là, ne rouvrent pas, les crèches, où les mesures de protection et la distanciation physique peuvent d’autant moins s’appliquer, restent ouvertes. L’incompréhension est totale.

Un « retour en arrière »

Depuis le 4 mai, certain·es enfants ont tout de même repris le chemin de la crèche. Pas tous·tes. Les mesures de protection (masques, désinfection) et de distanciation physique sont suivies lors de l’arrivée et du départ des enfants, mais sont impossibles à maintenir pendant le temps d’accueil. Elles ne sont d’ailleurs pas souhaitables au bien-être des bébés et des petit·es en plein processus de développement de leur attachement émotionnel

On pourrait se croire revenue dans les années cinquante, lorsque le bébé se déposait et se reprenait comme un paquet au guichet.

Épuisée, soumise à une situation qu’elle qualifie d’inhumaine, Pauline, en télétravail depuis le début du confinement, a décidé de remettre à la crèche 3 jours par semaine sa fille de sept mois.  Il a fallu refaire l’adaptation, moment difficile pour les deux. Pauline regrette les moments d’échanges d’informations conviviaux et hyper précieux de début et fin de journée à propos du rythme de sa fille (a-t-elle bien mangé, beaucoup ou peu dormi ? Comment se sentait-elle ?…), très difficiles à maintenir aujourd’hui en raison des mesures de distance physique.

Pauline remarque également les nouvelles contraintes d’hygiène auxquelles sont soumises les professionnelles, qui doivent rogner sur leur temps de travail : « Les puéricultrices adorent leur métier, mais à quel prix l’exercent-elles aujourd’hui ? Quelle transformation ! » Anne Teheux, elle aussi, déplore : « Quel retour en arrière par rapport à tout le travail de professionnalisation du secteur, et au centrage sur le bien-être de l’enfant… On pourrait se croire revenue dans les années cinquante, lorsque le bébé se déposait et se reprenait comme un paquet au guichet. »

Difficultés des parents et des milieux d’accueil renvoyées dos à dos

« Les décisions des pouvoirs publics témoignent d’une grande déconnection avec la réalité de terrain », insiste Nina Maxence, inquiète au sujet du bien-être social et émotionnel de certaines catégories de la population, en particulier les plus âgées.

Déconnection encore soulignée, début mai, par l’annonce que les parents, même s’ils ne souhaitent pas remettre leur(s) enfant(s) à la crèche, allaient devoir, financièrement, se reconformer au contrat d’accueil qui avait été mis entre parenthèses depuis la mi-mars.

À l’initiative de la FSMI, un appel d’urgence a été envoyé aux trois ministres impliqué·es, Bénédicte Linard (Ecolo, Petite enfance), Frédéric Daerden (PS, Budget) et Pierre-Yves Jeholet (MR, président de la FWB) : cette décision s’est vue aménagée. Le principe général reste l’application du contrat avec possibilité, dans certains cas (enfants à risque mis en quarantaine, contraintes d’organisation), de ne pas payer les jours d’absence ou de modifier le contrat. Aménagements accordés dans le but d’aplanir les tensions que cette mesure induisait entre parents et milieux d’accueil, dont les difficultés financières étaient renvoyées dos à dos. Dans les faits, et suivant le statut des accueillantes (structure privée, publique, conventionnée salariée ou non), les disparités de modalités de paiement (et d’accueil) restent nombreuses d’une structure à l’autre, révèle un article de la Ligue des familles, une situation peu équitable pour les parents.

Le courrier envoyé aux ministres rappelait que « dans l’ensemble du secteur de l’accueil de l’enfance, les accueillantes conventionnées restent les travailleuses soumises à la plus grande précarité, alors qu’elles contribuent largement au système d’accueil en FWB. La mise en place du statut salarié a constitué une avancée capitale, mais il reste à ce jour deux tiers des accueillantes qui attendent toujours un contrat de travail correct et un accès à l’entièreté des droits sociaux. »

 Les partenaires signataires exigeaient la poursuite des mesures d’aide destinées à préserver un revenu correct en vue de stopper la dégradation financière des structures d’accueil, par ailleurs toujours en pénurie. Dans ce secteur pour le moins complexe, des soutiens individuels sont désormais prévus jusque fin décembre.

« L’ONE fait un énorme travail, à la fois pour tenter de recentrer sur la qualité de l’accueil et pour organiser la mise en œuvre des décisions politiques qu’il n’a pas pour autant choisies, reconnaît Anne Teheux. Dans le rythme infernal imposé, il a mis en place une cellule de veille, porteuse d’espoir et d’avancées. Mais dans la situation actuelle, certaines accueillantes s’interrogent sur la poursuite de leur activité et seraient prêtes à renoncer vu les difficultés, les incertitudes de revenu, les coûts des mesures sanitaires en regard du faible nombre d’enfants accueillis… La crise a mis en lumière la grande précarité des accueillantes conventionnées qui sont à la merci du moindre écueil dans le système. »

À l’instar d’autres domaines dits du care, dont le rôle essentiel a été mis en lumière par une crise sanitaire aux conséquences sociales qui s’annoncent dévastatrices, la FSMI plaide pour une pleine reconnaissance du rôle social de l’accueil de la petite enfance et, en conséquence, pour une politique de financement ambitieuse.

Sa responsable conclut : « Il faut faire aboutir la réforme – en stand-by pour le moment, et on le comprend –, mais elle n’est pas suffisante. L’accueil de la petite enfance doit devenir une responsabilité collective et le secteur subventionné doit être renforcé et élargi. Parce que, c’est un exemple que je cite souvent, on n’imaginerait pas qu’il n’y ait pas de place à l’école pour chaque enfant. Il doit en être de même pour la petite enfance. » Un accueil démocratique généralisé : un enjeu énorme pour les enfants, pour les accueillantes, pour les parents mais également pour toutes les femmes.

Confection de masques : Soizic Dubot, de Vie Féminine, dénonce une « machine qui s’emballe » sur le dos des femmes

La Région bruxelloise a récemment publié une vidéo vantant le système local de production de masques-barrières contre le coronavirus : un système d’économie circulaire idéal ? Pour Soizic Dubot, du mouvement féministe Vie Féminine, il faut aller au-delà de cette vitrine et réfléchir plus largement à la situation des personnes qui fabriquent ces masques : majoritairement des femmes, bénévoles ou sous-payées. Ce n’est pas un hasard. (11 mai 2020)

Ce mercredi 6 mai, le ministre bruxellois Alain Maron (Ecolo) – en charge de la Transition climatique, de l’Environnement, de l’Énergie, de la Démocratie participative ainsi que, en Commission communautaire française, de l’Action Sociale et de la Santé – publie sur sa page Facebook une vidéo qui documente l’initiative Masks-Coronavirus.brussels. Cette initiative a été lancée par la Région avec un consortium d’entreprises, divers autres partenaires comme la plateforme dédiée aux designers Mad Brussels et des couturier·ères bénévoles (on vous en a déjà parlé ici).

Voici donc en images l’histoire de la confection de 100.000 masques (selon d’autres sources, 200.000 masques auraient même été ainsi confectionnés). Une couturière penchée sur sa machine, le manutentionnaire d’une entreprise de travail adapté qui embarque les masques dans des caisses, un cycliste qui les livre… « Courage », « solidarité », « chaîne citoyenne », « économie circulaire » : autant de mots-clés distillés par un narrateur masculin  – en fait, c’est le masque qui parle – sur un fond musical tire-larmes. Pour parfaire la touche hollywoodienne, le film est en anglais américain. I was made en confinement, pour que vous puissiez finally enjoy outside (pas de panique, c’est sous-titré en français).

Mais voilà : Soizic Dubot, coordinatrice nationale à Vie Féminine et spécialiste des questions socioéconomiques, voit surtout dans ce film l’image d’une « machine qui s’emballe »… et qui risque de broyer des femmes au passage. Pour axelle, elle réagit et questionne le tournant que semble prendre plus généralement la confection des masques, de la petite à la grande échelle. À quel prix pour les femmes qui les cousent ?

Vous avez regardé la vidéo de Masks-Coronavirus.brussels. Que vous inspire-t-elle ?

« Je pense que cette vidéo se situe bien dans le contexte actuel. On passe du cafouillage général à des injonctions beaucoup plus marquées, à des chaînes de production qui s’organisent et qui dépassent le travail que chacune essayait de faire dans son coin, gratuitement ou non. Cette nouvelle organisation révèle aussi, et c’est désastreux, les lacunes politiques qu’il y a eu et qu’il y a encore sur cette question des masques. Un coup il ne faut pas de masques, un coup il en faut…

Beaucoup de femmes, nous l’avons vu, se sont engouffrées là-dedans, fabriquant des masques pour leur famille, pour leurs proches, pour des associations, pour les personnes précaires, pour les travailleurs et travailleuses en première ligne, sans attendre les injonctions publiques à en fabriquer. Maintenant, à l’heure du déconfinement, on bascule. On est sur des chiffres astronomiques : on a largement dépassé les 100.000, on va en faire beaucoup plus ! »

Dans la vidéo, on voit notamment une femme qui fabrique les masques, un travailleur d’une entreprise de travail adapté qui les empaquette et qui les achemine… Que racontent ces représentations ?

« Au-delà de ce projet bruxellois spécifique, celles qui se sont lancées dès le début, ce sont bien des femmes en majorité. Qui, à l’heure actuelle, dans la sphère privée comme professionnelle, coud, possède des machines, sait s’en servir ? D’ailleurs à ce propos, il y a un grand flou dans la vidéo, comme dans la réalité : quelle place prennent les couturières professionnelles ou les costumières reconverties dans la confection de masques, quelle rétribution pour leur travail ?

Ce qui me frappe, c’est cette chaîne qui se met en place, rendue visible par la vidéo. On fait aussi appel aux entreprises de travail adapté : mais dans quelles conditions pour ces personnes ? On voit en tous les cas un modèle qui semble très organisé, au service d’objectifs qui dépassent la « bonne volonté » du départ. J’ai vraiment l’impression d’une machine qui s’emballe. »

Pensez-vous que cette « machine qui s’emballe » risque de broyer les femmes qui sont à la base de la production et qui sont au mieux sous-payées, sinon pas payées du tout ?

Quand on passe à grande échelle, on devrait plutôt parler de travail et de compétences.

« Cela pose vraiment cette question-là. Comment est-ce qu’on répond à la pénurie de masques dans cette période de relance économique, alors qu’on doit tous·tes, justement, porter des masques ? Il y a une vraie crainte – absente de la vidéo, d’ailleurs. On doit retourner au boulot, remettre les enfants dans les lieux d’accueil, reprendre les transports en commun… La vidéo est axée sur des valeurs, le don de soi, la solidarité. Mais quand on passe à grande échelle, on devrait plutôt parler de travail et de compétences. C’est directement en lien avec l’enjeu de la rémunération. Cette semaine, on lance aussi la commercialisation des masques dans les chaînes de distribution classique : là, ce travail est rémunéré ! »

Ainsi que le mentionne le site régional consacré au projet de confection de masques, « un nouveau projet sera développé dans les prochaines semaines pour répondre à la demande accrue, à la sortie du confinement. La confection sera plus sophistiquée et adaptée aux besoins en évolution. » Plus « sophistiquée » : l’usage de cet adjectif me fait penser à ce qui se passe en France. Chez nos voisin·es, l’agence nationale AFNOR devrait désormais homologuer les masques en tissu mis en vente – même si ce n’est pas obligatoire pour les artisan·es fabriquant des « masques-barrières ». Ainsi, face à la désorganisation de l’État, on a fait appel au « bon cœur » des femmes qui cousent depuis mars, en suivant les patrons recommandés ; celles qui ont commencé à les vendre ont été culpabilisées. Et maintenant, hors chaîne de production légitimée par les autorités, leurs masques risquent de passer à la trappe. En Belgique, pensez-vous que ce sera aussi le cas ?

« C’est une crainte que j’ai, en effet. Quand on parle de « chaîne », de grande échelle, il y a des contrôles. En fait, on nage depuis le début dans la contradiction. En soi, les normes ne sont peut-être pas si mauvaises que cela. Mais je repense à tout ce qui a été dit, aux encouragements  à fabriquer des masques pour ses proches et pour le personnel de première ligne, avec des tutoriels, des patrons… Si tout cela est balayé d’un revers de main, cela veut dire que tout ce travail, effectué pendant des heures non reconnues, pourrait être qualifié de défectueux, voire nuisible  ! »

Vous pointez donc plusieurs dimensions : l’exploitation du travail de ces femmes, mais aussi le jeu sur leur sentiment de culpabilité. Depuis le début de la pandémie, on agite en effet l’idée que ce serait la catastrophe si les femmes ne cousaient pas de masques. On voit ainsi des femmes s’épuiser dans la confection de ces masques, mettant en jeu leur santé physique et mentale, leur vie familiale… Risquent-elles aussi d’être culpabilisées parce que leurs masques n’étaient pas assez protecteurs ?

« Ce serait d’une très grande violence. Mais le risque est là. Les femmes de notre réseau nous témoignent d’une grande cacophonie au niveau des consignes. Si on vient ensuite les culpabiliser pour leur dire que c’est mal fait… »

Que dites-vous à ces femmes qui sont en train de confectionner des masques et qui lisent ces lignes ? Elles font quoi, maintenant ?

« Je pense qu’il faut absolument que leur travail soit reconnu, et que la société voie un peu plus loin que ce discours autour de l’ »élan de solidarité ». Car tout ce qu’elles ont donné, et qu’elles donnent encore, cela ne date pas d’hier ! On entend des éloges sur la générosité de ces couturières, non payées ou très peu payées. Mais derrière, c’est aussi un véritable travail, invisibilisé, qui consiste à prendre soin de la société, et dont l’invisibilisation remonte, elle aussi, à loin. Il faut s’appuyer sur ces solidarités, et ne pas mettre les femmes en concurrence les unes contre les autres, « amatrices » contre professionnelles, bénévoles contre mal-rémunérées… »

Certaines femmes réagissent et s’organisent, qu’en pensez-vous ?

« Beaucoup de femmes de notre réseau se sont mises à fabriquer des masques, motivées par l’urgence, mais aussi par les solidarités, l’échange de savoirs, le fait de rester en lien avec leur réseau et avec l’extérieur. Encore aujourd’hui, en fabriquant ces masques, elles veulent soutenir d’autres femmes, des personnes précaires, le personnel de première ligne, des associations de femmes victimes de violences, des homes…

Mais effectivement, elles se posent beaucoup de questions. Quelles sont les limites de ce qu’on fait ? On le fait pour qui, pour quoi, au final ? En Wallonie, comme à Bruxelles, on l’a vu d’ailleurs dans la vidéo, des demandes beaucoup plus importantes arrivent et les femmes de notre réseau se demandent si c’est vraiment à elles d’y répondre. Elles se questionnent aussi par rapport au rôle des professionnelles de la couture. Nous allons aborder ces questions dans un groupe de travail. »

Que pensez-vous de l’initiative du collectif Bas les masques, qui dénonce justement l’exploitation des couturières au nom de la solidarité ?

« Elles mettent en lumière de nombreuses questions autour de ces professions, occupées par des femmes, sous rémunérées ou carrément niées. Cela me fait penser à des analyses plus générales sur le travail des femmes. Quand ce travail est en lien avec la sphère privée, il est très difficile de faire reconnaître les compétences professionnelles.

Si on s’appuie uniquement sur du travail gratuit bénévole à la place du travail rémunéré, comme ce que dénonce le collectif Bas les masques, on met à mal tout le monde.

Dans le travail du soin, cette réalité est très présente : c’est le cas pour les métiers d’accueil de l’enfance, principalement des femmes, ou encore pour les aides-soignantes ou les femmes de ménage. On les ramène toujours vers le bas, on ne considère pas leur travail comme un « vrai » travail demandant des compétences. Cette non-reconnaissance crée une mise en concurrence entre les femmes qui font ces activités comme un métier et celles qui l’exercent d’autres manières. Comment arrive-t-on à dépasser cette mise en concurrence ? Bien sûr, les situations de chacune sont différentes et toutes n’exercent pas de la même manière, avec le même rythme… Mais il faut reconnaître leurs compétences pour revendiquer du mieux et du meilleur pour toutes.

Mais en tous les cas, si on s’appuie uniquement sur du travail gratuit bénévole à la place du travail rémunéré, comme ce que dénonce le collectif Bas les masques, on met à mal tout le monde. On met à mal les professionnelles par rapport à leurs conditions de travail, et on met à mal les autres personnes – qui, pour moi, restent des travailleuses, même si c’est du travail gratuit – en leur mettant une pression et une culpabilité immense. Toutes sont perdantes au final. »

Si toutes sont perdantes, qui est gagnant ?

« Le fonctionnement actuel ! Le patriarcat et le capitalisme – des grands mots ! – tirent profit du travail gratuit ou sous-rémunéré des femmes au nom de valeurs, au lieu de reconnaître leur activité comme un réel travail. Avec une dimension raciste qui s’ajoute, quand on voit que des femmes sans papiers se mettent à faire des masques pour une société dans laquelle elles n’ont aucun droit. Avec une dimension classiste aussi – je pense au fait que les prisons ont été mises à contribution – et validiste, quand on demande aux entreprises de travail adapté de participer, car leur travail est moins rémunéré… Enfin, nous avons lu des témoignages sur le travail gratuit d’étudiant·es en écoles de couture… Bref, on tire jusqu’au bout sur la fibre du travail gratuit.

On n’aura plus besoin du travail gratuit ou sous-payé des femmes en Belgique. On fera appel à l’exploitation des femmes dans les pays asiatiques…

Ce qui me fait peur, c’est que quand on bascule vers la commercialisation à grande échelle, en supermarché, tout ce travail, justifié par des valeurs et non reconnu, est balayé. Bientôt, des masques fabriqués ailleurs, à moindre coût… ? On n’aura plus besoin du travail gratuit ou sous-payé des femmes en Belgique. On fera appel à l’exploitation des femmes dans les pays asiatiques… »

Est-ce que vous voyez déjà quelques combats à mener pour le déconfinement qui s’annonce ?

« À ce stade, j’ai plutôt des craintes. J’aimerais qu’on n’oublie pas ces femmes, qu’on reconnaisse toutes ces personnes qui, dans leur coin, ont cousu, ne serait-ce que pour leurs proches, leurs voisin·es. Qu’on reconnaisse les travailleuses professionnelles qui se sont investies là-dedans. Et qu’on les remercie. Aujourd’hui, on semble découvrir que les femmes prennent soin de la société : c’est ahurissant ! On s’aperçoit aussi qu’il existe des professionnelles du textile ! Non, qu’on ne dise pas que c’était un élan de solidarité « soudain ». Il s’ancre dans ce qui existait avant, cette prise en charge par les femmes de la société. »

Déconfinement : pour Aurore Kesch, c’est le moment « d’affirmer que nous avons prise sur l’avenir »

Le déconfinement s’annonce compliqué, surtout pour les personnes déjà fragilisées. Tout le long du confinement, Vie Féminine a interpellé les politiques sur la situation particulière des femmes et des personnes précaires. L’association vient d’écrire une lettre ouverte dans laquelle elle s’inquiète de la non-prise en compte de ces spécificités lors des décisions adoptées pour organiser le déconfinement. Aurore Kesch, présidente de Vie Féminine, analyse, pour axelle, cette période charnière. (4 mai 2020)

Vous écrivez que le déconfinement sera à l’image du confinement. Que voulez-vous dire ?

« Lors du confinement, des choses sur lesquelles nous alertions déjà – notamment le 8 mars dernier – ont été rendues visibles. Quelques exemples : la charge mentale du foyer qui pèse sur les femmes, le problème du partage des tâches inégalitaire, le travail reproductif qui incombe aux femmes et qui est invisibilisé et dévalorisé face au travail productif, la conciliation entre la vie professionnelle et la vie privée qui est compliquée pour les femmes, tellement compliquée que cela devient un conflit. Il y a aussi le fait que les métiers qui sont au front de cette crise sanitaire sont des métiers très féminisés. Les femmes sont donc au front aussi bien à l’intérieur de leur foyer qu’à l’extérieur.

Sur les violences faites aux femmes aussi, toutes nos craintes se sont réalisées : nous avons assisté à une aggravation générale de la situation. Nos équipes sur le terrain témoignent également du fait que les femmes restent significativement les plus privées de l’espace public : même en période de confinement, les hommes semblent beaucoup plus être sortis que les femmes.

La question du travail gratuit des femmes, quant à elle, est devenue plus prégnante. C’est hallucinant que les femmes soient appelées à coudre des masques et qu’elles soient les seules de toute la chaîne de fabrication de ces masques à ne pas être payées. Les femmes ont dû pallier le manque de propositions du service public. Il faut revaloriser le secteur non-marchand et celui des soins de santé. »

C’est la conclusion que vous tirez de cette crise ?

« Oui, et c’est ce que nous attendons du déconfinement. Malheureusement, ce qu’on commence à comprendre, c’est que l’économie risque de rester la plus importante. Quand on ouvre les magasins de bricolage avant de permettre aux gens de voir leur famille, alors même que les infectiologues ne sont pas vraiment d’accord avec cette mesure, cela montre quelles priorités le gouvernement porte.

On a entendu ironiser des personnes, dire qu’elles allaient donner rendez-vous à leur famille dans les magasins : c’est l’expression populaire d’un ras-le-bol qui est juste. Bien sûr qu’il faut penser aux indépendant·es, aux gens qui ont perdu leur boulot. Nous allons vivre une crise économique qui aura de graves conséquences. Il faut néanmoins parler de tout le reste, tout ce qui fait tenir la société debout, et notamment le secteur du soin aux autres.

Ce sont les femmes qui prennent soin de la société. Le capitalisme se fait sur le dos des femmes. Dans une carte blanche écrite par Nathalie Grandjean et Séverine Dusollier, nous alertions déjà collectivement sur le fait qu’on ne trouvait pas d’expert·es en genre ou venant du secteur social parmi les expert·es qui organisent le déconfinement. Il y a beaucoup d’expert·es lié·es au monde économique dans ce groupe, et on a finalement obtenu le déconfinement que l’on craignait. »

Quels espoirs avez-vous ?

« Quand on entend les expert·es, on sait qu’on risque de vivre plusieurs moments de confinement et de déconfinement dans les mois à venir. Il faut faire en sorte de pouvoir protéger les plus vulnérables de façon pérenne, ne pas devoir recommencer à alerter sur les mêmes choses à chaque fois. Plein de choses se passent en ce moment, on reçoit et on participe à beaucoup de cartes blanches, de lettres ouvertes de la société civile, des voix foncièrement alternatives. Je trouve que c’est une période intéressante.

Comme toute crise, il y a des opportunités à saisir pour faire advenir la société à laquelle nous aspirons.

J’ai lu à plusieurs reprises des commentaires sur les personnes qui applaudissent le personnel de première ligne à 20h, et qui disent que leur geste est un geste creux et dépolitisé et qu’il y a des gens qui ont voté à droite qui applaudissent aussi, que ce n’est pas normal. Je trouve au contraire qu’il faut s’emparer de cet élan-là, pour l’emmener plus loin, en décodant, avec les gens ce qui est en train de passer. Il s’agit notamment d’une question de choix posés auparavant. Et d’affirmer que nous avons prise sur l’avenir ! Des gens qui sortent de chez eux pour signifier aux autres qu’ils les remercient et les encouragent, au-delà de leur intérêt personnel factuel, c’est un geste qui porte en lui la possibilité d’autre chose, qui constitue à mon sens une réelle opportunité de participation à une réflexion collective. Ça peut constituer un bon début. Mais il faut aller nécessairement plus loin.

Ce qui m’intéresse maintenant, c’est comment aller plus loin avec tout le monde. Je crains que beaucoup oublient rapidement ce premier élan, notamment à cause des discours fatalistes distillés par les politiques néo-libérales. Je comprends évidemment que beaucoup aspirent à retrouver leurs vies d’avant, mais il serait sans doute intéressant de ne pas rentrer trop vite dans nos zones de confort. Parce que c’est peut-être le moment ou jamais pour une r/évolution… même si on n’est pas encore tous prêts à ça. Comme toute crise, il y a des opportunités à saisir pour faire advenir la société à laquelle nous aspirons : une société qui ne laisserait personne de côté et qui ne ferait plus de la production le seul rapport possible au monde. »