« Avançons, nous avons tellement attendu » : rencontre avec Sarah Schlitz, secrétaire d’État à l’Égalité des genres

Nous avions rendez-vous avec la députée fédérale (Ecolo), pour parler d’une résolution qu’elle a récemment déposée au Parlement visant à reconnaître le travail gratuit des couturières pendant la crise du coronavirus. Mais c’est avec la secrétaire d’État que nous nous sommes entretenues. Catapultée le 1er octobre dernier à l’Égalité des genres et l’Égalité des chances dans le nouveau gouvernement « Vivaldi », pourtant critiqué par les féministes, la Liégeoise Sarah Schlitz se veut positive. Elle estime avoir assez de marge de manœuvre pour faire la différence au cours des trois ans et demi qui viennent. Prenons-la au mot.

Propos recueillis par Manon Legrand et Sabine Panet

Parcourir la page Facebook de Sarah Schlitz, c’est un peu comme tourner les pages d’un magazine féministe… Rien que pour le mois de septembre, on découvre tour à tour une carte blanche sur les féminicides, une photo d’elle en « servante écarlate » pour la Journée mondiale de la contraception, une visite avec des femmes sans papiers liégeoises qui cousent des masques et font pression pour leur régularisation, des statistiques sur l’usage de l’interdiction de résidence des conjoints violents, des plaidoyers pour la bicyclette dans le train et pour dénoncer les freins à la mise en selle des femmes et des enfants… Un profil qui détonne dans un gouvernement certes paritaire, mais où les hommes continuent à occuper les principales responsabilités. Sa personnalité de militante engagée dans les luttes féministes la différencie aussi clairement de Zuhal Demir (N-VA) et de Nathalie Muylle (CD&V), ses prédécesseuses à la tête de ce secrétariat d’État dont les missions ont été totalement renouvelées par l’accord de gouvernement et dont les contours sont donc à réinventer.

Dans son agenda très serré, Sarah Schlitz a maintenu notre rendez-vous. À cette femme engagée, au croisement entre monde politique et société civile, nous avions envie de demander, à chaud, comment elle envisageait sa fonction et ses leviers d’action, dans un ministère lui aussi aux confluences, des matières et des compétences.

Comment vous sentez-vous, quelques jours après votre nomination ?

« Je suis dans une course. On doit prendre des décisions très rapidement, il faut aller très vite, les questions parlementaires recommencent déjà très vite. C’est aussi un saut dans la grande profondeur. Mais je n’ai pas pris cette décision dans la précipitation. Je n’aurais pas accepté ce secrétariat d’État à n’importe quel prix et sur n’importe quelle matière. Au sein d’Ecolo, nous savions ce que nous voulions, on en a fait part aux formateurs et informateurs. Et mon parti s’est vraiment battu pour avoir ce secrétariat, parce que les sujets nous tiennent à cœur, que nous les défendons depuis longtemps. Moi-même, j’ai beaucoup travaillé sur ces matières, ce qui me donne un sentiment de légitimité. C’est une reconnaissance forte pour moi de la part des militants et militantes qui m’ont soutenue à plus de 80 % [le reste : des abstentions, ndlr]. Les retours de la société civile sont très enthousiasmants, tant des associations que des militantes féministes. C’est tout un réseau qui se sent enfin représenté. C’est une grande pression… et une grande émotion. »

Lors des négociations, c’est le terme « égalité des genres » qui a été choisi et non pas « égalité entre les femmes et les hommes » par exemple… Ce qui donne parfois aux féministes l’impression de neutralisation du sujet des droits des femmes. Quel sens y mettez-vous ?

« Il y a eu une volonté des négociateurs – et dans le gouvernement – de progresser sur les droits des femmes, c’est pourquoi on a voulu évoquer les genres, les chances et la diversité. L’une des premières choses que j’ai faites avant de me positionner par rapport à la mission a été de lire l’accord. J’y ai vu des engagements concrets et de la marge de manœuvre. Me connaissant, je pourrai prendre des engagements et agir de façon solidaire et radicale sur base de ce document. Pour m’être battue face à l’ancien gouvernement MR-N-VA, devenu ensuite MR-CD&V-Open Vld, je suis satisfaite de voir cette attention et cette sensibilité aux questions d’égalité. Il y a une prise de conscience, amorcée en Fédération Wallonie-Bruxelles et en Wallonie, qui fait tache d’huile au niveau fédéral. »

Et pourquoi pas un ministère des Droits des femmes ?

« Nous avions cette revendication. Nous voulions une vice-Première ministre dotée de la compétence « droits des femmes ». »

Au chapitre Égalité des genres justement, qu’est-ce qui vous semble intéressant dans l’accord, et quelles sont les absences que vous regrettez ?

« Bien sûr, il ne s’agit pas de mon programme, mais du fruit d’un compromis. Il y a des mesures concrètes, comme la référence à la Convention d’Istanbul et la mention du Plan interfédéral de lutte contre les violences aux femmes. On trouve aussi, dans cet accord, des priorités que nous demandions depuis longtemps : la question de l’écart salarial, de l’inscription du féminicide et de l’écocide [les crimes les plus graves contre l’environnement, ndlr] dans le Code pénal, ce ne sont pas que des symboles !

L’inscription du féminicide et de l’écocide dans le Code pénal, ce n’est pas qu’un symbole !

Il y a aussi le renforcement du congé de paternité, le renforcement de l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes, la question de la formation des premières lignes, un enjeu essentiel également. Koen Geens [ministre de la Justice sortant, CD&V, ndlr] avait annoncé qu’il allait former les magistrats, très bien : nous irons encore plus loin. Il faut d’ailleurs savoir que, depuis 2019, les magistrats sont formés à l’aliénation parentale comme concept valable, non pour les mettre en garde contre cette théorie… J’espère que je vais pouvoir agir sur ce genre de dossiers et avancer vers des choses plus progressistes. La question des statistiques genrées sur les violences ne figure pas finalement dans l’accord. Mais elle fait partie de mes priorités, j’ai beaucoup insisté sur ce point lors des négociations. »

 Les droits des femmes sont très transversaux et sont impactés par toutes les autres compétences, comme l’Emploi, la Justice, la Santé… Comment comptez-vous procéder ?

« Déjà, il faut se parler. Je vais d’abord me tourner vers mes collègues Ecolo-Groen, et actionner des leviers avec eux. Je compte aller vers Petra De Sutter, par exemple, à la Fonction publique. On va travailler ensemble à l’exemplarité des pouvoirs publics en termes de diversité. En matière de mobilité, il y a aussi des enjeux hommes-femmes, idem sur la question du climat… Concernant les matières comme la Justice, il s’agira aussi, toujours à partir de l’accord, de voir comment on peut avancer. Mes collègues parlementaires poseront aussi des questions. Je siégerai également à la Conférence Interministérielle « Droits des femmes » [lieu de concertation entre les différentes entités fédérées, qui mettra le focus sur la lutte contre les violences, ndlr], l’occasion aussi de travailler de façon transversale… »

Comment allez-vous réfléchir à la coordination avec les autres ministères pour éviter de courir après chaque ministre ?

« Il nous faudra élaborer une stratégie concrète. Au sein du gouvernement, il s’agira d’identifier les personnes en charge des questions de genre dans chaque cabinet. Je pense aussi au travail avec les parlementaires. Le travail sur l’IVG a également renforcé les liens entre les femmes et les députées des différents partis… »

Nous manquions d’un leadership fédéral sur la question des violences.

Il y a une grande attente des entités fédérées sur la question des violences…

« Oui, nous manquions d’un leadership fédéral dans ce dossier. Il nous faut un plan fédéral, d’autant que ce niveau dispose de leviers très importants, comme l’Intérieur et la Justice. Il faut aussi qu’on travaille ensemble, avec les entités fédérées. Si on développe, par exemple, des mesures d’éloignement des auteurs de violences conjugales, il faut que les Régions soient d’accord. »

Mais quel levier aurez-vous, par exemple, sur le dossier de la réforme des pensions ? À la lecture de cet accord, qui entend monter la pension minimum à 1.500 euros net pour une carrière complète, on a quand même l’impression que les réalités des femmes sont balayées.  

« Je me servirai de la phrase inscrite au chapitre pensions, qui préconise de « prendre en compte les inégalités entre hommes et femmes et les réduire autant que possible », comme levier de négociations. »

Quels sujets constitueront selon vous un grand challenge ?

« En matière de contraception, on est parvenus à ce que l’accord promeuve un accès facilité à la contraception. Mais on n’a pas acquis la gratuité. Toutefois, c’est déjà très ambitieux par rapport au passé. Une alternative à la gratuité était de relever le plafond du statut BIM, beaucoup trop bas actuellement. D’autres portes pour élargir l’accès à la contraception sont à ouvrir. Avec les parlementaires qui travaillent en matière de santé, il s’agira d’avancer.

Sur la dépénalisation de l’IVG [renvoyée en Commission Justice et à l’étude par un « comité scientifique multidisciplinaire », une façon de l’évacuer, ndlr], nous sommes évidemment fâchés. Mais nous n’aurions pas pu faire voter la loi ambitieuse que nous voulions… C’est aussi lié au fait que nous avons mis du temps à former un gouvernement. Mettons-nous autour de la table, discutons et avançons. Nous n’allons pas mettre de côté les dossiers « embêtants ». »

Vous êtes à l’intersection des matières et vous avez précisément dans vos compétences la lutte contre les discriminations de sexe, mais aussi en lien avec le handicap, l’origine supposée… Qu’allez-vous faire en termes de lutte contre le racisme ?

« On va lancer le plan contre le racisme, déjà bien avancé. On pourra aussi trouver des éléments via la Convention d’Istanbul pour pouvoir défendre les femmes vulnérables, migrantes notamment. Il faudra aussi travailler contre les discours de la droite extrême et de l’extrême droite, qui se banalisent en Flandre. On a donc l’occasion de prendre un tournant différent. »

Ce sont autant de dossiers clivants. Qu’est-ce qui va nourrir votre confiance ?

« Être membre de ce gouvernement, différent du précédent. On a fait un grand pas. Je pense qu’il y a l’ancien monde, et le nouveau monde. Avançons, nous avons tellement attendu… »

J’aimerais vraiment mettre fin au sentiment d’impunité sur les questions de violences.

Comment envisagez-vous le lien avec les associations féministes ?

« N’hésitez pas à venir me voir ! Je vais aussi appeler des femmes qui sont pour moi des grandes références pour récolter des conseils et nourrir ma réflexion, et faire en sorte que les mesures politiques que je prends aient un impact social réel. »

Pouvez-vous pointer un objectif qui vous tient particulièrement à cœur, sur ces trois ans et demi à venir ?

« J’aimerais vraiment mettre fin au sentiment d’impunité sur les questions de violences. Je ne suis pas dans le « tout répressif » et l’extension du carcéral. Mais je pense qu’avant un féminicide, il y a beaucoup de choses sur lesquelles agir. Je voudrais aussi que les citoyennes se sentent représentées, et susciter d’autres vocations. »

Accord de gouvernement : les féministes réagissent. Épisode 6

Plus de 16 mois après les élections, la Belgique se dote enfin d’un gouvernement. Qui plus est paritaire, puisqu’il compte dans ses rangs autant de ministres femmes que de ministres hommes. Mais quel sort ce gouvernement Vivaldi réserve-t-il aux femmes en matière de santé, d’emploi, de justice ? Se montre-t-il toujours aussi égalitaire ? Autour de sept thématiques-clés pour les femmes, nous avons recueilli l’analyse de féministes qui ont décortiqué pour nous l’accord de gouvernement. Nous vous livrons, en plusieurs épisodes, leur éclairage.

(scrollez pour lire les épisodes précédents) 

Épisode 6 : la Justice

Nous pointons régulièrement dans nos articles la déconnexion entre l’institution judiciaire et les femmes, pourtant victimes de nombreuses formes de violence et dont les attentes de justice sont trop souvent déçues. Miriam Ben Jattou et Ysaline Matthis, juristes auprès de l’asbl Femmes de droit, ont parcouru pour nous le volet justice de l’accord de gouvernement… Et ne sont pas convaincues. 

Propos recueillis par Véronique Laurent

Quelle est votre impression générale sur le volet justice à la lecture de l’accord gouvernemental ?

« Ce qui nous a frappées, ma collaboratrice et moi, ce sont les alternances entre des mesures très détaillées et d’autres très vagues. On va engager 1.600 policiers, par exemple, c’est une mesure concrète. À côté de ça, l’accord déclare vouloir pratiquer une approche coordonnée des violences : on ne voit pas bien où ça peut mener. Autre exemple qui nous semble contradictoire, l’affirmation d’une nouvelle sévérité par rapport à l’exécution des peines pour violences de genre (intrafamiliales, sexuelles, maltraitance des enfants) afin de limiter la récidive et, dans la même section, l’accent est mis sur un accompagnement vers un « autre parcours de vie » [pour les auteurs de violences, ndlr]. Ça reste très flou. À part cette volonté d’inscrire le féminicide dans le Code pénal, super importante sur un plan symbolique, même si on dispose déjà de lois permettant de poursuivre les auteurs. »

Votre avis sur les mesures concernant les maltraitances faites aux enfants ?

« Un point évoque l’impact de la dépendance des parents sur les enfants [addictions, ndlr]. Ce n’est pas la forme de violence la plus répandue, ni celle qui entraîne le plus de souffrance. Par contre, rien concernant l’inceste. Actuellement, le Code pénal ne permet presque pas la condamnation des auteurs de violences sexuelles envers les enfants, ou le permet à des conditions tellement strictes qu’on n’y arrive quasiment jamais. À ce propos, nous avons, avec l’Université des Femmes et SOS Inceste, réalisé un travail de politisation de l’inceste et émis des recommandations. »

Transformer les violences sexuelles en délit, ce n’est pas un bon signe. Il est essentiel de maintenir symboliquement la qualification de crime.

Vous pointez encore la proposition de réforme du Code pénal, maintenue dans l’accord, qui prône la décriminalisation de toutes les violences sexuelles, sauf celles qui mènent à la mort après torture. 

« Transformer les violences sexuelles en délit, ce n’est pas un bon signe. Il est essentiel de maintenir symboliquement la qualification de crime. Les cours d’assises ne sont sans doute pas les meilleurs endroits pour juger de ces infractions pénales, mais les correctionnaliser, c’est louper le coche. La pédo-criminalité, par exemple, sera nommée pédo-délinquance, ce qui en atténue la portée… On aurait pu penser à des tribunaux spécialisés en matière de violences conjugales, comme c’est le cas en Espagne, par exemple. »

Épisode 5 : l’emploi

Dans l’introduction de l’accord, on peut lire que « le gouvernement s’engagera avec détermination pour faire reculer toutes les formes de discrimination, notamment les inégalités qui pénalisent les femmes. » Or les décisions prises dans les matières socioéconomiques sont cruciales pour les femmes, premières précaires. Nous avons donc demandé à Yves Martens, coordinateur du Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, si les bonnes intentions affichées se traduisaient par des mesures annoncées en matière d’emploi.  

Propos recueillis par Irène Kaufer

« Faire reculer les inégalités qui pénalisent les femmes » : est-ce que vous retrouvez cette préoccupation dans les mesures annoncées en matière d’emploi ?

« Dans l’accord, il est question d’une attention particulière accordée aux groupes vulnérables, afin de lever les barrières qu’ils rencontreraient sur le marché du travail. Sont citées : les personnes porteuses de handicap, les malades de longue durée, les personnes discriminées, les personnes âgées, les familles monoparentales. On le voit, on ne cite pas spécifiquement les femmes, même si l’on sait qu’elles sont majoritaires dans plusieurs de ces catégories.

Les mesures spécifiquement genrées concernant le marché du travail (soutien à l’entrepreneuriat, lutte contre l’écart salarial, mixité dans la hiérarchie des administrations et entreprises publiques). Elles sont peu concrètes et concernent un groupe particulier de femmes : celles qui occupent une profession intermédiaire/supérieure et qui « font carrière ».

Si le gouvernement entend casser le plafond de verre, il ne permet pas de faire décoller la majorité des femmes du plancher collant.

Ces mesures sont loin des préoccupations des femmes qui occupent les segments les moins encadrés et les moins bien rémunérés du marché du travail. Si le gouvernement entend casser le plafond de verre, il ne permet pas de faire décoller la majorité des femmes du plancher collant. »

Est-ce que le « chômage temporaire pour force majeure », utilisé comme alternative à une nouvelle prolongation du « congé parental corona », risque de pénaliser les femmes, en termes de revenus comme de carrière ? Peut-on imaginer une alternative pour la garde d’enfants en cas de fermeture de classes ou d’écoles ?

« L’accord promet aux parents de pouvoir consacrer plus de temps à leurs enfants. Le congé de naissance (père, coparent·e) passe de 10 à 20 jours. Cette augmentation était une revendication importante des mouvements féministes, mais elle reste largement en dessous de la durée réclamée. La mesure est annoncée comme graduelle, sans que soit donnée une date de mise en application complète… Et, en effet, le chômage temporaire remplace le congé parental corona. Ces mesures contribuent à lutter contre les inégalités mais restent totalement insuffisantes.

Le télétravail est mis également en avant dans l’accord. Or le recours au télétravail a été particulièrement inégal durant le confinement et par la suite. Le Conseil supérieur de l’Emploi a ainsi noté que ce sont les personnes moins qualifiées, aux contrats atypiques et ayant des revenus en moyenne plus faibles qui sont les moins susceptibles de pouvoir en bénéficier…

De plus, les secteurs dans lesquels ces personnes évoluent ont aussi souvent une force de travail plutôt féminisée et issue de l’immigration. Il est question aussi d’une modification de la réglementation sur le travail de soirée et de nuit, ce qui inquiète. Il est à craindre que, pour toutes ces situations, le fédéral renvoie la question de la garde des enfants aux régions/communautés compétentes en la matière… »

L’égalité des genres, proclamée comme un axe important de la coalition Vivaldi, n’a pourtant droit qu’à un secrétariat d’État. Pensez-vous que Sarah Schlitz (Ecolo) pourra peser sur les décisions en matière socioéconomique ?

« L’accord témoigne d’un féminisme de façade : de belles idées et de jolis mots mais peu d’éléments concrets à se mettre sous la dent. Sans douter de la motivation de Sarah Schlitz, je pense que sa tâche sera à coup sûr difficile pour décrocher de véritables résultats concrétisant les intentions. »

Yves Martens tient à préciser que ses réponses se basent largement sur le document « Accord Vivaldi : une première analyse », et en particulier sur la contribution de Charlotte Casier (chercheuse, militante féministe et syndicale).

Épisode 4 : les violences de genre

La lutte contre les « violences de genre » est présentée comme une priorité du nouveau gouvernement. Un sujet également crucial selon la nouvelle secrétaire d’État à l’Égalité des genres et à l’Égalité des chances, Sarah Schliz (Ecolo). Qu’en pense notre experte, Céline Caudron, coordinatrice nationale de Vie Féminine ?

Propos recueillis par Véronique Laurent

Qu’avez-vous envie de pointer dans la déclaration du gouvernement en lien avec les violences ?

« Dans le résumé de l’accord gouvernemental, la lutte contre « les violences de genre«  est présentée comme prioritaire mais n’apparaît qu’à la page 75… sur 85, c’est dire !

Le document use du terme « violences de genre« , englobant violences intrafamiliales, sexuelles, et maltraitance des enfants. Pour moi, cela invisibilise les spécificités liées aux violences faites aux femmes et leur cause : la domination structurelle des hommes sur les femmes. Cela dit, cette lecture « neutre » de l’approche des violences s’inscrit dans la continuité des politiques menées jusqu’ici par des secrétaires à l’Égalité des chances N-VA et CD&V.

Cette lecture « neutre » de l’approche des violences s’inscrit dans la continuité des politiques menées jusqu’ici par des secrétaires à l’Égalité des chances N-VA et CD&V.

Cette approche constitue par ailleurs une des critiques principales adressées par le Grevio, l’instance européenne chargée d’évaluer le respect de la Convention d’Istanbul, à la Belgique qui l’a ratifiée en 2016 ! Dans son rapport paru fin septembre et que les formateurs n’ont manifestement pas lu, le Grevio signalait : « Les politiques neutres du point de vue du genre comportent le risque que les interventions des professionnels et des professionnelles ne tiennent pas compte de la dimension de genre, ce qui peut conduire à des lacunes dans la protection et le soutien des femmes et contribuer à leur victimisation secondaire.«  »

 Une mesure concrète à épingler ?

« Oui, en page 49 : une formation plus poussée, mais pas obligatoire, pour les effectifs de la police et des services de santé, de façon à ce que « les victimes aient plus facilement accès à l’aide » et reçoivent « des informations justes et correctes lorsqu’elles signalent des actes de violence ». À nouveau, une formation sur base de quelle lecture ? Et pas un mot à propos des violences institutionnelles – racisme et sexisme banalisésau sein du personnel, longues procédures, stigmatisantes, sans bienveillance… C’est comme si ces violences institutionnelles n’existaient pas. »

Que pensez-vous de l’intégration prévue des Centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS) dans les domaines de la justice, de la santé publique, de la police et de l’égalité des chances ?

« Sur le papier, ok. Mais une telle mesure semble davantage correspondre à une lutte contre la criminalité (avec recours encouragé vers la police et la justice) et à une réponse à une question de santé publique, plutôt qu’à celle des droits des femmes. »

 Et le rôle « renforcé » de l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes, qu’en dites-vous ?

« Cet organe définirait, puis évaluerait lui-même ses plans d’action ? Sans recours pour le suivi et l’évaluation à un organisme indépendant multidisciplinaire, comprenant également des membres des associations de défense des droits des femmes ? Ce n’est pas rassurant. »

Épisode 3 : la mobilité

« La mobilité fluide et durable est primordiale pour notre économie ainsi que pour la liberté et la qualité de vie des citoyens. » Dans la formulation même du nouvel accord de gouvernement, il semblerait que l’économie passe avant les citoyen·nes. Qu’en pensent nos expertes, Noémie Emmanuel et Valérie Lootvoet ?

Camille Wernaers

Le nouveau gouvernement souligne l’importance de la mobilité pour « l’économie et la qualité de vie ». Pour autant, « c’est vraiment une vision néolibérale de la ville et de la mobilité qui est développée dans l’accord. On nous dit que la mobilité, c’est la liberté, sans jamais interroger les conditions sociales de déplacement des gens dans les villes. En réalité, les gens se déplacent parce qu’ils sont obligés de le faire, notamment pour travailler », indique Noémie Emmanuel, chercheuse sur les politiques publiques d’accès au logement et à la ville.

Le gouvernement admet un lien entre cette mobilité (forcée) et l’environnement. « Il parle de l’impact de la mobilité sur le “développement durable”. Je parlerais plutôt d’urgence écologique. La politique du tout-à-la-voiture est une catastrophe en Belgique. Rien n’est dit sur les voitures de société qui font pourtant débat, qui profitent aux ménages les plus riches et qui permettent aux employeurs de payer moins de cotisations. Cela représente un trou énorme dans la sécurité sociale », explique l’experte.

C’est une vision néolibérale de la ville et de la mobilité qui est développée dans l’accord. On nous dit que la mobilité, c’est la liberté, sans jamais interroger les conditions sociales de déplacement des gens dans les villes.

L’accord mentionne « une mobilité douce, collective et multimodale », ce qui semble un objectif difficilement atteignable au niveau fédéral puisque la mobilité est une compétence partagée avec les Régions qui gèrent par exemple la STIB et les TEC. « Dans cette lasagne institutionnelle, on ne tient pas compte des réalités des gens qui se déplacent avec les transports publics, surtout des travailleuses pauvres qui font plusieurs arrêts sur leur route pour répondre aux tâches familiales qui leur incombent », soutient Noémie Emmanuel.

L’accord ouvre aussi la porte à la libéralisation, pour ne pas dire la privatisation, du rail, la gestion de la SNCB revenant au niveau fédéral. « Cela va dans le sens d’un délitement d’un État social, on privatise des emplois jusqu’ici publics et stables », analyse Noémie Emmanuel. Et cette annonce intervient alors que d’autres pays d’Europe font marche arrière à cause des conséquences négatives de la privatisation, c’est le cas de l’Angleterre.

L’aspect sécuritaire est abordé… mais pas d’un point de vue genré. « C’est une conception très individuelle de la sécurité, qui pèse uniquement sur les individus », explique Valérie Lootvoet directrice de l’Université des Femmes. « Outre la vision ultra-libérale, on retrouve aussi une vision sécuritaire et policière des villes, acquiesce Noémie Emmanuel. Prenons le chapitre sur la sécurité routière, on parle de plus de contrôles de police. Cela a des effets sur les personnes sans papiers et les jeunes racisés. Or, quand on regarde les études, on voit que les hommes sont les premiers responsables des accidents en voiture, à cause de leur conduite viriliste. Les victimes, qu’elles soient à pied ou à vélo, sont, elles, surtout des femmes. » Une piste qui n’est pas du tout explorée (pour l’instant ?) par l’actuel gouvernement.

Épisode 2 : la migration

Les femmes migrantes seraient-elles les grandes oubliées du nouveau gouvernement fédéral ? Réponse avec Fabienne Richard, directrice du GAMS.

Camille Wernaers

L’accord du gouvernement Vivaldi contient un chapitre sur l’asile et la migration mais n’y cherchez pas le mot « femme », il n’apparaît pas une seule fois, comme l’a constaté Fabienne Richard, directrice du Groupe pour l’abolition des mutilations génitales (GAMS) et fine observatrice de la politique migratoire belge. Elle critique l’utilisation de ce discours neutre. « Dans l’accord, on parle de trafic d’être humain, sans évoquer l’exploitation sexuelle et dire que ce sont en majorité des femmes. C’est comme si on avait peur d’utiliser les bons mots », souligne-t-elle. Sans identifier correctement le problème, il est impossible de prendre les bonnes mesures.

Dans l’accord, on parle de trafic d’être humain, sans évoquer l’exploitation sexuelle et dire que ce sont en majorité des femmes. C’est comme si on avait peur d’utiliser les bons mots.

« Il y a pourtant des groupes identifiés comme vulnérables dans l’accord : les enfants ou les LGBT. Il est stipulé qu’on ne pourra plus enfermer des enfants dans des centres fermés. C’est très positif. Mais les femmes ne font pas partie des groupes auxquels il faut être attentif », regrette-t-elle. Pourtant, les migrantes rencontrent des difficultés spécifiques sur leur chemin, notamment des violences sexuelles qui peuvent être la raison de leur départ ou qui peuvent se produire durant leur parcours migratoire. « Elles subissent des violences genrées. Il est très difficile de le faire reconnaître comme un motif d’asile valable une fois en Belgique », explique Fabienne Richard. Encore plus taboues, certaines violences sexuelles ont lieu dans les centres de réfugié·es gérés par Fedasil ou aux abords des centres.

« Dans l’accord, on parle aussi du background, des antécédents des migrant·es. Le gouvernement entend favoriser ceux dont les compétences seront utiles à la Belgique. Les femmes violentées les intéressent moins… », s’insurge-t-elle. La « politique de retour humaine et déterminée » prévue par le nouveau gouvernement inquiète aussi la Ligue des travailleuses domestiques, créée par des femmes sans papiers, qui l’ont fait savoir le 2 octobre dans une carte blanche. Elles écrivent : « Alors que le gouvernement affirme se positionner pour une politique de retour « humaine et déterminée », nous nous demandons si ces deux termes sont compatibles lorsqu’on parle de « politique migratoire juste » dans l’unique but de réduire les flux migratoires… »

Enfin, la Convention d’Istanbul, ratifiée par notre pays, exige que le statut de résident·e tienne compte des situations que les migrantes vivent, notamment les violences. Une exigence qu’on ne retrouve donc nulle part dans l’accord du gouvernement. Aucune formation sur les violences de genre n’est prévue pour les professionnel·les qui travaillent sur ces sujets. « Je suis très déçue », résume Fabienne Richard.

Épisode 1 : la santé

Pour aborder cet enjeu crucial, nous avons sollicité l’expertise de Catherine Markstein, médecin et fondatrice de l’asbl Femmes et santé. Interview.
Irène Kaufer

Dans son programme, le gouvernement affirme sa volonté de tenir compte des inégalités entre les femmes et les hommes. Est-ce que cela transparaît dans le chapitre santé ?
« Non. Sauf erreur de notre part, les mots « femme(s) » et « genre(s) » ne sont pas cités spécifiquement dans le chapitre autour des soins de santé. Globalement, tout le vocabulaire utilisé est au masculin « soi-disant neutre » ! On ne fait que parler des citoyens, des patients, du médecin traitant, des détenus… Difficile de se sentir représentées dans un tel accord ! En outre, il n’y a aucune attention aux besoins spécifiques des femmes et à l’impact de leurs conditions de vie sur leur santé. Les violences sexuelles, sexistes ou basées sur le genre et leur impact sur la santé des femmes ne sont à aucun moment évoqués dans ce chapitre. Enfin, il semble que les dépenses budgétaires concerneront principalement les institutions hospitalières, ainsi que des actions de médecine préventive et des programmes qui cibleront les habitudes de vie. Dans ce panorama, faut-il encore soulever que le droit à l’IVG n’est pas identifié comme une priorité de cette législature ? »

Difficile de se sentir représentées dans un tel accord ! Il n’y a aucune attention aux besoins spécifiques des femmes et à l’impact de leurs conditions de vie sur leur santé.

Est-ce que ces inégalités sont prises en compte dans la lutte contre le Covid-19 ?
« Il est évident que le Covid-19 a touché plus fortement les territoires où se concentrait la pauvreté. Les personnes qui vivent dans la précarité sont plus exposées aux contaminations. Elles développent plus fréquemment des formes sévères compte tenu de la prévalence de facteurs de comorbidité et de facteurs dus à la malnutrition (qualité de l’environnement, obésité, diabète…). Leur entrée dans les soins s’organise par ailleurs souvent tardivement. Nous tenons aussi à souligner que les mesures sanitaires ont un impact plus important sur la vie de femmes. Elles ont fait augmenter les inégalités hommes/femmes : par exemple au cours du confinement, 43 % de femmes assument 4 heures de travail domestique supplémentaire. Aussi, il manque un regard critique sur le télétravail : les femmes font plus souvent face à la double contrainte du télétravail et de s’occuper des enfants/de leurs proches. »

Ministre de la Santé, quelle(s) mesure(s) prendriez-vous en priorité ?
« C’est par les approches de promotion de la santé et de santé communautaire que nous pouvons faire face aux inégalités sociales et de genre. Il faut revenir à des modèles de démocratie sanitaire, plus participatifs et non discriminatoires. Des modèles qui stimulent l’empowerment et la solidarité entre les personnes. Cela peut se faire en s’appuyant sur un rapport de confiance des autorités sanitaires et scientifiques vers les citoyen·nes, en valorisant les compétences et initiatives des collectivités, en leur donnant une place dans la recherche scientifique. Nous devons aussi changer le parcours universitaire des soignant·es, leur enseigner l’analyse de genre en santé et les outils de participation citoyenne. »

Overseas, dans la fabrique de la domesticité

Avec son long-métrage Overseas, la réalisatrice franco-coréenne installée à Bruxelles Sung-A Yoon nous fait découvrir un maillon de la chaîne mondiale du « care » : les programmes de formation mis en place aux Philippines à destination des femmes qui vont devenir aides-ménagères et « nounous » dans plusieurs pays du monde. Une immersion subtile, complexe, subjective, au plus près de femmes dont l’existence est broyée par le système économique mondialisé du travail domestique. Interview.

On les appelle les OFW : Overseas Filipino Workers (travailleuses philippines à l’étranger). Des « nouveaux héros de l’économie » pour le gouvernement philippin, qui tire un profit économique de cette migration massive. Des femmes exploitées, des esclaves modernes qui laissent souvent leurs enfants derrière elles pour devenir travailleuses domestiques à l’étranger – Singapour, Hong Kong, Émirats arabes, etc. – afin d’assurer un avenir à leur famille.

Pour son deuxième long-métrage (qui a reçu l’an dernier le prix du meilleur documentaire  au Festival international du Film de Varsovie), Sung-A Yoon a posé sa caméra dans un centre de formation comme il en existe de nombreux aux Philippines, qui prépare les femmes à devenir de parfaites bonnes à tout faire. Elles y apprennent, à travers des cours (l’équipe de formatrices compte d’anciennes domestiques) et des jeux de rôle (où elles jouent également le rôle de l’employeur/euse), à faire à manger, nettoyer les toilettes, les draps, faire la lessive. Mais au-delà des gestes qu’elles intègrent, c’est tout leur corps qui est préparé à une déshumanisation progressive.

Dans cette antichambre du départ outre-mer, les femmes – un pied déjà dehors, dans l’ailleurs – intègrent des règles et des injonctions, comme « ne jamais pleurer devant leurs employeurs », et se préparent aux humiliations, aux violences, notamment sexuelles, qui les attendent. Mais elles se partagent aussi des stratégies de survie. Se dessinent en creux des femmes résignées mais résistantes, des existences singulières et des moments solidaires.

Qu’est-ce qui vous a amenée à réaliser un film sur ce sujet ?

« Quand on se lance dans un projet de film, on ne connaît pas toutes les raisons qui nous poussent à le faire. C’est au cours de la réalisation du film que j’ai découvert comment cela résonnait en moi…

Plusieurs choses ont néanmoins été à l’origine de ce film. La première étant ma rencontre dans le tram avec des travailleuses domestiques philippines quand j’étudiais à Bruxelles. Je les observais accompagner des petits enfants blonds en uniforme de l’école britannique, et me demandais quelle était leur vie, la relation qu’elles avaient avec leurs propres enfants. Je m’interrogeais aussi sur leur présence dans la ville et leur invisibilité.

La réalisatrice Sung-A Yoon.

Quelques années après, j’ai voulu adapter, sous forme de fiction, un livre de Caroline Ibos [maîtresse de conférences en science politique, chercheuse au Laboratoire des études de genre et de sexualité (CNRS), ndlr], Qui gardera nos enfants ?[voir axelle hors-série juillet-août 2012, ndlr], sur la relation entre les nounous et les parents dans les foyers parisiens, mais les droits étaient déjà vendus. Je n’ai pas abandonné l’idée de travailler sur cette migration spécifiquement féminine et j’ai poursuivi mon travail de recherche.

J’ai rencontré dans le cadre d’un séminaire la sociologue philippine Asuncion Fresnoza-Flot, auteure de l’ouvrage Mères migrantes sans frontières. Elle analyse l’immigration des travailleuses domestiques philippines en France sous l’angle de la séparation familiale. Elle analyse la place du mari dans la famille, le lien que les femmes gardent avec leur pays d’origine. Cette approche familiale – qui aborde le sentiment d’exil, l’arrachement affectif – n’est pas courante et m’a bouleversée. J’y ai aussi vu un lien avec mon film précédent, Full of Missing Links, dans lequel je partais en Corée du Sud à la recherche de mon père absent pendant 20 ans. Même si les situations n’ont rien à voir, ce film parle aussi de séparation familiale.

Le sentiment d’exil fait aussi écho en moi, puisque je l’ai connu quand je suis arrivée, enfant, en France, confrontée à une langue et à une culture différentes, confrontée au fait de voir mon identité réduite à une « étrangère ».

J’ai voulu, avec ce film, rendre à ces femmes leur humanité et leur dignité.

C’est aussi pour contrer ces stéréotypes que j’ai voulu faire ce film. Les femmes philippines sont considérées comme naturellement dociles, joyeuses, malléables. On vole leur humanité en les présentant comme telles. J’ai voulu, avec ce film, rendre à ces femmes leur humanité et leur dignité. J’ai voulu mettre en valeur la diversité de leurs personnalités,  de leurs histoires, de leurs stratégies de résistance, de leurs origines sociales et économiques, etc. »

Elles savent donc tout ce qui les attend. Et pourtant, on ne les voit pas uniquement comme victimes consentantes…

« Elles sont victimes d’une situation mais elles ne sont pas dupes. Elles savent qu’elles seront considérées comme des esclaves. Elles savent ce qu’elles sont et ce qu’elles font et développent des stratégies. J’ai voulu montrer les deux facettes. Elles s’échangent des conseils pour rétorquer aux employeurs qui vont trop loin. Il était important pour moi de montrer que ces personnes pensent et qu’elles savent déceler les attitudes et les comportements humiliants et abusifs chez leurs employeurs. Bref, tout le contraire de la façon dont elles sont perçues habituellement, invisibilisées et déshumanisées. »

Elles peuvent développer des stratégies, mais n’ont aucun droit dans les pays où elles travaillent… Existe-t-il aux Philippines des associations qui défendent ces femmes ?

« Des ONG ont développé des numéros d’urgence à destination des femmes en danger. Elles travaillent aussi à mettre la pression sur le gouvernement qui, parfois, ne réagit pas assez vite, pour des rapatriements par exemple. D’autres ONG travaillent aussi dans les pays où les femmes sont déployées. »

Ce sont des femmes, dont la plupart sont ex-travailleuses domestiques, qui leur donnent la formation. Comment se dessine la sororité dans ce lieu ?

« Le groupe ne se connaissait pas au début. Petit à petit, une solidarité, un soutien mutuel a éclos entre ces femmes et s’est maintenu, d’ailleurs, parmi certaines d’entre elles, une fois à l’étranger. Des formatrices ont vécu des situations parfois pires que celles qui attendent les femmes en formation. Et il se dégage une forme de bienveillance de leur part, je ne m’y attendais pas. »

Ces formatrices seraient-elles donc, dans ce système sur lequel elles ont très peu de prise, du côté des travailleuses ?

« Quand j’ai demandé à la directrice ce qu’elle pensait du fait d’envoyer des femmes vers des situations dramatiques qu’elle a elle-même vécues, elle m’a répondu qu’elle voulait que ça s’arrête. Mais le système est massif et institutionnalisé. Ce que je dénonce n’est donc pas le comportement des formatrices, leurs responsabilités individuelles, mais bien ce grand marché mondialisé que le gouvernement philippin encourage et institutionnalise. »

Le film s’ouvre par une scène terrible et assez longue, celle d’une femme qui nettoie les toilettes en sanglotant… Comment s’est déroulée cette scène ?

« Cette scène a été prise sur le vif. Je trouvais très important que le motif des toilettes apparaisse et soit affirmé en préambule. Les toilettes sont le symbole du sale job. Une formatrice leur dit d’ailleurs : « Vous ne gagnerez jamais autant qu’en récurant les WC outre-mer. Et vous verrez apparaître les symboles du dollar au fond de la cuvette. » C’est aussi, comme me l’ont témoigné plusieurs femmes, le seul endroit sans caméra, sans surveillance, où les femmes peuvent pleurer. »

Le motif de la pluie revient souvent, comme une métaphore du lieu de formation étant déjà « outre-mer ».

« J’ai tourné ce film en pleine mousson, ce qui m’a permis de jouer avec des images de flaques, d’inondations. On a l’impression que les femmes sont isolées sur une île.

Ce lieu de formation fonctionne comme une antichambre du départ : elles y dorment  durant toute la durée de leur formation (pour ce centre, c’est deux semaines, mais la durée varie selon les centres), elles sont privées de leur téléphone. Elles n’ont donc déjà plus aucun contact avec leur famille et savent que leur départ est imminent. Elles sont mises en situation, plongées dans cet ailleurs. Certaines femmes craquent pendant la formation. La mise en situation prend la forme de jeux de rôle, où elles jouent l’employée et l’employeur… Ça leur permet vraiment d’anticiper, de se projeter dans l’inconnu. À la fin, elles prennent le bus dans des rues inondées, comme si déjà elles traversaient la mer. »

Vous avez passé de longues heures avec ces femmes. Avez-vous de leurs nouvelles aujourd’hui ? 

« Oui. Trois d’entre elles ont pu assister à une projection. Une autre a pu regarder le film à la télévision  hongkongaise  avec son employeuse, qui s’est rendu compte  de ses difficultés, du sentiment d’arrachement et de mal du pays qui pouvait la traverser.  Si l’employeuse a réussi à se mettre à la place de son employée le temps du film, je cultive l’espoir que leur relation de travail s’améliore. »