La route selon Catherine Poulain : vitale, comme le roulis des vagues

Elle est l’une des plumes les plus singulières de la littérature d’aujourd’hui. Catherine Poulain, voyageuse totale et écrivaine libre, a parlé avec nous de la route : vitale, comme le mouvement, comme le roulis des vagues, comme la cime dansante des sapins, comme l’horizon qui s’embrase. (Propos recueillis par Manon Legrand et Sabine Panet)

Elle est essoufflée : elle était au jardin lorsque notre coup de téléphone l’a cueillie. Catherine Poulain retrouve rapidement, au fil de notre discussion, le chemin de sa pensée. Sa voix au timbre de porcelaine est l’une des plus originales de notre époque, mais n’a pourtant rien de strictement contemporain. Ses récits n’ont pas d’âge : leur intensité et leur beauté les libèrent des contingences.

Dans Le Grand Marin (voir axelle n° 188), Lili embarque en Alaska à la pêche aux poissons, dans un monde rugueux comme une amarre entre la terre et la mer. Dans Le Cœur blanc (axelle n° 215-216), Rosalinde vagabonde de récolte en récolte, asperges, lavandes, abricots, olives. Femmes saisonnières dans des univers d’hommes, tour à tour s’enracinant et s’arrachant à des paysages splendides et désolés, elles sont des louves solitaires, qui jamais ne s’arrêtent.

Catherine Poulain écrit le voyage ; elle le vit, aussi. Elle a parcouru les routes des mers et celles des grands territoires, avec une liberté sans concession et surtout dans un immense désir. Toujours prête à s’extraire de ce jardin pour repartir, sac de couchage au dos, arpenter le monde, dormir dans les fossés et surtout ne pas savoir de quoi sera faite la route du lendemain.

Catherine Poulain ©Maurice Rougement/Opale/Leemage

Toutes vos héroïnes sont des femmes sur la route. Comment l’expliquer ?

« J’ai toujours été fascinée par l’errance, et j’ai été moi-même sur les routes une grande partie de ma vie. L’errance implique une recherche, elle ne signifie pas qu’on a tout abandonné. On recherche autre chose, quelque chose de mieux. On cherche parfois à se sauver soi-même… ou à sauver son âme. Dans certains cas, l’errance est indispensable, pour les réfugiés. Mais il y a aussi une errance plus légère, qui fait place au lâcher-prise, à l’incertitude. Certains parleront de fuite. On m’a souvent dit que Lili, personnage du Grand Marin, fuyait… Mais selon moi, on ne fuit pas, on « va vers », pour rester debout. Jeune adolescente, je pensais déjà que la recherche de vérité s’apparentait au mouvement, et qu’il ne fallait jamais s’enfermer. »

La route ou la mer peuvent-elles constituer des maisons ?

« Notre maison doit être notre propre carcasse. J’ai toujours rêvé d’avoir un sac de couchage très chaud, résistant par tous les temps. Une maison transportable, qui ne m’enferme pas dans un confort « trop confortable », qui me permette d’être toujours en mouvement. »

J’ai rencontré tellement de personnes sur les routes. J’avais l’impression d’une extension de mon être.

N’est-ce pas difficile de prendre la route ?

« Il faut toujours se faire violence pour prendre la route. Je me rappelle un jour de fin d’hiver, au Québec, j’ai levé la tête et découvert les outardes qui revenaient de leur migration. Je me suis dit : « À mon tour de partir, je vais dans l’Ouest ». Comme les outardes : partir, revenir, suivre le mouvement. Ceux qui s’en sortent sont ceux qui s’en vont, toujours. Je le raconte dans Le Cœur blanc, à travers les travailleurs saisonniers. Ceux qui ne partent pas sont engloutis. Il faut pouvoir s’arracher, pour ne pas se laisser aller. Et pour pouvoir se retrouver… La liberté, c’est aussi apprendre à tout refaire à chaque instant. Se retrouver sans argent, repartir à zéro. Avoir peur le soir, mais recommencer le lendemain, plus vivante que jamais. Ce recommencement est dynamique et nous apprend que rien n’est jamais acquis. Il faut en tout cas en baver pour atteindre ce sentiment, dans cette quête vers « l’inaccessible étoile »… »

Ces dernières années, vous êtes plus sédentaire… Gardez-vous l’envie de prendre la route ?

« Je suis devenue sédentaire par la force des choses, suite à l’écriture de mes livres. Mais mon âme est toujours nomade. J’éprouve un grand manque… Le manque du mouvement, de la route, de l’espace et des découvertes. Lorsque j’y pense trop, c’est assez déprimant. Je crois qu’il est aussi bon de s’arrêter de temps en temps, mais je me dis toujours qu’un jour je repartirai. Je n’ai pas dit mon dernier mot. On n’est jamais fini tant qu’on est vivant. Anita Conti [océanographe française, marin, pêcheuse et romancière, ndlr] disait : « Choisir, c’est sacrifier quelque chose. Alors, l’Océan, les livres… Tour à tour, j’ouvre des tiroirs. L’important c’est de ne pas penser à soi, de ne jamais revenir vers soi, d’avoir un but au-delà de soi-même ». »

Mais comment vivre en dehors de soi ?

« Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas penser à soi, mais qu’il est nécessaire de sortir de soi pour découvrir le monde. J’ai rencontré tellement de personnes sur les routes. J’avais l’impression d’une extension de mon être. Alors oui, j’aurais pu rester chez moi, rencontrer quelqu’un, avoir des enfants. Mais en voyageant, je m’emplissais de plus en plus de choses. Mon centre n’était plus en moi, il se nichait dans l’action. Je n’avais plus besoin de murs sécurisants. »

Pensez-vous qu’on soit plus forte ou plus vulnérable sur la route ?

« Ça dépend des instants. Parfois, on se dit : à quoi bon, je cours après quelque chose qui n’existe pas… Quand on est sur la route, le prix à payer peut être de mourir au bord du chemin. Il y a aussi des instants fulgurants de grande liberté, où l’on a l’impression de faire partie d’une grande fresque, d’un grand livre, le livre du monde. »

J’ai toujours été fascinée par l’errance, et j’ai été moi-même sur les routes une grande partie de ma vie. L’errance implique une recherche, elle ne signifie pas qu’on a tout abandonné.

 

Faut-il une destination ?

« Sans destination, on est perdu. J’ai cru pendant longtemps que je pouvais voyager légère, être juste une âme. Mais l’errance totale vous tue… Je me suis donc dit qu’il fallait que je trouve une direction, même un prétexte. D’où cette phrase du Grand Marin : « Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska mais y arriver, à quoi bon… »

Une année, j’ai fait tous les États-Unis en stop, sans destination. J’étais prise dans une espèce de course qui m’aurait tuée si je n’avais pas rencontré l’océan. J’étais traversée d’une fièvre sur laquelle je n’avais aucune prise et qui aurait pu me tuer. Je ne peux pas expliquer cette course mortifère, j’aimerais écrire un livre pour la raconter. »

La mer est-elle différente de la route ?

« Totalement. Quand je suis en mer, je travaille. Il y a donc une discipline sans laquelle on ne peut pas avancer, on ne peut pas être en sécurité. Pour survivre, écrasée par les tensions morales engendrées par la rudesse du métier et la promiscuité de l’équipage, on doit trouver la liberté à l’intérieur de soi. »

Points 2018, 375 p., 9 eur.

La mer présente donc le paradoxe d’être un espace infini mais aussi confiné…

« On est confiné, en effet, par la mer, mais aussi par le ciel, qui agit comme une cloche. Et ce n’est pas la seule cloche. La deuxième cloche est le bateau, la troisième est l’équipe et la quatrième cloche est nous-même. On avance toujours avec sa propre cage. Mais j’ai trouvé en mer l’unité face aux éléments, on est dans le grand tout, dans le grand souffle. Le bateau nous apparaît comme un ventre et le moteur un cœur qui bat tellement fort – qui m’endormait comme un bébé. Enfin, on forme une communauté humaine qui peut, quand on est épuisé, ne former qu’un. »

Se sent-on donc particulièrement proche de la nature quand on parcourt les routes ?

« Ça dépend des régions. J’ai dormi dans des entrepôts et en pleine nature. Quand je suis dans la nature, quand j’en fais partie, je me sens à ma place. J’ai un sommeil vivant. »

Existe-t-il selon vous une spécificité à être une femme sur la route ?

Points 2019, 240 p., 8 eur.

« Ça peut être très dangereux. On m’a dit, très jeune, de ne pas faire d’auto-stop, mais ça ne m’a jamais arrêtée. Évidemment, j’ai eu des mauvaises expériences à force d’en faire, puisque c’est toujours le plus fort qui gagne, dans la loi de la nature. Il faut donc apprendre à trouver de la force en soi, à être rusée, agile, rapide. Il faut aussi passer par le risque pour atteindre autre chose. Des hommes ont aussi eu des mauvaises expériences en stop. J’avais parfois peur des hommes, mais certains – partageant ces expériences douloureuses – étaient aussi des frères… »

Il faut donc élaborer des stratégies…

« On m’a traitée d’inconsciente. Mais nos faiblesses peuvent se transformer en forces. J’ai aussi rencontré pas mal de personnes qui voulaient me protéger. Cela me fait penser aux reporters de guerre, qui racontent qu’il est parfois plus facile d’être une femme qu’un homme, parce qu’on prend les femmes pour des êtres plus inoffensifs, mais aussi parce qu’elles ont un accès plus facile aux autres femmes. »

Si vous deviez prendre la route demain, choisiriez-vous la mer ou la terre ?

« Prendre la terre pour rejoindre la mer, avec mon gros chien. Marcher longtemps jusqu’à l’océan, et puis on verra. Je préfère ne pas y penser. »

 

L’invitation au voyage : quand tourisme rime avec racisme

Dans notre société, le voyage a une valeur très positive : réalisation de soi, ouverture sur « l’ailleurs », les « autres »… Pourtant, tout le monde ne voyage pas de la même façon, et le tourisme actuel reproduit de nombreuses inégalités. axelle a conversé avec Saskia Cousin, anthropologue, maîtresse de conférences à l’Université Paris Descartes et autrice de plusieurs ouvrages sur la question. Elle replace le tourisme d’aujourd’hui dans son histoire coloniale et capitaliste, et appelle à une véritable politique internationale des mobilités.

Aujourd’hui, voyager semble avoir une valeur très positive. Qu’est-ce que cela charrie comme représentations, comme idées de réalisation de soi ? 

« Ce n’est pas nouveau : le désir d’aller voir de l’autre côté de la colline, le désir d’aventure sont universels, ils sont même aux fondements de l’histoire humaine. Dans toutes les sociétés, le voyage, l’aventure font partie des rites de passage vers l’âge adulte des jeunes hommes. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, beaucoup de jeunes gens prennent la route pour « se chercher ». Cette expression très courante exprime bien l’idée d’une réalisation de soi, et ne répond pas seulement à des motivations économiques ou politiques. Mais il y a deux éléments spécifiques à notre temps, particulièrement en Occident : d’une part, l’emprise de l’avion sur les imaginaires du voyage et, d’autre part, la volonté des femmes de se réaliser par le voyage. Voyager loin de sa famille a longtemps été considéré comme inconvenant pour les femmes : elles devaient se contenter du « voyage de noces », puis des séjours en famille. Il y a eu des précurseures, voyageuses ou ethnologues, souvent issues de l’aristocratie, mais les femmes ont uniquement commencé à voyager seules à partir des années 1970. Pouvoir voyager sans mari ni chaperon fait partie de l’histoire de l’émancipation féminine, même si, encore aujourd’hui, cela reste complexe pour beaucoup. »

Les personnes sont-elles égales face au tourisme, notamment face au principe de liberté de circulation, indispensable au voyage ?

« Soyons claire : la liberté de circulation n’a jamais été la même pour tout le monde ! Mais depuis l’instauration des passeports et des visas, les inégalités sociales et économiques sont devenues une question géopolitique. À part pour les ultra-riches, la liberté de circulation est assujettie à la nationalité indiquée dans le passeport. Pour le dire autrement, les inégalités dans l’accès au voyage sont un indicateur brutal des rapports de domination post-coloniaux. La pandémie du Covid-19 semble avoir mis un terme à cette inégalité avec la fermeture des aéroports et l’arrêt de tout trafic, indépendamment du niveau des revenus et de la nationalité du passeport. Mais en réalité, les ultra-riches, quelle que soit leur nationalité, n’ont pas cessé de se déplacer. »

© Ma Tête est pleine d’endroits pour axelle magazine

Comment s’organisent les flux touristiques à travers le monde ?

« L’immense majorité des « touristes » sont en fait des vacanciers qui se déplacent à l’intérieur de leur pays pour se retrouver en famille et voir leurs amis. À l’échelle internationale, les gens voyagent essentiellement à travers leur continent : les Européens en Europe, les Asiatiques en Asie, etc. La grande supercherie consiste à considérer que 1,4 milliard d’arrivées internationales correspondent à 1,4 milliard de touristes. Je vais prendre un exemple personnel : lorsque je prends l’avion de Dakar (Sénégal) à Cotonou (Bénin) pour mon travail, l’avion s’arrête à Abidjan (Côte d’Ivoire) et parfois à Lomé (Togo). Je fais 3 atterrissages, donc 3 arrivées internationales. À la fin, le raccourci médiatique fait que je suis présentée comme 3 touristes ! La présence de « hubs » [plaques tournantes du trafic aérien international, ndlr] multiplie artificiellement le nombre d’arrivées internationales, et la focale sur le trafic aérien empêche de voir que l’immense majorité des gens ne prennent pas l’avion et voyagent à travers leur pays. »

Tous·tes les touristes n’ont pas l’air de se valoir, il semble y avoir des façons de voyager plus « authentiques » que d’autres. Le « touriste chinois » (un cliché pour le moins raciste) est souvent opposé au « globe-trotteur » hors des circuits touristiques. Qu’est-ce que ça dit de la vision du tourisme dans nos sociétés occidentales ? 

« Au 19e siècle, Chateaubriand dénonçait déjà les « coockers », les touristes venus en groupe avec l’agence de voyages Thomas Cook, qui pique-niquaient sous le Parthénon, à Athènes, et lui gâchaient la vue ! Toute l’histoire du tourisme peut être analysée au prisme des distinctions sociales et de la dévalorisation systématique des pratiques des classes populaires.

Toute l’histoire du tourisme peut être analysée au prisme des distinctions sociales et de la dévalorisation systématique des pratiques des classes populaires

Avec l’accès des Chinois à une – et unique – semaine annuelle de congés payés, et donc à des voyages très courts dans les hauts lieux du monde, le mépris se déporte vers des considérations racistes. Mais on entendait exactement la même chose à propos des Japonais qui visitaient les châteaux de la Loire au pas de course dans les années 1980. Le fait est que ceux qui ont inventé le tourisme et qui le pratiquent le plus souhaiteraient être les seuls à pouvoir admirer les merveilles du monde. Dans les pays qu’ils visitent, la foule de touristes les renvoient à leur condition de touristes, eux qui se voudraient voyageurs, globe-trotteurs, explorateurs…
Dans leur propre pays, les Occidentaux, et en particulier les Français, découvrent qu’ils peuvent être un objet de curiosité, que ce sont eux, les « autochtones » aux mœurs « exotiques ». Le complexe de supériorité en prend un coup, mais le rejet des touristes étrangers, s’il est en fait marginal, n’est pas nouveau : il y avait déjà des mobilisations contre les touristes anglais au début du 20e siècle. Avec la pandémie, il y a eu un regain de rejets dans de nombreux pays contre les étrangers, et en particulier les personnes d’origine chinoise, qu’elles soient touristes ou résidentes. »

Vous parlez de « soft power » dans vos écrits, un concept politique qui pourrait se traduire par « puissance douce » : quelle est cette forme de pouvoir qui s’exerce à travers le tourisme ?

« La conquête et la colonisation militaire impliquent des violences directes. Mais il existe d’autres manières de coloniser les cœurs et les esprits : les modes (alimentaires, vestimentaires), le cinéma, etc. Au départ, il s’agit de convaincre les habitants des pays colonisateurs. Ainsi, des bureaux accueillant les touristes ont ouvert dans toute l’Asie dès le début du 20e siècle. Il s’agit de séduire le colon et d’aménager son repos, avec la création de stations de montagne, notamment. Les expositions internationales, en particulier l’exposition coloniale de 1931 à Paris, ont la même vocation : organiser la propagande autour des bienfaits de la colonisation. Mais l’organisation d’expéditions touristiques et de stations permet aussi de pacifier les confins ou les régions qui n’ont pas été choisies par les colons pour développer l’industrie. C’est ainsi que va s’organiser, par exemple, le tourisme au Maroc. « Soft power » aussi parce que, comme le cinéma, le tourisme et ses clichés idylliques réduisent des mondes, des sociétés et des communautés à une image de carte postale, à laquelle ils finissent par s’identifier. »

Pour être éthique, il faut repenser à la fois les grandes inégalités dans l’accès aux visas et les répercussions pour les populations, la faune et la flore.

Des militant·es antiracistes dénoncent la vision coloniale qui persiste au cœur du tourisme et des voyages. Je pense par exemple au compte Instagram « Décolonial Voyage » [voir ci-dessous] ou encore au collectif belge Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, qui organise notamment des visites guidées « décoloniales » des grandes villes belges…

« Pour faire connaître l’histoire coloniale, proposer une autre histoire et d’autres récits, c’est très intéressant d’utiliser les outils et médias du tourisme, notamment la visite guidée ! C’est aussi ce que font les visites « Migrantour », où ce sont les exilés eux-mêmes qui racontent l’histoire des exils et des migrations.
Alors que l’histoire officielle stipule que les Occidentaux ont tout inventé en matière touristique, une histoire globale du tourisme reste à écrire ! Est-ce que vous savez par exemple qu’au Japon, une auberge est tenue par la même famille depuis le 7e siècle ? Est-ce que vous savez que le plus grand voyageur de tous les temps s’appelait Ibn Battûta, qu’il a voyagé pendant 25 ans au 14e siècle ? Bref, il faut à la fois utiliser les outils du tourisme pour faire connaître des pans entiers de notre histoire habituellement délaissés, mais aussi rétablir l’histoire du tourisme, qui ne peut être réduite à une histoire occidentale ou aux clichés produits par et pour l’industrie aérienne ou hôtelière. »

On voit émerger une vision du tourisme durable, éthique. En quoi consiste-t-elle et est-elle vraiment porteuse d’une réduction des inégalités ?

« Il y a de nombreuses initiatives en ce sens, mais la réalité des pratiques et les effets concrets pour les populations les plus dominées, restent infimes. Pour être durable, il faut plus de régulations internationales, alors que, par exemple, le trafic aérien est basé sur une convention datée de 1949 qui interdit la taxation du carburant. Mais pour être éthique, il faut repenser à la fois les grandes inégalités dans l’accès aux visas et les répercussions pour les populations, la faune et la flore. Faire reposer de tels enjeux sur la responsabilité des individus, c’est le meilleur moyen d’échouer. Seule une vraie politique internationale des mobilités pourrait permettre de penser et résoudre ces injonctions paradoxales. »

Auto-stoppeuses, à la force du pouce

Lever le pouce au bord d’une route, solliciter la solidarité des automobilistes afin de se déplacer : le stop pourrait se résumer à cela. Mais lorsqu’il se décline au féminin, il se charge de bien d’autres enjeux. Moyen d’accès à l’autonomie, instrument de découverte de soi, de l’inconnu ou du lointain… Pourtant, de l’imaginaire collectif aux violences bien réelles, notre société tient les femmes loin du bord des routes, comme si l’indépendance et l’exploration devaient rester des chasses gardées masculines. Malgré ces obstacles, des femmes continuent à faire du stop et… elles aiment ça ! Chevronnées ou pas, adeptes des longs trajets ou du stop au quotidien, elles sont nombreuses à avoir répondu à notre appel à témoignages. axelle vous propose de partager un petit bout de chemin avec elles : en voiture !

À 32 ans, Amélie parcourt des milliers de kilomètres en stop. La jeune femme a toujours eu la bougeotte : avant de poser ses valises à Lausanne, cette animatrice d’ateliers d’écriture a travaillé comme enseignante de français en Slovénie et au Kirghizstan. Lorsqu’il a fallu rentrer de Bichkek, sa capitale, il y a sept ans, Amélie a choisi le stop : « Pendant un an, j’avais eu le sentiment de ne pas être véritablement maîtresse de ma vie. J’avais besoin de me réapproprier mes choix. Plutôt qu’une limite financière, j’avais besoin d’un temps de transition pour rentrer. » Elle rejoint Istanbul en avion et entame un périple en stop vers la Normandie. « C’est comme ça que j’ai commencé le stop et, sur la route, je me suis sentie bien : j’ai découvert un autre rapport au temps, aux autres et à moi-même. »

« Si on avait dû payer le transport, on ne serait jamais partis en vacances. » Sophie, 30 ans, professeure de violon, qui a fait du stop avec son fils lorsqu’il avait entre 6 et 8 ans.

Maureen, 31 ans, repense à son voyage en stop en Patagonie au début de sa vingtaine, lors d’une année d’échange universitaire à Valparaiso. « En stop, le but n’est pas la destination : c’est le voyage en lui-même », philosophe la jeune chercheuse en relations internationales. « Sur la route, on se libère d’un quotidien rythmé par les deadlines. Le temps est comme figé, et extensible en même temps. »

Bien plus qu’un moyen de transport, les deux jeunes femmes décrivent, chacune à leur manière, une autre façon d’être au monde. « Quand on fait du stop, on accepte l’attente. Patienter n’est pas une transition entre deux activités, c’est une activité en elle-même : contemplative et intérieure », souligne Amélie.

 Rencontres et confidences

« Des gens m’ont expliqué comment cueillir les champignons, j’ai été invitée à partager leurs saunas et on m’a fait découvrir des lieux magnifiques », s’émerveille Ornella lorsqu’elle replonge dans ses souvenirs de stop en Finlande, il y a quatre ans. « Une fois, j’ai pris le bus : ça a été les cinq heures les plus ennuyeuses de mon voyage ! Ça m’a servi de leçon : en bus, jamais je n’aurais rencontré ni les Finnois, ni la Finlande ! » Depuis, l’étudiante de 22 ans a levé le pouce en Colombie, en France, en Italie, au Canada et aux USA.

Pour Amélie, le cadre très particulier de la rencontre dans l’habitacle peut aussi créer l’occasion d’échanges exceptionnels : « Il y a 7 ans, un automobiliste m’a prise en stop. Pendant le trajet, il m’a raconté son passé detoxicomane. Avant que l’on ne se sépare, il m’a dit : « Parle ! Parle ! Parle ! Ne garde jamais rien pour toi ! » C’est devenu une de mes phrases-piliers. »

Selon la jeune femme, le stop crée un contexte favorable pour une libération de la confidence parce que « le conducteur regarde la route et sait qu’on ne se reverra pas. » Auto-stoppeuse réunionnaise de 40 ans, Diane confirme : « Parfois, même pour moi, un trajet ressemble à une séance de psy gratuite ! » Porte d’entrée vers des mondes inconnus, le stop au féminin permet aux femmes d’emprunter un chemin socialement réservé aux hommes : la rencontre imprévue et aléatoire.

« Lorsque je lui ai demandé comment le remercier, il a souhaité que je fasse une prière à la Vierge Marie. Je n’aurais jamais croisé cet homme dans mon quotidien et pourtant, il avait fait un détour de 50 kilomètres pour nous déposer à Rennes, mon fils et moi, alors qu’il allait à Brest. C’est sa foi, qui m’est si étrangère, qui a fondé son geste. C’est ça aussi, le stop. » Sophie.

Violences sexistes

Mais les femmes qui ont témoigné pour cet article relatent des facettes plus sombres du stop : elles racontent le harcèlement, voire les agressions sexuelles dont elles ont été victimes lors de leurs trajets.

C’était il y a 25 ans, mais Moïra décrit la scène comme si c’était hier. L’infirmière liégeoise avait 16 ans quand « un beau jeune homme » s’est arrêté pour la faire monter. « J’étais toute contente mais j’ai vite changé de couleur : tout en roulant, il a soulevé son T-shirt et son pantalon était ouvert sur son sexe en érection. Il venait de me demander si je n’avais pas peur de faire du stop… J’ai eu très peur mais il ne m’a rien fait. »

Femme trans, Diane est formelle : en « devenant visiblement une femme », elle a « perdu le luxe de l’insouciance » lorsqu’elle lève son pouce au bord d’une route. La plupart des femmes qui nous ont confié leurs souvenirs ont donc dû développer des stratégies pour que leurs voyages en stop se passent au mieux (voir leurs conseils en fin d’article).

« Seule ou avec des copines, je faisais régulièrement du stop dans Bruxelles quand j’étais à l’université, pour rentrer de soirée. Ça m’évitait de payer le taxi quand il n’y avait plus de transports en commun. Je savais qu’il y avait un danger, mais j’ai eu de la chance : il ne m’est jamais rien arrivé. Je refusais de ne pas faire quelque chose, juste parce que j’étais une femme. » Charline, 32 ans, journaliste

Toutes racontent également avoir souvent entendu cette phrase – ou une variante : « Je te prends en stop parce que j’ai peur pour toi. Tu ne devrais pas faire ça, c’est dangereux. » Malgré l’intention parfois bienveillante du conducteur ou de la conductrice qui la prononce, les stoppeuses sont rappelées à l’ordre etrendues responsables de leur éventuelle agression.

Moïra s’agace de ce discours : « Une femme qui fait du stop ne prend pas un risque, elle s’expose à un danger. Se marier, prendre les transports, boire de l’alcool en compagnie d’hommes ou sortir seule dans la rue, c’est potentiellement très dangereux pour nous, je le sais : j’en ai aussi fait l’expérience. La menace plane sur nous en permanence, mais il faut que ce soit clair : lorsque l’on est victime d’une agression, nous n’en sommes jamais responsables. »

Les femmes qui nous ont raconté leurs expériences sont toutefois unanimes : elles ont expérimenté ces mêmes violences dans de nombreux autres espaces de leur quotidien – transports en commun, rue, festivals, université ou lieu de travail. Alors que c’est au sein de la famille et des espaces privés que les féminicides et les viols sont les plus fréquents, l’imaginaire collectif angoissant qui plane autour des stoppeuses a une fonction : éloigner les femmes des bords des routes et, plus généralement, de l’espace public et d’une certaine liberté.

L’autonomie au bout du doigt

« Un jour, mon père a fermé la porte de la maison sur moi et l’a verrouillée de l’intérieur. J’étais dehors avec un petit sac », se remémore Juliette, responsable de l’observatoire de la vie étudiante à l’ULB et bénévole à l’espace féministe « Le Poisson sans bicyclette » à Schaerbeek. « Je n’ai pas vraiment eu le choix, alors j’ai fait ce que je faisais déjà depuis quelques années pour me déplacer dans ma campagne : j’ai sorti mon pouce. Grâce au stop, à 18 ans, je me suis sentie forte et autonome. Quelques années plus tard, j’ai traversé en stop le Canada d’est en ouest », raconte la chercheuse.

« Je fais du vélo au quotidien. Pour moi, le stop, c’est un moyen de partir loin sans polluer plus. » Florence, 34 ans, journaliste reportrice d’images.

Avant les rencontres imprévues et l’horizon sans fin, il y a souvent le quotidien pas toujours rose de jeunes filles habitant dans des zones faiblement pourvues en transports publics. « À quinze ans, en faisant du stop, je me libérais des contraintes d’horaires : le bus était rare et l’entrée de l’autoroute plus proche que la gare », se souvient Alice qui, à 26 ans aujourd’hui, envisage de rejoindre le Brésil en bateau-stop pour se rendre au mariage d’un ami.

Pour autant, toutes les stoppeuses adolescentes ne se sont pas transformées en globe-trotteuses. Fanny, éducatrice spécialisée de 32 ans, a par exemple commencé le stop à 12 ans pour se rendre à l’arrêt de bus le plus proche de chez elle. Elle en a usé quotidiennement jusqu’à ses 22 ans et l’achat de sa première voiture, mais n’a jamais fait de grand voyage en stop.

Les aventures de Moïra, Ornella, Alice, Juliette, Fanny ou Maureen ont commencé en face de chez elles, à peine sorties de l’enfance, parce que les contraintes qui pesaient sur elles ou leur besoin d’indépendance les ont poussées à tendre le pouce lorsqu’elles ne disposaient pas d’autres options. De nombreuses femmes sont devenues des inconditionnelles de ce moyen de transport découvert par hasard, souvent sans avoir conscience des dangers courus. Qu’elles continuent aujourd’hui ou qu’elles évoquent des souvenirs parfois lointains, au-delà du voyage, les auto-stoppeuses racontent surtout des rencontres : avec des gens, mais aussi avec elles-mêmes. À 41 ans, Moïra constate : « On m’a toujours dit que le monde était dangereux. J’ai quand même été voir et j’ai constaté que c’était vrai, parfois, mais que j’avais aussi une place à y prendre. Je suis si heureuse d’avoir fait autant de stop ! »

Les femmes exploratrices font l’histoire

Sarashina Nikki, Jeanne Baret, Mary Seacole, Nellie Bly… Les exploratrices et aventurières ont contribué à l’histoire par leurs découvertes et leurs exploits. Beaucoup demeurent méconnues. axelle est partie à la rencontre de certaines d’entre elles.

Savez-vous qu’une femme a fait mieux que Phileas Fogg, l’aventurier inventé par l’écrivain Jules Verne dans son roman de 1872, Le Tour du monde en 80 jours ? Après avoir lu ce livre, Nellie Bly, une journaliste américaine pionnière du reportage d’investigation, a décidé de réaliser seule un tour du monde et de battre le record du héros de fiction. C’est chose faite le 25 janvier 1890, date à laquelle Nellie Bly termine un voyage de 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes qui l’a amenée jusqu’au Japon. La même année, la journaliste écrit un livre à ce sujet, intitulé Le Tour du monde en 72 jours. Comme un clin d’œil au livre qui l’a inspirée.

Couverture originale de la première édition du récit de Nellie Bly « Le Tour du monde en 72 jours », en 1890. CC J.A. Grozier, d’après H.A. Mayers.

Il y en a beaucoup d’autres, des femmes qui ont bravé tous les stéréotypes liés à leur genre pour pouvoir voyager à des époques où cela leur était interdit. Leur consacrer un article, ce n’est pas uniquement raconter de belles aventures et mettre en avant des héroïnes. Il s’agit aussi de questionner la manière dont l’histoire se construit. Car toutes ont vécu des violences spécifiques, l’invisibilisation , le mépris… Pour Nellie Bly par exemple – qui bénéficia ensuite d’une très grande notoriété –, son employeur au journal New York World a d’abord refusé de financer son projet : il estimait qu’un tour du monde solitaire était impossible à réaliser pour une femme.

À la recherche des pionnières oubliées

Pourtant, elles furent nombreuses à surmonter les obstacles qui se mettaient au travers de leur chemin. Une des pionnières parmi ces aventurières s’appelle Sarashina Nikki (« Dame Sarashina » en français). Au 11e siècle, cette Japonaise écrit des textes et des poèmes consacrés à sa vie et à ses voyages à l’intérieur des frontières de son pays. Si ses textes sont encore étudiés de nos jours, on ne connaît toujours pas son vrai nom : « Sarashina » désigne une région du Japon. À peu près à la même époque, l’exploratrice viking Gudrid Thorbjarnardottir quitte l’Islande pour se rendre au Groenland, puis en Amérique (où elle donne naissance à son fils) et même à Rome lors de son dernier voyage.

Bien plus tard, au 18e siècle, l’Anglaise Mary Wortley Montagu accompagne son mari ambassadeur au sein de l’Empire ottoman. En 1763, elle publie un livre, appelé L’islam au péril des femmes. Une Anglaise en Turquie au 18e siècle. Avec son regard d’Occidentale, elle y décrit ce qu’elle considère comme un paradoxe : le fait que les femmes turques ont de grandes libertés et du pouvoir alors même qu’elles vivent sous un gouvernement autoritaire. Ce livre, qui s’intéresse frontalement aux vécus féminins, est toujours édité aujourd’hui.

Consentement dans le couple : « Pas envie ce soir », pas envie de ce livre

Le consentement au sein du couple hétérosexuel de longue durée ? Un sujet peu traité. Lors de la parution de Pas envie ce soir, le nouveau livre du sociologue français, Jean-Claude Kaufmann (Les Liens qui libèrent 2020), on aurait pu se réjouir : enfin une analyse « au cœur des zones grises de nos intimités ». Mais, surfant sur un vrai mouvement de visibilisation des violences, et paru dans un contexte, en période de Covid-19, d’augmentation des signalements de faits de violence, Pas envie ce soir contribue en réalité, et de façon insidieuse, à renforcer la situation qu’il dénonce. Analyse féministe. 

Certains témoignages recueillis sur le blog de l’auteur, Jean-Claude Kaufmann, et relayés dans son livre, Pas envie ce soir, sont terribles, mettant à nu harcèlement et viol conjugal. Tous sont terriblement parlants. De nombreuses femmes témoignent de leur détresse, désarroi, culpabilité, ambivalence et interrogations. Des hommes témoignent également.

Cependant, alors que la quatrième de couverture de l’ouvrage appelle à « déclencher une prise de conscience salvatrice et une insurrection dans les chaumières. Pour qu’enfin la parole se libère », l’analyse déroulée par le sociologue français, basée sur des constats auxquels on ne peut qu’adhérer, aboutit pourtant selon nous au renforcement de la soumission des femmes.

Aucune remise en contexte des normes sociétales fondées sur la division sexuelle du travail (femmes assignées au travail domestique et reproductif), entraînant des rapports de pouvoir au sein du couple hétérosexuel. Aucune mention de la fabrication de la soumission des femmes (relire On ne naît pas soumise, on le devient, de Manon Garcia). Le patriarcat ? La domination masculine ? Le sociologue n’en fait jamais mention de façon explicite. Son analyse repose sur des positions des femmes et des hommes symétriques et complémentaires, naturalisées, sur fond de vision capitaliste du couple, construit comme endroit d’échange de biens et services : homme désirant et conquérant/femme passive, homme travaillant à l’extérieur/femme directrice du foyer, homme raison/femme émotion…

Dans ce contexte, les revendications féministes de traitement égalitaire des désirs dans le couple deviennent responsables de la « guerre des sexes » et de la frustration d’une grande majorité de femmes, enjointes par le féminisme, selon Kaufmann, à jouir à tout prix. Cette lecture, partagée par certaines femmes, il est vrai (voir témoignages), inverse totalement les responsabilités.

Conclusion du bouquin : quand la « ligne rouge » n’est pas franchie – c’est-à-dire quand il n’y a pas de violences « réelles » (c’est nous qui mettons les guillemets) –, il faut se forcer « un peu » (sic), être claire sans blesser, et apprendre dans le couple à créer des « parenthèses enchantées ». Notre conclusion : Jean-Claude Kaufmann banalise les violences au sein du couple et reconduit en fin de compte l’injonction au devoir conjugal, en vue de sauver l’institution du couple hétérosexuel.

axelle a demandé à Céline Caudron, coordinatrice nationale de Vie Féminine sur les violences faites aux femmes, et à Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes, de poser leur regard sur quelques-uns des angles aveugles du livre, particulièrement présents dans les extraits suivants.

  1. Le fondement de tout le raisonnement déroulé dans le livre de Jean-Claude Kaufmann s’appuie sur la conviction d’une différence de nature du désir des femmes et des hommes.

« Oui, c’est vrai, il existe des hommes à la libido « raplapla » et des femmes « en chaleur » ; mais ça ne signifie pas que les hommes n’ont pas, en moyenne, plus de désir que les femmes, surtout dans le couple. »

L’approche féministe de la question de la différence de désir se base, quant à elle, sur une analyse beaucoup plus large, comme le souligne Céline Caudron : « Ces différences de désir, comme beaucoup de choses dans les relations humaines, sont influencées par une construction sociale traversée par de multiples rapports de pouvoir et systèmes de domination. »

  1. Selon le philosophe sociologue, les avancées du féminisme qui ont permis et permettent aux femmes de mieux connaître leur corps et de s’engager dans la découverte de leur plaisir auraient, chez les hommes, provoqué une angoisse « suite à la perte d’un repère ayant traversé l’histoire ». En conséquence :

« L’obsession masculine pour l’érection et la pénétration ne doit pas être vue seulement sous l’angle de la quête d’un plaisir égoïste et de l’exercice d’un pouvoir. »

Pour Céline Caudron, cet argument de la « perte de repères » des hommes à cause du féminisme « est un argument souvent utilisé par les masculinistes pour fustiger les fragiles avancées égalitaires. Cet argument se centre sur la perception des hommes en niant leur position dominante dans ce système. »

Valérie Lootvoet se réfère quant à elle au travail de Francis Dupuis-Déri, spécialiste des mouvements masculinistes. « La crise de la masculinité, et ses « pertes de repères », existe depuis la nuit des temps, y compris dans des sociétés de la Grèce antique où les femmes n’avaient pourtant aucun droit. Il s’agit d’un argumentaire visant à conforter les structures dominantes – que les femmes aient gagné en droits, ou pas. Les « pertes de repères » sont en effet invoquées dès que les structures de domination patriarcales sont ébranlées, comme c’est le cas, de manière non achevée, depuis plusieurs décennies, du fait des progressions féministes. Invoquer les mouvements féministes comme étant à l’origine de ces insécurités relève du mythe. »

  1. Préoccupant, l’extrait suivant aborde la thématique de la légitimité de la parole des femmes.

« Je [l’auteur, ndlr] lui demande si elle a fermement manifesté son refus, oralement, de façon claire. Elle me répond que c’était surtout par des gestes, des attitudes. « Mais je me souviens nettement d’avoir dit « non, je n’ai pas envie » à plusieurs reprises. » On peut se demander toutefois si ces quelques « Je n’ai pas envie » étaient suffisants face à l’impulsion d’une attaque nocturne, si ses paroles ne se situaient pas un cran au-dessous de ses pensées, où elle se représentait comme victime d’un viol. »

Malgré ce net souvenir de refus clair, Jean-Claude Kaufmann en arrive à invalider, sous forme d’interrogation, la parole de cette témoin et à nier sa conviction d’avoir été victime d’un viol conjugal.

Céline Caudron revient sur les exigences imposées aux femmes agressées : « Les victimes ne font jamais assez bien : pas assez clair, pas assez fort, etc. C’est finalement leur faute si l’agresseur n’a pas compris. Il y a inversion des responsabilités. C’est aussi méconnaître tout ce qui fait qu’on n’est pas toujours en possibilité de réagir autrement, parce qu’on s’expose à d’autres dangers si on le fait. Et on ne parle pas ici « d’action amoureuse » mais de violence. Il n’y a pas de « petites » violences. Il faut écouter les femmes victimes : si pour l’une, une insulte est anodine, cette insulte poursuivra une autre pendant des mois. Il n’y a pas d’échelle de gravité à poser. Nous le rappelions dans notre campagne « Brisons l’engrenage infernal » abordant le continuum des violences. »

  1. Sur base de la différenciation du désir, Jean-Claude Kaufmann construit sa théorie.

« Le cycle conjugal du désir féminin est étroitement lié à la création d’un univers amoureux qui s’élabore ensuite inexorablement à travers toute une architecture domestique et ménagère. Le désir le plus intense est dans l’élan fondateur. Il se fatigue dans la gestion ordinaire. »

À propos de l’assignation des femmes à la gestion du foyer et à l’usure de leur désir, Céline Caudron insiste sur le fait qu’il « existe des femmes qui trouvent leur place dans la gestion de la maison et du quotidien parce qu’on leur a appris, pas parce que c’est naturel. Le féminisme pose un regard critique sur le système de répartition genrée des rôles, dans le but de sortir d’une vision très simpliste de la société qui catégorise de manière binaire « les hommes en bleu » et « les femmes en rose » dans des rôles qui seraient naturellement complémentaires. »

Valérie Lootvoet relève que « les femmes les plus heureuses dans les couples hétérosexuels le sont dans les couples les plus égalitaires… et les hommes aussi ! Les féministes écoutent suffisamment de témoignages de femmes voyant leur désir s’affaiblir du fait de leur sentiment d’être confinées dans la domesticité par des compagnons moins partageurs, moins égalitaires, plus machistes. »

  1. Vers la fin de son ouvrage, l’auteur revient sur le combat féministe pour une meilleure connaissance des femmes de leur corps, contre lequel il met en garde.

« La tendance à fournir des réponses techniques à l’insatisfaction féminine est devenue totalement hégémonique, singulièrement autour de l’idée du plaisir clitoridien. »

Une position surplombante d’un homme qui ne précise jamais d’où il parle, et alors même que le clitoris commence seulement à être représenté (tout court, ou correctement) sur les planches anatomiques des manuels de biologie ou d’éducation sexuelle.

Avec comme conséquence que « bien des femmes et bien des petites filles aujourd’hui ignorent encore totalement l’existence de cet organe », relève Valérie Lootvoet. « Le fait est que le clitoris est le seul organe humain entièrement dédié au plaisir, là où la pénétration est moins satisfaisante pour bien des femmes. »

Céline Caudron souligne la portée subversive de promouvoir différentes sortes de plaisirs sexuels dans un contexte de rapports de pouvoir, où le combat émancipateur est très loin d’être terminé : « Le focus « exagéré » sur cet organe n’est pas un miroir symétrique du focus des hommes sur l’érection et la pénétration ». Mais un juste rééquilibrage, pour une sexualité féminine aux plaisirs non hiérarchisés.

  1. Dans ce dernier extrait, Jean-Claude Kaufmann conclut son raisonnement et expose sa vision de la dynamique du couple.

« Le couple, je l’ai déjà dit, est un système d’échange permanent de biens et de services de toute nature, générant satisfactions et insatisfactions, le tout finissant généralement par s’équilibrer plus ou moins. Les femmes, engagées corps et âme dans la vie de famille, ont plus d’insatisfactions que les hommes et moins de possibilités de les exprimer au-dehors. Il faut donc qu’elles leur fassent payer cela de temps en temps, secrètement, sans même que cela leur permette de rétablir l’équilibre. Étant donné l’insuffisance de leur désir, la sexualité (plus précisément, la grève du sexe) se présente à elles comme une monnaie d’échange idéale. Car il suffit d’être en accord avec soi, de dire que l’on n’a pas envie, de ne pas se sacrifier. Mais il pourrait exister une autre possibilité : utiliser la sexualité comme une monnaie d’échange positive plutôt que négative. Autrement dit, se forcer un peu en échange d’un effort du partenaire dans un autre domaine, l’envie de lui faire plaisir pouvant même finir par entraîner plus facilement vers l’acte sexuel. »

Le couple se résumerait à ce marché (de dupes !) des désirs des femmes contre compensation, auquel encourage le philosophe sociologue, qui estime même que ces transactions pourraient être « joyeuses », moyennant un consentement des femmes elles-mêmes à être forcées ! et un renoncement à leur plaisir.

Dans cette dynamique, la coordinatrice de Vie Féminine voit l’occultation des raisons pour lesquelles des femmes peuvent se « forcer », par exemple « ces femmes qui savent que si elles ne couchent pas, elles vont prendre des coups. Les violences conjugales s’exercent au travers de la sexualité, qui n’est pas neutre. »

Valérie Lootvoet précise à nouveau que « l’univers amoureux n’est pas indépendant des structures sociales. Où l’on apprend aux hommes – et aux femmes – à érotiser la violence, là où bien des femmes estiment que l’érotisme réside dans l’égalité. »

Ce fonctionnement du couple hétérosexuel en société patriarcale, suivant des ressorts capitalistes, a été par ailleurs théorisé et dénoncé par la chercheuse féministe italienne Paola Tabet. « Il s’agit là d’une vision des relations hommes-femmes basée sur « l’échange économico-sexuel » de Paola Tabet, conclut Valérie Lootvoet, là où, au contraire, de nombreuses femmes sont en quête d’égalité dans leur couple et non de complémentarité et d’échange plus ou moins inscrit dans le chantage affectif. »

Déconfinement : les détenues, oubliées de la pandémie

Le déconfinement se poursuit et beaucoup d’entre nous retrouvent une vie plus ou moins normale. Qu’en est-il des femmes qui vivent dans les prisons belges ? Correspondance avec trois détenues. (2 juillet 2020)

Cette période de crise assez particulière a vu de nombreux sujets traités. À chaque période de l’histoire, ses oublié·es ! Cette fois, il s’agit des détenues, qui représentent environ 4 % de la population carcérale ; sur 10.073 personnes incarcérées (selon Prison Insider), elles étaient 427 femmes en mars 2020.

Sans surprise, lorsque la question du confinement est abordée, elles se rejoignent sur un point : le confinement, elles connaissent déjà. « Dans l’ensemble, je suis habituée, depuis 6 ans et 8 mois », nous écrit Alice (prénom d’emprunt). Même écho pour Nathalie (prénom d’emprunt) : « Le confinement n’a pas changé grand-chose à part les visites suspendues. » En effet, les visites ont été supprimées temporairement (à quelques rares exceptions) pour éviter les contaminations. « Ce qui était difficile, c’était le manque de visites. Le manque de mes enfants, le manque affectif. Ne plus pouvoir les serrer dans mes bras, ne plus leur faire de bisous », décrit Alice.

Pour tenter de combler ce manque, les établissements pénitentiaires ont organisé des visites par visioconférence, très appréciées par les détenues. « Les visites virtuelles m’ont permis de voir ma grand-mère, incapable de se déplacer. Je trouve que ces visites sont mieux », explique Nathalie. « J’ai trouvé ça super ! J’ai même écrit à Koen Geens [le ministre de la Justice, ndlr] pour le remercier. Je vois mes petits-enfants plus souvent, et en plus, pendant 20 minutes », détaille Émilie (prénom d’emprunt), incarcérée pour une peine de plus de 10 ans. Une initiative que les détenues espèrent pérenne mais qui montre ses limites. En effet, la fracture numérique n’épargne pas les familles des détenu·es, qui ne disposent pas toutes d’une connexion internet, d’un smartphone ou d’un ordinateur…

Arrêt de toutes les activités

Difficile d’occuper ses journées lorsque les activités, déjà variables en fonction des prisons, sont suspendues. Pour la plupart des détenues, les ateliers, animés par des intervenant·es extérieur·es, représentaient le seul moment de contact avec le dehors. « Le contact social, nos activités et les visites familiales nous manquent. Les activités, c’est vraiment l’un des seuls points positifs en prison », explique Émilie. Les détenues se retrouvent enfermées de longues heures dans quelques mètres carrés. Émilie décrit tristement ses journées : « Je fais mon courrier, je nettoie, je regarde des émissions débiles à la télévision. »

L’absence des intervenant·es extérieur·es a duré un mois et demi. « On ne nous a pas interdit d’aller en prison. Nous avons décidé de ne plus y entrer par sécurité, pour protéger la population carcérale », explique Soline Gilles, de l’asbl I.Care, qui œuvre pour la promotion à la santé en milieu fermé.

Alice confie : « Nous sommes donc sans activités, sans cours, sans culte… C’était notre plaisir et du jour au lendemain, plus rien. Sauf, encore heureux, le préau, mais avec distanciation sociale. » Le préau, c’est la cour dans laquelle les détenues peuvent prendre l’air. Émilie, quant à elle, préfère l’éviter, car elle y observe souvent de la violence. « Je préfère rester seule. La prison est un endroit hostile et certaines adorent le conflit. Je m’isole pour avoir le moins de contact possible. »

J’ai connu des duos difficiles. J’ai même reçu des coups. Je suis ravie d’être seule.

Pour les autres détenues dans son cas, les heures en cellule sont donc très longues. Émilie a la « chance » d’être emprisonnée seule, et elle en est soulagée : « J’ai connu des duos difficiles. J’ai même reçu des coups. Je suis ravie d’être seule. » En cellule partagée, le confinement peut être un facteur aggravant de frictions ou même de violence.

Abandonnées, impuissantes, incertaines

« Les médias ont parlé du coronavirus, de l’épidémie, des morts… Ils ont remercié les docteurs et les infirmières, mais ils n’ont pas parlé des prisons. Nous nous sentons à l’écart, rejetées de la société. Personne n’a rassuré nos familles », déplore Émilie.

J’ai proposé une semi-détention à la Justice, pour aider les citoyens. Sortir pour travailler et dormir en prison. Mais la loi a dit non !

La télévision est très souvent allumée en prison. Les détenues étaient donc bombardées d’informations sans pour autant pouvoir les trier. Elles ont rapidement compris que le danger venait de l’extérieur, explique Soline, qui a rassuré les détenues par rapport aux informations qu’elles entendaient. « Lorsque je suis retournée en prison, j’avais un masque. J’ai dû leur expliquer quel était le but et comment le masque les protégeait. » Dans son courrier, Émilie formule d’ailleurs une critique sur les mesures de sécurité. « En prison, le masque est obligatoire depuis le 25 mai seulement. Nous aurions dû être protégées depuis le départ car c’est l’agent qui vient de l’extérieur qui peut nous contaminer. La vie des agents est plus importante que la nôtre. C’est dommage. »

Émilie aurait aimé participer à l’élan citoyen de solidarité. Mais elle est amère. « J’ai proposé une semi-détention à la Justice, pour aider les citoyens. Sortir pour travailler et dormir en prison. Mais la loi a dit non ! Je voulais nettoyer les ambulances, participer aux garderies à l’école… Je me sens inutile et impuissante ici. Ça me rend malade sachant que dehors, ils sont en demande de personnel. J’aurais risqué ma vie plutôt que de rester dans cet endroit morbide, sans rien faire. »

La peur du regard des autres

J’ai l’impression que pour un certain nombre de gens, nous sommes infréquentables et sans cœur, mais moi, je le dis, nous avons un cœur.

Alice, Émilie et Nathalie sont également sensibles au regard que la société porte sur la prison. « Le regard des gens sur le milieu carcéral est négatif mais sachez que, même derrière ces murs, il y a des gens bien. Nous avons droit à une deuxième chance », poursuit Émilie quelques lignes plus loin. Alice, quant à elle, insiste : « J’ai l’impression que pour un certain nombre de gens, nous sommes infréquentables et sans cœur, mais moi, je le dis, nous avons un cœur. Je pense à ces femmes et ces hommes qui ont confectionné des masques en prison et dont on a peu parlé dans les médias… »

Le traitement médiatique des questions carcérales durant le confinement a impacté ces femmes. La télévision et la radio étant leurs uniques fenêtres sur l’extérieur, elles s’attendaient à ce que leur situation soit prise en compte et rapportée au grand public.

Sexualité et dépendances

Les visites intimes sans surveillance ont également été suspendues. Toutes les détenues y ont droit au moins une fois par mois. Pour ce qui est des trois détenues qui nous ont écrit, elles ne sont pas sexuellement actives, mais Alice avoue en ressentir l’envie : « Je vous mentirais si je vous disais que cela ne me manque pas. »

La fin des visites extérieures est également synonyme de la fin des entrées de drogue. Les substances illicites sont généralement apportées par les proches lors des visites ou parfois même par des agent·es. L’usage de la drogue est assez commun en prison. « Cela diminue les angoisses et calme le côté émotionnel. Les frustrations, la colère… Tous les sentiments que l’on pourrait vivre en prison. Forcément, avec une coupure radicale, il y a certaines émotions qui surgissent, des difficultés à dormir », explique Soline. L’absence de drogue constitue donc un réel souci durant le confinement. C’est pourquoi une forme de troc se met en place pour échanger des drogues ou des médicaments. Par exemple, une détenue en manque de cannabis peut proposer un service, de la nourriture, des cigarettes… en échange de cette substance.

Angoisses, peurs, solitude… Les émotions se bousculent dans l’esprit de ces femmes qui n’ont pas eu de suivi psychologique depuis le confinement. Trois détenues qui continuent à se soucier de l’extérieur. Nathalie voudrait d’ailleurs transmettre un message aux lectrices d’axelle : « Si vous avez trouvé d’autres occupations que le travail et modifié votre rythme de vie, restez sur cette optique et prenez conscience de chaque petit bonheur que les journées vous apportent. »

Journée mondiale des réfugié·es : « Il fallait que je sorte du pays rapidement, sinon c’était la prison »

Ce 20 juin, la Journée mondiale des réfugié·es pointe à nouveau l’urgence de régulariser les personnes sans papiers et les plus vulnérables d’entre elles, les femmes. Cette manifestation donne aussi l’opportunité de voir, derrière le terme « réfugié·es », la réalité de vies humaines fracassées, des violences auxquelles le système belge participe. axelle a écouté le récit de Ndeye Khady Gueye.

Suite à un avortement clandestin, Khady fuit en 2015 le Sénégal, un pays parmi les plus restrictifs au monde en matière d’interruption volontaire de grossesse. L’avortement y est totalement interdit par la loi et puni d’une peine de prison et d’une amende, même en cas de viol ou d’inceste. L’avortement thérapeutique existe, mais il exige l’avis de trois médecins confirmant que la santé et la vie de la mère sont en danger.

Pour les femmes, ces sanctions légales sont assorties d’une condamnation sociale pour avoir recouru à l’IVG ou pratiqué des relations hors mariage, alors même que l’accès à l’information sur la vie sexuelle et à la contraception reste compliqué. Le nombre impressionnant d’infanticides et de femmes mises en prison pour ce délit (500 condamnations entre 2001 et 2013) témoigne, s’il le fallait encore, de la terrible pression portée par les femmes.

axelle a d’ailleurs consacré à ce sujet un reportage (n° 163) et rencontré, à la Maison d’Arrêt et de Correction de Thiès, la seconde ville du Sénégal, des détenues purgeant des peines de 5 à 10 ans de prison pour infanticide ou avortement. Elles vivent dans des conditions sanitaires d’une grande précarité et n’ont aucune perspective de réintégration sociale à leur sortie, leur famille coupant systématiquement les ponts avec elles.

Khady a 38 ans actuellement ; 5 ans de précarité, vie en suspens. Elle va introduire dans notre pays une seconde demande d’asile. Elle oscille entre moments d’espoir et de découragement.

Quelles sont les circonstances de votre départ ?

« J’étais dans une situation vraiment difficile. Mon papa souffrait d’un cancer. Il est mort quelques jours après que j’ai appris que j’étais enceinte. Je ne pouvais vraiment pas avoir d’enfant à ce moment-là. En plus, c’est très mal vu chez nous quand tu n’es pas mariée. C’était impensable d’aller trouver mon père sur son lit d’hôpital et de lui dire « Je suis enceinte ». Ensuite, j’avais des projets que je voulais réaliser avant d’avoir des enfants. J’ai trouvé que j’avais le droit de choisir.

J’ai reçu de l’aide pour contacter un gynécologue en secret, mais j’étais prête à utiliser des remèdes traditionnels ou n’importe quoi d’autre. Je savais que je ne voulais pas garder ce bébé. Mon compagnon n’a pas du tout apprécié, parce que la femme doit toujours, toujours obéir à son homme. Mais moi, je ne fonctionne pas comme ça. J’ai mon mot à dire. Les ennuis ont commencé quand il a appris que j’avais osé le faire. Il m’a violemment battue, il m’a dénoncée et j’ai été obligée de partir. »

Vous vouliez venir en Belgique ?

« Quand je suis partie du Sénégal, je ne savais pas où j’allais. L’important, c’était de sortir du pays. Dans un premier temps, je me suis réfugiée chez une amie, une collègue de travail que j’avais connue à l’université ; je suis professeure de sciences économiques au lycée. Mon amie m’a beaucoup aidée pour obtenir un visa.

Le lendemain, par chance, j’ai rencontré une Sénégalaise. Elle a vu comme j’étais fatiguée, comme j’avais faim…

Au début, on pensait à la France, parce que je parle français, que l’on a été colonisés par les Français, mais quand on s’est renseignées, il fallait attendre trois ou quatre semaines avant d’avoir un rendez-vous à l’ambassade. Il fallait que je sorte du pays plus rapidement, sinon c’était la prison. On a obtenu un visa pour la Grèce, même si je ne parle pas la langue. Là, je ne connaissais personne, je n’avais pas d’argent pour me payer un hôtel, j’ai dormi dehors. Le lendemain, par chance, j’ai rencontré une Sénégalaise. Elle a vu comme j’étais fatiguée, comme j’avais faim… Elle m’a proposé de rester chez elle, le temps de trouver une solution.

La demande d’asile en Grèce allait prendre trop de temps : on s’est dit qu’il fallait un pays francophone où je pourrais faire valoir mes diplômes. Elle me disait, de toute façon qu’économiquement, la Grèce, ce n’était pas une bonne idée. Elle avait une connaissance en Belgique qu’elle a appelée. Cette personne était d’accord pour m’aider. »

Quelles démarches entamez-vous alors ?

« Je suis arrivée ici le 18 septembre 2015. Le 23 septembre, je suis allée déposer ma demande d’asile à l’Office des Étrangers et je suis entrée au centre Fedasil (Agence Fédérale pour les demandeurs d’asile) à Ixelles, où je suis restée 8 mois.

Comme si j’avais quitté ma vie, mon pays, mon travail, ma famille sans aucune raison valable.

Ma demande a été refusée. On m’a dit : « On ne doute pas que vous ayez avorté au Sénégal… » (parce que je suis arrivée dans un sale état, le premier jour, au centre, on m’a envoyée chez un gynécologue), « mais on doute que vous ayez des ennuis avec la Justice ». Comme si j’avais quitté ma vie, mon pays, mon travail, ma famille sans aucune raison valable. J’ai répondu : « Même si je n’ai pas de preuves, on sait que le Sénégal est un pays où l’avortement est totalement interdit. »

On m’a dit aussi : « C’est bizarre, si votre compagnon était calme au début et qu’il n’y avait pas de problème, comment est-ce qu’il peut devenir subitement violent ? » C’est difficile de comprendre le raisonnement si on te dit : « Oui, on sait que tu as avorté clandestinement au Sénégal, on sait aussi que même en cas de viol, la mère doit garder l’enfant… »

Que devenez-vous ensuite ?

« Je dors parfois au Samusocial, parfois dans la rue, parfois chez des amis, jusqu’à ce que je trouve un squat d’un groupe de sans-papiers comme moi. Nous sommes une centaine. Depuis deux ans, je suis avec eux. Parfois, c’est plus confortable d’aller au Samu, parce que tu as l’électricité, le chauffage en hiver, tu as l’eau… Au squat, on n’a pas toujours d’eau ou d’électricité pour le chauffage, mais au moins, pendant la journée, tu peux rester avec tes amis. Au Samu, à 7 heures, tu es dans la rue, et si je veux faire pipi, je n’ai pas toujours 45 cents pour aller aux toilettes du McDo. C’était compliqué. J’ai vécu tout ça, en Belgique.

Je galère depuis cinq ans. Je ne pouvais pas imaginer que dans un pays comme la Belgique, où on parle des droits de l’homme et de la femme, je pourrais vivre une situation comme ça. Les femmes sans papiers sont terriblement, terriblement vulnérables… Il y a de la déception, quelque part. Je pensais : enfin, j’arrive dans un pays où je serai écoutée, où j’aurai des droits. »

Est-ce que la crise sanitaire liée au Covid-19 a changé quelque chose à votre situation ?

« J’allais déposer une nouvelle demande d’asile, le rendez-vous avait été donné pour le 8 avril. C’est reporté jusqu’à nouvel ordre. Pour le reste, je me sens confinée depuis cinq ans. Peur permanente d’être arrêtée, de devoir montrer ses papiers : on n’est pas libre. On hésite tous les jours à sortir. Juste être sans papiers est ici une faute, alors que l’on n’a pas choisi cette situation. »

Un moment historique : SECAL, le plafond est brisé !

La suppression du plafond de revenus pour l’accès au SECAL a été votée ce mercredi 17 juin en commission des finances de la Chambre. Un pas, un grand, dans ce dossier porté de longue date par de nombreux mouvements féminins et féministes et d’autres, comme la Ligue des familles ou Le Gezinsbond. Retour sur un long combat. Et points d’attention pour l’avenir.

Enfin ! Avec ce vote pour la suppression du plafond de revenus pour y avoir accès, le SECAL devient un service universel, comme c’était prévu dans la loi qui l’a créé en 2003. Le moment est historique pour les femmes et pour les militant·es qui portent ce combat vieux d’un demi-siècle.

Deux heures après le vote, Hafida Bachir, secrétaire politique de Vie Féminine, ne cache pas son émotion : « Quand je vois tous les visages qu’il y a derrière cette avancée, toutes les femmes qui n’arrivaient pas à joindre les deux bouts, c’est énorme. Nous avons mis nos énergies sur le fait qu’il s’agit d’un droit, point à la ligne. Le législateur respecte enfin une loi votée en 2003… C’est très émouvant de voir que ce combat porte ses fruits. »

S’il s’agit d’une victoire pour toute la société, les femmes sont en effet particulièrement concernées : d’après les chiffres du SECAL, les démarches entamées pour recouvrir des pensions alimentaires impayées sont entamées à 95 pour cent par des femmes.

Le droit, enfin respecté

Le SECAL, pour Service des créances alimentaires, un service du SPF Finances, permet de verser des avances sur les pensions alimentaires impayées et d’aller récupérer l’argent auprès du débiteur, suite à une décision de tribunal ou une autre décision à portée équivalente.

« Dorénavant, tous les enfants verront leur droit respecté quant à l’obligation pour les deux parents de les entretenir selon leur capacité financière. À partir du moment où une décision judiciaire a été prise, la pension alimentaire est un droit pour tout enfant, quels que soient les revenus de la personne qui en a la charge principale », avait déjà communiqué la Plateforme Créances alimentaires – qui regroupe les associations engagées sur ce dossier – après le vote de l’amendement en mai dernier, anticipant ce second vote.

Nous constatons avec joie que des parlementaires se sont saisis de cette question.

Une victoire pour les mouvements de femmes qui défendent ce droit depuis près de 50 ans. Et qui ont, durant le confinement, inlassablement retapé sur le clou. « On a réappuyé notre demande en alertant sur le risque d’absence ou de baisse de revenus à cause de l’arrêt de l’activité économique. Si nous déplorons le désintérêt du gouvernement fédéral pour les droits des femmes, nous constatons avec joie que des parlementaires se sont saisis de cette question », explique Hafida Bachir.

Une année cruciale

En mai dernier, la commission des Finances approuvait un amendement PS à un projet de loi qui supprimait le plafond de revenus. L’autrice de l’amendement, Sophie Thémont, expliquait  : « De nombreuses familles, essentiellement des femmes avec enfants, sont plongées dans la précarité et celle-ci tend à s’accentuer lorsque des créances alimentaires ne sont pas payées. La crise sanitaire que nous vivons aujourd’hui impacte d’autant plus durement ces familles monoparentales. Selon la Ligue des familles, plus de huit familles monoparentales sur dix ont de plus en plus de mal à boucler leurs fins de mois. Dès lors, le rôle du SECAL, fondamental en tout temps, est encore plus essentiel en cette période qui plonge de nombreuses familles monoparentales dans la précarité. »

La suppression du plafond était déjà dans l’air l’an dernier, juste avant les élections – et figurait parmi les revendications pré-électorales d’associations féministes de terrain : on découvrait, en épluchant les programmes politiques, que du MR au PTB en passant par DéFI, tous les partis francophones (sauf Ecolo, qui soutient la mesure sans l’avoir inscrite dans son programme, et le CdH) proposaient une suppression complète du plafond. Celui-ci avait été relevé à 2.200 euros en fin de législature – il était auparavant fixé à 1.800 euros, un plafond estimé « stigmatisant et arbitraire » par Vie Féminine, qui avait lancé une pétition exigeant sa suppression.

 5 lettres… et presque 50 ans de combat

Tout commence en 1973  lorsqu’un groupe de femmes de Vie Féminine suggère de mettre en place un système de « caisse de compensation » pour régler le problème des pensions alimentaires non payées ou payées de façon irrégulière. Ces non-paiements plongent en effet les femmes « dans une misère noire », se souvient Marie-Thérèse Coenen, alors membre du Comité  de  Liaison  des  Femmes et de la Plateforme créances alimentaires. La sénatrice PSC Huberte Hanquet (décédée en 2018), pionnière dans la défense des familles monoparentales, fait alors une proposition de loi demandant la création d’un Office national de créances alimentaires. Mais l’attente sera longue…

Vie Féminine, les Femmes Prévoyantes Socialistes, le CFFB et de nombreuses autres organisations de femmes intègrent le sujet dans tous les mémorandums qu’elles envoient aux gouvernements successifs. Rien de concret ne se met en place.

La Marche Mondiale des Femmes de l’an 2000 est l’occasion de faire entendre à tous les niveaux politiques la revendication d’un service universel des créances alimentaires. Suivent plusieurs va-et-vient et reports de vote d’une loi de plus grande ampleur. Dont un blocage, en 2002, par le sp.a Johan Vande Lanotte, alors ministre du Budget : il pointe les « risques d’abus »

Finalement, 30 ans après les premières mobilisations, le 21 février 2003, est votée la loi fixant la création du Service des créances alimentaires. À l’époque, axelle a d’ailleurs marqué le coup  en publiant une série d’articles engagés relatant le combat des femmes à l’origine de cette loi.

Mais le service des avances ne devient vraiment effectif que le 1er octobre 2005, date à laquelle il commence à avancer les créances alimentaires impayées… Toutefois, avec un plafond d’accès, et uniquement pour les enfants, alors que les mouvements féministes demandaient aussi son accès pour les femmes afin de « compenser » un différentiel de revenus à la suite de la séparation, dans un contexte d’inégalités structurelles en défaveur des femmes.

Un droit universel et automatique

Depuis, les mouvements féministes n’ont pas cessé leur combat pour améliorer le SECAL. Avec, en ligne de mire, la suppression du plafond d’accès. Ce plafond, estiment les féministes, a été fixé de manière arbitraire, sans tenir compte du seuil de pauvreté, des frais de logement, de la situation particulière des familles monoparentales, etc.

Nous avons toujours défendu le SECAL comme un droit. Il n’est donc pas question de lier ce droit à un état de besoin ou à une enquête sur les revenus.

« Nous avons toujours été en présence de deux logiques dans le SECAL, nous explique Marie-Thérèse Coenen. La logique du droit, et donc une obligation irrémédiable pour les parents de payer une contribution alimentaire, de prendre leur responsabilité parentale. La deuxième logique est celle de la lutte contre la précarité et la pauvreté infantile. Dans cette logique, il s’agit d’une aide sociale, liée à des conditions de revenus. Mais nous avons toujours défendu le SECAL comme un droit. Il n’est donc pas question de lier ce droit à  un état de besoin ou à  une enquête sur les revenus. À l’État de respecter le droit. Il doit aller à la source. Si le paiement n’est pas fait, l’État passe le prendre. Si la personne est insolvable, c’est l’État qui verra comment régler l’insolvabilité. »

« On s’est battues pour un service universel pour tous les ayants droit  et pour une automaticité de ce droit afin d’endiguer le non-recours », rappelle Hafida Bachir. En effet, de nombreuses femmes ne recourent pas au SECAL par peur de représailles ou de chantage de l’ex-conjoint.

« Aujourd’hui, les personnes qui introduisent un dossier ont des difficultés pour percevoir les créances suite à un conflit avec l’ex-conjoint, continue Hafida Bachir. Nous plaidons pour un service universel de créances alimentaires, qui prenne en compte toutes les créances alimentaires de façon automatique dès qu’elles sont fixées dans une décision de Justice. Il n’y aurait plus de liens entre les ex-conjoints. Le débiteur verserait la somme à payer directement au Fonds universel des créances alimentaires, qui payerait en retour le créancier d’aliment. Cela permettrait de rendre plus effectif le paiement des pensions alimentaires, d’aller vers davantage de neutralité des relations entre les ex-conjoints, ainsi que de résoudre les difficultés financières que rencontre actuellement le SECAL. »

Marie-Thérèse Coenen ajoute : « Jusqu’à aujourd’hui, des personnes [les débiteurs d’aliments, ndlr] ne savent pas payer, les caisses du SECAL sont vides, c’est une spirale sans fin. » Et cela participe aussi au non-recours : l’insolvabilité – réelle ou non – des débiteurs, comme le dénoncent des mères, peut décourager les personnes concernées à avoir recours au SECAL…

Enfin, ainsi que le pointe Hafida Bachir, la suppression du plafond vient enlever le poids de la stigmatisation qui pesait sur les femmes, sommées de prouver qu’elles se trouvaient dans le besoin. Le plafond pénalisait aussi les travailleuses à temps plein qui, parfois, doivent choisir entre leur emploi et leur droit à la pension alimentaire.

Le nerf du SECAL

Reste que cette suppression du plafond ne viendra pas tout régler d’un coup de baguette magique. Encore faut-il que les femmes soient informées de l’existence du SECAL et décident d’y avoir recours. « C’est un vrai problème, constate Marie-Thérèse Coenen, les femmes ne demandent plus l’aide alimentaire. L’enfant grandit donc sans droit, et pire, en confondant droit et cadeau… »

Selon les chiffres fournis par le SECAL, les demandes ont d’ailleurs baissé : on est passé entre  2014  et 2019 de 3.692 dossiers introduits à 2.479. Et de 3.762 à 2.479 entre 2018 et 2019 ! Avec de fortes différences régionales : 1.420 en Flandre, 937 en Wallonie et 392 à Bruxelles.

Il faudra aussi que le SECAL soit financé. D’autant que l’impact budgétaire de la suppression du plafond est estimé à 16 millions d’euros. « Ce service est en déficit chronique. La Cour des comptes alerte chaque année sur la nécessité d’un refinancement. C’est sous l’autorité du ministre des Finances et cela témoigne d’une mauvaise gestion », explique Hafida Bachir.

La Plateforme Créances alimentaires a donc encore du pain sur la planche. D’autant qu’elle demande aussi une augmentation du montant des avances sur les contributions alimentaires (plafonnées à 175 euros par enfant), l’extension de celles-ci aux frais extraordinaires ainsi que la mise en place de mesures complémentaires pour lutter contre le non-paiement.

Carte blanche : Interdiction du port du foulard, « j’ai la rage qu’on se réjouisse de notre exclusion »

Imane Nachat, Bruxelloise âgée de 30 ans, est diplômée en Information et communication politique et milite pour les droits humains. Elle est active dans divers projets promouvant la participation citoyenne de la jeunesse bruxelloise. Elle réagit aujourd’hui à la prise de position de la Cour constitutionnelle concernant le port du foulard dans une Haute école. Elle-même a été contrainte de changer ses projets d’études en raison de l’interdiction faite aux femmes portant le foulard de s’inscrire dans certaines filières.

Ce jeudi 4 juin, la Cour constitutionnelle a donné raison à la Haute École Francisco Ferrer, estimant que l’établissement était dans son bon droit d’interdire à ses élèves de porter des signes manifestant une appartenance philosophique ou religieuse. Cet avis de la Cour fait suite à une action en cessation contre le règlement d’ordre intérieur de l’école introduite en 2017 par des élèves devant le tribunal de première instance de Bruxelles. Le tribunal s’est donc adressé à la Cour constitutionnelle et doit encore se prononcer. En attendant, la réaction de la Cour fait débat. L’échevinat à l’éducation de la Ville de Bruxelles se réjouit ; Unia, qui avait introduit une procédure en justice contre la Haute École Francisco Ferrer, est « surprise et déçue  ». Qu’en pensent les principales intéressées ?

Une carte blanche d’Imane Nachat.

« C’était un jour d’été en 2008. J’avais 18 ans. Je portais mon foulard.

Fraîchement diplômée de secondaire technique de qualification, il était venu le moment tant attendu : entamer des études supérieures. J’hésitais entre deux filières, interprète ou ingénieure.

À l’époque, il y avait 3 écoles de traduction à Bruxelles. Une seule offrait la combinaison « traduction-interprétation arabe-anglais ». Il s’agissait de la Haute École Francisco Ferrer. J’avais eu vent que cette école n’acceptait pas le foulard. Non sans peine. L’affaire était donc ainsi réglée.

Je procédai par élimination et décidai alors d’intégrer une des meilleures écoles d’ingénierie informatique de Bruxelles. Je savais que je n’en avais pas les compétences. Une prof de rhéto m’avait dit : « Il faut se rendre à l’évidence, tu as fait de la technique, ça n’ira pas… » La seule évidence à cet instant, c’était qu’elle ignorait que j’avais hérité de la fierté rif de mon grand-père.

J’arrive sur place. Avec mon foulard sur la tête. La secrétaire constitue mon dossier et m’annonce que je suis officiellement inscrite. Moi, à cet instant, je m’imagine déjà ingénieure. Je m’apprête à quitter l’établissement lorsque j’entends le maudit : « Donc pour le voile… » Ben oui, il le fallait bien. Elle me signalait – après m’avoir inscrite, comme s’il s’agissait d’une information dérisoire, donc – que mon foulard n’était pas toléré dans l’école. « Mais vous pouvez le retirer dans les sanitaires de l’entrée hein, il y a un miroir », ajouta-t-elle. C’était le cadeau de la maison. Quelle bonté. Je la remerciai pour ce geste et me désinscrivis.

Il pleuvait. Des gouttes de pluie venaient masquer mes yeux déjà mouillés. C’était toutes mes perspectives d’avenir qui s’effaçaient. Un monde qui s’effondrait. Mes rêves que l’on tuait.

« On se retrouve à faire des choix par dépit. »

Alors on se retrouve à faire des choix par dépit. À faire des listes d’écoles ou de métiers : « acceptent »  / « acceptent pas ». À avoir cet horrible sentiment d’être limitée dans un État de droit. Un procédé qui rappelle des heures sombres de l’histoire.

Il m’a fallu un an pour rebondir. Un an pour défricher les programmes, mais aussi les règlements d’ordre intérieur. Je m’étais fait le serment de dénoncer les injustices. J’en avais fait une mission de vie. Ceci m’a poussée à entamer des études de sciences politiques. Un parcours que j’ai complété en intégrant la faculté « Information et Communication ». J’avais pour modeste ambition de mettre en lumière des causes que j’estime justes. Mignonne que j’étais à 18 ans, je pensais naïvement que je pourrai un jour devenir journaliste, avec mon foulard, en Belgique, cet État de droit rappelons-le.

Nous sommes en 2020, soit 12 ans plus tard. Je ne suis ni traductrice, ni ingénieure. Je suis journaliste par obligation. Sans carte de presse.

Nous sommes en 2020, soit 12 ans plus tard. La Cour constitutionnelle donne raison à l’Institut Francisco Ferrer qui interdit le port du foulard. Cette même école. La blessure se réveille. La rage avec.

Nous sommes en 2020 et j’ai la rage de voir toujours circuler ces fameuses listes d’écoles et entreprises  « hijab friendly ».

J’ai la rage qu’on se réjouisse de notre exclusion.

J’ai la rage que l’on nous impose une conception tordue de l’émancipation.

Nous sommes en 2020, et des jeunes femmes belges, de confession musulmane, connaîtront la même situation.

Devoir choisir entre leur foulard et leur avenir. Des rêves d’enfants à abolir. »