Femmage à Anne Sylvestre, une « sorcière comme les autres »

En femmage à cette immense artiste disparue le 30 novembre 2020, axelle publie cet article initialement paru dans notre hors-série juillet-août 2013.

Elle a bercé des générations d’enfants avec ses « Fabulettes », elle a ému des générations de féministes avec sa « Sorcière comme les autres »… Après plus de cinquante ans de carrière, en 2013, Anne Sylvestre nous revenait en grande forme avec son nouvel album, « Juste une femme ». Portrait.

En avril dernier, le Centre culturel de la petite ville française de Le Quesnoy faisait la fête à Anne Sylvestre. Une salle comble et enthousiaste, en majorité féminine, venue réécouter des chansons devenues des classiques et en découvrir quelques nouvelles en avant-première. Et pour commencer, « Juste une femme », un coup de poing à tous les harceleurs, de rue comme de bureau, aux maris violents et à tous ces autres qui trouvent toujours des excuses pour estimer que : « Ce n’est pas grave/ C’est juste une femme/ Juste une femme à saloper… juste une femme à humilier/ Je pense pas qu’on doive s’en inquiéter/ C’est pas un drame/ C’est juste une femme ».

Dans une interview sur France Info, Anne Sylvestre explique que cette chanson lui a été inspirée par l’affaire DSK ou, plutôt, par les réactions à la plainte de cette femme de chambre noire qui accusait le patron du Fonds Monétaire International de l’avoir agressée sexuellement. On a entendu à l’époque des mâles resserrer les rangs autour de l’accusé, comme cet homme politique estimant qu’on en faisait trop, qu’après tout « il n’y a pas eu mort d’homme ». À quoi Anne Sylvestre répond dans sa chanson : « Dès qu’une femme/ Est traitée comme un paillasson […]/ Dites-vous qu’il y a mort d’âme ».

« C’est pas une petite dame, Violette »

Parmi les dix chansons de son nouvel album, on trouve aussi le portrait de « Violette », celle que des commerçants appellent « ma petite dame », croyant être gentils, mais non : « C’est une enfant de la guerre/ C’est du chiendent pas de la bruyère […]/ Les quelques années qui lui restent/ Elle veut les vivre à fond de caisse/ […] Mettez-vous ça bien dans la tête/ C’est pas une petite dame, Violette ».

Les femmes de ces nouvelles chansons viennent rejoindre la longue cohorte de femmes opprimées, mais aussi de femmes fortes, révoltées, drôles ou en colère. Même si Anne Sylvestre a chanté bien d’autres thèmes : le bonheur et le malheur d’aimer, l’engagement et la liberté, ou encore l’écologie comme dans le magnifique « Lac Saint-Sébastien ».

Mais revenons aux portraits de femmes. Voici la déjà ancienne « Bergère », qui ne manque pas de répondant : « Ah dis-moi donc bergère/ Tu as de bien beaux yeux/ – Vous parlez d’mon derrière/ Je le sais bien monsieur/ Mais c’est pas votre affaire/ Le touche qui je veux ».

Voici « Clémence en vacances », une ancêtre de Violette sans doute, qui décide qu’elle a assez travaillé dans sa vie : « C’est la maîtresse d’école/ Qui l’a dit au pharmacien/ Clémence est devenue folle/ Paraît qu’elle ne fait plus rien/ Mais selon l’apothicaire/ Dans l’histoire le plus fort/ N’est pas qu’elle ne veuille rien faire/ Mais n’en ait aucun remords ».

Anne Sylvestre, c’est aussi la barde de nos combats collectifs.

Anne Sylvestre n’oublie pas le versant masculin des rôles imposés, comme le délicieux « Xavier », ce petit garçon qui, lorsqu’on lui offre une petite voiture, la berce comme un bébé : « Je dois pourtant vous rassurer/ Sur Xavier/ Il a passé sans avanies/ Son permis/ Ses sentiments pour son auto/ Sont normaux/ Tous ne peuvent pas en dire autant/ Bien souvent ». Avec la même tendresse mêlée d’ironie, elle s’adresse aux hommes vieillissants, dans « Que vous êtes beaux » : « Que vous êtes beaux/ Vous n’aimez pas qu’on vous le dise/ Que vous êtes beaux/ Quand les années vous fragilisent/ Que vous êtes beaux/ Quand l’arrogance un peu vous passe »…

« Non, tu n’as pas de nom »

Mais Anne Sylvestre, c’est aussi la barde de nos combats collectifs. Bouleversante quand, avant la dépénalisation de l’avortement, elle chante « Non, tu n’as pas de nom » : « Non tu n’as pas d’existence/ Tu n’es que ce qu’on en pense […] Oh non, tu n’es pas un être/ Tu le deviendrais peut-être/ Si je te donnais asile/ Si c´était moins difficile […] Tu ne seras pas mon centre/ Que savent-ils de mon ventre ? Pensent-ils qu’on en dispose/ Quand je suis tant d´autres choses ? »

Et bien avant le psychodrame français du « mariage pour tous », elle chantait non sans une pointe de critique « Gay gay marions-nous » : « Passons-nous la corde au cou/ Et puis à nos agapes/ On invit’ra le pape ».

Contre l’utilisation du corps des femmes dans la publicité, elle nous offre « Mon mystère » : « Je suis la femme, l’éternelle/ Celle dont on voit tant et plus/ Le soutien-gorge de dentelle/ Passer sur tous les autobus/ Mon collant va bientôt vous plaire/ Mes fesses au niveau de vos yeux/ Quant à mon slip, il prolifère/ Dans le métro, c´est merveilleux ! […] Mais bientôt, mais bientôt, merveille ! Cet esclavage aura vécu/ Bientôt, enfin, je serai vieille/ Vous ne m’imaginerez plus ». 

Et chaque femme pourrait se reconnaître dans cette espèce de biographie (« Comment je m’appelle ») où la chanteuse change de nom autant que de rôle, depuis la petite fille qu’on « appelait fleur, sucre ou bien dentelle », puis l’adolescente qui devient « la moche, la ronde, la pleurniche et la mal lunée », et enfin la mère : « Je fus berceau et puis biberonne/ Puis me réveillai un matin torchonne […] J’étais paillasson, carreau de cuisine/ Et j’étais l’entrave à mes propres pas ».

« Mais un jour la terre s’ouvre… »

Aucune résignation pourtant chez Anne Sylvestre. Quelle que soit la situation, les femmes se lèvent, les femmes se révoltent, les femmes comptent sur leur solidarité. Ainsi, dans « Petit bonhomme », « Le mari de Maryvonne était mon amant/ Quelquefois je m’en étonne/ Encore maintenant ». Mais plutôt que de cultiver les jalousies, la maîtresse, la femme, puis la mère se rencontrent et s’apprécient, prennent des vacances ensemble en attendant que la nouvelle amante vienne les rejoindre !

Cette solidarité, on la retrouve aussi dans « Frangines » : ces filles puis ces femmes qu’on dresse les unes contre les autres à l’école, au travail ou dans la vie amoureuse, alors qu’ensemble, on est tellement plus fortes : « Si on se retrouvait frangines/ On n’aurait pas perdu son temps/ Unissant nos voix, j´imagine/ On en dirait vingt fois autant/ Et qu’on ferait changer les choses/ Et je suppose, aussi, les gens/ Allez ! On ose/ Il est grand temps ! »

Et bien sûr, impossible de quitter Anne Sylvestre sans évoquer cette chanson, la plus belle peut-être qui ait jamais été consacrée aux femmes, « Une sorcière comme les autres » :

« Vous m’avez aimée servante/ M’avez voulue ignorante/ Forte, vous me combattiez/ Faible, vous me méprisiez/ Vous m’avez aimée putain/ Et couverte de satin/ Vous m’avez faite statue/ Et toujours je me suis tue/ […] Mais un jour la terre s’ouvre/ Et le volcan n’en peut plus/ Le sol se rompant découvre/ Des richesses inconnues/ La mer à son tour divague/ De violence inemployée/ Me voilà comme une vague/ Vous ne serez pas noyés ».

Allez… on ose ?