Confection de masques, un an après : des femmes sans papiers toujours solidaires

Il y a un peu plus d’un an, le coronavirus débarquait dans nos vies. Confinement, saturation des hôpitaux, détresse du personnel de soin, et… pénurie de masques de protection. À Liège, des femmes sans papiers se mobilisent dès les premiers jours et confectionnent des “Masques Solidaires”. Rencontre un an plus tard, à l’heure où les commandes diminuent, mais où leur combat pour une vie digne et la régularisation continue.

© Atemos

C’est une maison située sur les hauteurs de Liège, dans le quartier Saint-Nicolas. Ici, ne vivent que des femmes, sans papiers, toutes membres du collectif La Voix des Sans-Papiers de Liège. Elles s’y sont installées pour vivre en autonomie et en sécurité, avec leurs enfants. Une maison communautaire, soutenue par une série d’associations et d’ONG, qui tranche avec les grandes occupations liégeoises de plus d’une centaine de personnes dans lesquelles les femmes n’ont pas toujours de “chambre à soi”. “Les femmes, qui ont pour la plupart migré seules, voulaient s’émanciper et ne plus subir de rapports de domination”, explique Rosario Marmol-Perez, animatrice culturelle et politique et membre d’Atemos – Atelier du Monde Solidaire. Lancé en 2016 par La Voix des Sans-Papiers de Liège et l’École des Solidarités (FGTB), le Collectif Atemos vise à valoriser les compétences des personnes avec ou sans papiers dans une démarche d’économie sociale et solidaire, et est à l’initiative du projet “Masques Solidaires”.

7.000 masques

La maison est calme en cette fin du mois de mars. Les enfants sont à l’école, les femmes vaquent à leurs occupations, certaines ont repris leur petit boulot. Difficile d’imaginer l’effervescence qui régnait dans cette cuisine, un an plus tôt, transformée en atelier de couture. Comme un grand nombre de femmes aux quatre coins du pays, le Collectif Atemos, qui organisait déjà des ateliers de couture depuis 4 ans, décide de s’y mettre aussi.

C’était une période très stressante, très difficile, mais on était ensemble, on faisait des masques, les devoirs des enfants, on s’en est bien sorties.

Un groupe de femmes se lance dans la confection de masques dès le 14 mars. Les “Masques Solidaires”, ce sera leur nom. “On a d’abord fait des masques pour nous et nos proches. Puis, petit à petit, on a eu de plus en plus de demandes”, explique Nénette, habitante de la maison qui a porté ce projet dès les premiers coups de pédale. “C’était une période très stressante, très difficile, mais on était ensemble, on faisait des masques, les devoirs des enfants, on s’en est bien sorties”, se rappelle-t-elle un an plus tard. Le réseau de couturières compte aussi des femmes qui vivent dans d’autres occupations ou dans des logements privés.

© Atemos

Couturières solidaires

“Très vite, on a eu une demande incroyable. On a donc élargi le groupe à des couturières solidaires, avec papiers”, nous raconte Rosario Marmol-Perez. Plus de 30 personnes les rejoignent alors, à la découpe, à la confection et à la livraison. Des associations (Arsenic2, le CAL de la Province de Liège, l’asbl La Bobine, les FPS, et le Centre Liégeois de Formation) apportent aussi un coup de main et cousent des masques dans lesquels elles glissent le feuillet “Masques Solidaires”. “La solidarité est notre bien le plus précieux, aujourd’hui, nous voulons le partager avec toutes et tous. C’est pour ça que nous avons pensé à faire ces masques solidaires et aussi parce que nous voulons être utiles et apporter notre aide du mieux que nous le pouvons”, peut-on notamment y lire.

La solidarité est notre bien le plus précieux, aujourd’hui, nous voulons le partager avec toutes et tous. C’est pour ça que nous avons pensé à faire ces masques solidaires.

Personnes précarisées, personnel soignant et de première ligne, caissières, personnes âgées… Près de 7.000 masques sont confectionnés et distribués durant 11 semaines. Les masques sont gratuits ou à prix libre. L’argent, récolté via des dons, permet aux sans-papiers de couvrir une partie de leurs besoins vitaux. Un coup de pouce d’autant plus nécessaire pour ces personnes dont la situation déjà précaire s’est encore aggravée avec la pandémie : perte de revenus, difficulté d’accès aux soins, de logement, augmentation du risque d’exploitation, etc.

Un combat politique

Aujourd’hui, elles continuent de coudre, des masques, mais pas seulement. L’idée est désormais de créer un projet d’économie sociale et solidaire structuré et pérenne autour de la couture. “Ces projets sont des façons de créer des opportunités d’inclusion pour les personnes migrantes, de les faire exister”, défend Rosario. Dans certaines villes européennes, l’implication de personnes sans papiers dans des initiatives en économie sociale et solidaire peut déboucher sur une régularisation de séjour.

Si les masques sont un moyen de protéger les citoyen·nes, l’idée est aussi de les interpeller sur la situation des sans-papiers.

Car si les masques sont un moyen de protéger les citoyen·nes, l’idée est aussi de les interpeller sur la situation des sans-papiers. Ce qui n’a pas toujours été simple à défendre, au sein même du collectif La Voix des Sans-Papiers. “Il a fallu qu’on explique à ceux qui disaient que ça ne servait à rien que coudre des masques était aussi un combat politique, explique Nénette. On a vu qu’on pouvait sensibiliser la population à travers ça, leur montrer qu’on sait faire quelque chose, apporter notre savoir-faire.”

Le projet des “Masques Solidaires” a contribué à fédérer les femmes, à les visibiliser, et même à déconstruire des préjugés à leur égard, mais la reconnaissance se fait toujours attendre. “On espère toujours la régularisation…”, confie Nénette.

Le projet des “Masques Solidaires” a contribué à fédérer les femmes, à les visibiliser, et même à déconstruire des préjugés à leur égard, mais la reconnaissance se fait toujours attendre.

Depuis le début du Covid, les appels à la régularisation se multiplient. Dernier en date : la campagne We Are Belgium Too, lancée en mars dernier, réclame “la régularisation des personnes sans papiers qui se trouvent en Belgique sur base de critères clairs et permanents, que sont les attaches durables, le travail, l’inéloignabilité et le risque d’atteinte à un droit fondamental en cas de retour”. Des demandes auxquelles Sammy Mahdi (CD&V), secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, semble rester sourd. Ce 12 avril, à propos du projet de renforcer le personnel de soin en faisant appel au volontariat de demandeurs/euses d’asile qualifié·es (les sans-papiers n’ont, quant à elles/eux, pas droit au volontariat) pour ces postes, il assénait : “Il n’est pas question de régularisation mais de faire participer utilement les personnes concernées à la société.” Il ressort de l’enquête menée par Fedasil à la demande du secrétaire d’État à l’Asile et la Migration que la plupart de ces personnes sont des femmes de moins de 35 ans qui ont accompli des tâches dans le secteur des soins de santé, des soins obstétriques ou des soins infirmiers dans leur pays d’origine. Des femmes sont donc appelées à se rendre “utiles” dans une société où elles n’ont aucun droit… La reconnaissance espérée par ces femmes solidaires semble encore bien loin.

Défendre les femmes qui défendent l’avortement : la Belgique doit accorder l’asile à Ndeye Khady Gueye !

Le droit des femmes à l’avortement est reconnu par la Belgique. Alors pourquoi refuser l’asile à Ndeye Khady Gueye ? Militante féministe actuellement sans papiers, elle a elle-même avorté clandestinement dans son pays d’origine, le Sénégal. Après avoir risqué sa vie, elle risque désormais la prison et l’exclusion sociale. Le 21 avril, son dossier de régularisation sera revu par la Justice. Les signataires de cette carte blanche appellent notre pays à prendre ses responsabilités juridiques et morales, et à protéger celles qui défendent le droit des femmes à l’IVG.

CC Bernard Hermant / Unsplash

Le droit à l’avortement fait la une de l’actualité. Le 5 avril dernier, l’anniversaire des 50 ans du « manifeste des 343 » en France a été l’occasion, en Belgique, de mettre en lumière des militantes qui se battent, aujourd’hui encore, pour que les femmes puissent avorter dans des conditions dignes, sécurisées et respectueuses de leurs droits élémentaires.

Dans notre pays, qui a pourtant autorisé l’IVG en 1990, ce sujet ne fait pas l’unanimité, puisqu’au sein de notre gouvernement, la dépénalisation de l’avortement a fait l’objet d’une négociation politique sur le dos des principales concernées. Et, dans de nombreux États sur la planète, l’IVG reste passible de la prison  : notamment au Honduras, en Haïti, aux Philippines, au Congo, à Djibouti, en Égypte… et au Sénégal.

Selon l’OMS, c’est en Afrique que le risque de mourir d’un avortement clandestin est le plus élevé, de façon disproportionnée par rapport aux autres continents. Le taux de mortalité y est de 520 femmes pour 100.000 avortements clandestins ; ce taux est de 30 pour 100.000 dans les pays dits “développés”.

Une question de vie ou de mort pour les femmes

L’an dernier, axelle magazine a rencontré la militante féministe sénégalaise Ndeye Khady Gueye. Elle avait déjà raconté son histoire aux Grenades-RTBF et, récemment, s’est confiée à Chronique Féministe (n° 126). En 2015, Ndeye Khady Gueye  a avorté clandestinement au Sénégal, pays parmi les plus restrictifs au monde en matière d’IVG.

“J’étais dans une situation vraiment difficile, explique Khady. Mon papa souffrait d’un cancer. Il est mort quelques jours après que j’ai appris que j’étais enceinte. Je ne pouvais vraiment pas avoir d’enfant à ce moment-là. En plus, c’est très mal vu chez nous quand tu n’es pas mariée. […] J’ai reçu de l’aide pour contacter un gynécologue en secret, mais j’étais prête à utiliser des remèdes traditionnels ou n’importe quoi d’autre. Je savais que je ne voulais pas garder ce bébé. Mon compagnon n’a pas du tout apprécié, parce que la femme doit toujours, toujours obéir à son homme. Mais moi, je ne fonctionne pas comme ça. J’ai mon mot à dire. Les ennuis ont commencé quand il a appris que j’avais osé le faire. Il m’a violemment battue, il m’a dénoncée et j’ai été obligée de partir.”

En effet, au Sénégal, l’avortement est totalement interdit par la loi et puni d’une peine de prison et d’une amende, même en cas de viol ou d’inceste. Pour les femmes, les sanctions légales pour avoir recouru à l’IVG sont assorties d’une condamnation sociale définitive. Le nombre impressionnant d’infanticides (néonaticides) et de femmes mises en prison pour ce délit (500 condamnations entre 2001 et 2013) témoigne de la terrible pression subie par les femmes.

axelle a d’ailleurs publié un reportage à ce sujet (n° 163) ; l’une de nos journalistes a rencontré, à la Maison d’Arrêt et de Correction de Thiès, la seconde ville du Sénégal, des détenues purgeant des peines de 5 à 10 ans de prison pour avortement ou infanticide (néonaticide). Notre journaliste atteste du fait que ces femmes survivent dans des conditions sanitaires d’une précarité effarante, sans aucun respect de leurs droits humains, et n’ont aucune perspective de réintégration sociale à leur sortie, leur famille coupant systématiquement les ponts avec elles. Est-ce bien là que la Belgique souhaite renvoyer Ndeye Khady Gueye ?

Demande d’asile refusée : pourquoi ?

Khady est arrivée en Belgique le 18 septembre 2015. “Le 23 septembre, je suis allée déposer ma demande d’asile à l’Office des Étrangers et je suis entrée au centre Fedasil [Agence Fédérale pour les demandeurs d’asile, ndlr] à Ixelles, où je suis restée 8 mois. Ma demande a été refusée. On m’a dit : “On ne doute pas que vous ayez avorté au Sénégal…” , parce que je suis arrivée dans un sale état, le premier jour, au centre, on m’a envoyée chez un gynécologue, “mais on doute que vous ayez des ennuis avec la Justice”. Comme si j’avais quitté ma vie, mon pays, mon travail, ma famille sans aucune raison valable.”

Faut-il rappeler qu’en Belgique, ne pas avoir de titre de séjour, cela signifie ne pas exister au regard de la loi ? Les rares activités ouvertes aux personnes sans papiers sont mal payées et dévalorisées. Sans statut légal, ces personnes risquent l’exploitation et la traite des êtres humains. Les femmes dans cette situation ne peuvent de plus pas porter plainte en cas de violences conjugales ou de litiges avec leur éventuel·le employeur/euse ou la/le propriétaire de leur logement, de peur de se voir arrêtées, emprisonnées en centre fermé puis expulsées du territoire. La pandémie de Covid-19, qui a fait perdre des emplois, des revenus, des logements, la liberté de se déplacer, de se soigner et de se protéger, rend la situation encore plus intenable.

Depuis six ans, Khady survit donc dans des conditions inhumaines : précarité, violences, non-respect des droits les plus élémentaires. Malgré tout, elle trouve la force de continuer à militer pour le droit à la santé sexuelle et reproductive de toutes les femmes.

Nous réclamons sa régularisation

Le 21 avril, le dossier de régularisation de Ndeye Khady Gueye sera revu. Nous, militant·es féministes, antiracistes, citoyen·nes de tous horizons, appelons l’État belge à prendre ses responsabilités juridiques et morales, à mettre en place une politique d’asile et de migration qui tienne compte des femmes et des situations spécifiques qu’elles rencontrent, et à protéger les femmes qui défendent les droits des femmes.

À commencer par Ndeye Khady Gueye.

 

Signatures individuelles et collectives par ordre alphabétique d’organisations et/ou de citoyen·nes engagé·es pour les droits des femmes et/ou pour les droits des personnes sans papiers :

Claire Allard, photographe, photojournaliste, autrice

France Arets, pour l’asbl CRACPE

axelle magazine

Anne Bathily, citoyenne

Miriam Ben Jattou, présidente de l’asbl Femmes de droit – Droit des femmes

Selma Benkhelifa, avocate, Progress Lawyer Network

Valérie Cardinal, citoyenne

Centre Régional d’Intégration de Charleroi

Centre régional d’intégration du Brabant-Wallon

Centre régional d’intégration de la province de Luxembourg

Centre régional pour l’intégration des personnes étrangères ou d’origine étrangère de Liège

C’est pas mon genre, association d’auto-support trans et féministe

François Chamaraux, physicien, ami de Khady

Sandrine Cnapelinckx, militante pour les droits des femmes

Nerina Cocchi, citoyenne

Kamini Daems, artiste/productrice/activiste

Jeannine Dath, citoyenne

Gaëlle Demez, militante féministe

Marcelle Diop, citoyenne et amie de Khady

Riet Dhont, Amitié Sans Frontière

Anoushka Dufeil, militante féministe

Thomas Englert, secrétaire fédéral, MOC Bruxelles

Espace 28

Fédération des Centres de Planning Familial des Femmes Prévoyantes Socialistes (FCPF-FPS)

Fem&Law

FeMiNiSmE – YeAh

Femmes de droit – Droit des femmes asbl

Femmes Prévoyantes Socialistes

Formation Léon Lesoil

Cristiana Frias, étudiante en psychologie

GAMS Belgique

Robert Grosffils, citoyen

Groupe montois de Soutien aux Sans-Papiers

Line Guellati, citoyenne

Marie Hermant, citoyenne

Julie Jaroszewski, artiste

Virginie Jortay, metteure en scène et directrice d’études

Philippe Jungers, animateur, CIEP Luxembourg

Fatma Karali, collectif des Mères Veilleuses

Karamah EU – Muslim Women Lawyers for Human Rights

Irène Kaufer, militante féministe

Gioia Kayaga, artiste

Perrine Kazakov, citoyenne

Caroline Kempeneers, artiste

Deborah Kupperberg, militante féministe

Label United Stages

Ladyfest BXL (festival féministe transdisciplinaire et inclusif)

Lara Lalman, militante féministe

Véronique Laurent, journaliste

Sylvie Lausberg, présidente du Conseil des Femmes Francophones de Belgique

Nele Lavachery, psychothérapeute et formatrice, amie de Khady

Roxane Lefebvre – Cie Lichen

Le monde des possibles asbl

Le Monde selon les femmes

Les équipes populaires Verviers

Sassia Lettoun, militante féministe

Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes

Veronika Mabardi, citoyenne

Mac Kam Prod. asbl

Farah Mimmi, coordinatrice, Karamah EU

Mouvement pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes (MEFH) asbl

Mouvement Ouvrier Chrétien

MRAX

Daniel Murillo, gynécologue

Guylène Olivares, comédienne, Bruxelles

Violette Pallaro, auteure, comédienne, metteure en scène et réalisatrice

Sophie Pereira, militante féministe et amie de Khady

Muriel Petit, enseignante, féministe

Richard Pierre, président d’association trans et féministe

Elsa Poisot, metteuse en scène

Milady Renoir, poétesse solidaire de la lutte des Sans Papiers

Corinne Ricuort, militante féministe

Solidarité femmes et refuge pour femmes victimes de violences La Louvière asbl

Didier Somzé, enseignant retraité

Thierry Springael, sculpteur à l’Opéra royal de la Monnaie

Romane Springael Pereira, étudiante en logopédie, amie de Khady

Michel Staszewski, enseignant retraité

Paola Stévenne, citoyenne

Anne Thuot, citoyenne

Nicole Van Enis, citoyenne

Fleur Vanmulder, étudiante AS

Magali Verdier, animatrice, CIEP MOC Bruxelles

Dominique Verhaeren, citoyenne

Vie Féminine

Marie-Laure Vrancken, animatrice, Les équipes populaires Verviers

Camille Wernaers, journaliste

Les accueillantes d’enfants en grève : « Ce qui se passe est affolant »

La réforme du secteur de l’accueil de l’enfance a été votée sous la précédente législature : le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles serait sur le point, via le nouveau contrat de gestion de l’ONE, de remettre en cause les nombreuses évolutions positives en sabrant dans leur financement. Scandaleux !, estime le secteur, qui se met en grève ce jeudi 1er avril.

CC Alvan Nee / Unsplash

À lire sur le site, sur le même sujet : lettre ouverte de Vie Féminine aux ministres compétent·es.

Portée par tout un secteur, la réforme MILAC allait permettre entre autres de rencontrer un combat de plus de 40 ans, celui pour l’obtention d’un statut salarié des accueillantes d’enfants conventionnées. Le 1er avril 2018, les premières accueillantes signaient leur premier contrat de travail en tant que salariées. Toutes celles qui le souhaitent auraient dû avoir accès d’ici 2025 à ce statut de salariée et aux protections qu’il implique.

Pourtant, le nouveau contrat de gestion de l’ONE annoncerait environ 130 accueillantes salariées par an, anciennes et nouvelles confondues. Dans l’une des premières réactions, le syndicat CSC calculait que ce chiffre revenait théoriquement à 30 nouveaux contrats par année, et réagissait : “Sachant qu’environ 1.600 personnes attendent, il faudrait 53 ans pour que toutes les accueillantes désireuses de changer de statut aient satisfaction. Où est le respect de ces travailleuses qui accueillent les enfants minimum 10h/jour et 5 jours/semaine avec pour seul salaire un défraiement en fonction de la présence effective des bambins et aucun droit au chômage en cas, par exemple, de pandémie !”

Si la ministre et le gouvernement ont entendu la colère émanant du secteur, reconnaissent la CNE, la CSC Services publics, le Setca et la CGSLB, cela ne suffit pas. “Les problèmes sont structurels. Sous-financement. Conditions de travail pénibles. Bas salaires. Fins de carrière difficiles…”, énumèrent les syndicats chrétien, socialiste et libéral.

En 2019, Alda Gréoli, alors ministre de l’Enfance en Fédération Wallonie-Bruxelles, réagissait à cette question dans nos pages  : “Est-ce qu’il existe un risque qu’un prochain gouvernement stoppe ce processus ?” Réponse : “Un gouvernement peut toujours remettre en cause ce qu’un gouvernement précédent a fait. Mais je ne vois aucun gouvernement revenir sur cette avancée sociale essentielle ! Au Parlement, tous les partis qui m’ont interpellée à ce sujet se félicitaient.”

Aujourd’hui, devant ces engagements qui risquent de ne pas être respectés, le secteur de la petite enfance ne décolère pas. Entretien à chaud avec Sylvie Derbaix, accueillante conventionnée depuis 28 ans, salariée depuis 3 ans, et représentante syndicale au sein de la FSMI, Fédération des Services Maternels et Infantiles.

Comment se passe la mobilisation ?

Je n’ai jamais vu une réaction pareille : la coupe est pleine !

“C’est la première fois qu’on va faire grève. Nos directions, les assistantes sociales, les employeurs.. : tout le monde est avec nous. Mais nous ne sommes pas des grosses entreprises, on est toutes isolées, c’est difficile de manifester, et il y a le Covid. Cependant, énormément  d’accueillantes vont suspendre leur activité aujourd’hui. Je n’ai jamais vu une réaction pareille : la coupe est pleine ! Ce qui se passe est affolant.”

Pourquoi ?

“Cela fait des années qu’on est les oubliées. Quelques centaines d’accueillantes conventionnées sont passées sous statut salarié, mais toutes les autres restent sur le carreau. Et il n’y a pas que ça, la situation des milieux d’accueil est catastrophique, alors que le manque de places est criant. La ministre annonce la création de places. Mais avec quel budget ?

La situation des milieux d’accueil est catastrophique, alors que le manque de places est criant.

Les accueillantes à domicile en ont tellement marre ; elles ont vécu cette crise du Covid et elles ont tellement perdu. Il y en a plein qui vivent dans l’angoisse de perdre leur travail, d’autres qui arrêtent. Et on n’en trouve plus. Notre statut de salariée n’est pas mirobolant, mais on a au moins la sécurité de l’emploi, dans le sens où quand un enfant ne vient pas, on est rémunérée. Ce qui n’est pas le cas de mes collègues qui attendent toujours ce statut.”

Ce statut ouvre à différents droits. Des exemples ?

Si je m’arrête à 67 ans, j’aurai un peu moins de 800 euros de pension.

“Si on prend mon cas, quand je regarde ce à quoi j’aurai droit pour ma pension, de 1992 à 2003, c’est comme si je n’avais pas travaillé. On a droit à un “défraiement”, pour notre nourriture, notre chauffage, etc., parce que notre activité est considérée comme du bénévolat. Mais les parents, eux, peuvent déduire de leurs impôts ce qu’ils paient à la crèche ! J’ai 53 ans, je travaille depuis que j’ai 22 ans, et ma pension, si je m’arrête à 60 ans, elle sera de 380 euros par mois. Si je m’arrête à 67 ans, j’aurai un peu moins de 800 euros, vous vous rendez compte !

Et, avant, on ne pouvait pas devenir déléguée syndicale, on ne pouvait pas voter pour élire une représentante. Là, on est quelques centaines [à être salariées, ndlr], mais tout est bloqué. Il faut savoir que je ne peux pas “représenter” des “conventionnées” [non salariées, ndlr] ; elles n’ont aucun droit. Je peux juste relayer. Elles sont inexistantes pour la société.”

Selon les informations de différents syndicats, la ministre prévoirait d’attribuer 1,5 million d’euros pour stimuler l’éveil culturel dans les crèches et, avec le soutien du plan de relance européen, 20 millions pour le développement d’éco crèches, et 30 millions pour l’informatisation du secteur. C’est en total décalage avec vos attentes.

J’en viens à me demander si les dirigeants ne veulent pas la mort de l’accueil à domicile.

“On le sentait venir. La ministre refusait de voir les acteurs du secteur. Je lui ai écrit, elle m’a répondu de ne pas m’inquiéter, qu’elle attendait les résultats de l’évaluation des trois dernières années. Mais quelle est-elle, cette évaluation ? J’en viens à me demander si les dirigeants ne veulent pas la mort de l’accueil à domicile. Parce que tout ce travail pour la mise en place de cette réforme date d’il y a longtemps, tout était fait. Et notre métier est quand même essentiel ! On essaie de sensibiliser les parents : “Là, on touche à votre accueil à domicile, est-ce que vous aurez encore le choix d’ici 5 ans ?””

Parce que l’arrêt de cette réforme, c’est la porte ouverte au secteur privé ?

“La réforme voulait augmenter les places accessibles. Elle prônait un accueil pour tous. Quelque part, ce n’est pas logique que les parents paient des tarifs différents selon l’endroit où va leur enfant. Dans un service, que les accueillantes soient conventionnées ou non, les parents paient en fonction de leur salaire, de 2,49 euros à 23 euros par jour. L’accueillante n’est pas au courant, le service s’occupe de tout. Il n’y a jamais d’histoires d’argent avec les parents, c’est l’enfant au centre.

Une indépendante, elle, doit payer ses lois sociales. Le tarif est souvent forfaitaire, le même pour tout le monde car elle n’est pas subventionnée pour ça. Mais tout le monde ne peut pas mettre son enfant dans des structures pareilles.”

Les trois ministres en charge, Bénédicte Linard (Ecolo) mais aussi Pierre-Yves Jeholet (MR), ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et Frédéric Daerden (PS) pour le budget viennent d’annoncer le prolongement des aides Covid : c’est déjà quelque chose ?

Je ne sais pas si les politiques se rendent compte.

“Il faut savoir que depuis le début de la pandémie, on a reçu deux masques et un bidon de gel de la part de l’ONE. Les aides sont prolongées, mais c’est moins qu’au début de la pandémie, et à d’autres conditions ; elles ne suffisent pas. Et, pour les conventionnées, il faut attendre six mois pour les avoir. C’est affolant.

Je ne sais pas si les politiques se rendent compte de l’investissement que ça demande et de la qualité de l’accueil qu’on fournit quand je vois le peu d’importance qu’on nous donne. On fait tout nous-mêmes, préparer les repas, nettoyer les locaux, avec le Covid, la désinfection, c’est un truc de dingue. On gère tout. On n’est pas loin de 12 heures par jour ! Et c’est un métier qui demande beaucoup. On ne peut jamais être de mauvaise humeur…

Nous nous occupons du développement des adultes de demain. C’est vital pour le futur. On leur apporte énormément, et c’est tout l’intérêt qu’on nous accorde ? Une accueillante me faisait cette réflexion : “On nous dit essentielles, mais je me sens essentiellement oubliée”. On ne la laissera pas tomber.”

Menaces sur le secteur de la petite enfance : Un mauvais poisson d’avril ? Vie Féminine l’espère !

Ce jeudi 1er avril, les partenaires sociaux se mobilisent : le budget de la politique d’accueil de la petite enfance serait revu à la baisse, alors que les professionnel·les de ce secteur, dont la crise a mis en lumière l’importance vitale, ont besoin de soutien… et de promesses tenues. Solidaire, Vie Féminine publie ici une lettre ouverte destinée au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

CC Tanaphong Toochinda / unsplash

À lire sur le site, sur le même sujet : l’interview d’une accueillante d’enfants à domicile mobilisée.

Monsieur le Ministre-Président, Madame la Ministre de l’Enfance, Mesdames et Monsieur les Ministres,

Depuis maintenant 100 ans, Vie Féminine se bat aux côtés des femmes et avec elles pour lutter contre les inégalités, à partir de leurs vécus. Pour rencontrer leurs besoins, nous sommes également à l’initiative de la création d’une diversité de milieux d’accueil autour de la petite enfance, de l’accueil extrascolaire et de l’accueil d’enfants malades à domicile. À travers l’ensemble de ces projets, les enjeux d’un accueil de l’enfance de qualité, accessible à tous·tes, avec des professionnelles au statut correct nous mobilisent depuis de longues années.

En 2014, alors que notre campagne mettait en évidence une responsabilité collective et sociétale autour de l’accueil de l’enfance, débutait un vaste chantier autour de la réforme du secteur accueil de l’ONE. Ces travaux de longue haleine ont débouché sur un projet ambitieux, porté par tout un secteur et s’inscrivant dans la sphère non marchande.

Ce projet donne des perspectives pour renforcer la qualité de l’accueil et mieux rencontrer les besoins des femmes et des familles, en particulier les plus fragilisées, dans un contexte de société qui évolue. Il s’agit aussi d’offrir des emplois de qualité en nombre suffisant à des professionnelles, en majorité des femmes, dont les métiers sont peu valorisés. Ce projet mérite des moyens adéquats et un financement suffisant.

Des bruits alarmants

La crise sanitaire que nous traversons actuellement impacte lourdement les femmes, tant au niveau privé que professionnel. Elle a mis en lumière l’importance de préserver un accueil de l’enfance de qualité. Des voix convergentes s’accordent pour souligner les conséquences dramatiques sur les enfants et leur devenir, ainsi que sur les familles les plus précarisées. Depuis le début de cette crise, les milieux d’accueil ont répondu présents pour rencontrer leurs missions à la fois sociales, éducatives et économiques, malgré des conditions particulièrement difficiles.

Aujourd’hui, nous sommes à la veille de la conclusion d’un nouveau Contrat de Gestion pour l’ONE qui va en définir les orientations et les moyens pour les 5 prochaines années. Or, des bruits alarmants se font entendre. Les avancées tant attendues et qui sont gage d’avenir pour le secteur de l’accueil de l’enfance seraient remises en question faute de moyens. La réforme serait mise à mal, mettant en danger la création de places d’accueil, la viabilité des services et les perspectives d’amélioration pour les travailleuses (et tout particulièrement le passage au salariat des accueillantes à domicile d’ici 2025). Ce jeudi 1er avril, les partenaires sociaux se mobilisent et font entendre leur désarroi.

Un accueil de l’enfance de qualité constitue une nécessité fondamentale pour la société et pour l’avenir. Il demande des politiques publiques fortes. Nous ne pourrions pas concevoir la réduction des ambitions faute d’affectation de moyens suffisants. Il s’agit d’un investissement indispensable pour soutenir un projet de société juste et égalitaire.

Notre mouvement souhaite donc être rassuré et voir se poursuivre au plus vite la mise en œuvre des améliorations attendues, à travers un Contrat de Gestion ONE où les ambitions initiales sont préservées.

Anne Teheux, responsable de la Fédération des Services Maternels et Infantiles, et Aurore Kesch, présidente de Vie Féminine.