Pour un journalisme intersectionnel, solidaire, qui “transforme les rapports de pouvoir”

Quelle est la mission du journalisme ? Donner à lire, à voir, à écouter ce qui traverse la société, permettre à toute la population de développer une opinion éclairée sur les sujets qui la concernent. Fatalement, si on ne montre qu’une fraction de la société – la fraction des plus fort·es et des plus visibles –, on se fait une image tronquée du monde dans lequel on vit, on prend des décisions importantes basées sur cette vision morcelée. Le concept d’intersectionnalité peut nous aider à améliorer les pratiques journalistiques majoritaires et à réaliser un travail de plus grande qualité. C’est le sujet qu’ont exploré les contributrices et contributeurs d’un recueil d’articles venu du Québec. Des textes électrisants à mettre entre toutes les mains, résonnant dans les oreilles et les pratiques d’axelle, qui s’est entretenue avec deux de ses autrices. Pour un journalisme solidaire.

Illustration de couverture de "De l'exclusion à la solidarité" © Brintha Koneshachandra et Adèle Clapperton-Richard

“L’intersectionnalité est un concept qui permet d’analyser l’imbrication des rapports de pouvoir, dont le genre et la race, et des catégories d’inégalités et de discriminations”, rappelle Josette Brun, professeure d’information et de communication à l’Université Laval, dans l’introduction – passionnante – à De l’exclusion à la solidarité. Regards intersectionnels sur les médias, manuel précieux et précurseur qu’elle a coordonné.

Paru dans une discrétion inversement proportionnelle à son potentiel révolutionnaire (parce qu’il dérange ?), cet ouvrage sort les pratiques journalistiques indépendantes et féministes plurielles de leur marginalité, invite à repenser la fabrication des récits médiatiques et replace le journalisme dans une perspective de construction d’une société plus égalitaire, plus juste et plus solidaire.

Morceaux choisis

La journaliste Kenza Bennis, autrice des Monologues du voile, décortique la façon dont certaines pratiques journalistiques ont nourri les préjugés envers les musulman·es dans les débats autour du hijab. Nathalie Bissonnette analyse l’impact du manque de lecture intersectionnelle autour des questions de masculinité et de blanchité dans des campagnes de prévention des agressions sexuelles. Les médias peinent à porter un regard intersectionnel autour des violences sexuelles au Québec et les points de vue des femmes autochtones sont passés sous silence, développent Geneviève Gagné, Véronique Walsh et Josette Brun, invitant à “décoloniser le journalisme”.

Sous la direction de Josette Brun. Éditions du remue-ménage 2021, 312 p., 20 eur.

Les médias féministes eux-mêmes, creuse Gabrielle Caron, invisibilisent parfois les femmes racisées. Pourtant, il est nécessaire de mettre en avant les stratégies critiques et constructives de résistance, la diversité et la créativité politique des femmes marginalisées, pointent Célia Bensiali – avec laquelle nous nous sommes entretenues – et Emory Shaw… D’autres articles permettent de réfléchir aux représentations des personnes trans, non binaires, racisées et pauvres, ou des personnes en situation de handicap. Toutes les contributions sont marquées par la richesse de leurs analyses et de leurs références, leur générosité dans le partage des pistes et des conclusions, et l’effervescence qui en jaillit.

Un concept très puissant

“Un des buts de notre travail était de présenter l’intersectionnalité dans un langage accessible, clair, pour un public large, incluant les journalistes. L’intersectionnalité, insiste Josette Brun lors de notre interview, est un concept très, très puissant. Et très pertinent en journalisme. Mais qui remet en question beaucoup de normes… On le ramène souvent à des questions identitaires, mais ce n’est pas ça : c’est l’imbrication des oppressions, imbrication qui amène, pour les personnes concernées, des contraintes très particulières.”

Josette Brun rend toute leur place aux travaux précurseurs des militantes afro-américaines Maria W. Stewart et Sojourner Truth au 19e siècle, à ceux du collectif de féministes noires lesbiennes du Combahee River Collective dans les années 1970 ainsi que, plus récemment, à ceux de l’intellectuelle Angela Davis et de la juriste et chercheuse Kimberlé Crenshaw, dont l’illustration de la complexité des expériences des femmes racisées a été la plus influente.

L’intersectionnalité nous offre un meilleur accès à la complexité du monde et de nos identités.

La citation qui, d’après Josette Brun, a guidé l’ouvrage, est celle de Patricia Hill Collins et Sirma Bilge dans Intersectionality (Polity Press 2016) : “Lorsqu’il est question d’inégalités sociales, la vie quotidienne et l’organisation du pouvoir dans une société donnée sont mieux comprises comme étant forgées non pas par un seul axe de division sociale, que ce soit la race, le genre, ou la classe, mais par plusieurs axes qui se combinent et s’influencent mutuellement. L’intersectionnalité, en tant qu’outil d’analyse, nous offre un meilleur accès à la complexité du monde et de nos identités.”

Un journalisme réducteur

Josette Brun pointe des enjeux généraux pour le journalisme de l’urgence et des “nouvelles du jour” qui s’intéresse davantage au conflit, aux paroles masculines et blanches, au-dessus de l’expérience de terrain des femmes. Ce que la linguiste Marie-Anne Paveau nomme le “démon de la symétrie” amène un journalisme réducteur.

Josette Brun © Chloé Charbonnier

“Avant le travail réalisé par Kenza Bennis – et encore souvent maintenant, nous décrit Josette Brun, lorsqu’on parlait du hijab, la presse amenait toujours une femme “pour” et une femme “contre”, alors que c’est bien plus complexe. Sans parler des images choisies par les médias pour illustrer ce sujet, des femmes portant le niqab ou la burka, rarissimes au Québec. Dans la même veine mais plus récemment, avec le Covid, lorsque les médias favorisent les images de personnes d’origine asiatique – surtout des femmes ? – portant un masque pour illustrer les nouvelles de l’épidémie…”

Alors comment, concrètement, mettre en pratique l’intersectionnalité, et cette complexité que le concept amène, dans le travail journalistique ? Les contributions à l’essai proposent de nombreuses pistes, dont cet article ne peut évidemment pas rendre compte. “La première chose à faire quand on n’appartient pas à un groupe minorisé, insiste Josette Brun, c’est se décentrer. C’est une démarche qui va à l’encontre du modèle actuel du “vedettariat” journalistique. Et puis il faut se solidariser, comme le fait le journalisme féministe.”

  • À écouter / Fin juin, axelle proposera une série de podcasts à destination des étudiant·es en journalisme et des journalistes. Nourri par deux expertes belges, un épisode sera consacré à l’intersectionnalité comme grille de lecture journalistique : restez connecté·es !

Un manque d’objectivité, vraiment ?

Pour Josette Brun, concrètement, “les médias doivent travailler avec des journalistes issu·es de groupes marginalisés. Malheureusement pour l’instant, on va plutôt accuser ces journalistes, par exemple les journalistes autochtones ou les journalistes femmes, de ne pas être “objectifs” !”

Célia Bensiali. D.R.

Célia Bensiali souligne : “C’est la même chose au sein de l’université : on nous suspecte d’être trop radicales.” Cette sociologue algérienne, passée par la France et désormais installée au Québec, a publié dans l’ouvrage un article basé sur son travail académique. Elle s’intéresse à des espaces d’expression, réseaux sociaux, librairie…, créés par des jeunes femmes “racialisées” (terme que Célia Bensiali utilise, équivalent à “racisées”) à Montréal. Une stratégie pour résister à leur effacement d’autres espaces publics, y compris au sein du mouvement féministe et de leurs propres communautés. “Ces espaces non-mixtes qu’elles ont créés étaient perçus comme s’opposant au “vivre-ensemble”, contre-productifs pour la cohésion sociale”, raconte la chercheuse. Un sujet d’étude peu légitime pour les dominant·es qui pensent être la “norme”.

On nous suspecte d’être trop radicales.

Célia Bensiali elle-même porte une triple casquette qui la rend suspecte aux yeux des milieux académiques. Son vécu personnel, d’abord : “En tant qu’Algérienne de première génération, j’ai vécu en France ce qu’était d’être une femme perçue comme arabe, racialisée, et j’ai emmené ce vécu au Québec. Puis j’ai fait des études de sociologie, deux ans de travail de terrain sur des espaces féministes non-mixtes et je m’intéresse à l’appropriation des espaces urbains par des personnes jeunes et mises en situation minoritaire. J’ai enfin coordonné des tables de jeunesse dans Montréal-Nord, un quartier assez stigmatisé. En somme, un profil atypique et critiqué dans le milieu académique, du fait de ma proximité avec les milieux que je documente.”

Pourtant, insiste Josette Brun, les journalistes directement concerné·es par les sujets traités “connaissent mieux le milieu, les enjeux”, et sont plus à même que des journalistes extérieur·es à ces sujets de réaliser des productions de grande qualité. “Il faut déconstruire l’idée de “neutralité”, appuie Célia Bensiali. Et il faut avoir un point de vue critique sur soi. C’est ce qu’a fait Josette dans cet ouvrage. Pour ma part, dans mon travail, quand je documente par exemple les perspectives de femmes noires, j’ai conscience de mes privilèges, et cette réflexion en amont permet une plus grande sensibilité pendant la rencontre. Mais il ne suffit pas de se questionner sur son positionnement individuel, il ne suffit pas d’être consciente des dynamiques de pouvoir, il faut aussi transformer ces rapports !”

De la conscience à l’action

Dans le journalisme, nous explique Josette Brun, il faudrait “adopter une éthique du care. Cela passe notamment par tenir compte des conséquences possibles des articles sur les groupes marginalisés concernés par les sujets traités. Ensuite, nous devons penser le journalisme comme un espace commun, qu’on partage, qui ne doit pas être privilégié. Et faire place aux points de vue des personnes qui sont les principales intéressées, faire place à leurs voix et à leurs pluralités, aller sur le terrain !”

Nous devons penser le journalisme comme un espace commun.

“Habituellement, poursuit-elle, les journalistes laissent beaucoup de place aux institutions, dans cette démarche de “pour” et “contre” que nous venons d’évoquer, comme s’il y avait seulement deux points de vue, dont celui de “la femme autochtone”. La pluralité est plus pertinente. Les informations plurielles sont davantage contextualisées. Aller sur le terrain, cela demande du temps, alors que la norme actuelle est celle de la vitesse et de la rapidité. Mais pour un journalisme de qualité, il faut créer des liens, des liens de confiance.”

Les interviews, conseille Josette Brun, devraient être réalisées de façon horizontale, égalitaire, “dans une démarche de co-construction de contenu et non pas de façon confrontante, avec des “questions pièges”. Elles doivent être un espace de partage, de consentement. Envoyer les questions à l’avance, ça permet de se préparer. Si on interviewe des femmes de groupes marginalisés, c’est encore plus important, cela permet de rendre le cadrage plus explicite. Il faut aussi leur permettre de pouvoir retirer leurs propos. Cela semble tellement plus humain !”

Regardons les stratégies de contournement des personnes les plus marginalisées.

“Il est aussi important de demander aux femmes si elles veulent être anonymisées ou non, pointe Célia Bensiali. Et de sortir d’une lecture victimaire. Regardons les stratégies de contournement des personnes les plus marginalisées. Dans mon mémoire, j’ai mis en lumière tout un écosystème d’espaces d’expression des jeunes femmes racialisées vivant dans un territoire stigmatisé. Ces personnes ouvrent des espaces dans lesquels leur discours peut être mis en commun, repensé, reconstruit… C’est précisément ce qu’ont fait les féministes dans les années 1960.”

Là où nous nous tenons

Sur la genèse de l’essai, Josette Brun raconte un processus que l’on peut lire en miroir des pratiques féministes, journalistiques, et qui invite à réfléchir. “Je donnais un séminaire de maîtrise [2e cycle universitaire, ndlr] et je voulais que l’on s’intéresse à la question du traitement médiatique des femmes racisées, minorisées. Mais on s’est retrouvées à en parler… entre personnes blanches uniquement, ou presque ! Nous sommes donc ensuite allés voir des professeures et des personnes racisées, pour nous assurer de présenter les enjeux avec leurs points de vue.”

L’apport des intellectuelles afro-américaines doit être présent, reconnu.

Pour Josette Brun, il est toutefois important de reconnaître que “cet ouvrage demeure un livre coordonné par une femme blanche qui a décidé de son orientation. Idéalement, cela aurait dû être des femmes marginalisées qui auraient dû en définir le cadrage. Cela aurait sans doute emmené le livre ailleurs, un ailleurs qui aurait sûrement été plus pertinent pour elles. De plus, la publication m’a demandé beaucoup de temps de travail. Mais de nombreuses femmes de groupes marginalisés n’ont pas accès à ce temps-là parce qu’elles sont rarissimes en milieu universitaire, ce qui est très problématique.”

Josette Brun conclut : “Je considère ce livre comme une contribution, une ressource, mais je tiens à souligner que tout ce que je dis aujourd’hui, je l’ai appris grâce aux intellectuelles afro-américaines. Leur apport doit être présent, reconnu. Le livre est possible grâce à mon privilège, notamment en temps et en ressources. Il n’existerait pas sans elles.”

Pensions et Grapa : un contrôle « disproportionné » des aînées précarisées

La Grapa est un soutien financier aux personnes précarisées qui n’ont pas pu cotiser assez pour recevoir une pension décente. Parmi les allocataires de la Grapa : 66 % de femmes. Depuis 2019, une réforme durcit les contrôles que subissent les allocataires. Ce 27 mai, Vie Féminine et 40 autres organisations d’ancrages divers manifestent pour exiger des modifications en profondeur du système de la Grapa.

© Vie Féminine

“Grapa”. Derrière ces cinq lettres, qui signifient “Garantie de revenus aux personnes âgées”, se cache une aide financière indispensable pour de nombreuses personnes précarisées. Cette aide, en complément au montant de la pension, est octroyée aux personnes qui, au terme de leur carrière, n’ont pas pu cotiser assez pour recevoir une pension décente (fixée à 789,47 euros pour un·e cohabitant·e et à 1.184,20 pour une personne isolée).

Et la Grapa se conjugue au féminin. Plus de la moitié des femmes touchent moins de 1.000 euros de pension par mois en Belgique. Elles doivent donc plus souvent y faire appel : 66 % des personnes qui recourent à la Garantie de revenus aux personnes âgées sont des femmes. 20 % des bénéficiaires de la Grapa ne touchent aucune autre pension pour survivre et, parmi elles/eux, 75 % sont des femmes…

“Les inégalités à la pension sont liées aux inégalités sur le marché du travail”, explique Soizic Dubot, coordinatrice nationale à Vie Féminine, mobilisée depuis longtemps sur les questions socioéconomiques. “Notre système de sécurité sociale prend mal en compte le temps partiel ou les petits contrats qui concernent de nombreuses femmes, notamment à cause des inégalités au sein des couples, des familles.”

La crainte de la sanction

Comme de nombreuses allocations sociales dans notre pays, le droit à la Grapa est soumis au respect de certaines règles. La Grapa est réservée aux résident·es belges, qui ne peuvent quitter le pays que 29 jours par an et en ayant informé au préalable le SPF Pensions.

En 2019, les règles de contrôle du lieu de résidence sont durcies. C’est désormais au facteur ou à la factrice que revient le contrôle des personnes allocataires de la Grapa. De manière aléatoire et à l’improviste, les employé·es de bpost peuvent sonner pour leur demander de montrer leur carte d’identité. Après trois absences lors de ce contrôle, les allocataires disposent de cinq jours ouvrables pour obtenir un certificat de résidence de leur commune et le renvoyer au SPF Pensions, afin de garder leur droit à l’allocation.

Soizic Dubot © Vie Féminine

La même année, l’association Vie Féminine est interpellée sur le terrain par des femmes qui touchent la Grapa. Elles sont inquiètes. “Elles nous disaient que c’était très intrusif et déstabilisant. Que cela engendrait une précarité supplémentaire, car elles n’osaient plus sortir de chez elles, même pour simplement faire leurs courses, de peur de rater le passage du facteur ! Elles se disaient assignées à résidence. La crainte de la sanction est présente en permanence”, souligne Soizic Dubot.

“Prisonnière”

On n’a plus le droit d’être absente de notre domicile.

Cette assignation à résidence, Antoinette, 70 ans et allocataire de la Grapa, la résume en une phrase : “Je suis devenue prisonnière.” Elle témoigne : “Désormais, même quand on se déplace en Belgique, pour quelques jours, on doit le déclarer. On n’a plus le droit d’être absente de notre domicile. Moi, j’ai deux filles qui ont des enfants. Il peut y avoir des imprévus, comme mes petits-enfants qui tombent malades et que je dois aller garder sur place. Cela est devenu très compliqué, alors que c’est aussi ce qui me fait vivre. C’est comme si on nous donnait un soutien d’une main et que de l’autre on nous le reprenait. Quand j’ai reçu cette lettre en 2019 qui nous expliquait les changements, je n’ai rien compris. Autour de moi, c’était le cas de nombreuses femmes, surtout pour les femmes d’origine africaine, comme moi. Nous étions secouées.”

Antoinette reprend : “J’ai travaillé dans ma vie, dans mon pays d’origine, cela n’est pas reconnu par la Belgique, car je n’ai pas cotisé ici. Je suis aujourd’hui veuve et je suis obligée de recourir à la Grapa. Ce n’est pas pour autant qu’il faut m’écraser ! On touche la Grapa à partir de 65 ans, c’est l’âge où on a parfois des petits problèmes de santé. Par exemple, pour une prise de sang à jeun à l’hôpital, je suis obligée de demander un rendez-vous après le passage du facteur. Je ne mange donc pas jusqu’en début d’après-midi ! J’aime beaucoup lire, mais je n’y arrive plus car je suis sous tension.”

Révolte et incompréhension, ce sont les deux sentiments principaux qui m’animent aujourd’hui.

Ce contrôle renforcé affecte toute la vie d’Antoinette, même son engagement politique et citoyen en prend un coup. “J’ai toujours lutté pour les droits des femmes, je suis bénévole au sein de Vie Féminine, je m’y sens utile”, précise-t-elle. Mais dans ces conditions, comment aller manifester ou se rendre à une réunion associative l’esprit tranquille ? “Le facteur m’a déjà contrôlée une fois, heureusement que je l’ai entendu car j’étais sous la douche ! Je ne comprends pas pourquoi c’est à eux de faire ce travail, c’est comme le travail d’un policier. Il faut montrer sa carte d’identité. Révolte et incompréhension, ce sont les deux sentiments principaux qui m’animent aujourd’hui.”

Double peine

Du côté de Vie Féminine et de Soizic Dubot, c’est aussi l’incompréhension qui prime. “C’est très pesant comme contrôle et c’est basé sur une suspicion qui n’a pas lieu d’être. Moins de 1 % des contrôles ont mené à une sanction qui était justifiée. Pour les personnes qui ont de la famille à l’étranger, c’est très dur. Les voyages sont limités à 29 jours par an. Si une allocataire part en voyage à l’étranger avec son époux pensionné, lui est libre de prolonger son voyage. Elle devra choisir entre prolonger le voyage ou perdre sa Grapa ! 29 jours, c’est bien moins que ce qui est autorisé pour d’autres allocations sociales. C’est aussi une question d’autonomie économique des femmes.”

“Ce contrôle est disproportionné, il va dans le sens de la culpabilisation et de la responsabilisation individuelle des allocataires sociaux, s’indigne encore Soizic Dubot. Dans ce cas-ci, on est face à des femmes âgées dans des situations de grande précarité. Et toutes les démarches administratives reposent sur leurs épaules. Elles ont le sentiment qu’on les prive de leur vie privée et de leur liberté de déplacement. C’est vraiment la double peine.”

“Déconfinons la Grapa !”

L’actuelle ministre des Pensions et de l’Intégration sociale, Karine Lalieux (PS), s’est montrée favorable à une modification du contrôle du lieu de résidence. Ce 27 mai, Vie Féminine et 40 autres organisations d’ancrages divers manifesteront devant son cabinet pour exiger des modifications en profondeur du système de la Grapa.

Il n’y a pas que les contrôles qui posent problème, mais aussi le montant de la Grapa.

“Nous n’accepterons pas d’assouplissements cosmétiques, assure Soizic Dubot. Il y a d’autres moyens pour vérifier le lieu de résidence, comme l’utilisation du Registre national. Les femmes ne sont pas des fraudeuses en puissance. Pour nous, à Vie Féminine, il faut vraiment revoir le système dans sa globalité. On insiste sur le fait que la Grapa est une bouée de secours qui intervient tard dans la vie d’une personne, après une vie difficile derrière soi. Il n’y a pas que les contrôles qui posent problème, mais aussi le montant de la Grapa qui est très bas, et qui est encore diminué en cas de cohabitation. C’est également une de nos revendications : que l’on revoie ce montant et que l’on supprime le statut de cohabitant. On veut que les aînées aient le droit à une vie décente.”

Le mot d’ordre de l’action collective du 27 mai est clair : “Déconfinons la Grapa”. Les contrôles de bpost se sont arrêtés durant la crise sanitaire mais ils risquent de reprendre en juillet. Alors que la Belgique se déconfine petit à petit, les personnes qui reçoivent l’allocation risquent donc de rester, elles, toujours inquiètes à l’idée de quitter leur domicile. D’y rester confinées. “On ne voudrait pas continuer comme ça pour les dernières années qu’il nous reste à vivre en bonne santé”, conclut Antoinette.