En Pologne, du ras-le-bol à la révolution : 100.000 personnes défendent l’IVG dans les rues

Ce vendredi 30 octobre, à Varsovie, 100.000 personnes étaient dans les rues. Depuis 10 jours, les Polonais·es manifestent en masse pour demander la restitution du droit des femmes à avorter. Le Tribunal constitutionnel polonais a en effet estimé que l’avortement en cas de malformation grave du fœtus n’était pas conforme avec le droit à la vie, affirmé par la Constitution. Or 98 % des 1.100 IVG réalisées en Pologne en 2019 découlaient de fœtus déformés ou atteints de maladie incurable… Reportage dans les rues de la capitale polonaise.

C’est sur la place de l’ancien château de Varsovie, reconstruit après les ravages de la Seconde Guerre mondiale, que trois femmes se sont donné rendez-vous en ce soir de vendredi 30 octobre. Monika, manteau et bonnet blancs, affiche fièrement sa ville d’origine sur une bout de carton : Gliwice, une métropole du bassin minier du sud-ouest du pays. Elle est venue manifester dans la capitale avec sa fille Kinga, étudiante en droit. Toutes deux retrouvent Patrycja, une amie de Kinga.

À vrai dire, elles sont loin d’être les seules : l’horloge sonne 17h, et plusieurs milliers de personnes sont déjà rassemblées au pied de la colonne Sigismond, répondant présentes à l’appel de la Grève nationale des femmes, un mouvement citoyen apparu en 2016 alors qu’il était déjà question de restreindre le droit à l’avortement en Pologne.

Nous ne sommes pas là uniquement en tant que femmes luttant pour nos droits mais aussi pour la liberté, la démocratie.

« Cette décision du Tribunal constitutionnel [ouvrant la voie à l’interdiction de l’avortement en cas de malformation du fœtus, ndlr], c’est de la folie, affirme Monika, 45 ans. Nous ne sommes pas là uniquement en tant que femmes luttant pour nos droits mais aussi pour la liberté, la démocratie. Il est temps de remercier le parti au pouvoir car s’il ne part pas, tôt ou tard, il y aura du sang versé », avertit-elle.

Monika fait allusion aux ultra-conservateurs du PiS, sous la houlette de Jarosław Kaczyński, et ses alliés, qui président à la destinée de la Pologne depuis 2015. Le PiS n’a pas hésité à mettre la main sur l’appareil judiciaire, Tribunal constitutionnel y compris, et à tenter de durcir la législation sur l’avortement, déjà l’une des plus restrictives d’Europe.

La décision du Tribunal entrera en vigueur une fois entérinée dans le Journal officiel d’ici mardi. À partir de là, les femmes ne seront autorisées à avorter légalement qu’en cas de viol ou si leur santé est en danger. Les ONG pro-choix redoutent une recrudescence des IVG clandestines ou à l’étranger, estimées à 200 000 par an.

« J’ai eu peur »

Quelques minutes après 17h, la foule s’éparpille précipitamment sous les coups de fumigènes rouges et de pétards assourdissants. Des dizaines de perturbateurs, ayant échappé au contrôle de la police et infiltré la foule, ont fait irruption avant d’être maîtrisés par les forces de l’ordre. De quoi refroidir considérablement l’ambiance jusque-là joviale. La presse polonaise avait rapporté, plus tôt dans la journée, que 10.000 proches des mouvances nationalistes s’apprêtaient à gâcher le rassemblement des manifestant·es pro-choix.

« Honnêtement, j’ai eu peur. Ils sont préparés  et rodent parmi nous, encagoulés », soupire Sylwia, étudiante de 24 ans en sciences politiques, alors que le cortège convergera un peu plus loin avec plusieurs dizaines de milliers d’autres manifestant·es. Selon la porte-parole de la mairie de Varsovie, elles/ils ont été 100.000 à se rassembler au cri de « PiS, va te faire foutre » ou « La solidarité, c’est notre arme ».

« Ce Tribunal constitutionnel politisé n’a aucune légitimité », continue Sylwia. Elle incrimine aussi l’Église catholique qu’elle accuse de « trop  s’immiscer dans la vie politique du pays », avant de conclure : « Jarosław Kaczyński ne se contente pas de nous priver de nos droits. Il veut aussi nous blâmer pour la pandémie… » C’est que la deuxième vague de Covid-19 ravage désormais la Pologne avec plus de 20.000 nouvelles contaminations, et 200 décès par jour, parfois plus. Alors que tous·tes les manifestant·es pro-choix sont masqué·es et tentent de garder une distance physique entre elles/eux, Jarosław Kaczyński s’en est pris aux manifestant·es mardi dernier sur les réseaux sociaux : selon lui, en manifestant dans ce contexte de pandémie, elles/ils « commettent un crime grave […] mettant en danger la vie de nombreuses personnes. » Jarosław Kaczyński a aussi appelé ses suiveurs à « défendre les églises » contre ces manifestant·es « d’extrême gauche […] qui détruisent la Pologne ».

Maria Kowalczyk en est à sa troisième manifestation de la semaine. Cette journaliste freelance pour Vogue Pologne affiche un éclair rouge lumineux, symbole de la Grève nationale des femmes. « Obliger une femme à mettre au monde un enfant sans organes [avec de graves malformations, ndlr], c’est traumatisant et ça n’a aucun sens », argumente cette femme de 38 ans, mère de deux enfants. Deux enfants perdus avant la naissance lui ont fait prendre conscience de la solitude des Polonaises endeuillées à l’hôpital. « Quand j’ai demandé à recevoir une aide psychologique, on m’a conseillé de me noyer dans l’alcool  avec mes amies en ville ! Nous avons des années de retard en Pologne. Ici, il n’y a pas d’éducation sexuelle et les gynécos peuvent refuser de prescrire des contraceptifs, invoquant la clause de conscience. Quant aux obstétriciens, ce n’est pas rare qu’ils déclinent les péridurales », déplore-t-elle.

Maria Kowalczyk redoute également que les « fondamentalistes religieux  polonais » ne parviennent aussi à interdire l’avortement en cas de viol. Pour autant, Maria se réjouit du ras-le-bol provoqué par l’arrêté du Tribunal constitutionnel, un ras-le-bol qui s’est transformé, selon elle, en véritable « révolution ». Il est vrai que les mobilisations quotidiennes depuis le 22 octobre ont atteint une ampleur inouïe, même dans des communes plus reculées du pays. Mercredi dernier, alors que la Grève nationale des femmes  a décrété un jour de grève et organisait une grande manifestation à Varsovie, la police polonaise avait recensé, dans toute la Pologne, 430.000 manifestant·es et 410 rassemblements. Espérons, avec Maria Kowalczyk et les autres, que cette révolution porte ses fruits.

Médiation en cas de violences conjugales : « J’ai l’impression qu’on me pousse à abandonner mes droits »

Actuellement, la médiation et, plus largement, les « modes alternatifs de règlement des conflits » sont favorisés par la Justice. Mais dans les cas de séparation conjugale avec violences, la médiation peut aggraver les violences subies par la victime. Témoignage.

Une nouvelle loi, votée en juin 2018, permet à la/au juge d’ordonner une médiation et ordonne aux avocat·es et aux huissier·ères de favoriser les « modes alternatifs de règlement des conflits ». Un système d’assurance « protection juridique », désormais déductible fiscalement, transforme des compagnies d’assurances en défenseuses (intéressées…) de la médiation. Des « Family Justice Centers » veulent faire de nos maisons des « havres de paix »… Plus rapide, moins chère que le système traditionnel, bref : la médiation semble avoir tout bon. Mais peut-elle réellement remplacer la Justice ? Dans les cas de séparation conjugale avec violences, la réponse est non. En effet, en établissant une « égalité » entre les parties dans une situation profondément inégale, la médiation perpétue et renforce les violences.

Un diagnostic de terrain

En 2016, la Belgique ratifiait la Convention d’Istanbul, un texte du Conseil de l’Europe qui vise à prévenir et lutter contre toutes les formes de violences à l’égard des femmes. En 2017, Vie Féminine se lançait dans un diagnostic de terrain. Est-ce que les articles de la Convention, contraignants pour la Belgique, sont bel et bien appliqués et produisent leurs effets dans la vie des femmes concernées ? Un article, en particulier, a attiré l’attention du mouvement : l’article 48 concernant les modes alternatifs de règlement des conflits (dits MARC). La Convention indique que la médiation civile notamment (qui fait partie, parmi d’autres moyens, des alternatives à un règlement d’un conflit en justice) ne peut être rendue obligatoire dans les situations de violences.

De nombreuses antennes régionales de Vie Féminine tirent alors la sonnette d’alarme : certes, la médiation n’est pas obligatoire en Belgique, mais elle est fortement conseillée aux femmes, souvent sans information sur leurs droits. Beaucoup de femmes victimes de violences s’y retrouvent donc engluées, avec des conséquences terribles. Un constat qui apparaît aussi dans le rapport alternatif porté par une coalition d’associations de terrain sur l’application de la Convention d’Istanbul ainsi que dans le rapport « Belgique » du groupe d’expert·e·s du Conseil de l’Europe chargé d’évaluer la mise en œuvre de la Convention dans les pays signataires…

À côté du dossier complet à lire dans notre numéro de novembre, nous vous proposons en accès libre de découvrir l’histoire de A., de la région de Namur, séparée de son mari qui lui faisait subir des violences psychologiques et économiques, A. a connu plusieurs formes de médiation. Elle témoigne des ravages de ce processus.

« J’ai divorcé en 2018. Mon divorce a été très rapide à cause du comportement de mon ex-mari, qui exerçait des violences psychologiques et économiques. Il a été condamné à quitter la maison sur-le-champ. Vu cette rapidité, rien n’a été prévu pour la garde de nos trois enfants et pour la pension alimentaire. Et ça a été très compliqué pour la suite… J’ai été confrontée à plusieurs formes de médiation. Pourtant, dès notre première rencontre, mon avocate, qui est pro-médiation, m’a dit qu’étant donné mon histoire, une médiation n’était pas envisageable.

D’abord, dans le premier jugement du tribunal de la famille, la juge nous a imposé de participer aux ateliers d’une association qui fait en sorte que les ex-conjoints retrouvent un « dialogue serein ». Je m’y suis inscrite ; lui, non.

Ensuite, une experte assistante sociale a été mandatée pour établir les modalités de garde. Ça ne portait pas le nom de médiation, mais ça y ressemblait. Les tensions avec mon ex-mari étaient toujours vives. Je voulais toutefois élargir sa garde en y incluant des nuitées. Mais l’experte a tout de suite décidé qu’elle irait vers une garde partagée, malgré mes inquiétudes. Le père des enfants n’avait pas pris des nouvelles d’eux depuis des mois, et il ne s’était jamais occupé seul de jeunes enfants. L’experte m’a dit au téléphone (elle n’a pas voulu l’écrire) : « J’ai bien l’impression que monsieur n’est pas capable de ça et donc on va lui imposer tout de suite, comme ça, on verra bien s’il tient. » Mais mes enfants ne sont pas des cobayes !

J’allais en grand stress à ces réunions avec l’experte, le stress de me retrouver autour d’une table avec mon ex-mari. Il n’a jamais été violent physiquement, mais il exerçait sur moi un pouvoir, une manipulation. Sur le côté, ma psychologue me conseillait de rentrer le moins possible en discussion avec lui : c’est très dangereux pour moi d’être en sa présence.

Au cours de cette période, quand mon ex-mari avait les enfants (car le jugement provisoire le lui permet), il les laissait seuls pendant des heures chez lui ou dans un lieu public. Il les a aussi déposés chez moi alors que je n’y étais pas ! Avec l’aide de mon avocate, on a mis fin à ces réunions. Je ne savais pas que je pouvais dire stop, ça n’avait pas été très clair au départ…

L’experte a remis à la juge son rapport, très négatif à mon encontre. Comme si j’avais bloqué toutes les possibilités sans aucune raison. Elle n’a pas fait mention de tous les manquements de mon ex-mari. Et là, la juge a décidé d’envoyer notre affaire devant la chambre de règlement amiable (CRA) du tribunal. Mon avocate m’a présenté ça comme quelque chose de bien, qu’on pourrait tenter. Elle m’a dit qu’on n’était pas dans le même cadre qu’avec l’experte, que c’était devant un juge et que ce juge était vraiment très bien. Et puis il aurait fallu un argument pour dire non, surtout quand la partie adverse vient de faire toute sa plaidoirie sur le fait que c’est moi qui ai fait capoter le processus avec l’experte.

« Madame, il faut faire encore un effort »

Lors de la première séance en CRA, le juge, qui avait une voix très douce et bienveillante, a longuement parlé de l’intérêt des enfants, qu’il fallait essayer de « prendre sur soi ». J’ai eu l’impression de me faire sermonner par un papa. J’ai eu aussi l’impression qu’il n’avait pas lu le dossier, parce que ça m’était adressé uniquement à moi. Si bien que mon avocate l’a arrêté et lui a demandé : « Vous vous adressez à ma cliente ? Je suppose que ça vaut pour les deux ? » « Oui, oui, bien sûr », a-t-il répondu…

Je me suis prise à regretter d’avoir divorcé, parce que c’est trop difficile.

Au cours des séances, mon avocate et moi avons tenté d’avancer sur un protocole d’accord. Petit à petit, j’ai abandonné l’idée de recevoir une pension alimentaire. J’ai pris en charge les frais extraordinaires [voir axelle n° 232, ndlr] et, en attendant la liquidation du mariage devant notaire, j’ai continué de payer les dettes de mon ex-mari. Plus tard, j’ai aussi lâché sur la somme qu’il me doit en raison de la liquidation du mariage. Durant tout ce processus devant la CRA, mon ex-mari et son avocat ne travaillent pas véritablement à un accord. Mon ex-mari, après avoir été réticent à amener les preuves de ses revenus, organise son insolvabilité. Son avocat ne réunit pas les documents nécessaires, ou très en retard, ne concerte pas son client sur nos propositions, ou pas à temps. Nous arrivons à l’audience et ils n’ont pas signé le protocole d’accord. Mon avocate a alors demandé à arrêter le processus en CRA, mais le juge a insisté pour continuer : « Ce serait quand même dommage, avec le travail que vous avez fait, de vous arrêter là… », et « Madame, il faut faire encore un effort… » Avant la dernière audience, mon avocate a indiqué que nous ne nous présenterions pas et que nous demandions d’être renvoyées vers le juge de la famille.

« La médiation, c’est l’usure »

Aujourd’hui, ça fait deux ans et demi que mon divorce est prononcé. Je ne peux organiser ni ma vie ni celle de mes enfants. La médiation, c’est l’usure. J’ai eu pour stratégie de céder. J’ai l’impression qu’on me pousse à abandonner mes droits.

Ça a des conséquences sur ma santé, ça m’a épuisée et stressée. C’est un coût aussi. J’en suis facilement à plusieurs milliers d’euros. Je me suis prise à regretter d’avoir divorcé, parce que c’est trop difficile. L’attitude actuelle de mon ex-mari montre encore qu’il tente d’avoir la mainmise sur moi, comme quand j’étais avec lui. J’ai souvent eu peur aussi. Notamment de déposer plainte à la police, comme me le conseille mon avocate, pour non-respect du jugement de garde provisoire quand il ne prend pas les enfants ou les met en danger. J’ai peur qu’il en vienne à des violences physiques, qu’il pète un plomb. Je me suis déjà calfeutrée chez moi, enfermée dans mon appartement avec mes enfants juste après une plainte. »

Endométriose et violences sexuelles : un lien tangible, un enjeu sensible

Les causes qui expliquent l’endométriose, maladie gynécologique qui touche une femme sur dix en Belgique, sont multifactorielles. Des études médicales récentes constatent un taux plus élevé de témoignages de violences sexuelles parmi les femmes atteintes d’endométriose et suggèrent un lien entre violences et développement de cette pathologie. Comment en tenir compte dans l’accompagnement et le traitement des femmes ?

Janvier 2019, plusieurs articles dans la presse française évoquent un lien entre endométriose et violences sexuelles. Violaine Guérin, médecin spécialiste en endocrinologie et gynécologie, très active sur le plan de la lutte contre les violences sexuelles, est à l’origine de l’information. Dans un entretien pour le site de 20 Minutes, elle explique : « Ça ne signifie pas que toutes les personnes qui développent une endométriose ont été victimes de violences, mais simplement que cette pathologie est très fréquente chez les victimes d’atteintes sexuelles. »

Plusieurs mois plus tard, Marie (prénom d’emprunt), lectrice d’axelle, nous écrit. Elle témoigne avoir été victime d’une agression sexuelle de son ex-compagnon ; elle a découvert deux ans plus tard souffrir d’endométriose. « Ma mère n’a jamais eu de douleurs gynécologiques anormales, ni ma sœur, ni mes tantes, ni ma grand-mère. […] Je continuais mon nuvaring [anneau vaginal contraceptif, ndlr] pour éviter d’avoir tous les mois mes règles. Comment aurais-je pu ne pas me rendre compte d’un tel bouleversement dans mon corps ? Le gynécologue m’a posé des tas de questions. J’ai cette fois-là abordé pour la toute première fois le crime sexuel auquel j’avais fait face. C’est alors que ce médecin m’annonce que mon endométriose serait due à cette agression. Mon corps ayant subi un traumatisme extrême a provoqué cette maladie gynécologique. La stupeur, à ce moment-là, de me rendre compte que ce crime va très certainement engendrer ma stérilité ou, dans le meilleur des cas, la difficulté pesante de procréer au moment voulu… »

La maladie imaginaire

L’endométriose est une maladie exclusivement féminine, caractérisée par la présence hors de l’utérus de tissu qui normalement tapisse l’intérieur de l’utérus : l’endomètre. Celui-ci va alors s’implanter sur les organes voisins (ovaires, vessie, vagin, intestins, etc.), ce qui provoque des lésions ou des kystes, sources de grandes douleurs, au moment des règles surtout, plus régulièrement dans certains cas. L’endométriose peut également provoquer des douleurs durant les rapports sexuels et déboucher sur de l’infertilité.

Cette maladie touche majoritairement les femmes dites « en âge de reproduction » : 15 % des femmes en souffrent en Belgique, 180 millions de femmes dans le monde. Les traitements de l’endométriose sont de plusieurs types, selon le stade de gravité : traitement hormonal (pilule en continu) ou chirurgie pour retirer les kystes et les lésions de l’endomètre délocalisé.

La connaissance de l’endométriose dans le grand public est très récente. Parce qu’il s’agit d’une pathologie aux mécanismes complexes, aux manifestations diverses, qui requiert des dispositifs de diagnostic « lourds » (opération chirurgicale ou imagerie médicale). Mais l’auréole de mystère qui entoure l’endométriose s’explique aussi par des raisons sociales et culturelles. Il est toujours considéré comme « normal » qu’une femme souffre durant ses règles. Dès lors, l’endométriose a longtemps été – et demeure encore, dans le chef de certains médecins – considérée comme une « maladie imaginaire », entraînant des retards de diagnostic estimés entre 7 et 9 ans.

• À relire / « Les règles : « On n’en parle pas, alors que c’est juste un peu de sang » »

Les recherches médicales, l’intérêt de gynécologues, la littérature féministe sur le sujet des menstruations, la prise de parole de personnalités célèbres sur cette maladie et surtout la mobilisation des femmes souffrant d’endométriose (en particulier la création de groupes Facebook d’endogirls) ont participé à sa médiatisation et à sa mise en lumière. Mais le lien entre violences sexuelles et endométriose reste, lui, encore peu abordé. Et pourtant, il n’est pas rare.

Un climat inflammatoire chez les victimes

« Ce lien entre abus, violences et développement de l’endométriose ne m’est pas du tout inconnu », nous explique d’emblée Maxime Fastrez, chef de clinique dans le service de Gynécologie-Obstétrique au CHU Saint-Pierre et spécialiste de l’endométriose. Littérature médicale mondiale à l’appui, il rapporte qu’il existe une proportion plus grande, au sein des femmes souffrant d’endométriose, d’antécédents de violences sexuelles durant l’enfance, que parmi les femmes non touchées par cette pathologie. Et de préciser aussi l’existence probable d’un « chiffre noir » puisque « de nombreuses patientes vivent avec de l’endométriose, sans en souffrir, donc on ne la diagnostique pas. » Il souligne : « On va chercher de l’endométriose chez les femmes souffrant de douleurs pelviennes ou d’infertilité. Et parmi cette population, je relève des antécédents d’abus. Ce qui veut dire que de nombreuses patientes, qui ne se plaignent pas de douleurs, peuvent développer de l’endométriose, et pourraient aussi présenter des antécédents d’abus. »

On va chercher de l’endométriose chez les femmes souffrant de douleurs pelviennes qui conduisent parfois jusqu’à l’infertilité. Et parmi cette population, je constate des antécédents d’abus.

« Il n’y a pas d’explication physio-pathologique, poursuit Maxime Fastrez. Par ailleurs, l’endométriose n’est pas la seule pathologie qui présente une prévalence plus importante chez les femmes victimes d’abus sexuels. On retrouve davantage de diabète, de maladies cardiovasculaires, d’anxio-dépression souvent… La théorie évoquée est que se développerait chez les enfants abusés un climat inflammatoire. »

Des hypothèses qui rejoignent celles de Muriel Salmona, psychiatre française fondatrice de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, qui œuvre pour la formation, l’information et la recherche sur les conséquences psychotraumatiques des violences, et notamment de l’inceste. « Les victimes développent une mémoire traumatique, véritable torture qui leur fait revivre sans fin les violences dans un état de stress extrême […]. Les stratégies de survie mises en place pour y échapper sont extrêmement coûteuses pour leur santé et leur qualité de vie », indique l’une des enquêtes de l’association, qui alerte sur une « situation d’urgence sanitaire et sociale ». Ces observations font écho au témoignage de Marie : « J’ai consciemment laissé mon corps avoir mal, comme si de rien n’était, la douleur physique m’avait presque fait oublier ma douleur psychologique, ce qui a retardé le diagnostic. »

J’ai consciemment laissé mon corps avoir mal, comme si de rien n’était, la douleur physique m’avait presque fait oublier ma douleur psychologique, ce qui a retardé le diagnostic.

La médecin française Violaine Guérin constate que « cette maladie est mal connue en France et les médecins font très rarement le lien avec des antécédents de violences. Le sujet est encore tabou chez nous. Or, si une patiente développe une endométriose et si elle a été victime de viol ou d’agression, le parcours de soins va être différent d’une autre patiente qui n’a subi aucune atteinte. » Maxime Fastrez partage ces observations. « Les professionnels de santé sont peu formés sur le sujet. On parle très peu des violences sexuelles dans les cursus de médecine. » Le gynécologue déplore aussi « un manque d’écoute et de temps ».

Sensibiliser sans heurter

Émilie, 30 ans, très active dans la sensibilisation à l’endométriose en Belgique, nous a confié son histoire. Elle souffre d’endométriose, « mais pas une petite endométriose. Celle que ma gynécologue qualifie de « pourrie » et qui m’a valu trois opérations en onze mois de temps et m’a rendue stérile. » La jeune femme explique avoir subi plusieurs années – au début de la vingtaine – des violences physiques pychologiques et sexuelles perpétrées par son petit ami de l’époque. Elle a développé les premiers symptômes de l’endométriose trois ans après avoir rencontré son mari et père de ses enfants. « Mon médecin traitant pense que beaucoup de choses sont liées. Je ne sais pas si elle a raison, mais pourquoi pas, finalement », confie-t-elle.

« Pourquoi pas, finalement… » En lisant cette conclusion, on ne peut s’empêcher de se poser ces questions : comment les femmes gèrent-elles ce lien quand il est établi par un·e médecin ? Comment vivre avec cette hypothèse, qui peut prendre les habits du doute ? Comment aussi, du côté du corps médical, évoquer cette violence tout en respectant l’intimité et la dignité des personnes en souffrance ?

L’endométriose a longtemps été considérée comme une « maladie imaginaire », entraînant des retards de diagnostic estimés entre 7 et 9 ans.

Jordania, elle aussi concernée, confie : « Ce qu’il faut comprendre, c’est que nous avons trop souvent entendu « c’est dans votre tête ». Notre parole est comme décrédibilisée, inaudible. C’est une maladie qui tient en échec la science par sa complexité, elle oblige une approche globale pour laquelle le corps médical n’est pas formé. Cette hypothèse d’abus sexuels peut favoriser ou inciter le corps médical à réduire l’endométriose à une maladie psychosomatique, alors qu’elle est bien plus complexe et multifactorielle que cela. »

Dans sa pratique d’herboriste, Jordania accompagne des femmes qui souffrent d’endométriose : « Je n’aborde cet aspect que s’il est mis en avant par la cliente et uniquement si elle se sent à l’aise de l’aborder. Bien entendu, c’est plus facile en tant qu’herboriste, femme, et moi-même atteinte de la pathologie. »

L’hypothèse d’abus sexuels peut favoriser ou inciter le corps médical à réduire l’endométriose à une maladie psychosomatique, alors qu’elle est bien plus complexe et multifactorielle que cela.

Pour Maxime Fastrez, « il faut absolument éviter l’écueil que toutes les femmes souffrant d’endométriose concluent qu’elles ont forcément subi des abus durant l’enfance. Le sujet est très délicat… D’où l’importance du moment. Systématiquement poser la question aux patientes qui font une visite de routine chez le gynécologue, je ne pense pas. On peut en discuter. Mais dans le cas de patientes qui se présentent pour des douleurs inexpliquées et qui arrivent à ma consultation d’endométriose, évidemment qu’il faut poser la question des antécédents d’abus. Et je peux vous assurer que la réponse est souvent oui. La semaine dernière encore, une jeune femme de 25 ans est venue me trouver pour me parler de douleurs insupportables qui la conduisent aux urgences tous les mois… Elle a été violée et abusée à 15 ans par le père d’une de ses amies. »

« Informer, c’est aussi alerter », complète Christine Gilles, gynécologue et responsable du Centre de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS) créé au CHU Saint-Pierre de Bruxelles. « On peut faire un lien avec les femmes victimes de violences durant leur grossesse. On connaît toutes et tous des histoires de femmes qui viennent de nombreuses fois aux urgences pendant leur grossesse pour des contractions qui en fait n’en sont pas, mais subissent des violences conjugales. Dans le cadre d’une grossesse, un dépistage systématique des violences conjugales est recommandé. Dans le cadre d’une consultation gynécologique, il est nécessaire d’écouter ses patientes et d’être attentif pour pouvoir ensuite en parler à ces femmes et les accompagner. »

Des médecins plus à l’écoute

Pour Jordania, c’est l’approche de la médecine dans sa globalité qu’il faut revoir. « Je pense que la médecine n’aborde pas ce sujet de la bonne façon et que le manque de stratégie pertinente est en lien avec l’approche très patriarcale de la gynécologie, déplore-t-elle. Je pense donc qu’il y a une réticence naturelle des patientes sur le sujet. Elles ont envie que les médecins soient plus à l’écoute et abordent l’ensemble du problème. Elles se méfient des approches simplistes dans lesquelles certains médecins se complaisent. » « Il faut enseigner aux jeunes médecins le fait de poser des questions qui leur semblent parfois hors sujet, ne pas s’en tenir aux questions techniques, faire preuve d’empathie », défend aussi Maxime Fastrez. Il ne suffit pas non plus de pouvoir poser la question des violences subies, mais il faut aussi pouvoir apporter des réponses. « Et là, il n’y a non seulement pas de recettes toutes faites, mais il y a aussi un manque de dispositifs, regrette le gynécologue. Si les médecins se mettent systématiquement à poser la question, on on va faire face à un afflux de réponses positives et à un manque de dispositifs et de prise en charge, c’est sûr. »

Je pense que la médecine n’aborde pas ce sujet de la bonne façon et que le manque de stratégie pertinente est en lien avec l’approche très patriarcale de la gynécologie.

Au CHU Saint-Pierre, on renvoie systématiquement les femmes vers l’asbl SOS Viol ou vers le CPVS, centre accueillant toutes les victimes de violence sexuelle 24h/24 et 7 jours/7, qui leur propose une prise en charge médicale, médico-légale ainsi qu’un un soutien et un suivi psychologique. « Il ne suffit pas de leur donner le numéro de téléphone. Je leur donne aussi des rendez-vous beaucoup plus rapprochés afin de suivre leur endométriose, mais aussi les abus… », explique Maxime Fastrez. Le gynécologue travaille sur un projet de « clinique de l’endométriose », un espace qui devrait voir le jour dans les mois à venir. « Il s’agit d’unités pluridisciplinaires qui permettraient, sur place, de prendre en charge l’accompagnement médical mais aussi psychologique », à l’instar de l’approche envisagée par le Centre de Prise en charge des Violences Sexuelles. Jordania, quant à elle, envisage de créer des cercles de rencontre et de parole entre « endogirls » : « la question du rapport au corps et à la sexualité sera abordée dans un espace safe et bienveillant. La question d’éventuels abus sera justement plus facile à aborder dans ce contexte pour celles qui en ressentiront le besoin. »

« Avançons, nous avons tellement attendu » : rencontre avec Sarah Schlitz, secrétaire d’État à l’Égalité des genres

Nous avions rendez-vous avec la députée fédérale (Ecolo), pour parler d’une résolution qu’elle a récemment déposée au Parlement visant à reconnaître le travail gratuit des couturières pendant la crise du coronavirus. Mais c’est avec la secrétaire d’État que nous nous sommes entretenues. Catapultée le 1er octobre dernier à l’Égalité des genres et l’Égalité des chances dans le nouveau gouvernement « Vivaldi », pourtant critiqué par les féministes, la Liégeoise Sarah Schlitz se veut positive. Elle estime avoir assez de marge de manœuvre pour faire la différence au cours des trois ans et demi qui viennent. Prenons-la au mot.

Propos recueillis par Manon Legrand et Sabine Panet

Parcourir la page Facebook de Sarah Schlitz, c’est un peu comme tourner les pages d’un magazine féministe… Rien que pour le mois de septembre, on découvre tour à tour une carte blanche sur les féminicides, une photo d’elle en « servante écarlate » pour la Journée mondiale de la contraception, une visite avec des femmes sans papiers liégeoises qui cousent des masques et font pression pour leur régularisation, des statistiques sur l’usage de l’interdiction de résidence des conjoints violents, des plaidoyers pour la bicyclette dans le train et pour dénoncer les freins à la mise en selle des femmes et des enfants… Un profil qui détonne dans un gouvernement certes paritaire, mais où les hommes continuent à occuper les principales responsabilités. Sa personnalité de militante engagée dans les luttes féministes la différencie aussi clairement de Zuhal Demir (N-VA) et de Nathalie Muylle (CD&V), ses prédécesseuses à la tête de ce secrétariat d’État dont les missions ont été totalement renouvelées par l’accord de gouvernement et dont les contours sont donc à réinventer.

Dans son agenda très serré, Sarah Schlitz a maintenu notre rendez-vous. À cette femme engagée, au croisement entre monde politique et société civile, nous avions envie de demander, à chaud, comment elle envisageait sa fonction et ses leviers d’action, dans un ministère lui aussi aux confluences, des matières et des compétences.

Comment vous sentez-vous, quelques jours après votre nomination ?

« Je suis dans une course. On doit prendre des décisions très rapidement, il faut aller très vite, les questions parlementaires recommencent déjà très vite. C’est aussi un saut dans la grande profondeur. Mais je n’ai pas pris cette décision dans la précipitation. Je n’aurais pas accepté ce secrétariat d’État à n’importe quel prix et sur n’importe quelle matière. Au sein d’Ecolo, nous savions ce que nous voulions, on en a fait part aux formateurs et informateurs. Et mon parti s’est vraiment battu pour avoir ce secrétariat, parce que les sujets nous tiennent à cœur, que nous les défendons depuis longtemps. Moi-même, j’ai beaucoup travaillé sur ces matières, ce qui me donne un sentiment de légitimité. C’est une reconnaissance forte pour moi de la part des militants et militantes qui m’ont soutenue à plus de 80 % [le reste : des abstentions, ndlr]. Les retours de la société civile sont très enthousiasmants, tant des associations que des militantes féministes. C’est tout un réseau qui se sent enfin représenté. C’est une grande pression… et une grande émotion. »

Lors des négociations, c’est le terme « égalité des genres » qui a été choisi et non pas « égalité entre les femmes et les hommes » par exemple… Ce qui donne parfois aux féministes l’impression de neutralisation du sujet des droits des femmes. Quel sens y mettez-vous ?

« Il y a eu une volonté des négociateurs – et dans le gouvernement – de progresser sur les droits des femmes, c’est pourquoi on a voulu évoquer les genres, les chances et la diversité. L’une des premières choses que j’ai faites avant de me positionner par rapport à la mission a été de lire l’accord. J’y ai vu des engagements concrets et de la marge de manœuvre. Me connaissant, je pourrai prendre des engagements et agir de façon solidaire et radicale sur base de ce document. Pour m’être battue face à l’ancien gouvernement MR-N-VA, devenu ensuite MR-CD&V-Open Vld, je suis satisfaite de voir cette attention et cette sensibilité aux questions d’égalité. Il y a une prise de conscience, amorcée en Fédération Wallonie-Bruxelles et en Wallonie, qui fait tache d’huile au niveau fédéral. »

Et pourquoi pas un ministère des Droits des femmes ?

« Nous avions cette revendication. Nous voulions une vice-Première ministre dotée de la compétence « droits des femmes ». »

Au chapitre Égalité des genres justement, qu’est-ce qui vous semble intéressant dans l’accord, et quelles sont les absences que vous regrettez ?

« Bien sûr, il ne s’agit pas de mon programme, mais du fruit d’un compromis. Il y a des mesures concrètes, comme la référence à la Convention d’Istanbul et la mention du Plan interfédéral de lutte contre les violences aux femmes. On trouve aussi, dans cet accord, des priorités que nous demandions depuis longtemps : la question de l’écart salarial, de l’inscription du féminicide et de l’écocide [les crimes les plus graves contre l’environnement, ndlr] dans le Code pénal, ce ne sont pas que des symboles !

L’inscription du féminicide et de l’écocide dans le Code pénal, ce n’est pas qu’un symbole !

Il y a aussi le renforcement du congé de paternité, le renforcement de l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes, la question de la formation des premières lignes, un enjeu essentiel également. Koen Geens [ministre de la Justice sortant, CD&V, ndlr] avait annoncé qu’il allait former les magistrats, très bien : nous irons encore plus loin. Il faut d’ailleurs savoir que, depuis 2019, les magistrats sont formés à l’aliénation parentale comme concept valable, non pour les mettre en garde contre cette théorie… J’espère que je vais pouvoir agir sur ce genre de dossiers et avancer vers des choses plus progressistes. La question des statistiques genrées sur les violences ne figure pas finalement dans l’accord. Mais elle fait partie de mes priorités, j’ai beaucoup insisté sur ce point lors des négociations. »

 Les droits des femmes sont très transversaux et sont impactés par toutes les autres compétences, comme l’Emploi, la Justice, la Santé… Comment comptez-vous procéder ?

« Déjà, il faut se parler. Je vais d’abord me tourner vers mes collègues Ecolo-Groen, et actionner des leviers avec eux. Je compte aller vers Petra De Sutter, par exemple, à la Fonction publique. On va travailler ensemble à l’exemplarité des pouvoirs publics en termes de diversité. En matière de mobilité, il y a aussi des enjeux hommes-femmes, idem sur la question du climat… Concernant les matières comme la Justice, il s’agira aussi, toujours à partir de l’accord, de voir comment on peut avancer. Mes collègues parlementaires poseront aussi des questions. Je siégerai également à la Conférence Interministérielle « Droits des femmes » [lieu de concertation entre les différentes entités fédérées, qui mettra le focus sur la lutte contre les violences, ndlr], l’occasion aussi de travailler de façon transversale… »

Comment allez-vous réfléchir à la coordination avec les autres ministères pour éviter de courir après chaque ministre ?

« Il nous faudra élaborer une stratégie concrète. Au sein du gouvernement, il s’agira d’identifier les personnes en charge des questions de genre dans chaque cabinet. Je pense aussi au travail avec les parlementaires. Le travail sur l’IVG a également renforcé les liens entre les femmes et les députées des différents partis… »

Nous manquions d’un leadership fédéral sur la question des violences.

Il y a une grande attente des entités fédérées sur la question des violences…

« Oui, nous manquions d’un leadership fédéral dans ce dossier. Il nous faut un plan fédéral, d’autant que ce niveau dispose de leviers très importants, comme l’Intérieur et la Justice. Il faut aussi qu’on travaille ensemble, avec les entités fédérées. Si on développe, par exemple, des mesures d’éloignement des auteurs de violences conjugales, il faut que les Régions soient d’accord. »

Mais quel levier aurez-vous, par exemple, sur le dossier de la réforme des pensions ? À la lecture de cet accord, qui entend monter la pension minimum à 1.500 euros net pour une carrière complète, on a quand même l’impression que les réalités des femmes sont balayées.  

« Je me servirai de la phrase inscrite au chapitre pensions, qui préconise de « prendre en compte les inégalités entre hommes et femmes et les réduire autant que possible », comme levier de négociations. »

Quels sujets constitueront selon vous un grand challenge ?

« En matière de contraception, on est parvenus à ce que l’accord promeuve un accès facilité à la contraception. Mais on n’a pas acquis la gratuité. Toutefois, c’est déjà très ambitieux par rapport au passé. Une alternative à la gratuité était de relever le plafond du statut BIM, beaucoup trop bas actuellement. D’autres portes pour élargir l’accès à la contraception sont à ouvrir. Avec les parlementaires qui travaillent en matière de santé, il s’agira d’avancer.

Sur la dépénalisation de l’IVG [renvoyée en Commission Justice et à l’étude par un « comité scientifique multidisciplinaire », une façon de l’évacuer, ndlr], nous sommes évidemment fâchés. Mais nous n’aurions pas pu faire voter la loi ambitieuse que nous voulions… C’est aussi lié au fait que nous avons mis du temps à former un gouvernement. Mettons-nous autour de la table, discutons et avançons. Nous n’allons pas mettre de côté les dossiers « embêtants ». »

Vous êtes à l’intersection des matières et vous avez précisément dans vos compétences la lutte contre les discriminations de sexe, mais aussi en lien avec le handicap, l’origine supposée… Qu’allez-vous faire en termes de lutte contre le racisme ?

« On va lancer le plan contre le racisme, déjà bien avancé. On pourra aussi trouver des éléments via la Convention d’Istanbul pour pouvoir défendre les femmes vulnérables, migrantes notamment. Il faudra aussi travailler contre les discours de la droite extrême et de l’extrême droite, qui se banalisent en Flandre. On a donc l’occasion de prendre un tournant différent. »

Ce sont autant de dossiers clivants. Qu’est-ce qui va nourrir votre confiance ?

« Être membre de ce gouvernement, différent du précédent. On a fait un grand pas. Je pense qu’il y a l’ancien monde, et le nouveau monde. Avançons, nous avons tellement attendu… »

J’aimerais vraiment mettre fin au sentiment d’impunité sur les questions de violences.

Comment envisagez-vous le lien avec les associations féministes ?

« N’hésitez pas à venir me voir ! Je vais aussi appeler des femmes qui sont pour moi des grandes références pour récolter des conseils et nourrir ma réflexion, et faire en sorte que les mesures politiques que je prends aient un impact social réel. »

Pouvez-vous pointer un objectif qui vous tient particulièrement à cœur, sur ces trois ans et demi à venir ?

« J’aimerais vraiment mettre fin au sentiment d’impunité sur les questions de violences. Je ne suis pas dans le « tout répressif » et l’extension du carcéral. Mais je pense qu’avant un féminicide, il y a beaucoup de choses sur lesquelles agir. Je voudrais aussi que les citoyennes se sentent représentées, et susciter d’autres vocations. »

Géorgie : des voix féminines contre l’obscurantisme et les préjugés

Au propre comme au figuré, les femmes de la vallée de Pankissi en Géorgie donnent de la voix pour lutter contre les préjugés qui touchent la communauté kiste et promouvoir leur vision d’un islam humaniste.

Principale localité de l’étroite et verdoyante vallée de la Pankissi, Duisi fait face aux hauts sommets de la chaîne du Caucase qui culminent dans cette zone à plus de 4.000 mètres d’altitude. La bourgade est située au nord de la grande plaine de Kakhétie, bien connue pour sa tradition viticole millénaire et ses anciens monastères orthodoxes. Depuis au moins deux siècles, les Kistes habitent dans une demi-douzaine de villages construits le long de la rivière Alazani. Cette communauté, forte d’environ 7.000 individus, est apparentée au peuple tchétchène qui vit en Russie, sur l’autre versant du Caucase, et avec lequel elle partage une langue et une religion, l’islam. Kistes et Tchétchènes ont historiquement adopté le soufisme dont les valeurs principales sont le pacifisme, l’amour, la tolérance et le pardon. Les confréries soufies, ou tariqas, ont joué un rôle majeur dans la vie sociale et spirituelle de ces communautés par l’organisation de rituels collectifs comme la cérémonie du zikr.

La force du zikr

Le zikr est pratiqué dans de nombreux pays, sa forme varie en fonction des confréries. Il consiste à louer Dieu par des psalmodies, des chants, des mouvements et danses, amenant souvent à une forme de transe. […] Les femmes, généralement plus nombreuses que les hommes à perpétuer ce rituel, se réunissent chaque vendredi midi dans une salle adjacente à l’ancienne mosquée du village, repérable de loin dans les rues tortueuses de Duisi grâce à son minaret de briques rouges et noires.

Une dizaine de participantes sont assises en cercle. Elles chantent : « La ilaha illallah » (« Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ») en suivant la puissante voix de Raisa Margoshvili qui dirige le rituel. Cette phrase et d’autres sont répétées à de nombreuses reprises. Puis, toutes les femmes se lèvent et commencent à marcher en cercle à un rythme de plus en plus élevé. Elles frappent avec leurs mains et tapent du pied, tout en continuant à chanter. Entre ces parties dynamiques, elles restent sur place et entonnent des hymnes gracieuses en langue tchétchène. À la fin, toute l’assemblée semble en osmose. Juste avant de quitter le petit bâtiment blanc, les participantes s’étreignent. « Pendant ce rituel, je ne suis plus de ce monde, je suis transcendée, mon esprit est ailleurs », lâche Raisa, vêtue d’une longue robe et d’un foulard verts.

Accord de gouvernement : les féministes réagissent, en 7 épisodes

Plus de 16 mois après les élections, la Belgique se dote enfin d’un gouvernement. Qui plus est paritaire, puisqu’il compte dans ses rangs autant de ministres femmes que de ministres hommes. Mais quel sort ce gouvernement Vivaldi réserve-t-il aux femmes en matière de santé, d’emploi, de justice ? Se montre-t-il toujours aussi égalitaire ? Autour de sept thématiques-clés pour les femmes, nous avons recueilli l’analyse de féministes qui ont décortiqué pour nous l’accord de gouvernement. Nous vous livrons, en plusieurs épisodes, leur éclairage.

(scrollez pour lire les épisodes précédents) 

Épisode 7 : la sécurité sociale

Fanny Dubois, secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales (interviewée dans notre dossier de décembre) a participé avec Clarisse Van Tichelen, économiste qui travaille au service d’études et de formation de la CNE, à l’élaboration d’une analyse critique du programme du gouvernement Vivaldi. Elles partagent avec nous leurs points d’attention en matière de sécurité sociale pour les femmes. 

Manon Legrand

« Globalement, l’accord entend faire la part belle à la sécurité sociale, ce qui contraste avec les gouvernements précédents [Di Rupo, Michel, Wilmès, ndlr]. Il y a moins de tendance aux coupes budgétaires », souligne d’emblée Clarisse Van Tichelen. Mais pas de quoi sortir les cotillons. « De nombreuses attaques contre la sécurité sociale, faites sous le gouvernement Michel, n’ont tout simplement pas été remises en question par la coalition Vivaldi. »

Exemple : le tax shift, « glissement de la fiscalité » en français, une mesure de réduction des cotisations patronales, pour, selon les arguments du gouvernement Michel, « créer de l’emploi ». « Quand on réduit les cotisations patronales, on enlève du salaire aux travailleurs. En termes d’inégalités de richesse, c’est très questionnant », explique Clarisse Van Tichelen. Fanny Dubois ajoute : « Le tax shift a entraîné une réduction drastique des contributions dans le pot commun : 1,5 milliard d’euros en moins ! »

Autre décision des précédents gouvernements non remise en question : le financement de la sécurité sociale, revu en 2017, qui comprend une partie issue des cotisations sociales – ce que vous et moi nous payons – et une partie de dotation de l’État. Le hic, c’est le calcul de cette dotation. Clarisse Van Tichelen souligne : « Le montant est calculé sur de nouveaux paramètres économiques relatifs à la croissance, à l’emploi, à la sortie de l’emploi, etc. On conditionne donc des objectifs de solidarité à des critères économiques. »

Pension minimum, pas pour les femmes

C’est écrit noir sur blanc au chapitre « Pensions » : « Prendre en compte les inégalités entre hommes et femmes autant que possible. » Certes, la pension minimum va augmenter et passer à 1.423 euros. « Mais il n’y aura que 23 % des salariés qui y auront accès car il faudra une carrière complète. Et parmi eux, un nombre infime de femmes », soupire Clarisse Van Tichelen.

Le gouvernement entend aussi ajouter « une condition d’emploi effectif » d’une durée encore indéterminée. Il y a donc un risque de toucher aux périodes dites aujourd’hui « assimilées » prises en compte dans le calcul de la carrière, comme le chômage involontaire. « On sait que les femmes ont des carrières plus interrompues, ce critère de « durée de l’emploi » risque donc de les pénaliser », commente la permanente CNE.

Autre point noir au registre des pensions : la volonté du gouvernement d’augmenter le rôle du 2e pilier des pensions (jusqu’à 3 % du salaire brut pour les salarié·es), en d’autres mots : les pensions complémentaires, payées par les employeurs/euses, mais « très inégalement réparties entre femmes et hommes, entre bas et hauts salaires », rappelle Clarisse Van Tichelen. De plus, les pensions complémentaires sont soumises à des cotisations patronales réduites.

Santé 

Au registre de la santé, le renforcement du pilier de l’assurance maladie-invalidité inquiète Fanny Dubois : « Je crains que, en contrepartie de la prise en considération d’un public plus vulnérable, ne se renforce la privatisation des assurances complémentaires. » Les deux expertes alertent aussi sur le même risque : où sera investi cet argent ?

En matière de santé, principale dépense de la sécurité sociale, Fanny Dubois souligne plusieurs avancées positives. « Il apparaît assez clairement que la création du gouvernement a lieu dans le contexte du Covid-19. Un refinancement conséquent de la santé est prévu. Mais je crains que ce refinancement ne vienne surtout pallier les coupes budgétaires de Maggie De Block [Open VLD, ex-ministre des Affaires sociales, de la Santé publique, de l’Asile et de la Migration dans les gouvernements Michel II, Wilmès I et II, ndlr], plus qu’il ne va permettre la création de nouvelles politiques de santé. J’ai tout de même l’espoir que la première ligne de soins et les métiers dévalorisés soient renforcés. »

Enfin, Clarisse Van Tichelen et Fanny Dubois partagent un même regret : l’absence de mesures sur l’individualisation des droits, une revendication féministe de longue date, dans les lignes budgétaires. Une petite trouée lumineuse dans ce ciel si bas ? Le congé parental, qui passe de 10 à 20 jours pour les pères. « Toujours ça de pris », conclut Clarisse Van Tichelen.

Épisode 6 : la Justice

Nous pointons régulièrement dans nos articles la déconnexion entre l’institution judiciaire et les femmes, pourtant victimes de nombreuses formes de violence et dont les attentes de justice sont trop souvent déçues. Miriam Ben Jattou et Ysaline Matthis, juristes auprès de l’asbl Femmes de droit, ont parcouru pour nous le volet justice de l’accord de gouvernement… Et ne sont pas convaincues. 

Propos recueillis par Véronique Laurent

Quelle est votre impression générale sur le volet justice à la lecture de l’accord gouvernemental ?

« Ce qui nous a frappées, ma collaboratrice et moi, ce sont les alternances entre des mesures très détaillées et d’autres très vagues. On va engager 1.600 policiers, par exemple, c’est une mesure concrète. À côté de ça, l’accord déclare vouloir pratiquer une approche coordonnée des violences : on ne voit pas bien où ça peut mener. Autre exemple qui nous semble contradictoire, l’affirmation d’une nouvelle sévérité par rapport à l’exécution des peines pour violences de genre (intrafamiliales, sexuelles, maltraitance des enfants) afin de limiter la récidive et, dans la même section, l’accent est mis sur un accompagnement vers un « autre parcours de vie » [pour les auteurs de violences, ndlr]. Ça reste très flou. À part cette volonté d’inscrire le féminicide dans le Code pénal, super importante sur un plan symbolique, même si on dispose déjà de lois permettant de poursuivre les auteurs. »

Votre avis sur les mesures concernant les maltraitances faites aux enfants ?

« Un point évoque l’impact de la dépendance des parents sur les enfants [addictions, ndlr]. Ce n’est pas la forme de violence la plus répandue, ni celle qui entraîne le plus de souffrance. Par contre, rien concernant l’inceste. Actuellement, le Code pénal ne permet presque pas la condamnation des auteurs de violences sexuelles envers les enfants, ou le permet à des conditions tellement strictes qu’on n’y arrive quasiment jamais. À ce propos, nous avons, avec l’Université des Femmes et SOS Inceste, réalisé un travail de politisation de l’inceste et émis des recommandations. »

Avec cette proposition de modification du code pénal, les infractions à caractère sexuel ne seront même plus des crimes !

Vous pointez encore la proposition de réforme du Code pénal, maintenue dans l’accord, qui prône la décriminalisation de toutes les violences sexuelles, sauf celles qui mènent à la mort après torture. 

« Nous militons contre la correctionnalisation – systématique – des infractions à caractère sexuel. Or, avec cette proposition de modification du code pénal, les infractions à caractère sexuel ne seront même plus des crimes ! Pourtant, la division des infractions en catégories (contraventions, délits et crimes) vise à hiérarchiser la gravité des actes commis. Il est essentiel que la gravité des violences sexuelles soit symbolisée par la qualification de crime et que ces violences ne soient plus correctionnalisées. Pour ce faire, il existe différentes solutions, comme la mise en place d’une Cour spécifique sur les violences sexuelles, composée d’un jury professionnel. La solution retenue ici ne nous semble non seulement pas pertinente, mais même délétère pour les droits des femmes. »

Épisode 5 : l’emploi

Dans l’introduction de l’accord, on peut lire que « le gouvernement s’engagera avec détermination pour faire reculer toutes les formes de discrimination, notamment les inégalités qui pénalisent les femmes. » Or les décisions prises dans les matières socioéconomiques sont cruciales pour les femmes, premières précaires. Nous avons donc demandé à Yves Martens, coordinateur du Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, si les bonnes intentions affichées se traduisaient par des mesures annoncées en matière d’emploi.  

Propos recueillis par Irène Kaufer

« Faire reculer les inégalités qui pénalisent les femmes » : est-ce que vous retrouvez cette préoccupation dans les mesures annoncées en matière d’emploi ?

« Dans l’accord, il est question d’une attention particulière accordée aux groupes vulnérables, afin de lever les barrières qu’ils rencontreraient sur le marché du travail. Sont citées : les personnes porteuses de handicap, les malades de longue durée, les personnes discriminées, les personnes âgées, les familles monoparentales. On le voit, on ne cite pas spécifiquement les femmes, même si l’on sait qu’elles sont majoritaires dans plusieurs de ces catégories.

Les mesures spécifiquement genrées concernant le marché du travail (soutien à l’entrepreneuriat, lutte contre l’écart salarial, mixité dans la hiérarchie des administrations et entreprises publiques). Elles sont peu concrètes et concernent un groupe particulier de femmes : celles qui occupent une profession intermédiaire/supérieure et qui « font carrière ».

Si le gouvernement entend casser le plafond de verre, il ne permet pas de faire décoller la majorité des femmes du plancher collant.

Ces mesures sont loin des préoccupations des femmes qui occupent les segments les moins encadrés et les moins bien rémunérés du marché du travail. Si le gouvernement entend casser le plafond de verre, il ne permet pas de faire décoller la majorité des femmes du plancher collant. »

Est-ce que le « chômage temporaire pour force majeure », utilisé comme alternative à une nouvelle prolongation du « congé parental corona », risque de pénaliser les femmes, en termes de revenus comme de carrière ? Peut-on imaginer une alternative pour la garde d’enfants en cas de fermeture de classes ou d’écoles ?

« L’accord promet aux parents de pouvoir consacrer plus de temps à leurs enfants. Le congé de naissance (père, coparent·e) passe de 10 à 20 jours. Cette augmentation était une revendication importante des mouvements féministes, mais elle reste largement en dessous de la durée réclamée. La mesure est annoncée comme graduelle, sans que soit donnée une date de mise en application complète… Et, en effet, le chômage temporaire remplace le congé parental corona. Ces mesures contribuent à lutter contre les inégalités mais restent totalement insuffisantes.

Le télétravail est mis également en avant dans l’accord. Or le recours au télétravail a été particulièrement inégal durant le confinement et par la suite. Le Conseil supérieur de l’Emploi a ainsi noté que ce sont les personnes moins qualifiées, aux contrats atypiques et ayant des revenus en moyenne plus faibles qui sont les moins susceptibles de pouvoir en bénéficier…

De plus, les secteurs dans lesquels ces personnes évoluent ont aussi souvent une force de travail plutôt féminisée et issue de l’immigration. Il est question aussi d’une modification de la réglementation sur le travail de soirée et de nuit, ce qui inquiète. Il est à craindre que, pour toutes ces situations, le fédéral renvoie la question de la garde des enfants aux régions/communautés compétentes en la matière… »

L’égalité des genres, proclamée comme un axe important de la coalition Vivaldi, n’a pourtant droit qu’à un secrétariat d’État. Pensez-vous que Sarah Schlitz (Ecolo) pourra peser sur les décisions en matière socioéconomique ?

« L’accord témoigne d’un féminisme de façade : de belles idées et de jolis mots mais peu d’éléments concrets à se mettre sous la dent. Sans douter de la motivation de Sarah Schlitz, je pense que sa tâche sera à coup sûr difficile pour décrocher de véritables résultats concrétisant les intentions. »

Yves Martens tient à préciser que ses réponses se basent largement sur le document « Accord Vivaldi : une première analyse », et en particulier sur la contribution de Charlotte Casier (chercheuse, militante féministe et syndicale).

Épisode 4 : les violences de genre

La lutte contre les « violences de genre » est présentée comme une priorité du nouveau gouvernement. Un sujet également crucial selon la nouvelle secrétaire d’État à l’Égalité des genres et à l’Égalité des chances, Sarah Schliz (Ecolo). Qu’en pense notre experte, Céline Caudron, coordinatrice nationale de Vie Féminine ?

Propos recueillis par Véronique Laurent

Qu’avez-vous envie de pointer dans la déclaration du gouvernement en lien avec les violences ?

« Dans le résumé de l’accord gouvernemental, la lutte contre « les violences de genre«  est présentée comme prioritaire mais n’apparaît qu’à la page 75… sur 85, c’est dire !

Le document use du terme « violences de genre« , englobant violences intrafamiliales, sexuelles, et maltraitance des enfants. Pour moi, cela invisibilise les spécificités liées aux violences faites aux femmes et leur cause : la domination structurelle des hommes sur les femmes. Cela dit, cette lecture « neutre » de l’approche des violences s’inscrit dans la continuité des politiques menées jusqu’ici par des secrétaires à l’Égalité des chances N-VA et CD&V.

Cette lecture « neutre » de l’approche des violences s’inscrit dans la continuité des politiques menées jusqu’ici par des secrétaires à l’Égalité des chances N-VA et CD&V.

Cette approche constitue par ailleurs une des critiques principales adressées par le Grevio, l’instance européenne chargée d’évaluer le respect de la Convention d’Istanbul, à la Belgique qui l’a ratifiée en 2016 ! Dans son rapport paru fin septembre et que les formateurs n’ont manifestement pas lu, le Grevio signalait : « Les politiques neutres du point de vue du genre comportent le risque que les interventions des professionnels et des professionnelles ne tiennent pas compte de la dimension de genre, ce qui peut conduire à des lacunes dans la protection et le soutien des femmes et contribuer à leur victimisation secondaire.«  »

 Une mesure concrète à épingler ?

« Oui, en page 49 : une formation plus poussée, mais pas obligatoire, pour les effectifs de la police et des services de santé, de façon à ce que « les victimes aient plus facilement accès à l’aide » et reçoivent « des informations justes et correctes lorsqu’elles signalent des actes de violence ». À nouveau, une formation sur base de quelle lecture ? Et pas un mot à propos des violences institutionnelles – racisme et sexisme banalisésau sein du personnel, longues procédures, stigmatisantes, sans bienveillance… C’est comme si ces violences institutionnelles n’existaient pas. »

Que pensez-vous de l’intégration prévue des Centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS) dans les domaines de la justice, de la santé publique, de la police et de l’égalité des chances ?

« Sur le papier, ok. Mais une telle mesure semble davantage correspondre à une lutte contre la criminalité (avec recours encouragé vers la police et la justice) et à une réponse à une question de santé publique, plutôt qu’à celle des droits des femmes. »

 Et le rôle « renforcé » de l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes, qu’en dites-vous ?

« Cet organe définirait, puis évaluerait lui-même ses plans d’action ? Sans recours pour le suivi et l’évaluation à un organisme indépendant multidisciplinaire, comprenant également des membres des associations de défense des droits des femmes ? Ce n’est pas rassurant. »

Épisode 3 : la mobilité

« La mobilité fluide et durable est primordiale pour notre économie ainsi que pour la liberté et la qualité de vie des citoyens. » Dans la formulation même du nouvel accord de gouvernement, il semblerait que l’économie passe avant les citoyen·nes. Qu’en pensent nos expertes, Noémie Emmanuel et Valérie Lootvoet ?

Camille Wernaers

Le nouveau gouvernement souligne l’importance de la mobilité pour « l’économie et la qualité de vie ». Pour autant, « c’est vraiment une vision néolibérale de la ville et de la mobilité qui est développée dans l’accord. On nous dit que la mobilité, c’est la liberté, sans jamais interroger les conditions sociales de déplacement des gens dans les villes. En réalité, les gens se déplacent parce qu’ils sont obligés de le faire, notamment pour travailler », indique Noémie Emmanuel, chercheuse sur les politiques publiques d’accès au logement et à la ville.

Le gouvernement admet un lien entre cette mobilité (forcée) et l’environnement. « Il parle de l’impact de la mobilité sur le “développement durable”. Je parlerais plutôt d’urgence écologique. La politique du tout-à-la-voiture est une catastrophe en Belgique. Rien n’est dit sur les voitures de société qui font pourtant débat, qui profitent aux ménages les plus riches et qui permettent aux employeurs de payer moins de cotisations. Cela représente un trou énorme dans la sécurité sociale », explique l’experte.

C’est une vision néolibérale de la ville et de la mobilité qui est développée dans l’accord. On nous dit que la mobilité, c’est la liberté, sans jamais interroger les conditions sociales de déplacement des gens dans les villes.

L’accord mentionne « une mobilité douce, collective et multimodale », ce qui semble un objectif difficilement atteignable au niveau fédéral puisque la mobilité est une compétence partagée avec les Régions qui gèrent par exemple la STIB et les TEC. « Dans cette lasagne institutionnelle, on ne tient pas compte des réalités des gens qui se déplacent avec les transports publics, surtout des travailleuses pauvres qui font plusieurs arrêts sur leur route pour répondre aux tâches familiales qui leur incombent », soutient Noémie Emmanuel.

L’accord ouvre aussi la porte à la libéralisation, pour ne pas dire la privatisation, du rail, la gestion de la SNCB revenant au niveau fédéral. « Cela va dans le sens d’un délitement d’un État social, on privatise des emplois jusqu’ici publics et stables », analyse Noémie Emmanuel. Et cette annonce intervient alors que d’autres pays d’Europe font marche arrière à cause des conséquences négatives de la privatisation, c’est le cas de l’Angleterre.

L’aspect sécuritaire est abordé… mais pas d’un point de vue genré. « C’est une conception très individuelle de la sécurité, qui pèse uniquement sur les individus », explique Valérie Lootvoet directrice de l’Université des Femmes. « Outre la vision ultra-libérale, on retrouve aussi une vision sécuritaire et policière des villes, acquiesce Noémie Emmanuel. Prenons le chapitre sur la sécurité routière, on parle de plus de contrôles de police. Cela a des effets sur les personnes sans papiers et les jeunes racisés. Or, quand on regarde les études, on voit que les hommes sont les premiers responsables des accidents en voiture, à cause de leur conduite viriliste. Les victimes, qu’elles soient à pied ou à vélo, sont, elles, surtout des femmes. » Une piste qui n’est pas du tout explorée (pour l’instant ?) par l’actuel gouvernement.

Épisode 2 : la migration

Les femmes migrantes seraient-elles les grandes oubliées du nouveau gouvernement fédéral ? Réponse avec Fabienne Richard, directrice du GAMS.

Camille Wernaers

L’accord du gouvernement Vivaldi contient un chapitre sur l’asile et la migration mais n’y cherchez pas le mot « femme », il n’apparaît pas une seule fois, comme l’a constaté Fabienne Richard, directrice du Groupe pour l’abolition des mutilations génitales (GAMS) et fine observatrice de la politique migratoire belge. Elle critique l’utilisation de ce discours neutre. « Dans l’accord, on parle de trafic d’être humain, sans évoquer l’exploitation sexuelle et dire que ce sont en majorité des femmes. C’est comme si on avait peur d’utiliser les bons mots », souligne-t-elle. Sans identifier correctement le problème, il est impossible de prendre les bonnes mesures.

Dans l’accord, on parle de trafic d’être humain, sans évoquer l’exploitation sexuelle et dire que ce sont en majorité des femmes. C’est comme si on avait peur d’utiliser les bons mots.

« Il y a pourtant des groupes identifiés comme vulnérables dans l’accord : les enfants ou les LGBT. Il est stipulé qu’on ne pourra plus enfermer des enfants dans des centres fermés. C’est très positif. Mais les femmes ne font pas partie des groupes auxquels il faut être attentif », regrette-t-elle. Pourtant, les migrantes rencontrent des difficultés spécifiques sur leur chemin, notamment des violences sexuelles qui peuvent être la raison de leur départ ou qui peuvent se produire durant leur parcours migratoire. « Elles subissent des violences genrées. Il est très difficile de le faire reconnaître comme un motif d’asile valable une fois en Belgique », explique Fabienne Richard. Encore plus taboues, certaines violences sexuelles ont lieu dans les centres de réfugié·es gérés par Fedasil ou aux abords des centres.

« Dans l’accord, on parle aussi du background, des antécédents des migrant·es. Le gouvernement entend favoriser ceux dont les compétences seront utiles à la Belgique. Les femmes violentées les intéressent moins… », s’insurge-t-elle. La « politique de retour humaine et déterminée » prévue par le nouveau gouvernement inquiète aussi la Ligue des travailleuses domestiques, créée par des femmes sans papiers, qui l’ont fait savoir le 2 octobre dans une carte blanche. Elles écrivent : « Alors que le gouvernement affirme se positionner pour une politique de retour « humaine et déterminée », nous nous demandons si ces deux termes sont compatibles lorsqu’on parle de « politique migratoire juste » dans l’unique but de réduire les flux migratoires… »

Enfin, la Convention d’Istanbul, ratifiée par notre pays, exige que le statut de résident·e tienne compte des situations que les migrantes vivent, notamment les violences. Une exigence qu’on ne retrouve donc nulle part dans l’accord du gouvernement. Aucune formation sur les violences de genre n’est prévue pour les professionnel·les qui travaillent sur ces sujets. « Je suis très déçue », résume Fabienne Richard.

Épisode 1 : la santé

Pour aborder cet enjeu crucial, nous avons sollicité l’expertise de Catherine Markstein, médecin et fondatrice de l’asbl Femmes et santé. Interview.
Irène Kaufer

Dans son programme, le gouvernement affirme sa volonté de tenir compte des inégalités entre les femmes et les hommes. Est-ce que cela transparaît dans le chapitre santé ?
« Non. Sauf erreur de notre part, les mots « femme(s) » et « genre(s) » ne sont pas cités spécifiquement dans le chapitre autour des soins de santé. Globalement, tout le vocabulaire utilisé est au masculin « soi-disant neutre » ! On ne fait que parler des citoyens, des patients, du médecin traitant, des détenus… Difficile de se sentir représentées dans un tel accord ! En outre, il n’y a aucune attention aux besoins spécifiques des femmes et à l’impact de leurs conditions de vie sur leur santé. Les violences sexuelles, sexistes ou basées sur le genre et leur impact sur la santé des femmes ne sont à aucun moment évoqués dans ce chapitre. Enfin, il semble que les dépenses budgétaires concerneront principalement les institutions hospitalières, ainsi que des actions de médecine préventive et des programmes qui cibleront les habitudes de vie. Dans ce panorama, faut-il encore soulever que le droit à l’IVG n’est pas identifié comme une priorité de cette législature ? »

Difficile de se sentir représentées dans un tel accord ! Il n’y a aucune attention aux besoins spécifiques des femmes et à l’impact de leurs conditions de vie sur leur santé.

Est-ce que ces inégalités sont prises en compte dans la lutte contre le Covid-19 ?
« Il est évident que le Covid-19 a touché plus fortement les territoires où se concentrait la pauvreté. Les personnes qui vivent dans la précarité sont plus exposées aux contaminations. Elles développent plus fréquemment des formes sévères compte tenu de la prévalence de facteurs de comorbidité et de facteurs dus à la malnutrition (qualité de l’environnement, obésité, diabète…). Leur entrée dans les soins s’organise par ailleurs souvent tardivement. Nous tenons aussi à souligner que les mesures sanitaires ont un impact plus important sur la vie de femmes. Elles ont fait augmenter les inégalités hommes/femmes : par exemple au cours du confinement, 43 % de femmes assument 4 heures de travail domestique supplémentaire. Aussi, il manque un regard critique sur le télétravail : les femmes font plus souvent face à la double contrainte du télétravail et de s’occuper des enfants/de leurs proches. »

Ministre de la Santé, quelle(s) mesure(s) prendriez-vous en priorité ?
« C’est par les approches de promotion de la santé et de santé communautaire que nous pouvons faire face aux inégalités sociales et de genre. Il faut revenir à des modèles de démocratie sanitaire, plus participatifs et non discriminatoires. Des modèles qui stimulent l’empowerment et la solidarité entre les personnes. Cela peut se faire en s’appuyant sur un rapport de confiance des autorités sanitaires et scientifiques vers les citoyen·nes, en valorisant les compétences et initiatives des collectivités, en leur donnant une place dans la recherche scientifique. Nous devons aussi changer le parcours universitaire des soignant·es, leur enseigner l’analyse de genre en santé et les outils de participation citoyenne. »

Overseas, dans la fabrique de la domesticité

Avec son long-métrage Overseas, la réalisatrice franco-coréenne installée à Bruxelles Sung-A Yoon nous fait découvrir un maillon de la chaîne mondiale du « care » : les programmes de formation mis en place aux Philippines à destination des femmes qui vont devenir aides-ménagères et « nounous » dans plusieurs pays du monde. Une immersion subtile, complexe, subjective, au plus près de femmes dont l’existence est broyée par le système économique mondialisé du travail domestique. Interview.

On les appelle les OFW : Overseas Filipino Workers (travailleuses philippines à l’étranger). Des « nouveaux héros de l’économie » pour le gouvernement philippin, qui tire un profit économique de cette migration massive. Des femmes exploitées, des esclaves modernes qui laissent souvent leurs enfants derrière elles pour devenir travailleuses domestiques à l’étranger – Singapour, Hong Kong, Émirats arabes, etc. – afin d’assurer un avenir à leur famille.

Pour son deuxième long-métrage (qui a reçu l’an dernier le prix du meilleur documentaire  au Festival international du Film de Varsovie), Sung-A Yoon a posé sa caméra dans un centre de formation comme il en existe de nombreux aux Philippines, qui prépare les femmes à devenir de parfaites bonnes à tout faire. Elles y apprennent, à travers des cours (l’équipe de formatrices compte d’anciennes domestiques) et des jeux de rôle (où elles jouent également le rôle de l’employeur/euse), à faire à manger, nettoyer les toilettes, les draps, faire la lessive. Mais au-delà des gestes qu’elles intègrent, c’est tout leur corps qui est préparé à une déshumanisation progressive.

Dans cette antichambre du départ outre-mer, les femmes – un pied déjà dehors, dans l’ailleurs – intègrent des règles et des injonctions, comme « ne jamais pleurer devant leurs employeurs », et se préparent aux humiliations, aux violences, notamment sexuelles, qui les attendent. Mais elles se partagent aussi des stratégies de survie. Se dessinent en creux des femmes résignées mais résistantes, des existences singulières et des moments solidaires.

Qu’est-ce qui vous a amenée à réaliser un film sur ce sujet ?

« Quand on se lance dans un projet de film, on ne connaît pas toutes les raisons qui nous poussent à le faire. C’est au cours de la réalisation du film que j’ai découvert comment cela résonnait en moi…

Plusieurs choses ont néanmoins été à l’origine de ce film. La première étant ma rencontre dans le tram avec des travailleuses domestiques philippines quand j’étudiais à Bruxelles. Je les observais accompagner des petits enfants blonds en uniforme de l’école britannique, et me demandais quelle était leur vie, la relation qu’elles avaient avec leurs propres enfants. Je m’interrogeais aussi sur leur présence dans la ville et leur invisibilité.

La réalisatrice Sung-A Yoon.

Quelques années après, j’ai voulu adapter, sous forme de fiction, un livre de Caroline Ibos [maîtresse de conférences en science politique, chercheuse au Laboratoire des études de genre et de sexualité (CNRS), ndlr], Qui gardera nos enfants ?[voir axelle hors-série juillet-août 2012, ndlr], sur la relation entre les nounous et les parents dans les foyers parisiens, mais les droits étaient déjà vendus. Je n’ai pas abandonné l’idée de travailler sur cette migration spécifiquement féminine et j’ai poursuivi mon travail de recherche.

J’ai rencontré dans le cadre d’un séminaire la sociologue philippine Asuncion Fresnoza-Flot, auteure de l’ouvrage Mères migrantes sans frontières. Elle analyse l’immigration des travailleuses domestiques philippines en France sous l’angle de la séparation familiale. Elle analyse la place du mari dans la famille, le lien que les femmes gardent avec leur pays d’origine. Cette approche familiale – qui aborde le sentiment d’exil, l’arrachement affectif – n’est pas courante et m’a bouleversée. J’y ai aussi vu un lien avec mon film précédent, Full of Missing Links, dans lequel je partais en Corée du Sud à la recherche de mon père absent pendant 20 ans. Même si les situations n’ont rien à voir, ce film parle aussi de séparation familiale.

Le sentiment d’exil fait aussi écho en moi, puisque je l’ai connu quand je suis arrivée, enfant, en France, confrontée à une langue et à une culture différentes, confrontée au fait de voir mon identité réduite à une « étrangère ».

J’ai voulu, avec ce film, rendre à ces femmes leur humanité et leur dignité.

C’est aussi pour contrer ces stéréotypes que j’ai voulu faire ce film. Les femmes philippines sont considérées comme naturellement dociles, joyeuses, malléables. On vole leur humanité en les présentant comme telles. J’ai voulu, avec ce film, rendre à ces femmes leur humanité et leur dignité. J’ai voulu mettre en valeur la diversité de leurs personnalités,  de leurs histoires, de leurs stratégies de résistance, de leurs origines sociales et économiques, etc. »

Elles savent donc tout ce qui les attend. Et pourtant, on ne les voit pas uniquement comme victimes consentantes…

« Elles sont victimes d’une situation mais elles ne sont pas dupes. Elles savent qu’elles seront considérées comme des esclaves. Elles savent ce qu’elles sont et ce qu’elles font et développent des stratégies. J’ai voulu montrer les deux facettes. Elles s’échangent des conseils pour rétorquer aux employeurs qui vont trop loin. Il était important pour moi de montrer que ces personnes pensent et qu’elles savent déceler les attitudes et les comportements humiliants et abusifs chez leurs employeurs. Bref, tout le contraire de la façon dont elles sont perçues habituellement, invisibilisées et déshumanisées. »

Elles peuvent développer des stratégies, mais n’ont aucun droit dans les pays où elles travaillent… Existe-t-il aux Philippines des associations qui défendent ces femmes ?

« Des ONG ont développé des numéros d’urgence à destination des femmes en danger. Elles travaillent aussi à mettre la pression sur le gouvernement qui, parfois, ne réagit pas assez vite, pour des rapatriements par exemple. D’autres ONG travaillent aussi dans les pays où les femmes sont déployées. »

Ce sont des femmes, dont la plupart sont ex-travailleuses domestiques, qui leur donnent la formation. Comment se dessine la sororité dans ce lieu ?

« Le groupe ne se connaissait pas au début. Petit à petit, une solidarité, un soutien mutuel a éclos entre ces femmes et s’est maintenu, d’ailleurs, parmi certaines d’entre elles, une fois à l’étranger. Des formatrices ont vécu des situations parfois pires que celles qui attendent les femmes en formation. Et il se dégage une forme de bienveillance de leur part, je ne m’y attendais pas. »

Ces formatrices seraient-elles donc, dans ce système sur lequel elles ont très peu de prise, du côté des travailleuses ?

« Quand j’ai demandé à la directrice ce qu’elle pensait du fait d’envoyer des femmes vers des situations dramatiques qu’elle a elle-même vécues, elle m’a répondu qu’elle voulait que ça s’arrête. Mais le système est massif et institutionnalisé. Ce que je dénonce n’est donc pas le comportement des formatrices, leurs responsabilités individuelles, mais bien ce grand marché mondialisé que le gouvernement philippin encourage et institutionnalise. »

Le film s’ouvre par une scène terrible et assez longue, celle d’une femme qui nettoie les toilettes en sanglotant… Comment s’est déroulée cette scène ?

« Cette scène a été prise sur le vif. Je trouvais très important que le motif des toilettes apparaisse et soit affirmé en préambule. Les toilettes sont le symbole du sale job. Une formatrice leur dit d’ailleurs : « Vous ne gagnerez jamais autant qu’en récurant les WC outre-mer. Et vous verrez apparaître les symboles du dollar au fond de la cuvette. » C’est aussi, comme me l’ont témoigné plusieurs femmes, le seul endroit sans caméra, sans surveillance, où les femmes peuvent pleurer. »

Le motif de la pluie revient souvent, comme une métaphore du lieu de formation étant déjà « outre-mer ».

« J’ai tourné ce film en pleine mousson, ce qui m’a permis de jouer avec des images de flaques, d’inondations. On a l’impression que les femmes sont isolées sur une île.

Ce lieu de formation fonctionne comme une antichambre du départ : elles y dorment  durant toute la durée de leur formation (pour ce centre, c’est deux semaines, mais la durée varie selon les centres), elles sont privées de leur téléphone. Elles n’ont donc déjà plus aucun contact avec leur famille et savent que leur départ est imminent. Elles sont mises en situation, plongées dans cet ailleurs. Certaines femmes craquent pendant la formation. La mise en situation prend la forme de jeux de rôle, où elles jouent l’employée et l’employeur… Ça leur permet vraiment d’anticiper, de se projeter dans l’inconnu. À la fin, elles prennent le bus dans des rues inondées, comme si déjà elles traversaient la mer. »

Vous avez passé de longues heures avec ces femmes. Avez-vous de leurs nouvelles aujourd’hui ? 

« Oui. Trois d’entre elles ont pu assister à une projection. Une autre a pu regarder le film à la télévision  hongkongaise  avec son employeuse, qui s’est rendu compte  de ses difficultés, du sentiment d’arrachement et de mal du pays qui pouvait la traverser.  Si l’employeuse a réussi à se mettre à la place de son employée le temps du film, je cultive l’espoir que leur relation de travail s’améliore. »