Femmes musheuses, dans l’immensité du Grand Nord

Aujourd’hui, près d’un tiers des participant·es aux courses de chiens de traîneau au Canada sont des femmes. Rencontre avec deux musheuses qui n’ont pas froid aux yeux.

Tout n’est que silence dans l’immensité blanche. La neige ensevelit le moindre bruit, et même les oiseaux se taisent par ces températures polaires. Les timides rayons du soleil d’hiver se reflètent dans les cristaux de glace et les sapins, figés dans leurs lourds manteaux blancs comme autant d’épouvantails désœuvrés, offrent un spectacle féerique. Les paysages du Yukon, sauvages et indomptés, s’imposent dans toute leur majestueuse et dangereuse beauté. Au loin, quelques aboiements viennent troubler la pureté du moment. Un traîneau se laisse apercevoir, filant à toute vitesse à travers les plaines enneigées. À son bord, Marcelle Fressineau, une Suisse arrivée au Canada il y a bien longtemps de cela…

Lors des courses, les musheurs et musheuses parcourent des centaines de kilomètres, en totale autonomie, leur traîneau lourdement chargé.

Ce souvenir date de février 2012. À près de 60 ans, la musheuse participait pour la deuxième fois à la Yukon Quest, une course mythique de 1.648 kilomètres reliant Fairbanks, en Alaska, à Whitehorse, au Yukon. Réputée pour être la plus difficile au monde, cette course suit le chemin de la ruée vers l’or du Klondike, que des milliers de femmes et d’hommes ont emprunté, un siècle plus tôt, au péril de leur vie. Ici, le mercure descend souvent en dessous de – 50 °C et les vents peuvent atteindre 80 kilomètres par heure aux plus hautes altitudes. La Yukon Quest ne pardonne pas. Chaque jour, les musheurs et musheuses parcourent des centaines de kilomètres, en totale autonomie, leur traîneau lourdement chargé. Elles/ils ne pourront se ravitailler et prendre un peu de repos qu’à quelques points précis disséminés le long du parcours.

Seule sur son traîneau

Après deux semaines de course dans ces conditions extrêmes, à traverser rivières gelées, cols de montagne et villages isolés du Grand Nord, Marcelle Fressineau passait la ligne d’arrivée avec ses quatorze chiens, épuisée mais heureuse. Elle avait réalisé son rêve. Et puis, les aurores boréales l’ont accompagnée tout au long du voyage, expliqua-t-elle à ses aidantes, les joues encore rougies par le vent glacial. C’est ce qu’elle aime le plus, dans cette vie : être seule, sur son traîneau, avec ses chiens, au milieu des paysages infinis. Profiter de ces quelques instants de grâce, suspendus dans le temps, où les éléments s’imbriquent parfaitement les uns dans les autres pour créer des conditions de glisse idéales. « C’est dans ces moments-là que tu tisses des liens forts avec tes chiens, nous raconte la musheuse huit ans après cet exploit. Vous êtes unis dans la même épreuve, dans le même effort. Tu noues une relation profonde et intense avec eux. »

Est-ce que cela change quelque chose d’être une femme ? « Non, pas vraiment. Pour des courses aussi longues, c’est surtout dans la tête que ça se passe », répond la Yukonnaise.  « Mais en tant que femme, il y a certaines choses qui sont plus intuitives. Tu ne dois pas apprendre la psychologie des chiens, tu sais ça, au fond de toi. Ça contrebalance le manque de force physique que tu peux ressentir parfois. »

C’est en voyant d’autres femmes prendre part à des courses que l’idée a germé en elle. La victoire de Libby Riddles sur l’Iditarod – autre course mythique –, en 1985, l’a notamment influencée. « Je me suis dit que moi aussi, je pouvais le faire ! » Aujourd’hui, l’on compte près d’un tiers de femmes parmi les participant·es à la Yukon Quest. Une seule a néanmoins réussi l’exploit de décrocher la première place : Aliy Zirkle, en 2000. « Quand j’ai commencé, il y a vingt ans, il y avait vraiment très peu de femmes dans le monde du mushing, souligne Marcelle Fressineau. Encore moins des femmes seules. C’était difficile de se faire une place, d’être prise au sérieux. Lorsque j’organisais des excursions pour les touristes, il arrivait fréquemment que des agences refusent de travailler avec moi parce que je ne correspondais pas au stéréotype du Canadien barbu, de l’homme des bois avec sa chemise à carreaux. Aujourd’hui, je vois de plus en plus de femmes, c’est très encourageant. »

La relève

Marine Gastard fait partie de ces nouvelles recrues. À trente ans et quelques poussières, la jeune femme dirige sa propre entreprise de tourisme, Into the Wild Adventures, et partage ses journées entre sa famille et son chenil. « C’était mon rêve depuis toute petite, de travailler avec des chiens et de vivre dans le Grand Nord, confie-t-elle. Quand j’avais dix ans, j’ai commencé à lire les livres de l’aventurier français Nicolas Vanier. Ça a été un déclic. Mais c’était un rêve, ça paraissait inaccessible. Puis je suis arrivée au Yukon en 2008 dans le cadre d’un permis vacances-travail et j’ai travaillé avec différents musheurs. Très vite, ça a confirmé en moi l’idée que c’était ce que je voulais faire de ma vie. »

Marine Gastard est aujourd’hui à la tête d’un chenil de plus de cinquante chiens et possède sa propre entreprise de tourisme, Into the Wild Adventures. D.R.

En 2011, la jeune femme commence à créer son propre chenil. « J’ai eu un chien, puis deux, puis dix, puis cinquante », explique-t-elle. Peu à peu, elle s’aventure sur ses premières courses, avec de beaux résultats à la clef, comme une victoire sur la Silver Sled (160 km) et une deuxième place sur la Percy de Wolfe (320 km), toutes deux en 2017. Elle n’a jamais considéré le fait d’être une femme comme un obstacle : « Au Canada, il existe une vraie égalité entre les hommes et les femmes. Ici, les femmes peuvent travailler dans n’importe quel domaine. En France [son pays d’origine, ndlr], il faut vraiment se battre, il y a encore une culture assez machiste. Ici, je ne ressens jamais ça, ni sur les courses ni ailleurs. Je suis une compétitrice parmi les autres, qu’importe mon sexe. »

L’essor du tourisme

Aujourd’hui, Marine Gastard se consacre entièrement à son entreprise de tourisme et organise des excursions en chiens de traîneau à la journée. « De décembre à mars, je travaille sept jours sur sept, explique-t-elle. Ça marche vraiment bien. Tellement bien que je n’ai plus de temps pour la compétition. Mais j’aime ce que je fais. J’aime partager ma passion pour les chiens et être ma propre cheffe, organiser mes journées comme je le souhaite. J’aime être dehors toute la journée… Sauf peut-être quand il fait – 40 °C ! »

Je suis une compétitrice parmi les autres, qu’importe mon sexe.

Même constat pour Marcelle Fressineau, qui gère elle aussi une société de tourisme en marge de ses activités sportives, Alayuk Adventures : « Quand tu es musheuse, tu te retrouves avec tout un tas de chiens à nourrir… Et ça coûte vite très cher ! Alors soit tu te débarrasses des moins bons et tu ne gardes que les meilleurs, soit tu les gardes tous et tu te lances dans le tourisme. Moi, j’aime bien ça, faire découvrir la région aux gens. » Aujourd’hui supposément à la retraite, elle n’en reste pas moins compétitrice. « Tant qu’il me reste quelques bons chiens, il se peut que je continue à participer à l’une ou l’autre course », avoue-t-elle avec malice.

Si elle devait donner un conseil aux petites filles qui souhaitent embrasser une carrière atypique ? Ne rien lâcher. « Ça vaut toujours la peine de suivre ses rêves, conclut-elle. Comme je le dis souvent : tout est possible, mais rien n’est facile. Il faut y aller petit à petit, étape par étape. Ne pas vouloir poser le toit avant d’avoir creusé les fondations. »

Pas de vacances pour la charge mentale des femmes

Été, plage, farniente ? Le repos estival ne se dessine pas de la même façon pour les femmes et pour les hommes, parce que la division sexuée des responsabilités ne disparaît pas avec l’éloignement du foyer.

Elles cherchent des bons plans ; ils valident. Elles font les valises ; ils les casent dans la voiture. Ils font (parfois) à manger ; elles font la vaisselle… Vision caricaturale dépassée ? Avant, pendant et après le voyage, quel qu’il soit, les charges liées aux vacances continuent à se répartir de façon inégalitaire au sein des couples hétérosexuels. Pour la plupart des femmes, le temps des p(l)ages blanches semble encore loin et la liste des tâches peut être longue : choix de destination, réservations, budget, assurances, trousse médicale, lessives, bagages, activités sur place, repas, bien-être familial…

Il m’est arrivé, rien qu’à l’idée de tout ce qu’il fallait faire, de ne plus du tout avoir envie de partir tellement c’était contraignant.

Si la répartition s’organise de façon différente au sein de chaque couple ou famille, le moment de détente commun repose encore trop et trop souvent sur une prise en charge plus importante par les femmes. « Il m’est arrivé, rien qu’à l’idée de tout ce qu’il fallait faire, de ne plus du tout avoir envie de partir tellement c’était contraignant », confie Marie, 38 ans, en couple, mère de deux enfants de 2 et 6 ans. Elle n’est pas la seule ; plus d’une femme sur cinq ressent l’organisation des vacances comme un défi, quasiment une sur quatre l’estime stressante et presque une femme sur dix la qualifie d’accablante, montre une étude européenne…

La charge n’est pas que mentale

L’historienne féministe française Michelle Perrot rappelait récemment que « les femmes se sentent responsables, de l’intérieur, de l’emploi du temps, de ce qu’il y aura à manger, des devoirs des enfants, etc. Donc, il y a encore, dans la matérialité des faits et dans les idées, l’idée que les femmes sont responsables de l’intérieur », responsabilité qui ne les quitte pas par le miracle d’un changement de décor.

Cette responsabilité et la charge matérielle effective lourde qu’elle entraîne sont par ailleurs minimisées, invisibilisées et dévalorisées, alors qu’elles sont absolument indispensables, comme la crise du coronavirus l’a démontré. D’autre part, les vacances, signifiant promesse de repos et idée « de ne rien faire » (dans le sens de « ce que l’on veut »), sont considérées comme un temps improductif, dont la prise en charge – dans cette logique d’opposition entre productif/rémunérateur/utile/masculin et détente/dépenses/futile/féminin – échoit de façon mécanique… aux femmes. Alors même que ce temps vacant s’est vu, lui aussi, peu à peu colonisé par l’omniprésente injonction de l’idéologie néolibérale à la rentabilité, à l’utilité, à l’efficacité : conseils des magazines pour des vacances « réussies », corps au top, endroits à « faire », souvenirs incroyables à produire et à diffuser sur les réseaux sociaux…

Du plaisir à la corvée

Il reste très difficile de s’extraire de ce schéma inégalitaire de répartition des responsabilités, même à situations professionnelles égalitaires, voire inversées. Céline, 46 ans, indépendante, mère de deux ados, raconte : « C’est moi qui travaille le plus, ramène le plus gros salaire et rentre le plus tard, mais c’est moi qui fais tout », planification des vacances comprise. « Ça me prend un temps fou : je compare, je fais mon tour… Au début par plaisir. À la longue, ça pèse. Hyperactive et perfectionniste, je suis dans un cercle vicieux. À force de tout organiser, je deviens difficile. Je remarque que passer par une agence, c’est plus cher, etc. Si je demande, mon mari aide, mais pas de façon spontanée. Pendant les vacances, le reste de la famille ne sait pas ce qu’il va faire le lendemain. Parfois, c’est pesant. J’ai des épisodes de décompensation. Récemment, je me suis sentie au bord du burn-out, j’ai explosé. Mon mari ne s’en était pas trop rendu compte. »

À situations professionnelles différentes, l’argument travail extérieur rémunérateur « utile » peut servir de justification au peu d’investissement ou à la non-implication du partenaire dans l’organisation des vacances. « Comme mon fils me le rappelait, j’ai toujours travaillé moins [travail rémunéré, ndlr], j’ai donc plus de temps « pour moi » », rapporte Isabelle, 49 ans, mère de deux grands ados et employée à 4/5e temps. « C’est devenu une habitude, j’organise les vacances. Ce n’est pas une charge à proprement parler, mais c’est juste que j’aimerais partager davantage avec mon mari ; il pourrait s’impliquer plus sans mettre en danger son travail. » De là à penser que travaillant plus (à l’extérieur), l’homme est aussi plus fatigué et a donc besoin de plus de repos, ou que, gagnant plus, il mérite aussi plus de repos, le pas se franchit encore dans l’imaginaire collectif patriarcal.

Poids des stéréotypes de genre

« C’est cliché, sourit Marie-Thérèse, 62 ans, mon mari prépare les repas pour notre groupe de cinq couples, les femmes font la vaisselle. En fin de location, les épouses nettoient la maison et les hommes mettent un temps fou à caser les bagages dans les coffres… »

Hommes au barbecue (en extérieur), à la conduite de la voiture, aux questions « techniques », femmes aux tâches les plus répétitives, les moins créatives : les stéréotypes ont la dent dure. « L’avantage de tout organiser, remarque Céline, c’est que j’ai tout en main, je sais où on va, je fais « à ma sauce » et je programme ce que j’ai envie de faire tout en essayant que tout le monde soit content. » Même si Céline injecte une dose de choix personnel, le bien-être global de la famille ne la quitte pas pour autant : la charge émotionnelle n’est jamais loin.

Et quand les choix s’avèrent peu judicieux ? « Il y a toujours une part d’inconnu, reconnaît Isabelle, j’avais choisi un camping pas top ; les vacances ont été moins chouettes. Du coup, la responsabilité m’en incombe. » 

Et la charge de la santé ? Marie : « On ne va pas manger tous les jours n’importe quoi juste parce que c’est les vacances… » À nouveau portée par les femmes. Enjointes par ailleurs, par leur conjoint, la société, et parfois même par des professionnel·les, journalistes, coachs, psys… à se détendre, à profiter, lâcher du lest, privilégier l’harmonie (c’est les vacances !) : une fameuse culpabilisation secondaire… Les rapports de pouvoir au sein des couples hétérosexuels ne prennent pas de vacances. Ils alourdissent celles des femmes.

Leila, Roya, Sarah vers la Belgique : témoignages de trois femmes afghanes

Trois femmes afghanes racontent le parcours qui les a menées en Belgique. Elles vivent aujourd’hui en région liégeoise et ont intégré le programme de marrainage/parrainage de l’association Live in Color. Confinement oblige, axelle les a écoutées par vidéo interposée.

Leila : « En Afghanistan, je meurs à chaque minute »

Leila (prénom d’emprunt) est née à Hérat, nord-ouest de l’Afghanistan. Sa famille a habité 5 ans en Iran, parce que sa mère était atteinte d’un cancer impossible à soigner sur place. Seule, elle part en 2015, direction l’Europe. Après deux ans et demi de procédure, passés dans le centre d’accueil de demandeurs/euses d’asile de la Croix-Rouge à Nonceveux, près d’Aywaille, Leila obtient ses papiers. La jeune femme de 27 ans parle aujourd’hui français et poursuit des études de coiffure.

« J’avais des problèmes avec mon père et mon oncle, aucune liberté. Je n’avais pas envie de suivre le même chemin que ma mère. Les filles sont 100 % obligées de se marier. C’est comme… naturel, le mariage à 12, 13 ans. Moi, j’avais des problèmes de santé. Là-bas, si tu es très blanche et grosse, c’est mieux. Heureusement, j’étais trop maigre, probablement à cause de l’endométriose. Après un an en Belgique, j’ai appris que je souffrais d’endométriose, comme ma mère et une de mes deux sœurs.

Pour partir, ma mère m’a soutenue. Elle faisait venir une prof d’anglais à la maison, sans l’avis de mon père. Je n’ai plus de contact avec elle depuis cinq ans.

Je dis merci à la Belgique de m’accueillir, sinon je dois retourner en Afghanistan et ils vont me couper la tête. Merci à Live in Color. C’est difficile de trouver mon chemin, comment faire. J’ai dû passer trois interviews pour obtenir mes papiers, des interviews très longues. La première sans pause ; j’avais pourtant un certificat médical. La deuxième, la traductrice ne me faisait pas confiance.

Dans le centre de la Croix-Rouge, les personnes ont été très gentilles envers moi, qui suis une femme seule. Mais très méchantes après mes opérations [en lien avec l’endométriose, ndlr]. Je suis rentrée au centre avec une poche, après un mois passé à l’hôpital. Personne pour m’aider à la changer, nettoyer, désinfecter. Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’avais envie de me suicider. Aucun suivi médical, pas d’antidouleur. La solitude.

Je ne veux pas parler de ce que j’ai vécu. Parler, c’est sentir.

Sur la route, c’est « je vais mourir, ou je vais y arriver ». Mais en Afghanistan, je meurs à chaque minute, c’est trop difficile. C’est une chance de partir.

J’ai eu des moments difficiles. Je ne suis plus une fille, avec toutes ces cicatrices sur mon ventre. Je ne veux pas parler de ce que j’ai vécu. Parler, c’est sentir. Je voudrais changer les règles pour les femmes, aider les femmes d’Afghanistan. Je voudrais apprendre aux femmes à dire non. »

Roya : « J’ai plein de rêves »

Originaire de Kaboul, Roya (prénom d’emprunt), 16 ans, est arrivée l’année dernière avec un de ses frères et sa mère – son père est décédé – après un regroupement familial initié par son autre frère, arrivé mineur sur le territoire belge ; une procédure coûteuse, la famille devant fournir et payer des tests ADN et les billets d’avion. Le regroupement ne s’opère, de plus, que pour les parents ; frères et sœurs doivent fournir un visa humanitaire. Roya termine aujourd’hui sa quatrième secondaire dans une école liégeoise.

« Mon frère est parti seul, à cause de problèmes politiques, il y a quatre ans. Nous, nous sommes arrivés par avion. Il y a beaucoup de différences par rapport aux femmes, entre la Belgique et l’Afghanistan. Ici, toutes les femmes peuvent faire ce qu’elles veulent, rouler en vélo, rouler en voiture, avoir un job à l’extérieur… J’allais à l’école à Kaboul. Dans la capitale, il y a des écoles pour les filles et un peu de liberté, mais le reste du pays n’est pas éduqué.

Au début, l’école mixte, c’était compliqué. Ce n’est pas facile de vivre dans une société si différente. Ici, le foulard est interdit à l’école. Pour moi, c’était bizarre au début mais je suis contente parce que je suis comme les autres. Pour moi, ce n’est pas grave, mais pour certaines, oui. Ce serait bien que le processus soit un peu plus facile pour nous. J’aime le système éducatif belge mais il n’y a pas de classe de musique ou d’art. Je sais dessiner, ce serait une occasion de partager mes compétences. J’aimerais aussi avoir plus d’amies belges.

Je veux aider les gens qui ont dû immigrer à cause de la guerre.

J’ai plein de rêves. Tous les Afghans ont plein de rêves après des années de guerre. Je veux aller à l’université, prendre ma place dans la société. Je veux aider les gens qui ont dû immigrer à cause de la guerre. Ce que je vois, c’est que ma mère et d’autres femmes de son âge ont perdu leurs rêves. Elles sont tristes tout le temps car elles sont loin de leur pays. Il faudrait un programme de renforcement pour les femmes. Quand les mères sont malheureuses, comment les filles peuvent-elles être heureuses ? »

Sarah : « Je n’ai jamais pensé que j’allais y arriver »

Sarah (prénom d’emprunt) a 39 ans. En 2015, elle a pris la route avec ses cinq enfants, alors âgé·es de 4 à 12 ans. Son mari est resté à Kaboul, où il est cardiologue et professeur à l’université. Il fait des allers-retours et tente d’obtenir une équivalence de diplômes.

Quand j’ai entendu qu’un garçon de 12 ans avait été kidnappé, puis tué par les talibans, ça m’a décidée.

« À cause des problèmes politiques, mon mari m’a proposé de partir avec les enfants. Je ne voulais pas le quitter, c’est la première fois que j’aurais quitté le pays, la famille. J’avais peur de me perdre, de perdre mes enfants, de ne pas savoir où aller. Mon mari me disait : « Tu dois être courageuse. Il faut penser à nos enfants. » J’ai beaucoup pleuré. Je n’ai jamais pensé que j’allais y arriver. Quand j’ai entendu qu’un garçon de 12 ans avait été kidnappé, puis tué par les talibans, ça m’a décidée.

Je suis partie en juillet 2015. Je suis passée par beaucoup de pays, en avion vers l’Iran, en camion vers la Turquie… 17 jours de voyage, avec mes deux derniers enfants malades. Mon garçon avait mal à la gorge, il demandait tout le temps où était son papa. Un médecin m’a dit plus tard que c’était de l’angoisse.

Le 10 août, j’étais en Belgique. Il faut s’habituer à sortir, apprendre le français, aller à l’école avec les enfants.

À Kaboul, je me suis mariée à 17 ans. Ma mère était veuve, avec cinq filles et un garçon. La famille de mon mari et la mienne se connaissaient, ma mère a accepté. J’ai eu de la chance. Mon mari m’a beaucoup aidée, je prenais des cours d’anglais. Je travaillais comme infirmière avec lui. Je voudrais étudier encore ; ce n’est pas possible pour le moment, je suis toute seule et ma plus jeune fille a dix ans.

La procédure d’obtention des papiers a été rapide, 9 mois. Mon mari m’a fait parvenir par la poste toutes les preuves nécessaires. Ça ne se passe pas toujours comme ça. [Souvent, l’administration afghane ne fonctionne pas, les gens n’ont pas de carte d’identité, les villes sont aux mains des talibans, ndlr]. Là, j’essaie de passer mon permis de conduire. J’aimerais participer à des tables de conversation avec d’autres femmes. »

Voyager en situation de handicap : une odyssée

L’inaccessibilité, le manque d’inclusion et les préjugés peuvent transformer les voyages des personnes en situation de handicap en véritables parcours d’obstacles. Entre bonne volonté d’associations et budget serré, petit tour d’horizon.

« C’est une organisation de dingue, rien qu’au niveau du transport, avec, en voiture, des personnes qui ont des troubles de comportement ou qui ont une chaise roulante. Et ça, c’est juste le moment où on est dans le véhicule : on n’est encore nulle part. Et puis, il y a le lieu où l’on va passer ses vacances. Il faut des larges portes, des toilettes aménagées, parfois une table à langer, une possibilité d’alimentation par sonde gastrique… » Comme le témoigne Aline Rolis, éducatrice spécialisée, partir en vacances avec ou en tant que personne en situation de handicap – de grande dépendance, en l’occurrence – est une aventure qui ne s’improvise pas. « Pour les familles confrontées à la grande dépendance, c’est-à-dire un handicap mental lourd ou un handicap physique et mental, c’est plus une corvée qu’autre chose. Beaucoup n’y pensent même pas ! C’est triste à dire mais c’est comme cela », confirme Cinzia Agoni, du GAMP, le Groupe d’Action qui dénonce le Manque de Places pour les personnes handicapées de grande dépendance.

Où est le guide ?

Dans le tourisme pour les personnes handicapées, on retrouve deux secteurs : le « tourisme accessible », pour les personnes qui n’ont pas besoin d’institution ou d’organisation spécifique, et le « tourisme adapté », pour les personnes qui ne sont pas ou plus autonomes. Dans un contexte de déficit d’accessibilité dans ces deux secteurs, il y a avant tout l’obligation de devoir préparer son voyage. Les personnes handicapées sont confrontées à un manque d’informations : qu’est-ce qui est accessible, à quel niveau, et par qui ? Pour Vincent Snoeck, administrateur du CAWaB (Collectif Accessibilité Wallonie Bruxelles), directeur d’un bureau en consultance spécialisé en accessibilité et lui-même aveugle, « l’offre en lieux touristiques accessibles est beaucoup trop faible, mais ce qui manque surtout c’est de savoir où trouver les informations. Chaque pays et chaque organisation vont fournir des renseignements plus ou moins fiables et professionnels. Il faut pouvoir croiser cela avec des utilisateurs en situation de handicap qui donnent des informations sur un lieu, un peu comme des « influenceurs » de l’accessibilité. »