Déconfinement : à quand une vraie place pour le secteur de la petite enfance ?

Incompréhension, angoisse, mise en opposition… : puéricultrices et accueillantes d’enfants, aux statuts divers, familles aux situations singulières, toutes ont morflé depuis le début de la crise sanitaire. Les mesures de déconfinement pour le secteur, au croisement de questions d’ordre sanitaire, organisationnel, social, psychologique et financier, ont, elles aussi, charrié leur lot d’incertitudes. axelle a interviewé parents et professionnelles : il est temps de mettre en place une réelle politique sociale de l’accueil de la petite enfance. (29 mai 2020)

La Belgique se déconfine progressivement, mais « les portes de nos services d’accueil n’ont jamais été fermées », précise d’emblée Anne Teheux, responsable de la FSMI, la Fédération des Services Maternels et Infantiles de Vie Féminine. D’autres structures d’accueil ont fermé les leurs dès le 16 mars ou quelques jours plus tard.

« On était épuisés »

« Contrairement au discours général, les crèches ne « reprennent » pas leur activité depuis le 4 mai. Selon les directives gouvernementales et de l’ONE, elles ont continué à accueillir les enfants dont les parents travaillaient en première ligne ou ne pouvaient pas faire autrement », appuie Nina. Sage-femme, elle a augmenté ses gardes pendant la crise sanitaire. C’est peu dire que la fermeture de la crèche de sa fille, à la mi-mars, l’a fortement mise dans l’embarras. Son mari, indépendant, ne pouvant se permettre d’arrêter de travailler, a alors proposé de garder leur fille à la maison. Mais au bout d’un mois, il a fallu trouver une place chez une accueillante salariée, parce que « toute cette situation – financière, stress au travail, danger de contaminer ma famille… – nous menait tous les deux à une fragilisation de notre santé mentale, comme beaucoup de familles à l’heure actuelle. »

La crise sanitaire a, entre autres, placé sous la loupe l’impossibilité de travailler correctement en s’occupant des enfants, particulièrement en bas âge. Soulignant la difficile conciliation vie privée/vie professionnelle, dévolue en temps « normal » aux femmes, et qui semble avoir peu évolué sous le Covid-19. Et pointant dans le même temps la spécificité d’un métier à part entière : celui de puéricultrice.

Un début de confinement sans protections

Marie-Pascale Jacquemin, directrice de l’Accueil des Tout Petits (FSMI), plus gros service d’accueillantes à domicile en Fédération Wallonie-Bruxelles, revient sur ce début de confinement. Alors que toute une partie de la société s’arrêtait suite à l’annonce, sidérante, de la mise en confinement, « nous étions considérées comme un service essentiel », mais à ce moment-là, « nous n’avons reçu aucun matériel de protection ». Accueillantes à risque ; familles à risque ou en charge d’autre(s) enfant(s) privé·e(s) d’école… : leurs situations spécifiques et leurs craintes n’ont pas été prises en compte. Côté compensation financière, la réponse politique a également tardé à venir. « Certaines de nos accueillantes ont été en arrêt pour des raisons sanitaires », relate également Marie-Pascale Jacquemin, « nous n’avons mis la pression sur personne. Celles qui sont restées ont continué de façon très sereine. » Dans son service, aucun cas de Covid-19 n’a été détecté à ce jour, se réjouit encore la directrice. 

L’accueil, ce n’est pas que la « garde »

Anne Teheux alerte sur le retour, en résultat immédiat de la crise sanitaire, d’une vision restrictive du secteur de la petite enfance, une vision au prisme de la « garde » des enfants uniquement et de sa fonction purement économique – les parents doivent pouvoir continuer à travailler. « Alors que le rôle des structures d’accueil est bien plus large et bien plus important. D’abord en ce qui concerne le développement et l’épanouissement de l’enfant. Et ensuite parce qu’il est vecteur d’égalité sociale. » 

Fréquenter la crèche offre un cadre de développement pour l’enfant, une chance de socialiser, particulièrement pour les enfants de familles en difficulté, familles nombreuses habitant en ville dans des logements exigus (où les tout-petits n’ont pas toujours l’espace nécessaire à leur développement), pour lesquelles les problèmes s’exacerbent d’autant plus en période de confinement.

Le rôle des structures d’accueil est bien plus large et bien plus important que la garde.

 « La fréquentation a chuté pour diverses raisons, sanitaires ou économiques, toutes légitimes, poursuit Anne Teheux, soit que les parents en chômage partiel décident de garder leurs enfants à la maison, soit par crainte de la contagion, soit à cause d’une baisse de revenus… » – ou pour ces raisons cumulées. Mais, selon la responsable, « il était important pour la FSMI de continuer à accueillir, pour que les enfants continuent à grandir sereinement, pour soulager les femmes, pour continuer à répondre aux réalités très diverses des familles », particulièrement pour celles « en grande vulnérabilité pour lesquelles, par exemple, le SAJ [Service de l’aide à la jeunesse, ndlr] paie parfois l’accueil des enfants, ainsi que les langes et la nourriture ». Ou pour les familles au sein desquelles s’exerce la violence – enfants victimes d’abus, femmes victimes de coups – que l’on sait en augmentation pendant le confinement.

« Depuis le début, un travail phénoménal de maintien puis de reprise de contact a été réalisé par nos accueillantes pour rester en lien avec toutes les familles, qui éprouvent toutes de grandes difficultés à se projeter dans l’avenir, et dont chaque situation est par ailleurs singulière. » 

La responsable de la FSMI pointe encore les énormes distorsions auxquelles doivent faire face les parents et les accueillantes, dont la différence d’approche entre crèches et écoles maternelles n’est pas la moindre : alors que ces dernières, à ce moment-là, ne rouvrent pas, les crèches, où les mesures de protection et la distanciation physique peuvent d’autant moins s’appliquer, restent ouvertes. L’incompréhension est totale.

Un « retour en arrière »

Depuis le 4 mai, certain·es enfants ont tout de même repris le chemin de la crèche. Pas tous·tes. Les mesures de protection (masques, désinfection) et de distanciation physique sont suivies lors de l’arrivée et du départ des enfants, mais sont impossibles à maintenir pendant le temps d’accueil. Elles ne sont d’ailleurs pas souhaitables au bien-être des bébés et des petit·es en plein processus de développement de leur attachement émotionnel

On pourrait se croire revenue dans les années cinquante, lorsque le bébé se déposait et se reprenait comme un paquet au guichet.

Épuisée, soumise à une situation qu’elle qualifie d’inhumaine, Pauline, en télétravail depuis le début du confinement, a décidé de remettre à la crèche 3 jours par semaine sa fille de sept mois.  Il a fallu refaire l’adaptation, moment difficile pour les deux. Pauline regrette les moments d’échanges d’informations conviviaux et hyper précieux de début et fin de journée à propos du rythme de sa fille (a-t-elle bien mangé, beaucoup ou peu dormi ? Comment se sentait-elle ?…), très difficiles à maintenir aujourd’hui en raison des mesures de distance physique.

Pauline remarque également les nouvelles contraintes d’hygiène auxquelles sont soumises les professionnelles, qui doivent rogner sur leur temps de travail : « Les puéricultrices adorent leur métier, mais à quel prix l’exercent-elles aujourd’hui ? Quelle transformation ! » Anne Teheux, elle aussi, déplore : « Quel retour en arrière par rapport à tout le travail de professionnalisation du secteur, et au centrage sur le bien-être de l’enfant… On pourrait se croire revenue dans les années cinquante, lorsque le bébé se déposait et se reprenait comme un paquet au guichet. »

Difficultés des parents et des milieux d’accueil renvoyées dos à dos

« Les décisions des pouvoirs publics témoignent d’une grande déconnection avec la réalité de terrain », insiste Nina, inquiète au sujet du bien-être social et émotionnel de certaines catégories de la population, en particulier les plus âgées.

Déconnection encore soulignée, début mai, par l’annonce que les parents, même s’ils ne souhaitent pas remettre leur(s) enfant(s) à la crèche, allaient devoir, financièrement, se reconformer au contrat d’accueil qui avait été mis entre parenthèses depuis la mi-mars.

À l’initiative de la FSMI, un appel d’urgence a été envoyé aux trois ministres impliqué·es, Bénédicte Linard (Ecolo, Petite enfance), Frédéric Daerden (PS, Budget) et Pierre-Yves Jeholet (MR, président de la FWB) : cette décision s’est vue aménagée. Le principe général reste l’application du contrat avec possibilité, dans certains cas (enfants à risque mis en quarantaine, contraintes d’organisation), de ne pas payer les jours d’absence ou de modifier le contrat. Aménagements accordés dans le but d’aplanir les tensions que cette mesure induisait entre parents et milieux d’accueil, dont les difficultés financières étaient renvoyées dos à dos. Dans les faits, et suivant le statut des accueillantes (structure privée, publique, conventionnée salariée ou non), les disparités de modalités de paiement (et d’accueil) restent nombreuses d’une structure à l’autre, révèle un article de la Ligue des familles, une situation peu équitable pour les parents.

Le courrier envoyé aux ministres rappelait que « dans l’ensemble du secteur de l’accueil de l’enfance, les accueillantes conventionnées restent les travailleuses soumises à la plus grande précarité, alors qu’elles contribuent largement au système d’accueil en FWB. La mise en place du statut salarié a constitué une avancée capitale, mais il reste à ce jour deux tiers des accueillantes qui attendent toujours un contrat de travail correct et un accès à l’entièreté des droits sociaux. »

 Les partenaires signataires exigeaient la poursuite des mesures d’aide destinées à préserver un revenu correct en vue de stopper la dégradation financière des structures d’accueil, par ailleurs toujours en pénurie. Dans ce secteur pour le moins complexe, des soutiens individuels sont désormais prévus jusque fin décembre.

« L’ONE fait un énorme travail, à la fois pour tenter de recentrer sur la qualité de l’accueil et pour organiser la mise en œuvre des décisions politiques qu’il n’a pas pour autant choisies, reconnaît Anne Teheux. Dans le rythme infernal imposé, il a mis en place une cellule de veille, porteuse d’espoir et d’avancées. Mais dans la situation actuelle, certaines accueillantes s’interrogent sur la poursuite de leur activité et seraient prêtes à renoncer vu les difficultés, les incertitudes de revenu, les coûts des mesures sanitaires en regard du faible nombre d’enfants accueillis… La crise a mis en lumière la grande précarité des accueillantes conventionnées qui sont à la merci du moindre écueil dans le système. »

À l’instar d’autres domaines dits du care, dont le rôle essentiel a été mis en lumière par une crise sanitaire aux conséquences sociales qui s’annoncent dévastatrices, la FSMI plaide pour une pleine reconnaissance du rôle social de l’accueil de la petite enfance et, en conséquence, pour une politique de financement ambitieuse.

Sa responsable conclut : « Il faut faire aboutir la réforme – en stand-by pour le moment, et on le comprend –, mais elle n’est pas suffisante. L’accueil de la petite enfance doit devenir une responsabilité collective et le secteur subventionné doit être renforcé et élargi. Parce que, c’est un exemple que je cite souvent, on n’imaginerait pas qu’il n’y ait pas de place à l’école pour chaque enfant. Il doit en être de même pour la petite enfance. » Un accueil démocratique généralisé : un enjeu énorme pour les enfants, pour les accueillantes, pour les parents mais également pour toutes les femmes.

Coronavirus : les vies des aînées confinées

Colette, Bathilde, Laura, Myriam et Valentine sont confinées chez elles depuis le 18 mars. Pour elles, l’âge est un facteur qui augmente les risques de contracter le coronavirus. Comment ont-elles vécu ces semaines anxiogènes ? Quelle est leur opinion sur la crise que nous traversons ? Elles ont beaucoup de choses à dire, mais elles ont été rarement entendues ces derniers temps. Un paradoxe, alors que les personnes âgées sont les premières concernées par l’épidémie. Est-ce parce que notre société a pris l’habitude de les mettre de côté, de les isoler ?

Au moment où nous les appelons, Colette, Bathilde, Laura, Myriam et Valentine sont confinées comme le reste de la population belge depuis le 18 mars. Elles nous racontent comment leur quotidien est modifié par la crise sanitaire. « Je suis souvent pendue au téléphone. J’appelle ma famille et mes amies. C’est vraiment difficile parce que je ne vois plus mon fils, ni mes 5 petits-enfants », indique Valentine Fortz, 80 ans.

L’isolement était déjà une habitude

Pour Colette Gany, 85 ans, l’isolement était déjà une habitude : « La seule différence, c’est que je ne peux plus sortir. En temps normal, je me déplace beaucoup, j’ai une voiture. Je chante à la chorale de la paroisse et je vais à des réunions à la commune. Je ne peux plus le faire. J’ai 5 enfants, 13 petits-enfants et 2 arrière-petits-enfants. Je devais les recevoir pour les fêtes de Pâques, et cela a été annulé. On s’appelle régulièrement mais, quand mes petits-enfants viennent, ils se tiennent à distance, ils ne m’embrassent plus parce qu’ils ont peur de me donner le virus, on ne peut plus se toucher. On doit tout désinfecter. C’est très bizarre pour moi. Pour le reste, je suis privilégiée parce que j’ai une maison et un jardin. »

Valentine Fortz égraine, elle aussi, toutes les activités qu’elle a dû arrêter. « Je faisais de la gym une heure tous les mercredis et j’allais à des réunions mensuelles chez Vie Féminine ou au MOC [Mouvement Ouvrier Chrétien, ndlr]. Ça me manque beaucoup. Je reste très dynamique, rigole-t-elle. Je continue à faire quelques exercices physiques et j’essaie aussi de continuer à bouger. J’habite dans un grand immeuble et je sors sur la pelouse devant pour marcher un peu tous les jours, en faisant attention. Parfois, une voisine me rejoint et on s’assied sur l’herbe, à bonne distance. »

La seule chose pas facile, c’est le matin quand je me réveille et que j’entends le silence. C’est comme s’il n’y avait plus de vie.

Valentine et Colette habitent toutes deux dans la région de Namur ; elles peuvent compter sur la solidarité de leur quartier. « J’ai très peur d’aller dans les magasins, je n’ose vraiment pas y aller. Heureusement, des voisines se sont proposées pour m’aider », souligne Valentine. Les voisin·es de Colette Gany ont également proposé d’y aller à sa place mais, pour l’instant, c’est sa fille qui l’aide.

« Je sens le vide autour de moi »

Laura habite Liège (son prénom a été modifié). Elle a 80 ans. Elle raconte : « Je lis beaucoup, je m’occupe de mon jardin. Ma table est remplie de masques que j’ai cousus. J’ai aussi fabriqué des blouses médicales, je ne m’ennuie pas ! La seule chose pas facile, c’est le matin quand je me réveille et que j’entends le silence. C’est comme s’il n’y avait plus de vie. C’est quelque chose auquel je réagis très fortement, je sens le vide autour de moi. Alors je me reprends, et je m’occupe encore plus ! Je trouve que dehors, l’ambiance n’est pas bonne. »

Laura sort encore pour faire ses courses essentielles. « Tout le monde est camouflé, on ne se reconnaît plus. On ne sait plus se dire bonjour, on se regarde mal », déplore-t-elle. Une période d’autant plus dure qu’aucun geste de solidarité ne la soutient dans ces moments stressants. « On vit une époque très égoïste. Même ma famille se dit que je me débrouille. Ils ont leurs propres tracas à gérer. On dit que la période exacerbe la solidarité, je ne le vois pas du tout. J’ai l’impression que c’est encore plus le règne du chacun pour soi », résume-t-elle.

© Ma Tête est Pleine d’Endroits, pour axelle magazine

Fracture et précarité numériques

Alors que les contacts physiques sont rares, les échanges ont de plus en plus lieu sur internet, notamment pour trouver des informations face à la crise sanitaire. Certains petits-enfants ont aussi expliqué à leurs grands-parents le fonctionnement de Messenger (la messagerie du réseau social Facebook) ou de Skype qui permettent de passer des appels vidéo pour rester en contact virtuellement.

Dans ce contexte, au début du mois d’avril, Vie Féminine Bruxelles, avec d’autres associations, a adressé une lettre ouverte sur la « précarité numérique » aux ministres compétent·es de la Région Bruxelles-Capitale. Les associations signataires expliquent que les femmes, et plus particulièrement celles qui vivent loin des grandes villes et les aînées, ont plus de risques d’être laissées de côté alors que le « tout au numérique » s’installe. De plus, les femmes pensionnées, avec leurs revenus très insuffisants, ne peuvent pas s’acheter le matériel adéquat. Enfin, la cybercriminalité, qui cible les plus vulnérables de la société, est également pointée du doigt par les signataires.

Laura, quant à elle, possède un ordinateur et une tablette. « Nous faisons un appel Skype avec ma famille, une fois par semaine. J’y vois peu d’intérêt. Cela ne m’apporte rien, ce n’est pas vivant », soutient-elle. En revanche, pour Bathilde Mukandanga, 68 ans, les contacts vidéo grâce à internet sont très importants. « Avec mon mari, nous pouvons voir nos petits-enfants et ils peuvent nous voir. On évite ainsi la solitude », témoigne-t-elle.

Une question de vie ou de mort

Bathilde Mukandanga continue : « J’ai accepté les mesures prises par le gouvernement. Ce n’est pas la crise la plus grave que j’ai vécue, j’ai connu des moments catastrophiques et la guerre. Cela m’a donné beaucoup de force pour faire face à ce qui se passe aujourd’hui. Au début, j’ai eu très peur, parce qu’il est tout de même question de vie ou de mort pour les personnes de mon âge. »

© Ma Tête est Pleine d’Endroits, pour axelle magazine

Ce constat s’est aussi imposé à Valentine Fortz, qui précise : « Je n’ai pas peur de mourir, mais j’ai très peur d’être aux soins intensifs et de souffrir. » Ces craintes s’expriment dans un contexte angoissant puisque certains hôpitaux belges ont fait savoir que si les soins intensifs étaient saturés, ils écarteraient les aîné·es au profit des personnes plus jeunes

« Je suis dans l’attente de savoir où en est ma santé »

C’est principalement sa maladie qui inquiète Myriam Bailly, 61 ans. « J’ai été diagnostiquée d’un cancer du rein avant le confinement, j’ai fait de la radiothérapie. Je devais passer de nouveaux examens fin mars, et ça a été annulé. Je le vis très mal. Je suis dans l’attente de savoir où en est ma santé. Je ne suis même pas certaine de pouvoir être soignée à partir du déconfinement, parce que l’hôpital de Libramont m’a prévenue que j’étais considérée comme « personne à risque ». En plus de mon cancer, j’ai une fibromyalgie et des problèmes respiratoires. Je suis très seule. Mes enfants habitent Bruxelles, je ne peux plus les voir, et mon compagnon habite dans un autre village. »

On ne trouve pas tout ce dont on a besoin pour manger. Comment se fait-il que les magasins soient vides à la campagne ?

Myriam fait appel au taxi social du CPAS pour ses courses ou l’achat de médicaments. « Mais ce n’est pas la panacée. On ne peut les contacter que le matin et, la dernière fois, j’ai dû attendre 48 heures pour recevoir mes médicaments. » Elle s’interroge : « Il n’y a qu’un seul grand magasin dans mon village. Il n’est pas bien ravitaillé. Si je n’y trouve pas de pain, je n’ai pas d’autres occasions d’en chercher ailleurs. On ne trouve pas tout ce dont on a besoin pour manger. Comment se fait-il que les magasins soient vides à la campagne ? »

Peines et solitude dans les maisons de repos

Toutes les femmes interrogées se tiennent au courant de l’actualité et estiment que cette crise a été mal gérée par le monde politique. Les maisons de repos sont le symbole de cette mauvaise gestion. Par précaution, les résident·es ont été confiné·es plus tôt que le reste de la population, dès le 10 mars. Après plusieurs semaines de confinement, des responsables de maisons de repos ont commencé à s’exprimer dans les médias pour dire que certaines personnes se laissaient mourir de tristesse, à cause de la solitude…

« Je suis bénévole dans une maison de repos, j’ai appelé pour prendre des nouvelles puisque je n’y vais plus depuis le confinement, explique Bathilde Mukandanga. C’est invivable, ce qui s’y passe. Les personnes se sentent très seules et beaucoup d’entre elles ne comprennent pas pourquoi leurs enfants ne peuvent pas venir les voir, même si on essaie de le leur expliquer. » Le gouvernement fédéral avait finalement annoncé le 15 avril que les visites seraient autorisées dans les maisons de repos. Une annonce faite sans consulter le secteur, suivie par de la confusion, des espoirs douchés, des inquiétudes et un revirement : sur le terrain en effet, beaucoup ont jugé cette décision peu prudente. En Belgique, il y a eu plus de décès dans les maisons de repos que dans les hôpitaux

Le temps dure longtemps

La maman de Marie vit dans une petite maison de repos bruxelloise depuis l’automne. « Il y a eu des malades chez les résidentes, on ne me l’a pas dit, raconte Marie, j’ai dû chercher l’information. Elles sont en chambre, les activités en groupe leur manquent. Je ne suis pas tout près, ni motorisée, je dois prendre trois bus pour y aller, donc j’envoie des livres pour ma maman et du chocolat pour le personnel. Je parle tous les jours avec elle, mais c’est parfois difficile, car elle devient confuse et, souvent, je fais les questions et une bonne partie des réponses… Elle ne veut pas d’un smartphone ou d’une tablette. Elle dit que le temps est très long. Elle est malade, alors les conversations tournent souvent sur son état, les soins qu’elle a reçus, etc. La Région est venue tester les résidentes et ma mère a été très impressionnée par le dispositif. Elle a peur d’avoir le virus, donc j’essaie de lui changer les idées et de ne pas parler de l’actualité ou de nos soucis. C’est paradoxal parce qu’en général, on se tourne en premier vers sa maman quand ça ne va pas. Ici, je ne lui raconte que du positif et je cherche du soutien pour moi ailleurs. Je ne lui ai pas dit d’arrêter de regarder le journal télévisé. Elle est âgée, pas idiote ! Ma plus grande crainte est que ma maman décède sans que je ne la revoie. C’est bientôt son anniversaire et il est probable qu’on ne pourra pas la voir, mais j’essaie d’organiser quelque chose pour marquer la journée. »

En 2017, axelle relayait les demandes du personnel soignant des maisons de repos. Des revendications qui se rapprochent de celles du personnel des hôpitaux – et notamment des infirmières qu’axelle a interviewées en ce mois de mars – formulées avant le début de la pandémie et rendues visibles par la crise : davantage de moyens et de personnel, et la fin de la logique marchande dans le secteur du soin aux personnes.

Les travailleuses du home sont en majorité des personnes racisées, ce sont mes héroïnes pour la vie.

En 2017, dans la population en général, il y avait plus de femmes que d’hommes vivant en maison de repos. Parmi les personnes de 85 à 89 ans par exemple, 24 % des femmes wallonnes vivent en maison de repos, soit quasiment deux fois plus que les hommes (13 %).  Marie en témoigne : « La quasi-totalité des résidentes et du personnel sont des femmes. Ça crée une chouette complicité entre elles. Les travailleuses du home sont en majorité des personnes racisées, ce sont mes héroïnes pour la vie. Elles s’occupent de ma maman et des autres résidentes comme si c’était leur propre parent et ça me rassure énormément. C’est une belle bande de femmes ! »

Pour Bathilde Mukandanga, cette crise révèle surtout le désintérêt de notre société envers les aîné·es : « Durant cette crise, on a entendu dire qu’on ne devait pas s’occuper des personnes âgées, qu’on ne devait pas les soigner. Ce sont pourtant elles qui ont pris soin de nous. » Certaines des femmes avec qui nous avons échangé attendent impatiemment le déconfinement, d’autres le craignent. Laura conclut notre entretien par ces mots : « De toute façon, seuls les plus riches sortiront bien de cette crise. » La parole de nos aînées, si peu médiatisée, est plus que jamais politique…

Au Congo, les berceuses d’Ebola

Depuis 2018, en République démocratique du Congo, des rescapées du virus Ebola prennent soin des enfants fragilisé·es par l’épidémie. On les appelle des « berceuses ». Alors que le coronavirus Covid-19 fait son apparition dans l’est du pays, nous sommes allées à la rencontre de deux d’entre elles.

À première vue, c’est une garderie comme une autre, typique de celles que l’on voit à l’est de la République démocratique du Congo. On y trouve des jouets en pagaille, des personnages de dessins animés sont représentés sur les murs et, à l’intérieur, des dortoirs permettent aux enfants de se reposer. Rien ne laisse présager qu’il s’agit d’un centre humanitaire destiné à accueillir les enfants fragilisé·es par l’épidémie d’Ebola. Rien, si ce n’est les tenues de certaines employées. Gants, blouses de protection, charlottes…

Une mortalité qui peut atteindre 90 %

C’est dans cette « crèche » qu’Esther et Espérance se rendent régulièrement pour s’occuper des enfants. « Je suis une berceuse, explique Espérance. Mon travail, c’est de prendre en charge l’enfant, le laver, lui donner à manger, jouer avec lui. Je dois répondre à tous ses besoins. On leur donne autant d’amour qu’à nos propres enfants. » Des enfants qui ont été placé·es là car leurs parents ont contracté Ebola.

Le virus, endémique de l’Afrique tropicale, génère des fièvres hémorragiques et a un taux de mortalité de 50 % en moyenne, pouvant atteindre les 90 %. Il se transmet par contact avec des fluides corporels, comme la transpiration, la salive et le sang. Officiellement déclarée le 1er août 2018, la maladie fait des ravages dans l’est de la RDC comme ici, à Beni, dans le Nord-Kivu. « La maladie est contagieuse. Si tu as un enfant et que tu tombes malade, l’enfant a un risque d’être contaminé. Il y a l’obligation de séparer l’enfant de sa mère pour éviter ça », explique Esther.

En plus d’être séparé·es de leur famille, les malades sont placé·es dans des « cubes », des chambres d’urgence biosécurisées pour épidémies, où elles/ils n’ont plus de contact avec le reste du monde, mis à part le personnel médical équipé de scaphandres. Un moment angoissant dont se souvient Esther : « J’avais très peur. Les infirmiers étaient habillés comme des terroristes : casques, combinaisons. On a vraiment peur quand on arrive dans le centre de traitement. Je voyais beaucoup de personnes mourir, le cube pour moi était comme une caverne, je ne m’y sentais vraiment pas bien. »

Esther – tout comme Espérance – est une rescapée d’Ebola. L’épidémie annoncée de coronavirus l’inquiète. © Kitsa Musayi

« Nous n’étions pas informés »

Les deux berceuses sont des rescapées de la maladie. « Je me souviens, c’était en octobre 2018, me raconte Esther. L’enfant d’une voisine était très malade, du coup, je l’ai transporté dans mes bras jusqu’à l’hôpital. Au bout de quelques heures, il allait mieux… mais il a fini par mourir. » Esther ne le savait pas encore, mais l’enfant qu’elle avait transporté était atteint du virus Ebola. « Au bout de 4 jours, je me suis mise à vomir et à saigner. j’ai été à l’hôpital. Là-bas, tout le monde a refusé de me toucher parce que j’étais devenue un cas suspect. Une ambulance est venue me chercher. » C’est dans le centre de traitement qu’elle a été diagnostiquée. Mère de 5 enfants, elle a été séparée d’eux ; à l’époque, son petit dernier avait tout juste 8 mois.

À cette séparation douloureuse s’ajoute un sentiment d’incompréhension : « C’était une maladie que nous ne connaissions pas, nous n’étions pas informés, nous étions surpris d’être parmi les contaminés », se souvient Esther. Pourtant, il s’agit de la 10e épidémie d’Ebola que connaît le pays. Mais, à l’est de la RDC, l’information a du mal à circuler. Déstabilisée par le génocide au Rwanda de 1994, puis par la guerre, la région est le théâtre de massacres particulièrement brutaux. Des massacres qui provoquent régulièrement des déplacements de population.

On a vraiment peur quand on arrive dans le centre de traitement. Je voyais beaucoup de personnes mourir, le cube pour moi était comme une caverne, je ne m’y sentais vraiment pas bien.

De plus, beaucoup ne croient pas en l’existence de la maladie. Ces vingt dernières années, de nombreuses ONG et agences des Nations Unies se sont installées dans la région sans que la situation se soit améliorée pour la population locale, ce qui a provoqué une méfiance envers les institutions internationales, rendant la communication difficile. Esther nous avoue qu’au moment de sa contamination, « les ONG étaient comme une menace pour la population, on les a vu arriver avec beaucoup de véhicules… Là où il y a les ONG, il n’y a pas la paix. »

L’hostilité est d’autant plus forte que, cas confirmé ou non, recevoir la visite d’une équipe médicale change le regard de la communauté. « Lorsque j’étais au cube, personne ne m’a rendu visite, raconte Esther. Beaucoup m’ont injuriée, surtout ma belle-sœur. Et lorsque j’ai repris mon boulot de couturière, ceux qui savaient que j’avais eu la maladie me regardaient avec beaucoup d’insistance, ils ont peur de moi. »

Une réponse internationale inadaptée

S’ajoute à cette suspicion une opération d’éradication de la maladie dont la communication n’est pas nécessairement adaptée aux Congolais·es. Pour Aurélie Poelhekke, chargée des Affaires humanitaires pour Médecins Sans Frontières, la riposte contre Ebola « a échoué vis-à-vis de la population. » Aujourd’hui de retour à Amsterdam après son travail au Congo, elle nous explique : « Il y a des leçons à tirer. Au début, nous n’avons pas assez impliqué la communauté locale, ce qui fait que notre action n’a pas fonctionné. Si on ne parle pas avec les populations, si on ne l’écoute pas, on transmet des messages qui n’arrivent pas aux destinataires. » Un constat qui la pousse à appeler son organisation et les ONG en général à une « réflexion critique » à l’heure où le coronavirus fait son apparition, afin que cette situation ne se reproduise pas.

Lorsque j’ai repris mon boulot de couturière, ceux qui savaient que j’avais eu la maladie me regardaient avec beaucoup d’insistance, ils ont peur de moi.

Impliquer les populations locales passe aussi par le recrutement. Lorsqu’Esther et Espérance ont été guéries, l’UNICEF leur a proposé de devenir des « berceuses ». Espérance déclare : « J’ai accepté, parce que je suis mère : lorsque j’étais malade, quelqu’un s’est occupé de mes enfants pour moi. Je me devais de partager la grâce qui m’a été faite. Mais travailler pour la riposte n’est pas sans risques. On se demande quel sera notre sort après cette épidémie. On nous dit qu’on n’a pas le droit de chercher du boulot ailleurs car « tu as bien profité de la riposte pour faire de l’argent, tu es riche » : ces allusions nous font peur. » Cet « Ebola business », l’opportunité financière que peut donner à certain·es le développement de la maladie, elle assure ne pas en avoir profité. Mais son affirmation ne la protégera pas de la vindicte populaire lorsque les crèches fermeront.

Et maintenant, le coronavirus

Au 31 mars 2020, cette épidémie d’Ebola a déjà fait 2.273 mort·es. Le 10 avril, deux jours avant que le pays annonce officiellement la fin de l’épidémie, une nouvelle victime, un homme de 26 ans, a été déclarée à Beni… Et le coronavirus Covid-19 fait actuellement son apparition dans la région. « Tout le monde a peur d’attraper le coronavirus, et moi aussi. Le coronavirus a l’air pire qu’Ebola », s’inquiète Esther. Pourtant, dans une conférence de presse en mars dernier, le docteur Muyembe, en charge de la riposte Covid-19 en RDC, estimait le taux de mortalité du coronavirus à 10 %. Mais cette fois, la mobilisation est telle que l’angoisse se fait sentir. « Toute la ville est en isolement, mais je continue de venir à la crèche pour m’occuper des enfants », explique Esther.

Espérance, quant à elle, est plus positive : « Nous sommes bien préparés pour le coronavirus parce que nous avons déjà été touchés par d’autres épidémies. Maintenant, nous allons nous efforcer d’en sortir, nous pratiquons les mesures d’hygiène pour prévenir la maladie. » Les deux berceuses gardent le sourire, et les enfants dans leurs bras.

Le deuil au temps du coronavirus : entretien avec Vinciane Despret

C’est un sujet douloureux, qui peut l’être plus encore s’il n’est pas dit : la mort. Présente abstraitement sous forme de chiffres et de statistiques égrenées jour après jour par les expert·es et dans les médias, elle bouleverse des milliers de familles belges. Pour les personnes endeuillées, à la peine de la perte s’ajoute la violence d’être privées de tous les rituels qui entourent et facilitent le passage de la vie à la mort. La philosophe et éthologue belge Vinciane Despret, enseignante à l’Université de Liège, a notamment écrit Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, un merveilleux essai consacré aux relations inventives qu’entretiennent les vivant·es et les mort·es. Pour nous, elle pose son regard clairvoyant sur les difficultés du deuil au temps du coronavirus. Et envisage des réparations possibles.

Les témoignages affluent : au sein des hôpitaux ou à l’intérieur des homes, c’est surtout dans une grande solitude que les victimes du Covid-19 passent dans l’autre monde…

« La première chose qui saute aux yeux, c’est que la cérémonie des adieux ne se fait pas bien. Souvent, les gens meurent seuls. Même si la crise a un effet de loupe : beaucoup de gens mouraient déjà seuls, à l’hôpital. Mais aujourd’hui, à l’hôpital ou en maison de repos, ils meurent après avoir aussi passé leurs derniers jours et leurs dernières semaines dans une grande solitude.

C’est toute la dramaturgie de l’au revoir qui est complètement bouleversée. Lors des dernières semaines, lorsqu’il s’agit d’une personne décédée en maison de repos, les visites y étant interdites : ses proches n’ont pas pu la voir alors qu’ils la savaient en danger. Les derniers contacts que la personne défunte a eus, c’est avec des soignants qui portaient un masque – dans le meilleur des cas. C’est terrible pour certaines personnes âgées qui ne comprennent plus très bien ce qu’on leur dit. Ce sont des contacts terriblement altérés par les conditions sanitaires – aussi chaleureux que puisse être le personnel soignant…

C’est toute la dramaturgie de l’au revoir qui est complètement bouleversée.

Je parle de « dramaturgie », parce qu’il s’agit d’un drame, mais aussi parce que nos façons de mourir suivent des formes relativement scénarisées. Elles sont culturelles, ce qui n’en contredit absolument pas l’authenticité. Il y a des façons de faire collectives, de dire au revoir, d’enterrer les gens, avec des scripts. »

Vinciane Despret

Quelles sont les conséquences de ces drames muets, non « mis en scène » ?

« Dans ce que nous vivons actuellement, la première partie de la dramaturgie de la mort, c’est-à-dire pouvoir mourir en ayant revu les siens auparavant, n’est donc plus possible. Les vivants portent alors quelque chose de l’ordre d’un échec, une histoire qui s’est arrêtée brutalement, sans au revoir, sans avoir eu la possibilité d’accompagner convenablement la personne. Même si l’agonie de la personne a duré, elle s’est faite sans relation. Il y a une rupture brutale.

Le deuxième moment de la dramaturgie qui est bouleversé, c’est l’accès au corps, qui est impossible. Dans beaucoup de cas, les gens se sont retrouvés avec la personne morte dans une housse. Alors que les gestes sur les corps sont très importants, pour dire au revoir, pour avoir un dernier geste de tendresse.

Une anthropologue américaine, Alexa Hagerty, s’est intéressée aux « sages-femmes des morts ». Aux États-Unis, ces femmes ont décidé de rompre avec le commerce des entreprises de pompes funèbres et proposent aux familles de renouer avec les gestes traditionnels de traitement du corps mort, ces gestes qui permettent au passage de s’effectuer en douceur. Les « sages-femmes des morts » se mettent à la disposition des familles pour les aider. Pour ces femmes, la mort, ce n’est pas « tout ou rien ». Elles disent que les morts doivent s’habituer au fait d’être mort et que, de la même façon, les vivants doivent, eux aussi, s’habituer au fait que la personne est morte. Le traitement physique des corps morts est une transition qui permet de le réaliser concrètement.

Ainsi, comme c’est le cas actuellement, l’absence du corps d’une personne décédée peut être très difficile à vivre. Certes, ce ne sont pas des situations de disparition, quand on ne sait pas si la personne est vivante ou morte, mais on est proche de l’angoisse de la disparition. On n’a pas vu la personne morte, elle ne peut pas pleinement prendre son statut de morte. Et on n’a pas pu faire les gestes qui permettaient de se donner le sentiment que l’adieu était fait jusqu’au bout. »

Les funérailles se déroulent aussi dans une grande solitude…

« Elles représentent le troisième moment de cette dramaturgie complètement bouleversée. Il y a même eu des cas, en Italie notamment, où il n’y a pas eu de funérailles du tout… Généralement, les familles se retrouvent seules, ou avec très peu de monde autour d’elles pour la cérémonie funéraire. Pour elles, c’est très difficile à vivre.

Aujourd’hui, avec une absence de corps, une absence de lien, les morts partent tout seuls, très démunis. 

Même chez nous, où les funérailles sont peu ritualisées – contrairement à d’autres cultures –, tout un collectif se mobilise pour soutenir la famille, rappeler la vie, les liens. Il me semble que la présence de ces proches vous rappelle l’obligation d’être vivant. Car, lorsqu’on vit un deuil, on peut parfois avoir le désir de renoncer, l’envie d’être mort à son tour. L’absence des proches dans les rituels est à cet égard absolument dramatique : les endeuillés sont laissés seuls à eux-mêmes, sans personne pour les aider, sans aucun contact corporel. Or ces contacts sont essentiels pour aider les endeuillés à rester debout : serrer des mains, se consoler, se prendre dans les bras, tendre des mouchoirs. Tous ces gens, privés de cérémonie d’au revoir, se retrouvent démunis, qui plus est dans une ambiance générale d’anxiété, de désespoir, de perte de repères. Alors que quelque chose aurait pu se jouer, pendant cette cérémonie, qui aurait pu être de l’ordre d’une réparation…

La psychologue Magali Molinié a trouvé une hypothèse très jolie pour expliquer ce qui se passe dans les cérémonies funéraires : on vient y rendre hommage à la personne disparue, et dire à quel point elle était importante. Non seulement on y  rappelle l’importance du défunt, on fabrique collectivement cette importance, on comprend donc le chagrin de la famille. Mais on vient aussi dire des choses que les endeuillés ne savaient pas à propos du disparu. C’est souvent sur le mode de l’humour, de la surprise. Cela met un peu de légèreté dans un moment difficile et cela densifie, complexifie la personne, qui devient un conglomérat de toutes les façons qu’elle était pour les uns et les autres. Les endeuillés vont pouvoir vivre avec cette personne devenue plus « épaisse » et le manque en sera peut-être atténué. Aujourd’hui, avec une absence de corps, une absence de lien, les morts partent tout seuls, très démunis. »

Comment continuer à faire exister ces personnes mortes ? Sera-t-il possible de réparer cette rupture si brutale avec elles ?

« Des rituels se mettent quand même en place. Je pense à l’histoire tragique d’un jeune homme de vingt ans, Charles Johnen, disparu dans un accident. Ses funérailles se sont déroulées pendant le confinement : les parents allaient se retrouver tout seuls… Les amis de ce garçon ont alors décoré l’église avec leurs chemises de scouts, avec des photos, des objets, des petits mots. L’église a été complètement métamorphosée avec ce sentiment de présence. Cela continue à faire exister ce jeune homme et ainsi, les parents pourront peut-être commencer à composer avec l’absence. Un autre exemple : le « Poète national » Carl Norac, avec 80 poètes belges, écrit des poèmes pour les funérailles qui ne sont pas accompagnées…

Quantité de choses pourront être faites et, à mon avis, il faudra les faire collectivement. Inventer d’autres histoires d’au revoir. 

Avec l’absence des funérailles, disparaît donc cette dimension de réconfort, la lutte contre le désespoir, la réactivation du lien dans le collectif, le fait de dire que la vie continue, quel que soit le chagrin. La perte de la dimension de l’hommage, qui continue à faire exister le mort pour les endeuillés, est aussi très difficile à réparer.

Mais, comme dans le cas du jeune homme ou des poèmes, je pense qu’il y aura des inventions, si tant est que les gens en auront la force. On va espérer qu’il sera possible de dire : « Attention, quelque chose a été mal fait, doit être défait et refait convenablement » : on ne laisse pas les morts partir tout seuls. Pourquoi pas des « secondes funérailles » qui soient à la hauteur de ce que peuvent attendre les morts et les vivants ?

Je pense que les gens vont inventer des rituels. Il y aura peut-être des lettres à écrire pour s’excuser auprès d’un mort, parce que ce qu’on a fait n’a pas été à la hauteur, même si l’on n’est pas responsable de la situation (et si fautes il y a, elles sont probablement à chercher ailleurs…). Quantité de choses pourront être faites et, à mon avis, il faudra les faire collectivement. Inventer d’autres histoires d’au revoir. »

Il faudra réécrire, ensemble, l’histoire des deuils individuels, mais aussi collectifs : comment faire ?

« L’ « après » va mobiliser des urgences « primaires ». Mais on aura besoin d’art, on aura besoin de culture, qui apparaissent secondaires alors qu’ils sont essentiels au fait que nous existons au sein de communautés. Il va falloir traiter, restaurer, les collectifs aux liens altérés. Dans le cas des funérailles, espérons que les morts aient de la patience… »

Rencontre avec Maboula Soumahoro : le racisme, un poids constant

Dans son essai autobiographique Le Triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire, la chercheuse française Maboula Soumahoro, 44 ans, spécialiste de la diaspora africaine et maîtresse de conférences à l’Université de Tours, noue un dialogue entre ses travaux de recherche et son parcours de femme noire. Elle appelle à briser le tabou qui entoure la notion de race, condition indispensable selon elle pour mettre au jour le racisme enraciné dans la société française. Entretien.

Il y a dans votre ouvrage de nombreux allers-retours entre de grandes questions sociétales et votre propre vécu. Pourquoi était-ce important pour vous de mettre autant en avant votre expérience personnelle ?

« Si je m’intéresse aux processus de racialisation, à l’esclavage colonial et à l’identité noire, je ne peux pas uniquement m’appuyer sur des ouvrages, des analyses et des sources primaires ou secondaires. En tant que femme noire, je ne peux pas ne pas me poser la question de mon expérience personnelle, de mon ressenti.

Quand on parle du handicap, de l’orientation sexuelle ou d’autres déclinaisons identitaires, on peut disserter au sujet de ces catégories de personnes mais on peut aussi choisir d’explorer ce qu’elles ont à dire d’elles-mêmes. Si vous vous brûliez la main à cet instant, vous seriez dans une souffrance physique vis-à-vis de laquelle je pourrais avoir énormément d’empathie, mais je n’aurais pas aussi mal que vous. Ce serait donc à vous de parler de votre douleur, de la raconter. »

Vous êtes née et avez grandi en France. Vous expliquez dans votre livre à quel point vous y êtes incessamment ramenée à la question de vos origines. Et que ce n’est que quand vous êtes partie faire vos études aux États-Unis que vous avez commencé à vous sentir française…

Confection de masques : Soizic Dubot, de Vie Féminine, dénonce une « machine qui s’emballe » sur le dos des femmes

La Région bruxelloise a récemment publié une vidéo vantant le système local de production de masques-barrières contre le coronavirus : un système d’économie circulaire idéal ? Pour Soizic Dubot, du mouvement féministe Vie Féminine, il faut aller au-delà de cette vitrine et réfléchir plus largement à la situation des personnes qui fabriquent ces masques : majoritairement des femmes, bénévoles ou sous-payées. Ce n’est pas un hasard. (11 mai 2020)

Ce mercredi 6 mai, le ministre bruxellois Alain Maron (Ecolo) – en charge de la Transition climatique, de l’Environnement, de l’Énergie, de la Démocratie participative ainsi que, en Commission communautaire française, de l’Action Sociale et de la Santé – publie sur sa page Facebook une vidéo qui documente l’initiative Masks-Coronavirus.brussels. Cette initiative a été lancée par la Région avec un consortium d’entreprises, divers autres partenaires comme la plateforme dédiée aux designers Mad Brussels et des couturier·ères bénévoles (on vous en a déjà parlé ici).

Voici donc en images l’histoire de la confection de 100.000 masques (selon d’autres sources, 200.000 masques auraient même été ainsi confectionnés). Une couturière penchée sur sa machine, le manutentionnaire d’une entreprise de travail adapté qui embarque les masques dans des caisses, un cycliste qui les livre… « Courage », « solidarité », « chaîne citoyenne », « économie circulaire » : autant de mots-clés distillés par un narrateur masculin  – en fait, c’est le masque qui parle – sur un fond musical tire-larmes. Pour parfaire la touche hollywoodienne, le film est en anglais américain. I was made en confinement, pour que vous puissiez finally enjoy outside (pas de panique, c’est sous-titré en français).

Mais voilà : Soizic Dubot, coordinatrice nationale à Vie Féminine et spécialiste des questions socioéconomiques, voit surtout dans ce film l’image d’une « machine qui s’emballe »… et qui risque de broyer des femmes au passage. Pour axelle, elle réagit et questionne le tournant que semble prendre plus généralement la confection des masques, de la petite à la grande échelle. À quel prix pour les femmes qui les cousent ?

Vous avez regardé la vidéo de Masks-Coronavirus.brussels. Que vous inspire-t-elle ?

« Je pense que cette vidéo se situe bien dans le contexte actuel. On passe du cafouillage général à des injonctions beaucoup plus marquées, à des chaînes de production qui s’organisent et qui dépassent le travail que chacune essayait de faire dans son coin, gratuitement ou non. Cette nouvelle organisation révèle aussi, et c’est désastreux, les lacunes politiques qu’il y a eu et qu’il y a encore sur cette question des masques. Un coup il ne faut pas de masques, un coup il en faut…

Beaucoup de femmes, nous l’avons vu, se sont engouffrées là-dedans, fabriquant des masques pour leur famille, pour leurs proches, pour des associations, pour les personnes précaires, pour les travailleurs et travailleuses en première ligne, sans attendre les injonctions publiques à en fabriquer. Maintenant, à l’heure du déconfinement, on bascule. On est sur des chiffres astronomiques : on a largement dépassé les 100.000, on va en faire beaucoup plus ! »

Dans la vidéo, on voit notamment une femme qui fabrique les masques, un travailleur d’une entreprise de travail adapté qui les empaquette et qui les achemine… Que racontent ces représentations ?

« Au-delà de ce projet bruxellois spécifique, celles qui se sont lancées dès le début, ce sont bien des femmes en majorité. Qui, à l’heure actuelle, dans la sphère privée comme professionnelle, coud, possède des machines, sait s’en servir ? D’ailleurs à ce propos, il y a un grand flou dans la vidéo, comme dans la réalité : quelle place prennent les couturières professionnelles ou les costumières reconverties dans la confection de masques, quelle rétribution pour leur travail ?

Ce qui me frappe, c’est cette chaîne qui se met en place, rendue visible par la vidéo. On fait aussi appel aux entreprises de travail adapté : mais dans quelles conditions pour ces personnes ? On voit en tous les cas un modèle qui semble très organisé, au service d’objectifs qui dépassent la « bonne volonté » du départ. J’ai vraiment l’impression d’une machine qui s’emballe. »

Pensez-vous que cette « machine qui s’emballe » risque de broyer les femmes qui sont à la base de la production et qui sont au mieux sous-payées, sinon pas payées du tout ?

Quand on passe à grande échelle, on devrait plutôt parler de travail et de compétences.

« Cela pose vraiment cette question-là. Comment est-ce qu’on répond à la pénurie de masques dans cette période de relance économique, alors qu’on doit tous·tes, justement, porter des masques ? Il y a une vraie crainte – absente de la vidéo, d’ailleurs. On doit retourner au boulot, remettre les enfants dans les lieux d’accueil, reprendre les transports en commun… La vidéo est axée sur des valeurs, le don de soi, la solidarité. Mais quand on passe à grande échelle, on devrait plutôt parler de travail et de compétences. C’est directement en lien avec l’enjeu de la rémunération. Cette semaine, on lance aussi la commercialisation des masques dans les chaînes de distribution classique : là, ce travail est rémunéré ! »

Ainsi que le mentionne le site régional consacré au projet de confection de masques, « un nouveau projet sera développé dans les prochaines semaines pour répondre à la demande accrue, à la sortie du confinement. La confection sera plus sophistiquée et adaptée aux besoins en évolution. » Plus « sophistiquée » : l’usage de cet adjectif me fait penser à ce qui se passe en France. Chez nos voisin·es, l’agence nationale AFNOR devrait désormais homologuer les masques en tissu mis en vente – même si ce n’est pas obligatoire pour les artisan·es fabriquant des « masques-barrières ». Ainsi, face à la désorganisation de l’État, on a fait appel au « bon cœur » des femmes qui cousent depuis mars, en suivant les patrons recommandés ; celles qui ont commencé à les vendre ont été culpabilisées. Et maintenant, hors chaîne de production légitimée par les autorités, leurs masques risquent de passer à la trappe. En Belgique, pensez-vous que ce sera aussi le cas ?

« C’est une crainte que j’ai, en effet. Quand on parle de « chaîne », de grande échelle, il y a des contrôles. En fait, on nage depuis le début dans la contradiction. En soi, les normes ne sont peut-être pas si mauvaises que cela. Mais je repense à tout ce qui a été dit, aux encouragements  à fabriquer des masques pour ses proches et pour le personnel de première ligne, avec des tutoriels, des patrons… Si tout cela est balayé d’un revers de main, cela veut dire que tout ce travail, effectué pendant des heures non reconnues, pourrait être qualifié de défectueux, voire nuisible  ! »

Vous pointez donc plusieurs dimensions : l’exploitation du travail de ces femmes, mais aussi le jeu sur leur sentiment de culpabilité. Depuis le début de la pandémie, on agite en effet l’idée que ce serait la catastrophe si les femmes ne cousaient pas de masques. On voit ainsi des femmes s’épuiser dans la confection de ces masques, mettant en jeu leur santé physique et mentale, leur vie familiale… Risquent-elles aussi d’être culpabilisées parce que leurs masques n’étaient pas assez protecteurs ?

« Ce serait d’une très grande violence. Mais le risque est là. Les femmes de notre réseau nous témoignent d’une grande cacophonie au niveau des consignes. Si on vient ensuite les culpabiliser pour leur dire que c’est mal fait… »

Que dites-vous à ces femmes qui sont en train de confectionner des masques et qui lisent ces lignes ? Elles font quoi, maintenant ?

« Je pense qu’il faut absolument que leur travail soit reconnu, et que la société voie un peu plus loin que ce discours autour de l’ »élan de solidarité ». Car tout ce qu’elles ont donné, et qu’elles donnent encore, cela ne date pas d’hier ! On entend des éloges sur la générosité de ces couturières, non payées ou très peu payées. Mais derrière, c’est aussi un véritable travail, invisibilisé, qui consiste à prendre soin de la société, et dont l’invisibilisation remonte, elle aussi, à loin. Il faut s’appuyer sur ces solidarités, et ne pas mettre les femmes en concurrence les unes contre les autres, « amatrices » contre professionnelles, bénévoles contre mal-rémunérées… »

Certaines femmes réagissent et s’organisent, qu’en pensez-vous ?

« Beaucoup de femmes de notre réseau se sont mises à fabriquer des masques, motivées par l’urgence, mais aussi par les solidarités, l’échange de savoirs, le fait de rester en lien avec leur réseau et avec l’extérieur. Encore aujourd’hui, en fabriquant ces masques, elles veulent soutenir d’autres femmes, des personnes précaires, le personnel de première ligne, des associations de femmes victimes de violences, des homes…

Mais effectivement, elles se posent beaucoup de questions. Quelles sont les limites de ce qu’on fait ? On le fait pour qui, pour quoi, au final ? En Wallonie, comme à Bruxelles, on l’a vu d’ailleurs dans la vidéo, des demandes beaucoup plus importantes arrivent et les femmes de notre réseau se demandent si c’est vraiment à elles d’y répondre. Elles se questionnent aussi par rapport au rôle des professionnelles de la couture. Nous allons aborder ces questions dans un groupe de travail. »

Que pensez-vous de l’initiative du collectif Bas les masques, qui dénonce justement l’exploitation des couturières au nom de la solidarité ?

« Elles mettent en lumière de nombreuses questions autour de ces professions, occupées par des femmes, sous rémunérées ou carrément niées. Cela me fait penser à des analyses plus générales sur le travail des femmes. Quand ce travail est en lien avec la sphère privée, il est très difficile de faire reconnaître les compétences professionnelles.

Si on s’appuie uniquement sur du travail gratuit bénévole à la place du travail rémunéré, comme ce que dénonce le collectif Bas les masques, on met à mal tout le monde.

Dans le travail du soin, cette réalité est très présente : c’est le cas pour les métiers d’accueil de l’enfance, principalement des femmes, ou encore pour les aides-soignantes ou les femmes de ménage. On les ramène toujours vers le bas, on ne considère pas leur travail comme un « vrai » travail demandant des compétences. Cette non-reconnaissance crée une mise en concurrence entre les femmes qui font ces activités comme un métier et celles qui l’exercent d’autres manières. Comment arrive-t-on à dépasser cette mise en concurrence ? Bien sûr, les situations de chacune sont différentes et toutes n’exercent pas de la même manière, avec le même rythme… Mais il faut reconnaître leurs compétences pour revendiquer du mieux et du meilleur pour toutes.

Mais en tous les cas, si on s’appuie uniquement sur du travail gratuit bénévole à la place du travail rémunéré, comme ce que dénonce le collectif Bas les masques, on met à mal tout le monde. On met à mal les professionnelles par rapport à leurs conditions de travail, et on met à mal les autres personnes – qui, pour moi, restent des travailleuses, même si c’est du travail gratuit – en leur mettant une pression et une culpabilité immense. Toutes sont perdantes au final. »

Si toutes sont perdantes, qui est gagnant ?

« Le fonctionnement actuel ! Le patriarcat et le capitalisme – des grands mots ! – tirent profit du travail gratuit ou sous-rémunéré des femmes au nom de valeurs, au lieu de reconnaître leur activité comme un réel travail. Avec une dimension raciste qui s’ajoute, quand on voit que des femmes sans papiers se mettent à faire des masques pour une société dans laquelle elles n’ont aucun droit. Avec une dimension classiste aussi – je pense au fait que les prisons ont été mises à contribution – et validiste, quand on demande aux entreprises de travail adapté de participer, car leur travail est moins rémunéré… Enfin, nous avons lu des témoignages sur le travail gratuit d’étudiant·es en écoles de couture… Bref, on tire jusqu’au bout sur la fibre du travail gratuit.

On n’aura plus besoin du travail gratuit ou sous-payé des femmes en Belgique. On fera appel à l’exploitation des femmes dans les pays asiatiques…

Ce qui me fait peur, c’est que quand on bascule vers la commercialisation à grande échelle, en supermarché, tout ce travail, justifié par des valeurs et non reconnu, est balayé. Bientôt, des masques fabriqués ailleurs, à moindre coût… ? On n’aura plus besoin du travail gratuit ou sous-payé des femmes en Belgique. On fera appel à l’exploitation des femmes dans les pays asiatiques… »

Est-ce que vous voyez déjà quelques combats à mener pour le déconfinement qui s’annonce ?

« À ce stade, j’ai plutôt des craintes. J’aimerais qu’on n’oublie pas ces femmes, qu’on reconnaisse toutes ces personnes qui, dans leur coin, ont cousu, ne serait-ce que pour leurs proches, leurs voisin·es. Qu’on reconnaisse les travailleuses professionnelles qui se sont investies là-dedans. Et qu’on les remercie. Aujourd’hui, on semble découvrir que les femmes prennent soin de la société : c’est ahurissant ! On s’aperçoit aussi qu’il existe des professionnelles du textile ! Non, qu’on ne dise pas que c’était un élan de solidarité « soudain ». Il s’ancre dans ce qui existait avant, cette prise en charge par les femmes de la société. »

Déconfinement : pour Aurore Kesch, c’est le moment « d’affirmer que nous avons prise sur l’avenir »

Le déconfinement s’annonce compliqué, surtout pour les personnes déjà fragilisées. Tout le long du confinement, Vie Féminine a interpellé les politiques sur la situation particulière des femmes et des personnes précaires. L’association vient d’écrire une lettre ouverte dans laquelle elle s’inquiète de la non-prise en compte de ces spécificités lors des décisions adoptées pour organiser le déconfinement. Aurore Kesch, présidente de Vie Féminine, analyse, pour axelle, cette période charnière. (4 mai 2020)

Vous écrivez que le déconfinement sera à l’image du confinement. Que voulez-vous dire ?

« Lors du confinement, des choses sur lesquelles nous alertions déjà – notamment le 8 mars dernier – ont été rendues visibles. Quelques exemples : la charge mentale du foyer qui pèse sur les femmes, le problème du partage des tâches inégalitaire, le travail reproductif qui incombe aux femmes et qui est invisibilisé et dévalorisé face au travail productif, la conciliation entre la vie professionnelle et la vie privée qui est compliquée pour les femmes, tellement compliquée que cela devient un conflit. Il y a aussi le fait que les métiers qui sont au front de cette crise sanitaire sont des métiers très féminisés. Les femmes sont donc au front aussi bien à l’intérieur de leur foyer qu’à l’extérieur.

Sur les violences faites aux femmes aussi, toutes nos craintes se sont réalisées : nous avons assisté à une aggravation générale de la situation. Nos équipes sur le terrain témoignent également du fait que les femmes restent significativement les plus privées de l’espace public : même en période de confinement, les hommes semblent beaucoup plus être sortis que les femmes.

La question du travail gratuit des femmes, quant à elle, est devenue plus prégnante. C’est hallucinant que les femmes soient appelées à coudre des masques et qu’elles soient les seules de toute la chaîne de fabrication de ces masques à ne pas être payées. Les femmes ont dû pallier le manque de propositions du service public. Il faut revaloriser le secteur non-marchand et celui des soins de santé. »

C’est la conclusion que vous tirez de cette crise ?

« Oui, et c’est ce que nous attendons du déconfinement. Malheureusement, ce qu’on commence à comprendre, c’est que l’économie risque de rester la plus importante. Quand on ouvre les magasins de bricolage avant de permettre aux gens de voir leur famille, alors même que les infectiologues ne sont pas vraiment d’accord avec cette mesure, cela montre quelles priorités le gouvernement porte.

On a entendu ironiser des personnes, dire qu’elles allaient donner rendez-vous à leur famille dans les magasins : c’est l’expression populaire d’un ras-le-bol qui est juste. Bien sûr qu’il faut penser aux indépendant·es, aux gens qui ont perdu leur boulot. Nous allons vivre une crise économique qui aura de graves conséquences. Il faut néanmoins parler de tout le reste, tout ce qui fait tenir la société debout, et notamment le secteur du soin aux autres.

Ce sont les femmes qui prennent soin de la société. Le capitalisme se fait sur le dos des femmes. Dans une carte blanche écrite par Nathalie Grandjean et Séverine Dusollier, nous alertions déjà collectivement sur le fait qu’on ne trouvait pas d’expert·es en genre ou venant du secteur social parmi les expert·es qui organisent le déconfinement. Il y a beaucoup d’expert·es lié·es au monde économique dans ce groupe, et on a finalement obtenu le déconfinement que l’on craignait. »

Quels espoirs avez-vous ?

« Quand on entend les expert·es, on sait qu’on risque de vivre plusieurs moments de confinement et de déconfinement dans les mois à venir. Il faut faire en sorte de pouvoir protéger les plus vulnérables de façon pérenne, ne pas devoir recommencer à alerter sur les mêmes choses à chaque fois. Plein de choses se passent en ce moment, on reçoit et on participe à beaucoup de cartes blanches, de lettres ouvertes de la société civile, des voix foncièrement alternatives. Je trouve que c’est une période intéressante.

Comme toute crise, il y a des opportunités à saisir pour faire advenir la société à laquelle nous aspirons.

J’ai lu à plusieurs reprises des commentaires sur les personnes qui applaudissent le personnel de première ligne à 20h, et qui disent que leur geste est un geste creux et dépolitisé et qu’il y a des gens qui ont voté à droite qui applaudissent aussi, que ce n’est pas normal. Je trouve au contraire qu’il faut s’emparer de cet élan-là, pour l’emmener plus loin, en décodant, avec les gens ce qui est en train de passer. Il s’agit notamment d’une question de choix posés auparavant. Et d’affirmer que nous avons prise sur l’avenir ! Des gens qui sortent de chez eux pour signifier aux autres qu’ils les remercient et les encouragent, au-delà de leur intérêt personnel factuel, c’est un geste qui porte en lui la possibilité d’autre chose, qui constitue à mon sens une réelle opportunité de participation à une réflexion collective. Ça peut constituer un bon début. Mais il faut aller nécessairement plus loin.

Ce qui m’intéresse maintenant, c’est comment aller plus loin avec tout le monde. Je crains que beaucoup oublient rapidement ce premier élan, notamment à cause des discours fatalistes distillés par les politiques néo-libérales. Je comprends évidemment que beaucoup aspirent à retrouver leurs vies d’avant, mais il serait sans doute intéressant de ne pas rentrer trop vite dans nos zones de confort. Parce que c’est peut-être le moment ou jamais pour une r/évolution… même si on n’est pas encore tous prêts à ça. Comme toute crise, il y a des opportunités à saisir pour faire advenir la société à laquelle nous aspirons : une société qui ne laisserait personne de côté et qui ne ferait plus de la production le seul rapport possible au monde. »