Dénoncer l’inceste : paroles d’Hélène

Suite à des révélations et “dévoilements” de sa fille à partir de ses deux ans et demi, Hélène a averti la Justice, le SAJ (service  de l’aide à la jeunesse) et le SPJ (service de la protection de la jeunesse). Et perdu la garde de Lucile il y a presque trois ans, au bénéfice du père incriminé. Aujourd’hui, sa fille, qu’elle voit peu, va de plus en plus mal. Le SPJ continue inlassablement à remettre l’état de Lucile sur le dos du “conflit” parental.

D.R.

Avertissement

• Ce témoignage fait partie d’une grande enquête que nous avons menée sur le renversement de responsabilité qui s’opère dans des institutions de notre pays lorsque des mères dénoncent l’inceste commis par le père. L’enquête “Inceste : paroles de mères, déni de justice” et les autres témoignages sont à lire ici.
• Cet article comprend le récit de faits de pédocriminalité, inceste, violences sexuelles, qui risquent de heurter.
• Nous avons fait le choix de ne pas édulcorer la parole d’Hélène et de retranscrire les mots qu’elle utilise en parlant des constats qu’elle a faits, afin de ne pas participer à l’euphémisation, à la minimisation, à l’occultation et au déni de la réalité de l’inceste.
• Pour la protection de cette témoin qui a voulu partager son histoire et pour la protection de son enfant, les prénoms et certains éléments ont été modifiés, sans que cela ne nuise à la compréhension de leur situation.

En 2006, je rencontre mon futur mari, de façon bizarre. Il sonne à ma porte, me dit qu’il va ouvrir un cabinet de kiné dans le quartier : à cette époque, je porte un plâtre. De fil en aiguille, on engage une relation, compliquée. Je m’aperçois vite qu’il m’a menti sur certains aspects. Son divorce est prononcé en 2014, mais il a l’air de se détruire. Je romps. Il revient vers moi ; ça a l’air d’aller mieux. On se fiance et je suis tout de suite enceinte. Peu avant le mariage, un soir, première scène de coups. Il m’entraîne dans la chambre et je sens bien que je n’ai pas intérêt à m’énerver. Une amie me conduit à l’hôpital : constat de coups, mais je ne porte pas plainte. J’ai un décollement du placenta et vais me reposer chez mes parents. Petit à petit, on se reparle, il m’explique qu’un projet n’a pas marché… Maintenant, je me dis que ce sont des excuses, mais là, enceinte, je décide d’essayer. Ça va mieux… pendant trois mois. Je m’engage dans un prêt pour une maison. Naïvement, je le crois quand il dit que tout va bien se passer.

On emménage fin 2015 ; c’est la catastrophe, violences physiques et psychiques quasiment tous les jours. Les phases de séduction et promesses s’espacent.

L’offre d’achat signée, il recommence les absences, je me sens très seule. On emménage fin 2015 ; c’est la catastrophe, violences physiques et psychiques quasiment tous les jours. Les phases de séduction et promesses s’espacent. J’accouche dans ce contexte, accompagnée par deux sages-femmes, et me sens soutenue. On reste une semaine et demie à l’hôpital ; je ne sais pas si l’équipe avait flairé quelque chose.

Minimisation des violences masculines

Printemps 2016, je pars. J’ai la garde principale de Lucile. Il y a des éléments de violence durant les échanges, mais je me dis que, sur de courtes périodes, Lucile risque moins d’en pâtir. Je pense à ce moment-là qu’il a des problèmes psychiatriques. À l’automne, j’essaie de revivre avec lui, avec “contrat” : il s’engage à ne plus user de violence, et moi, à ne pas partir précipitamment de la maison à cette condition. Tant qu’il y aura des actions en Justice, j’ai l’impression que ça tient – j’ai déposé plus de dix plaintes, avec constats de coups et blessures.

La séparation définitive, très vite après, n’arrête pas les violences : il me poursuit en voiture, me menace, s’introduit chez moi. Ça le calme quand je lui fixe rendez-vous dans un café. J’utilise cette stratégie tout un temps. J’ai plusieurs fois demandé un éloignement en Justice ; rien n’est mis en place. On a tendance à me renvoyer que j’exagère, et lui se présente en victime d’une hystérique : ma mère aurait des phases de délire et moi, une maladie génétique, bipolaire, hystérique, paranoïaque… Il m’avait déjà menacée de mort quand on s’est séparés, de me faire passer pour folle et de me retirer la garde de Lucile. Pour moi, il a fait ce qu’il avait menacé de faire. Malgré tout ça, je suis tenue de lui remettre Lucile. Elle a peur. Il l’a jetée au sol, parfois, avant de s’en prendre à moi.

Inverser et accuser la mère d’être folle

À deux ans et demi, elle commence à tenir des propos bizarres, de petit bonhomme sur sa jambe pour boire du lolo sur son pépète. Elle me demande de mettre la langue dans son pépète devant. Je me demande s’il n’y aurait pas des jeux inappropriés, avec ses cousins par exemple. Je deviens plus vigilante. À l’automne 2018, elle me dit clairement : “C’est Papa qui me fait des bisous que je n’aime pas”, et que maintenant ça fait mal. Je suis atterrée. Avant, je me disais qu’elle avait vu un film, ou une scène inadéquate chez son papa. On va chez une médecin, qui constate une petite béance vaginale et des rougeurs. Et Lucile lui dépose… certains mots. La médecin rédige un rapport, en plus des constats.

La juge de la famille s’énerve sur moi. Mon ex-mari et son avocate n’arrêtent pas de remettre en cause ma santé mentale.

On doit repasser devant le tribunal de la famille parce que j’ai demandé un encadrement pour le changement de garde, pour limiter, dans leur jargon, les “conflits” – ce que j’appelle, moi, de la violence. La juge de la famille s’énerve sur moi. Mon ex-mari et son avocate n’arrêtent pas de remettre en cause ma santé mentale. Toute la défense du père est basée sur l’”aliénation parentale”, [“syndrome d’aliénation parentale”, un concept dont l’utilisation est interdite par plusieurs textes internationaux et pourtant décrit en toutes lettres par les services d’aide à la jeunesse sur leur site , ndlr]. Face à l’absence de mesures prises par la juge de la famille, mon avocate me conseille d’aller au SAJ. Qui me dit de porter plainte, ce que je fais. Une audition vidéo filmée (AVF) est quand même décidée pour Lucile. À l’audition, on l’amène dans une pièce avec deux personnes inconnues, je reste dans le couloir. On me dit ensuite : “Votre enfant n’a rien dit.” Une des dames reconnaît : “Vous savez, les enfants si jeunes, ils ne parlent pas.” Dossier classé sans suite. On repasse au tribunal, et je dis à la juge : “Que vous faut-il pour protéger un enfant ?” Elle me fait sortir.

C’est la faute au “conflit”

À ce moment-là, j’ai toujours la garde principale. Je ne veux plus remettre Lucile à son père ; on a le rapport médical, et ce qu’elle a déposé. Je vais apprendre plus tard, dans un des premiers rapports du SAJ, que l’institutrice de Lucile aussi était inquiète : elle avait, en classe, montré son sexe en criant “Papa, Papa !” Depuis que j’ai déposé plainte pour agressions sexuelles, le père nous menace, nous poursuit à nouveau. Le CVFE, Collectif contre les violences familiales et l’exclusion, que j’ai consulté, me conseille de me “planquer”. Je vais en auberge de jeunesse, chez mes parents – mais il connaît l’adresse –, chez des amies, pendant deux mois, le temps qu’il se calme. Je préviens la police au fur et à mesure. Je suis de plus en plus épuisée, on a l’impression que personne ne peut nous aider. Chez SOS Enfants, on me dit : “Mais Madame, vous ne pensez quand même pas qu’on va protéger votre enfant pour si peu.” Aucun suivi. Je les supplie. L’équipe du SAJ rentre dans le jeu du père. Il n’a pas arrêté de leur envoyer des mails disant que l’enfant était en danger avec moi. Le SAJ me menace de mettre mon enfant à l’hôpital. Ça me semble aberrant, je ne signe pas.

Depuis que j’ai déposé plainte pour agressions sexuelles, le père nous menace, nous poursuit à nouveau.

Début 2019, je suis convoquée là, maintenant, au tribunal de la jeunesse, qui décide que Lucile ira 30 jours en observation à la Cellule Maltraitance [structure hospitalière liégeoise unique en Belgique, ndlr]. Je me rends compte qu’une équipe est partie la chercher. Quand j’arrive sur le lieu de garde de Lucile, elle hurle, et les deux dames l’embarquent, m’empêchant de l’accompagner. Elle a à peine trois ans. C’est d’une violence extrême. Je ne vais plus la voir pendant plus de dix jours. J’apprends qu’elle a d’abord revu son papa. Après une dizaine de jours, on a le droit chacun de la revoir une heure ou deux par semaine. Le rapport final relève qu’il y a un “conflit parental”. À l’entrée dans la “Cellule M”, Lucile n’avait plus vu son père depuis deux mois. Comment peuvent-ils réellement creuser ce type de situation ? À la Cellule M, il n’y pas de pédopsychiatre, pas de victimologue, pas de traumatologue.

Irrégularités

Avant la sortie de Lucile, on a réunion au SAJ, puis au SPJ, où le directeur annonce qu’il donne la garde exclusivement au père ! A priori, il n’y a aucune raison de me la retirer. Je découvrirai que le rapport du SPJ dit que je suis toxique, que j’ai bourré le crâne de mon enfant. Pourtant, la Cellule M renvoie aussi des jeux de l’enfant, des choses que Papa lui aurait faites, mais c’est remis sur le fait que, peut-être, volontairement ou involontairement, la maman aurait pu influencer Lucile. J’introduis un recours. Une juge de la jeunesse dresse une ordonnance refusant qu’on remette Lucile au papa parce qu’il doit passer en correctionnel pour violences contre moi, qu’un rapport médical fait état de suspicion d’inceste, et que je remets spontanément une expertise psychologique positive. Le lendemain, le directeur du SPJ me dit pourtant qu’il remet Lucile à la garde exclusive du père, contre l’ordonnance, ce qui n’est pas légal.

Le rapport du SPJ dit que je suis toxique, que j’ai bourré le crâne de mon enfant.

Entre-temps, on était repassés à nouveau au tribunal de la famille devant la juge à laquelle j’avais demandé “Que vous faut-il pour protéger un enfant” : elle m’avait retiré mes droits parentaux sous prétexte de “toxicité”, terme repris au directeur du SPJ. Qui a renvoyé peu après le dossier vers une autre juridiction. S’est-il rendu compte qu’il avait fait une erreur ? À ce moment-là, j’avais déjà interpellé les services d’inspection des SAJ/SPJ, en montrant que l’ordonnance de la juge n’avait pas été respectée. J’ai l’impression que, du coup, ils se sont encore plus montés contre moi.

Responsabilisation de la mère

Pendant trois mois, après la Cellule M, aucune nouvelle de ma fille malgré mes appels (bloqués par le père). Mai 2019, un juge de la jeunesse confirme la garde chez le père, et met en place un espace-rencontre – je la vois une heure, puis deux heures tous les quinze jours – avec un service d’accompagnement parental (SVAG), pour éviter la rupture totale mère/enfant. Je rencontre la psychologue et la criminologue avec une déléguée du SPJ, qui m’accuse d’être une mauvaise mère parce que j’étais quand même la maîtresse de Monsieur avant d’être sa femme. Une rencontre hallucinante ! Le service va essayer de mettre en place un accompagnement, mais les deux seules fois où mon ex-mari vient, il s’énerve contre moi et part. Après un an et demi, le SVAG recommande un service spécialisé comme le CLIF [Centre Liégeois d’Intervention Familiale, ndlr], qui réalise une analyse de la dynamique familiale plus en profondeur. L’espace-rencontre constate quant à lui que j’ai un bon lien avec Lucile. Août 2020, on me fait passer à un service de rencontre fixe. Je cours, mais au moins, je peux la voir une journée, de 9h30 à 15h30.

Le père et son avocate avaient utilisé l’allaitement à long terme pour dénoncer le fait que je serais aliénante.

En mai 2021, l’espace-rencontre, suivant ce qui avait été acté au tribunal (évolution du temps de garde si tout se passe bien) me dit que je peux la prendre tous les samedis avec nuit. Mais la directrice du SPJ renvoie qu’elle ne rétablira pas plus de contact entre Lucile et moi tant que je ne m’entends pas avec Monsieur. L’avocate de Lucile lui demande un suivi psychologique pour l’enfant depuis 2019. Moi, j’ai compris que je ne devais plus dire que j’étais inquiète. Le père finit par proposer un Centre de santé mentale. Dont la psy et un éducateur trouvent qu’elle ne va pas bien, mais parlent à nouveau de “conflit”, qui pourrait mener, si ça ne s’arrange pas, à placer Lucile. Moi, je voudrais un rapport écrit de son état, parce que trois ans auparavant, on a un bilan qui établit qu’elle va bien, et, à présent, elle va mal. Or, elle est en garde exclusive chez son papa depuis. Ça me semble être la preuve de ce que je dénonce, comme d’autres, comme la médecin qui avait été consultée et avait rendu son rapport. Elle a d’ailleurs été envoyée devant le Conseil de l’Ordre avant d’être réhabilitée, au bout de deux ans de procédure : le père avait porté plainte contre elle, et contre une autre médecin (plainte non recevable) qui ne voyait rien de néfaste pour une mère à choisir un allaitement à long terme… : le père et son avocate avaient utilisé l’allaitement à long terme pour dénoncer le fait que je serais aliénante.

Pendant toutes ces années, j’ai envoyé des courriels aux directions des différents services, aux inspections, aux ministres en charge. Rencontré les responsables du SAJ avec Verlaine Urbain d’Innocence en Danger : dès qu’on a évoqué l’inceste, c’est comme si ça n’existait pas. Verlaine Urbain expliquait que son association reprenait les dossiers avec juristes, experts, etc., et évaluait s’il y a – ou non – situation de dangerosité pour un enfant. On lui a dit qu’il se prenait pour le “sauveur des mamans”. Qu’il était militant, parce qu’il disait que les enfants n’étaient pas toujours protégés des violences sexuelles.”

Dénoncer l’inceste : paroles de Juliette

Cette mère a quitté la Belgique il y a une dizaine d’années pour mettre ses deux enfants à l’abri de ce qu’elle estime être des “maltraitances institutionnelles de dingue”. À deux reprises, la Justice a mis en place des mesures de protection par rapport au père mais en réinstaurant peu à peu des droits de visite. La première plainte a été classée sans suite et le procès qui a suivi la seconde, alors même que les enfants étaient sous statut protectionnel, n’a débouché sur aucune condamnation du père, en appel, et ce, “au bénéfice du doute”.

D.R.

Avertissement
• Ce témoignage fait partie d’une grande enquête que nous avons menée sur le renversement de responsabilité qui s’opère dans des institutions de notre pays lorsque des mères dénoncent l’inceste commis par le père. L’enquête “Inceste : paroles de mères, déni de justice” et les autres témoignages sont à lire ici
• Cet article comprend le récit de faits de pédocriminalité, inceste, violences sexuelles, qui risquent de heurter. 
• Nous avons fait le choix de ne pas édulcorer la parole de Juliette et de retranscrire les mots qu’elle utilise en parlant des constats qu’elle a faits, afin de ne pas participer à l’euphémisation, à la minimisation, à l’occultation et au déni de la réalité de l’inceste. 
• Pour la protection de cette témoin qui a voulu partager son histoire et pour la protection de ses enfants, les prénoms et certains éléments ont été modifiés, sans que cela ne nuise à la compréhension de leur situation.

J’ai 53 ans, j’habite aujourd’hui dans un pays de l’Union européenne. Cette histoire m’a coûté près de vingt ans de ma vie.

En 2000, je rencontre le futur père de mes enfants. En 2002, je suis enceinte d’une petite fille. Il a brutalement une attitude bizarre, que je mets sur le compte de la grossesse. Je suis très vite projetée dans un univers surréaliste : interdiction d’approcher ma fille à certains moments, spécifications très précises par rapport à la nourriture, comme ne pas utiliser de couverts… Parfois, il s’enferme des heures avec ma fille dans un local que nous avions à la cave. Elle allait assez mal dès qu’il arrivait, se mettait en posture “crêpe”. Je vais voir un psy, qui me parle de “situation incestuelle” et dédramatise. Mon mari est violent envers moi, il m’interdit de parler avec ma fille. M’enferme sur le balcon. J’appelle la police. Je dépose une main courante, mais ne porte pas plainte.

Je sais que mes enfants sont en danger et je pense que personne ne comprendra ce que je vis, ce qui amplifie le danger pour moi. Je me dis que je n’irai plus voir la police.

En 2004, ma fille a deux ans, je suis enceinte d’un petit garçon. Le père me raconte que la police, que je suis allée voir plusieurs fois, l’a contacté pour lui dire que je suis “dingue”. Je sais que mes enfants sont en danger et je pense que personne ne comprendra ce que je vis, ce qui amplifie le danger pour moi. Je me dis que je n’irai plus voir la police.

“Il me dit qu’il me croit”

Fin 2004, un policier m’aide, en me convoquant, à tout déballer : il m’a sauvé la vie ainsi que celle de mes enfants, car il me dit qu’il me croit, et qu’à la prochaine attitude que je jugerai inadéquate de la part de mon mari, grave ou non, je dois l’appeler.

Début 2005, j’appelle la police face à une attitude violente de mon ex-mari ; je quitte la maison en quelques minutes avec mes enfants, sous escorte. Une professionnelle du bureau d’aide aux victimes [auquel toute victime peut faire appel, ndlr], une personne magnifique de professionnalisme et d’humanité, me dit que je suis sous “emprise”, que je dois prendre mes responsabilités et ne pas retourner chez moi exposer mes enfants. J’ai un diplôme en droits de l’homme, et je n’avais pas fait le lien avec ce qui m’arrivait… C’est comme si un voile tombait.

Un policier m’a sauvé la vie ainsi que celle de mes enfants, car il me dit qu’à la prochaine attitude que je jugerai inadéquate de la part de mon mari, je dois l’appeler.

Je décide de demander le divorce, ignorant qu’on ne peut pas à la fois être dans une démarche protectionnelle et dans une démarche au civil, sinon j’aurais privilégié le protectionnel [la mise en place de mesures de protection des enfants, ndlr]. J’obtiens la garde.

Une avocate belge me conseille de quitter le territoire de la Belgique et de rentrer dans mon pays où ma famille pourra nous soutenir, ce que je fais. De peur que l’accusation de kidnapping posée par mon ex-mari ne soit retenue par la Justice, je reviens quand même en Belgique avec mes enfants. Le père voit les enfants du mercredi soir au jeudi matin et un week-end sur deux.

Ambivalence de la Justice

Ma fille est dans des états incroyables quand elle en revient, elle se fait du mal. Premier “dévoilement” : elle se met dans des “états de transe” quand elle parle de son père, demande à rester en pyjama pour aller le voir. J’ai l’impression de vivre un cauchemar. Je dépose plainte pour agression sexuelle, sans même songer à me constituer partie civile. Plainte classée, mais le protectionnel est mis en œuvre, ce qui nous place tous dans une situation équivoque. Les enfants ne peuvent voir le père que dans un centre médiatisé. De nombreuses expertises sont réalisées, mais il est estimé qu’il n’y a pas assez de “preuves”.

Ma fille se met dans des “états de transe” quand elle parle de son père, demande à rester en pyjama pour aller le voir.

En 2007, à nouveau, obtention d’un droit de visite de mon ex-mari, toujours dans un cadre protectionnel. Mon fils est dans un état grave, il a des problèmes à l’école que repèrent les institutrices. Face au mal-être de son petit frère, ma fille décide de parler. Second dévoilement. Je porte plainte au pénal sans me constituer partie civile, mais le procureur décide d’instruire. Enquête de deux ans. Le père n’est pas condamné, au “bénéfice du doute”. Mon fils souffre d’un herpès génital et ma fille avait une synéchie [cicatrice intra-utérine, ndlr], ce n’est pas pris en compte. Ma fille s’était exprimée sur des attouchements devant experts, a fait des dessins, il y a eu perquisition et on a trouvé de l’haldol [un puissant antipsychotique, ndlr] dans la chambre où dormaient mes enfants chez leur père. Pourtant, le père a été innocenté. Moi, je reste avec plein de questions.

Dilemmes insolubles

C’est normal que les enfants refusent de voir leur père, cela prouve qu’ils ont eu la force de réagir face à l’inacceptable, mais on refuse de croire leur parole et, en même temps, on interdit au père de voir ses enfants en dehors d’un centre. Cela nous mine à petit feu. Entre-temps, j’ai perdu mon boulot, ma santé. Lui s’est remarié. Il est médecin et je pense que cela a joué. La Justice assume qu’il y a sans doute eu “quelques attouchements”, je l’ai entendu de la bouche d’un procureur ! La conclusion reste sur une injonction paradoxale : il est “innocenté” mais il n’a pas le droit de voir ses enfants sans surveillance. C’est une décision de justice surréaliste, un micmac pas possible, avec menace de placement des enfants si les visites au centre médiatisé se passent mal. C’est épouvantable, tous ces messages contradictoires qui veulent juste cacher le manque de courage ou la soumission à des idéologies comme celle de l'”aliénation parentale” [un concept dont l’utilisation est interdite par plusieurs textes internationaux et pourtant décrit en toutes lettres par les services d’aide à la jeunesse sur leur site, ndlr] ou pire, le manque d’intérêt pour l’enfant.

Le “rôle” de la mère

Quand j’avais déposé plainte, un policier m’avait prévenue : “Vous en aurez pour dix ans.” Il avait raison. Les procédures pénales et protectionnelles sont séparées ; ça n’a aucun sens. Les conséquences ont été énormes. J’ai failli demander, pour prouver la perversité du système, que les enfants retournent chez leur père puisque tout était “ok”, mais, bien sûr, personne n’a pris la responsabilité d’une telle décision, tout en me mettant la pression : “Votre rôle de mère est que tout se passe bien avec le père, que tout soit normalisé.” On n’a jamais dit que je manipulais les enfants, et pourtant cela aurait arrangé tout le monde, mais le père a été déclaré non coupable au bénéfice du doute, ce qui lui a profité. Ce sont des maltraitances institutionnelles de dingue.

Les mères doivent dénoncer ces horreurs, mais quand elles le font, le parcours du combattant commence, et la Justice broie tout le monde sur son passage.

J’ai eu des avocats géniaux, mais pas assez “méchants”. Je suis restée réglo. Une psy du centre médiatisé m’a dit : “Il faut que vos enfants aiment leur père, c’est votre responsabilité” ; et, en même temps, si je n’avais pas dénoncé ce qui s’est passé, on me serait tombé dessus et on aurait eu raison. Les mères doivent dénoncer ces horreurs, mais quand elles le font, le parcours du combattant commence, et la Justice broie tout le monde sur son passage.

Une Justice qui prend ses responsabilités ?

En 2013, au bout du rouleau, harcelée par les services judiciaires, je suis retournée dans mon pays avec mes enfants. La Justice a accepté. En 2016, une juge de mon pays insiste pour que les enfants revoient leur père chez lui, hors d’un centre médiatisé où les visites se passent si mal que mon médecin traitant fait un signalement auprès du procureur. Les enfants me disent : “Nous, ce qu’on veut, c’est être normaux.” Ils ont 10 et 12 ans. J’ai toujours tout fait pour que ça se passe au mieux, je ne leur ai jamais dit que leur père était un salaud, mais que ce qu’il a fait est inacceptable.

J’ai toujours tout fait pour que ça se passe au mieux, je ne leur ai jamais dit que leur père était un salaud, mais que ce qu’il a fait est inacceptable.

Ils ont revu leur père, mais c’est moi qui ai dû signer un accord avec le père. Autrement dit, la Justice n’a pas pris la responsabilité mais me l’a mise sur le dos ! On peut dire que cela se passe bien, si on admet que le déni, c’est quelque chose de positif… mais j’ai ressenti chez les enfants la même soumission que quand ils étaient petits. Ils ne veulent plus entendre parler de “ça”. Moi, je suis très mal, j’ai même l’impression de les déranger : c’est comme si j’étais le témoin gênant des horreurs qu’ils veulent oublier. Je ne regrette pas ce que j’ai fait, pas un instant, la question ne se pose même pas, et je l’aurais fait pour des petits voisins. C’était un parcours du combattant énorme, mais j’ai sauvé mes enfants.

Système pervers

On dit aux femmes : “Allez témoigner”, ça me fait rigoler. Quand les enfants sont petits, leur parole n’est pas crue. Ils disent quelque chose d’effroyable. De non pensable ! On a d’abord refusé de prendre ma plainte en 2007, me disant que j’allais avoir des ennuis à force d’insister ! J’ai dû aller dans un autre commissariat qui, lui, a été très réactif.

Parce que la mère défend les enfants, un de mes avocats m’a dit : “C’est vous qui êtes nuisible, car vous imposez des expertises sans fin à vos enfants.” Pour ma part, je crois mes enfants, mais je reste incapable d’imaginer une scène que je ne conçois pas. Lui, il savait qu’il les foutait en l’air. La société envoie le signe à ces hommes qu’ils peuvent continuer : ils se sentent tout- puissants. Sinon, la société tombe.

Le rôle de la mère est intenable : si elle n’intervient pas, elle est coupable, si elle parle, elle est coupable de faire exploser la famille.

Le rôle de la mère est intenable : si elle n’intervient pas, elle est coupable, si elle parle, elle est coupable de faire exploser la famille. Il existe une minimisation des violences. Les violences conjugales sont dissociées des violences faites aux enfants, la Justice demande de choisir. On m’a dit : “Mais madame, violences contre les enfants ou contre vous, il faut choisir.” J’ai choisi. Ma souffrance n’a pas de mot. Je ne peux la déposer nulle part.

Le bureau d’aide aux victimes a été vraiment à la hauteur, tout comme le commissaire en charge de l’enquête, mais contre ce système indigne, que peuvent quelques personnes de bonne volonté ?

Partir a été un coup de force. On a menacé de placer mes enfants. C’est un chantage moral. Le juge force à me mettre du côté de mon ex-mari, à former un “couple parental” après ce qu’il s’est passé. Aux audiences, on me forçait à m’assoir à côté de lui. Comment une société peut-elle ne pas se préoccuper de ça ? Il s’agit de tout un système pervers. Les intervenants, les psys, ne se mouillent pas vraiment, mais il y a des gens courageux qui font leur travail et c’est grâce à eux que j’ai pu défendre mes enfants. Le bureau d’aide aux victimes a été vraiment à la hauteur, tout comme le commissaire en charge de l’enquête, mais contre ce système indigne, que peuvent quelques personnes de bonne volonté ?

Où est la formation aux violences de genre ?

Dans l’intervalle, j’avais recommencé des études universitaires sur les droits de l’enfant, j’ai été super choquée d’entendre un intervenant dire que les mères “exagéraient”, d’entendre des analyses basées sur le point de vue de l’agresseur. Je suis sortie, je refusais d’écouter ça… J’ai appris que pour sortir du statut de victime, il faut d’abord entrer dedans, mais mon ex-mari n’a pas été reconnu comme coupable !

Je suis tombée dans la période de l'”aliénation parentale”, qu’on servait à toutes les sauces, sans que jamais cela ne puisse être contré. Ce drame est comme une catastrophe nucléaire qui irradie tout le monde, tous, et sur des années… J’en veux d’ailleurs à la Justice qui a également invisibilisé mon fils aîné alors qu’il a lui aussi souffert de cette folie – grandir dans un tel contexte, c’est très dur – sous prétexte qu’il était issu d’un autre mariage.

Très peu de plaintes mènent à une instruction et, à l’époque, encore moins, et même si mon ex-mari n’a pas été condamné, que le procès a eu lieu au tribunal correctionnel entre deux affaires de voleurs de bicyclettes, mes enfants ont échappé au pire. Ils avaient confiance, ils m’ont parlé, j’ai réagi et la Justice, d’une certaine manière, en établissant le protectionnel sur tant d’années, a tenu compte de leur parole (et de celle de tous les témoins).

Lueur d’espoir

La Commission sur l’inceste, la CIIVISE, vient de proposer en France de “suspendre de plein droit l’exercice de l’autorité parentale et des droits de visite du parent poursuivi pour viol ou agression sexuelle incestueuse” : c’est une énorme avancée. Si on avait pu bénéficier de cela, on aurait pu se reconstruire et éviter bien des souffrances. Le principe de précaution devrait bénéficier aux enfants. On ne peut pas dire en même temps que l’inceste sévit dans tous les milieux et sur une échelle effarante, et dire à la mère qui dépose plainte : “Mais c’est du conflit parental, ça…”

Les enfants ont déjà du mal à parler : s’ils sentent que la parole de celle ou celui à qui ils se confient sera balayée, ils ne parleront pas.

Je veux témoigner pour prouver aux enfants qu’il y a des mères qui parlent, sinon ils vont intégrer l’image dominante de la femme faible qui accepte le pire. Les enfants ont déjà du mal à parler : s’ils sentent que la parole de celle ou celui à qui ils se confient sera balayée, ils ne parleront pas. Mes enfants vont bien, ils ont, comme l’a dit un expert psy, “une incroyable force de vie”, mais ils ont pu la mobiliser parce que je les ai écoutés et défendus, et aussi parce que j’ai été soutenue par mon père, par ma sœur et par des amis incroyables. Parfois, je me demande : “Si je n’avais pas réagi, comment seraient-ils aujourd’hui ?”, et rien que d’y penser me glace le sang.”

Dénoncer l’inceste : paroles de Julie

Seule des six mamans de notre enquête à avoir conservé la garde principale de son enfant – parce que le père n’en veut pas –, Julie est menacée par le SPJ (service de la protection de la jeunesse) du placement de son enfant de huit ans, au motif, dans un premier temps, d’”aliénation”. Son petit garçon dénonce les agissements du père et présente de manière récurrente des signes de maltraitances sexuelles et physiques. Le SPJ maintient pourtant le droit de visite du père. “J’ai dû déposer plainte suite au signalement des médecins ; le Parquet m’accuse de déposer plainte à tout va”, raconte Julie. Son fils reste en danger : “Vous savez, si on pouvait prouver que tout ça ne s’est pas passé, ce serait un réel soulagement.”

D.R.

Avertissement

• Ce témoignage fait partie d’une grande enquête que nous avons menée sur le renversement de responsabilité qui s’opère dans des institutions de notre pays lorsque des mères dénoncent l’inceste commis par le père. L’enquête “Inceste : paroles de mères, déni de justice” et les autres témoignages sont à lire ici.
• Cet article comprend le récit de faits de pédocriminalité, inceste, violences sexuelles, qui risquent de heurter.
• Nous avons fait le choix de ne pas édulcorer la parole de Julie et de retranscrire les mots qu’elle utilise en parlant des constats qu’elle a faits, afin de ne pas participer à l’euphémisation, à la minimisation, à l’occultation et au déni de la réalité de l’inceste.
• Pour la protection de cette témoins qui a voulu partager son histoire et pour la protection de son enfant, les prénoms et certains éléments ont été modifiés, sans que cela ne nuise à la compréhension de leur situation.

Un an après la séparation, mon enfant va chez son père trois fois par semaine, sans délogement, selon les demandes du papa. Il a des difficultés à aller à la toilette et mal au ventre : on va aux urgences. Le médecin constate des selles particulières – rien à voir avec de la dysenterie ou de la constipation. Des photos sont prises, mais le médecin dit qu’il ne peut pas se prononcer. Trois mois après, on va voir un gastro-pédiatre. Mon fils a 4 ans. Le médecin lui demande s’il peut regarder ses fesses. Il prend en photo les selles. Son assistante sort avec mon enfant, et ce médecin me dit qu’il y a soupçon de maltraitances. Il avertit le SAJ (service de l’aide à la jeunesse). Le problème est qu’il y a déjà une procédure en cours contre le père pour coups sur l’enfant. Mon enfant est écarté du père pendant quelques mois. Par la suite, des visites sont organisées en espace-rencontre. Il y a à nouveau des problèmes, mais l’espace-rencontre ne veut pas attester que mon fils a changé de sous-vêtements pendant la visite chez son père, par exemple. Mon fils souffre également d’encoprésie [une forme d’incontinence fécale, ndlr]. Un médecin a fait une demande à l’espace-rencontre pour un examen : ça passe mal. Une intervenante parle d’”aliénation” de la part de la mère. L’espace-rencontre rend un rapport négatif et mensonger.

Inversion des responsabilités

Plus tard, mon fils revient à nouveau d’une visite chez son père en refusant de se laver, il dit que son père lui a fait mal. Il a des rougeurs et des selles identiques à celles des photos non recevables. Je vais aux urgences. Il ne peut pas être vu par l’urgentiste et nous sommes tenus d’attendre la police. La police prend mon témoignage et le CPVS (Centre de prise en charge des violences sexuelles) remet un rapport conséquent. Le mot “viol” est posé. Je pense alors que je ne devrai plus remettre l’enfant au père. Mais le rapport n’est pas pris en compte par la Justice. Je demande alors un suivi à SOS Enfants, qui propose une prise en charge de trois semaines en hôpital ; le père refuse, et SOS Enfants fait son rapport : l’enfant va mal, mais il n’y a pas de violences prouvées. La conclusion est qu’il faut faire un travail des deux côtés : chaque parent doit voir un psy, comme l’enfant… Le père m’accuse d’”aliénation parentale”. Mon fils passe deux auditions vidéos filmées : pas de reconnaissance, dans mon chef, du SAP [“syndrome d’aliénation parentale”, un concept dont l’utilisation est interdite par plusieurs textes internationaux et pourtant décrit en toutes lettres par les services d’aide à la jeunesse sur leur site , ndlr], mais je ne récupère pas la garde complète. Le SAJ dit qu’il faut une visite du père par semaine, de façon encadrée. Le père n’est pas d’accord, il saisit un avocat. Je reçois un référé d’un huissier et passe au tribunal, où je me fais démonter : le Parquet me dit que le problème, c’est moi. Et si je dépose encore plainte, mon fils sera placé.

Le mot “viol” est posé. Je pense alors que je ne devrai plus remettre l’enfant au père. Mais le rapport n’est pas pris en compte par la Justice.

Ensuite, mon fils retourne chez son père quelques jours par semaine. Là, il n’y a plus personne pour m’aider. On est inscrit au CLIF (Centre Liégeois d’Intervention Familiale), qui ne sera mis en place que bien plus tard. Mon fils ne veut plus parler des agressions pendant des mois ; il me dit : “Tu sais bien ce qu’il se passe.”

“Que faire quand un enfant rentre frappé ?”

Des mois plus tard, on a enfin rendez-vous au CLIF, tous les trois. Après 5 minutes, le papa s’en va. Il ne vient pas aux deux rendez-vous suivants. Je reçois un courrier : “Le père n’est pas venu, on ne peut rien faire.” Et le SPJ [qui peut mettre en place, sur mandat de la Justice, une aide contrainte, ndlr] ne fait rien non plus. La garde est toujours partagée, sans délogement.

Quoi qu’on essaie, le disque tourne en boucle sur le conflit parental.

Dernièrement, il y a eu une évaluation du SAJ. Le petit était encore revenu avec des hématomes. Et quatre professionnels – un thérapeute, un médecin traitant, une psychologue experte des violences faites aux enfants et Verlaine Urbain, d’Innocence en danger – ont examiné mon dossier et écrit un rapport alertant du danger couru par mon enfant. Pourtant, au SAJ, je me suis fait remballer. Ils m’ont aussi dit que le CVFE (Collectif contre les violences et l’exclusion) que je consultais quand j’étais encore en couple avec Monsieur, n’avait aucune crédibilité. Les rapports remis n’ont donc à nouveau pas été pris en compte. On me dit : “Vous voulez faire payer à Monsieur ce que vous avez subi” – dans mon cas, pas de violences corporelles mais psychologiques. Je leur demande que faire quand un enfant rentre frappé. Les intervenantes du SAJ m’ont répondu : “En parler avec le papa…” Ces intervenantes, la juge, sous-entendent que si mon fils était agressé sexuellement, il serait dans un autre état que ça. Je leur ai dit que si mon fils finissait en psychiatrie, ce serait de leur faute. Quoi qu’on essaie, le disque tourne en boucle sur le conflit parental. Vous savez, si on pouvait prouver que ça ne s’est pas passé, ce serait un réel soulagement.

Mère Vengeance

En juin 2021, au passage devant le tribunal, l’avocate de l’enfant a dit les faits en face à la juge : elle a parlé de choses introduites dans l’anus, de la peur, de l’angoisse de mon fils, dont la parole est portée aussi par des médecins, pas uniquement par moi. Et pourtant, la conclusion du tribunal est que Madame s’acharne sur Monsieur. Mais le tribunal recommande tout de même une hospitalisation en observation et le dossier repasse entre les mains du SPJ. Toujours pas une ligne à propos des maltraitances.

Et pourtant, la conclusion du tribunal est que Madame s’acharne sur Monsieur.

Au départ, il est décidé de laisser mon fils dans son milieu habituel (et de réaliser l’observation en ambulatoire). Une semaine après, changement soudain : le bilan se fera en internat. Je me dis que c’est un moyen de mettre mon enfant en sécurité pour trois semaines, et lui était ok. Avant son entrée, j’ai une réunion avec SOS Enfants et le SPJ : il n’y aura aucune recherche de maltraitance pendant cette hospitalisation, mais un examen du “conflit parental”. Les intervenants me disent qu’ils ne sont pas là pour enquêter. Je sors de là dépitée, et n’ose pas dire à mon fils que cette hospitalisation ne va servir à rien. J’apprends aussi que son séjour sera de minimum trois semaines – je n’ai aucune date de sortie – et que je pourrai le voir tous les 4 jours, après les 10 premiers jours sans aucun contact, ni courrier, ni téléphone. Je ne le verrai pas pendant 12 jours. Il est resté là 43 jours ! Plusieurs fois, quand je vais le voir, il s’effondre, dit que personne ne l’écoute, et qu’on lui parle de “soucis entre papa et maman”. J’avertis le SPJ que c’est trop dur pour lui. On lui annonce qu’il ne pourra pas être à la maison pour la Saint-Nicolas : c’est lui qui me l’apprend. Je n’ai reçu aucun courrier pour me tenir au courant. Je ne comprends pas ce qu’ils attendent encore de cet enfant. Il n’a pas mis le nez dehors plus de trois fois en plus d’un mois et le suivi scolaire s’est fait difficilement. Mon intime conviction est qu’ils cherchent une place en foyer.

Plusieurs fois, quand je vais le voir, il s’effondre, dit que personne ne l’écoute, et qu’on lui parle de “soucis entre papa et maman”.

Fin novembre, je contacte par mail la médiation de l’hôpital en leur annonçant que ce n’est pas légal de garder mon enfant une fois le bilan terminé : il sort une semaine plus tôt que prévu. SOS Enfants mettra un point d’honneur à ce que ce soit le père qui le récupère à la sortie. L’enfant vomira chez son papa et m’expliquera qu’il a été malade parce qu’il a eu peur de se retrouver dans la maison de son père. Au SPJ, à la dernière réunion avec SOS Enfants, ils iront jusqu’à rendre un rapport disant que JE suis maltraitante et, faute de pouvoir prouver l’aliénation parentale, ils utilisent le terme de “syndrome de Münchhausen par procuration” [rendre son enfant malade pour attirer la compassion, syndrome très rare, ndlr]. À présent, mon enfant va un week-end sur deux chez son papa. On me le laisse à condition que je ne consulte plus de médecin pour maltraitance et que je ne dépose plus plainte. On m’impose ainsi qu’à mon enfant un suivi psychologique. Je dois également faire une médiation avec le père. Afin d’être sûr que je ne tente plus de dénoncer des faits de maltraitance, le SPJ laisse en place ces mesures et maintient mon enfant sur liste d’attente en vue d’une place en foyer. Mon enfant est tétanisé, son père lui dit qu’il est un menteur.”

Dénoncer l’inceste : paroles d’Amélie

Il y a plus de 20 mois, son petit garçon (trois ans à l’époque) a été remis à la garde exclusive du père, violent avec Amélie. Suite à des constats physiques alarmants sur son fils, ne sachant plus vers qui se tourner, elle a fui la Belgique avec l’enfant. Arrêtée, ramenée en Belgique sous escorte, Amélie est restée chez elle en détention électronique jusqu’en décembre dernier : elle aurait eu un “délire paranoïaque aigu”.

D.R.

Avertissement

• Ce témoignage fait partie d’une grande enquête que nous avons menée sur le renversement de responsabilité qui s’opère dans des institutions de notre pays lorsque des mères dénoncent l’inceste commis par le père. L’enquête “Inceste : paroles de mères, déni de justice” et les autres témoignages sont à lire ici.
• Cet article comprend le récit de faits de pédocriminalité, inceste, violences sexuelles, qui risquent de heurter.
• Nous avons fait le choix de ne pas édulcorer la parole d’Amélie et de retranscrire les mots qu’elle utilise en parlant des constats qu’elle a faits, afin de ne pas participer à l’euphémisation, à la minimisation, à l’occultation et au déni de la réalité de l’inceste.
• Pour la protection de cette témoin qui a voulu partager son histoire et pour la protection de son enfant, le prénom et certains éléments ont été modifiés, sans que cela ne nuise à la compréhension de leur situation.

En 2015, j’avais mon emploi, j’étais propriétaire. Sur Meetic [site de rencontres en ligne, ndlr], je rencontre mon ex, bien éduqué, cultivé. Malgré les précautions, je tombe vite enceinte. J’ai quand même 37 ans. On ne se connaît pas beaucoup, mais on décide d’essayer. Les violences ont commencé piano. La bonne excuse, c’était l’alcool. Il prend aussi de la drogue, mais je ne l’ai su que plus tard. Je n’osais pas parler à ma famille ; j’avais honte parce que je l’avais trop mis sur un piédestal. Il fallait aller tous les week-ends chez ses parents, belle baraque, pensionnés, des cadeaux. Je me disais, je suis bien tombée. Mon ex était aussi violent psychologiquement : “Conne, tu ne vaux rien, ta vie minable, t’es qu’une minable, qu’une femme de ménage, une sale étrangère, t’as une famille de merde, les gens ne t’aiment pas…” J’ai perdu confiance. Il ne m’a jamais frappée directement, parce que – je l’ai su par hasard – il purgeait une peine de travaux d’intérêt général. Il s’était “battu” avec son ex ; il n’a pas osé me frapper, sinon, il allait en taule.

Je voulais être une maman présente. Lui, ne prenait pas ses responsabilités.

Il n’attendait qu’une chose, c’est d’avoir l’enfant, je ne l’ai compris qu’après. En Belgique, c’est difficile de faire appel à une mère porteuse… Après la naissance, ses parents sont devenus envahissants, me trouvaient trop “couveuse”. Je voulais être une maman présente. Lui, ne prenait pas ses responsabilités, il disait [du bébé, ndlr] : “On dirait mon petit frère”. J’avais le baby-blues, je pleurais beaucoup. Une sage-femme avait entendu une dispute et m’a conseillé de consulter. Sans ma psychologue, ça aurait été encore plus pénible.

Appauvrissement et isolement progressifs

Je l’ai mis à la porte en 2017, espérant un électrochoc. Il n’en avait rien à faire. Enragée, j’ai pris un avocat, déjà, je suis quelqu’un de sanguin. Je voulais qu’il apprenne à être papa ; le juge a décidé trois fois deux heures par semaine, chez Madame, sans autorisation de sortie. Je courais parfois faire une course, sous stress, quand il était avec le bébé de dix mois, parce qu’il le faisait tomber, lui cognait la tête… Je ne sais pas ce qu’il lui faisait. Un jour, après avoir pris la température du bébé, il me dit : “Il aime bien quand on lui titille l’anus. Quand il sera grand, il sera homosexuel.” J’ai mis de côté. Je lui disais : “Fais un lien avec lui, avec moi : c’est ta famille.”

Je courais parfois faire une course, sous stress, quand il était avec le bébé de dix mois, parce qu’il le faisait tomber, lui cognait la tête…

Il est revenu vers moi. Il m’a convaincue qu’on allait acheter une maison ensemble mais “on met en vente ton appart et, pour s’habituer, on va d’abord louer.” Je voulais que mon enfant ait une famille. Je me disais : il propose, il évolue. Mais de propriétaire dans un bâtiment familial, je suis passée à locataire. C’était aussi ce qui m’avait poussée à vendre : fallait couper le cordon avec ma famille. J’ai fait tout, seule, et n’ai pas pris en compte un deuxième prêt travaux : il ne m’est presque rien resté. J’étais anéantie.

Ma famille n’était plus là ; le père buvait et me maltraitait de plus en plus. Je n’en pouvais plus. À chaque fois que ses parents et lui gardaient le petit, je le retrouvais blessé, la lèvre pétée… Un jour, j’ai vu qu’il avait énormément pleuré, je ne comprenais pas. Le lendemain, le grand-père téléphone – il ne le faisait jamais : “Le petit va bien ?” Quand j’ai voulu changer le bébé, il m’a donné des coups de pied, criait : “Ça pique ! Ça pique !” J’ai pas pu regarder ce qu’il avait. J’ai dû le calmer, une heure et demie. Puis, j’ai encore mis de côté. On allait partir en vacances. L’argent de la vente a servi à ça et à meubler la maison louée. En vacances, le père n’a pas essayé de renouer le lien ; j’ai su que ça n’aurait jamais pu marcher.

Imposer la terreur, inverser les soupçons

Peu après, nous sommes chez les parents comme tous les week-ends. Le grand-père engloutit son assiette et part montrer les vaches au petit. Une demi-heure après, le petit doit manger, mais mon ex : “Commence pas, tu laisses le petit là où il est.” Je m’énerve. La grand-mère : “Quand le petit va venir, commence pas à crier et faire ta folle.” Je panique. On m’insulte. J’essaie de sortir de la cuisine, il me bloque. Sa mère gueule : “Je vais t’enlever ton enfant et je vais te faire enfermer en psychiatrie.” J’ai vu noir, je pensais être plus forte. L’écran de mon téléphone devant moi, je n’arrivais pas à le voir. Je voulais appeler la police. J’ai crié au secours.

Sa mère gueule : “Je vais t’enlever ton enfant et je vais te faire enfermer en psychiatrie.”

Le grand-père revient avec le petit en pleurs. Mon ex et la grand-mère prennent l’enfant, et m’enferment avec le grand-père : “On est allés voir les vaches, t’es folle, t’es possessive !” C’est une séquestration – mais le juge ne prend pas ça comme séquestration parce que je n’étais pas toute seule enfermée à clé. Je veux reprendre mon gosse et ressors. La grand-mère court dans le jardin. Un truc de fou. Je cours, l’attrape par les cheveux, j’arrive à prendre mon enfant et rentre dans la cuisine pour fuir par l’avant. Là, ils m’arrachent l’enfant et tous les trois, bras dessus bras dessous, ils me bloquent contre la cuisinière, tout leur poids sur moi, le petit qui me regardait en pleurs. J’ai pincé le bras de la grand-mère, elle a eu un bleu. C’est dans les films que tu vois ça. J’ai poussé un cri. Ils m’ont lâchée mais ne voulaient pas me donner le petit. J’ai couru chez les voisins : “Appelez la police, aidez-moi s’il vous plaît.” Le père et le grand-père me ramènent le petit en pleurs et la voisine me dit : “Madame, ressaisissez-vous, vous ne voyez pas que vous faites pleurer votre enfant…”

À un moment donné, mon avocat m’a dit : “Il faut y aller, c’est grave ce qu’ils vous ont fait.”

Ce qui me tient debout, c’est la colère… Après, le père me ramène. Dans un état second, j’ai téléphoné à ma mère : “Je n’en peux plus, il se passe ça, ça et ça…” Elle m’a dit d’aller porter plainte. Je n’osais pas. À un moment donné, mon avocat m’a dit : “Il faut y aller, c’est grave ce qu’ils vous ont fait.” J’ai porté plainte mais les grands-parents aussi. Et la grand-mère est allée aux urgences : elle avait une griffe et un coup bleu sur le visage. Est-ce que, quand je lui ai tiré les cheveux, je l’ai griffée ? C’est possible. Mais je ne l’ai pas frappée. J’aurais voulu. Mais du coup, ma plainte n’a rien donné.

Déstabilisation

Un autre jour, j’avais laissé le petit avec eux. Quand je reviens, il va près de sa mamy et lui tire la blouse comme pour prendre sa tétée. Trop bizarre. Je me suis dit : “C’est moi qui exagère, c’est peut-être la réaction d’un enfant.” Mais on s’est disputés le soir, avec le père, “Tu insinues que ma mère lui donne le sein : t’es une tordue, une malade mentale.” Je sais aussi qu’il m’énerve pour que je crie, que les voisins entendent, et disent que c’est moi l’hystérique. Et il téléphonait à ses parents : “C’est une conne, elle me fait chier, elle n’est jamais contente.” Ce jour-là, avec le grand-père, je suis partie en live : “Vous êtes en train de me faire tomber malade, il y a quelque chose qui ne va pas.” Mon ex m’insultait, faisait des doigts d’honneur, voulait le téléphone. J’avais le petit dans les bras, il m’a tiré les cheveux, je lui ai lancé une lampe. Le bébé a eu peur. Je me suis enfermée avec lui dans la chambre. C’est toujours comme ça, parce que j’avais peur, mais plus pour le petit. Là, j’ai pris la décision de la séparation définitive.

Sidération

Je suis restée dans la maison louée, on a fait un arrangement à l’amiable. Mais j’apprends qu’il s’est acheté une maison : il ne paiera plus sa part. C’est des gens très intelligents et instruits, c’est ça le problème, et moi, comme il dit, de “basse classe”, ouvrière…

Je ne voulais pas laisser mon fils avec eux et j’étais obligée. Comme je l’allaitais, il ne délogeait pas. Automne 2019, le père me ramène le petit : ça a été l’effondrement du monde. Le petit était inerte. Ma psychologue peut me faire toutes les thérapies, je vais devoir vivre avec ça. Mon fils, je lui raconterai, même si je lui ai laissé des vidéos – si on continue cet acharnement, je ferai peut-être une dépression ou… Cette satisfaction-là, je n’ai pas envie de leur donner. Quand j’ai enlevé le lange, j’ai vu son anus dilaté, choc total. Je me dis, je suis folle. Comment est-ce que j’ai pu réagir comme ça ? Je n’ai pas porté secours tout de suite à mon fils, pas été aux urgences, pas appelé les voisins, pas gueulé, je suis restée dans le déni, avec lui dans les bras, très tard, je ne me rappelle pas. Le lendemain quand je l’ai changé, il n’y avait plus rien. Est-ce que c’était réel, ce que j’avais vu ?

“La confusion dans ma tête”

Après ça, j’étais en alerte. Un jour, il a fait des petites mimiques sexuelles, des gémissements, il se frottait par terre. J’ai commencé à tout écrire sur conseil de mon médecin traitant et de ma psychologue. J’ai été trouver la pédiatre : “Si vous constatez autre chose, il faut aller aux urgences.”

Fin de l’année 2019, le père ramène le petit et je remarque de nouveau une dilatation, pas aussi grande, et des coups bleus à l’intérieur des cuisses. Là, je fais des photos, parce qu’il faut que je me rende compte par moi-même. Mais je ne vais toujours pas aux urgences. “T’es une tordue, comment est-ce que tu peux penser des trucs comme ça”, c’est ce qu’il se passe dans ma tête. Le jour suivant, je faisais le ménage chez une médecin et je me mets à pleurer : “J’ai des confidences à vous faire. À mon avis, je ne suis pas très nette : est-ce que vous pouvez m’aider ?” Je lui raconte un peu. Elle a attesté que je m’étais confiée à elle. Le jour après, je vais chez mon médecin traitant : “Il faut prendre rendez-vous le plus vite possible avec un pédopsychiatre.” Là, je me suis dit : “Alors, c’est vrai.” Mais j’étais encore chaude et froide. On ne fait pas ça à un bébé. La confusion dans ma tête !

Là, je me suis dit : “Alors, c’est vrai.” Mais j’étais encore chaude et froide. On ne fait pas ça à un bébé.

Je prends un rendez-vous chez la pédiatre, mais fixé trois jours plus tard. Elle a regardé le petit : plus rien. Je lui montre les photos, elle constate par écrit et téléphone à une pédiatre spécialiste des abus sexuels sur mineurs. Qui lui dit que je dois porter plainte sinon, elle ne peut rien faire. Que si je ne porte pas plainte, c’est complicité. La pédiatre ne m’a pas donné le document et, sous le choc, je n’ai pas demandé. J’ai déposé plainte une semaine après les faits. Les photos sont envoyées au magistrat : “Si Madame veut continuer sa plainte, elle ne remet pas l’enfant, mais si elle veut tout stopper, elle remet l’enfant au père.” Je décide de ne pas lui remettre. Mais je me retrouve avec une plainte et pas de documents attestés. Et la psychologue de la police : “Ah, mais le petit va bien !” Ils ne veulent pas le croire, ça a été toute la difficulté : ils t’envoient au commissariat, à droite et à gauche, à l’aide aux victimes [service auquel toute victime peut faire appel, ndlr], où j’explique tout, ce qui est vraiment dur et pénible à raconter, et personne ne me croit.

Au-delà de la difficulté de prouver, croire la mère

À l’audience, je n’avais qu’un certificat médical de mon médecin. L’avocate adverse me traite de malade mentale. La juge met tout de même une protection : le père peut voir l’enfant 2h tous les 15 jours de façon encadrée, sans sortie. En attendant de trouver la vérité. Elle mandate le SAJ, et SOS Enfants pour enquêter, et un expert médico-légal doit expertiser l’enfant. Qui reste avec moi puisque j’ai déposé plainte. À SOS Enfants, il y a une psychologue, son assistante, une dame du SAJ et une autre assistante sociale : quatre à une table, et moi avec mon bébé que j’allaitais. On me l’arrache, on me dit que je suis une mère hyper-fusionnelle. Quand je raconte l’agression des beaux-parents, la psychologue lâche : “Maintenant, j’ai droit aux mimiques…” On est arrogantes avec moi.

Il est décidé de 4 rendez-vous avec une psychologue pour mon fils. Pas de pédopsychiatre, à nouveau. Première fois, le petit dormait. Deuxième fois, il jouait. Troisième fois, jeu de psychomotricité et traits de crayon : tout va bien. Le quatrième rendez-vous, c’était avec son père. L’équipe de SOS Enfants ne m’avait pas prévenue que les grands-parents seraient là : je ne l’ai su qu’à l’audience suivante. Le rendez-vous avec le médico-légal : “Je vais être honnête, on ne va pas faire des examens internes parce que c’est douloureux, et de toute façon, quand les enfants sont petits, les tissus cicatrisent très vite. C’est très difficile de déceler quelque chose.” Je pars en pleurs.

Machiavélique ? Ou folle ?

Je suis toujours dans la maison, je n’arrive plus à payer. Le père me menaçait, voulait voir le petit. La police me disait d’appeler, à chaque fois. C’est un truc de fou, mais tout le monde me prend pour une folle. Même la pédiatre de mon enfant. Qui me dit que c’est délicat, que c’est un problème qui concerne la Justice.

Ensuite, expulsée, je me retrouve SDF. Mon frère m’a laissé son appart le temps que je reloue. Mon ex a fait une citation en référé pour m’enlever l’enfant, en me faisant passer pour folle. J’avais fait dévier mon courrier, mais je n’ai pas été au courant de l’audience du 1er juillet 2019 : pas présente, j’ai été obligée de remettre l’enfant au père les mercredis et un week-end sur deux.

Deux jours après le jugement qui donnait la garde exclusive au père, je me suis barrée avec mon enfant à 6h du matin, en car, jusque dans le Sud.

Mon fils a recommencé ses dires, et des cauchemars. J’ai attesté par écrit. Et il y a les photos, jamais prises en compte. SOS Enfants voulait placer mon fils pendant un an. Dans leurs rapports, le petit n’a pas été violé, le père est un bon père, il faut m’enlever l’enfant, en danger psycho-affectif parce que je suis une maman dangereuse, hyper-fusionnelle, persuadée de ce que j’ai vu. Et donner la garde au père en exclusive. La mère peut voir son fils de façon encadrée.

Pourquoi est-ce qu’on est si sûrs que Monsieur n’a rien fait ? J’ai pleuré et j’ai pensé : “Barre-toi, mets ton gosse en sûreté.” Mon avocate de l’époque m’avait dit : “On ne vous enlèvera pas l’enfant, on ira en appel. Si vous ne remettez pas l’enfant, on vous le retirera. De toute façon, vous n’aurez jamais la vérité…” Il ne fallait pas me dire ça, j’entendais plus rien. Et elle ne m’a pas expliqué ce que je risquais. J’étais en stress total, je pesais 38 kg, je m’étais battue pour retrouver un appartement, un travail. Deux jours après le jugement qui donnait la garde exclusive au père, je me suis barrée avec mon enfant à 6h du matin, en car, jusque dans le Sud.

Criminalisée

Là, le Covid est arrivé et tout le monde a eu peur. La mutuelle m’avait stoppée, j’ai atterri dans un refuge mère-enfant. Avec un avocat, on a fait le nécessaire et le juge avait accepté, mais il a téléphoné à l’ambassade belge : mandat d’arrêt contre moi. 4 jours en prison, puis mise dans une structure. L’enfant a été placé pendant deux mois dans une autre structure, avant d’être remis au père.

Depuis avril 2020, je ne l’ai plus vu, à part en visioconférence les deux premiers mois. Expatriée en juillet, je suis mise sous bracelet électronique. On aurait dû me l’enlever après deux mois, mais ça a traîné jusque début 2021 ; le jugement me déclare folle sur base d’une expertise psychiatrique d’une heure, passée en octobre : incohérente, impulsive et, au moment du départ, délire paranoïaque. Conclusion : dangereuse pour mon enfant, pour son père, pour la société. Garde exclusive confirmée chez le père, qui dépose plainte pour obtenir l’interdiction totale de contact.

Je ne peux toujours pas approcher mon enfant. Et dois consulter un psychiatre pendant trois ans.

Je suis restée enfermée pendant 20 mois ; il y aurait eu de quoi devenir réellement folle… En décembre, le tribunal d’application des peines m’a remise en liberté, sous conditions. Je ne peux toujours pas approcher mon enfant. Et dois consulter un psychiatre pendant trois ans. À l’audience, le père a déclaré que le petit ne va pas bien, à cause de moi.

Je vais entamer une procédure au civil pour revoir mon fils. Un nouveau processus commence, pas facile. Mon fils ne m’a pas vue depuis presque deux années : il a cinq ans. J’ai fait un énorme travail sur moi-même pour ne pas sombrer. Je veux entamer cette période de façon positive.”

Dénoncer l’inceste : paroles de Melani

Elle aurait proféré des accusations d’inceste à l’encontre de son ex-mari, c’est ce qu’un juge a transmis récemment à Melani – qui ne souhaite pas témoigner sous pseudonyme. Déchue de ses droits parentaux, elle n’a vu ses enfants que quelques heures depuis novembre 2018. Melani n’a jamais accusé son ex-mari de violences sexuelles, mais a dénoncé les violences physiques et psychologiques sur ses enfants. Elle se demande toutefois si le père n’est pas en train de préparer sa défense face à des agressions sexuelles que les enfants, à la faveur du temps de garde qu’elle espère éventuellement récupérer, pourraient dénoncer. Elle sait qu’elle-même, quand elle vivait avec lui, s’est un jour réveillée avec des marques de bleus sur les cuisses – scène pour laquelle elle n’a jamais eu d’explication.

D.R.

Avertissement

• Ce témoignage fait partie d’une grande enquête que nous avons menée sur le renversement de responsabilité qui s’opère dans des institutions de notre pays lorsque des mères dénoncent l’inceste commis par le père. L’enquête “Inceste : paroles de mères, déni de justice” et les autres témoignages sont à lire ici.
• Cet article comprend le récit de faits de violences physiques et psychologiques qui risquent de heurter.
• Nous avons fait le choix de ne pas édulcorer la parole de Melani et de retranscrire les mots qu’elle utilise en parlant des constats qu’elle a faits, afin de ne pas participer à l’euphémisation, à la minimisation, à l’occultation et au déni de ces violences.

La Justice m’a retiré mes enfants au prétexte de manipulations et d’aliénation parentale [“syndrome d’aliénation parentale”, un concept dont l’utilisation est interdite par plusieurs textes internationaux et pourtant décrit en toutes lettres par les services d’aide à la jeunesse sur leur site, ndlr]. J’ai été jugée coupable sans qu’aucune expertise n’ait été réalisée par des professionnels. Et les enfants n’ont jamais été entendus, ni par les tribunaux, ni par les experts, ni par des psychologues ou psychiatres. Mais les tribunaux confirment le diagnostic fait par la police, les autorités judiciaires et les SAJ/SPJ, et ils estiment qu’aucune expertise n’est nécessaire, même après tout ce temps, et malgré le fait que je la demande depuis la séparation, en décembre 2017.

La dernière fois que j’ai vu mes enfants plus d’une heure d’affilée, c’était début novembre 2018. Depuis, je les ai vus 4 heures et 15 minutes. En trois ans, je suis passée 40 fois devant les tribunaux (famille, jeunesse et pénal). Et en janvier 2021, tout à coup, au tribunal protectionnel, on me sort que j’ai accusé mon ex-conjoint d’attouchements sexuels sur notre fille. Pourquoi le père arrive-t-il avec ça maintenant ? Le juge prétend que j’ai proféré ces accusations devant lui : je l’ai vu deux fois dans ma vie, je ne comprends pas. Je suis enragée.

Violences psychologiques

Avec mon ex-mari, on est restés 21 ans ensemble. Il a été trois fois physiquement violent avec moi. Mais surtout violent psychologiquement, verbalement et financièrement – c’était moi qui bossais, lui qui gérait le portefeuille. Je suis sud-africaine, anglophone, métisse et quelqu’un de petite taille, mais qui dit ce qu’elle pense – chose que la Justice a toujours retenue contre moi. En 2017, mon ex a eu une relation avec l’institutrice de mon fils, 7 ans à ce moment-là. Quand je l’ai appris, je l’ai mis dehors. Depuis des années, je voulais divorcer mais il pleurait et disait qu’il allait se tuer. Il s’est séparé trois ou quatre fois de l’institutrice pendant les premiers mois, et il revenait pleurer, devant les enfants, en faisant des promesses, “On va voyager”, etc. Et en même temps, il portait plainte sur plainte contre moi. Il s’est ensuite trouvé un appartement seul, mais il imposait systématiquement la présence de sa compagne aux enfants. Avant d’être avec elle, il critiquait tout le temps son physique. Les enfants étaient en colère et ne voulaient pas aller chez lui. Il leur disait par exemple “Vous avez une nouvelle mère”. Même si lui, belge, blanc, a épousé une métisse, il disait que les mariages mixtes devraient être interdits, et qu’il n’avait jamais voulu d’eux. Mon fils se demandait s’il avait le droit d’exister.

Je suis sud-africaine, anglophone, métisse et quelqu’un de petite taille, mais qui dit ce qu’elle pense – chose que la Justice a toujours retenue contre moi.

Mes enfants ont parlé avec un psychologue et expliqué qu’ils étaient blessés par ce que faisait leur père. Et aussi parce qu’il n’arrêtait pas de m’accuser de 1.000 choses. Je pense qu’il trouve des conseils pour me faire perdre la garde sur des forums masculinistes… Très vite après la séparation, il m’avait accusée de vouloir partir en Afrique du Sud avec les enfants. En mars 2018, le tribunal de la famille m’a ordonné de “rendre” les passeports des enfants au père, mais il avait pris tous les papiers officiels, actes de naissance, passeports, etc., quand il était parti. J’avais voulu déposer plainte pour vol, mais la police avait refusé de la prendre : il n’y a pas vol entre époux. J’avais à nouveau essayé après le passage devant le tribunal. En mai 2018, j’ai finalement réussi à déposer cette plainte.

Policiers partisans

En janvier 2018, c’est moi qui avais contacté le SAJ pour trouver de l’aide, parce que les enfants ne voulaient pas retourner chez leur père et l’accusaient d’être violent avec eux. Mais c’est moi qui suis jugée mère indigne, aliénatrice en novembre 2018 et déchue de mes droits parentaux en décembre.

Au mois de juin, les enfants avaient fugué de chez leur père et étaient venus jusque chez moi, en pleurs. Mon avocate me dit de prévenir la police. J’appelle ; ils disent arriver pour dresser un constat. 20 minutes plus tard, autre appel : “Madame, vous refusez de remettre les enfants à leur père.” La police ne voulait plus venir. Je suis allée au poste de police où, quand j’arrive, j’entends mon ex se plaindre de moi. J’attends deux heures. Les mêmes deux policiers avec lesquels le père parlait me reçoivent, pas hyper sympas. Dans leur rapport, je suis suspecte de non-présentation d’enfants. Je ne le signe pas. Mes enfants ne sont pas des meubles, je ne peux pas les “donner”. Et est-ce que l’on se pose la question de pourquoi ils ont fugué ? À partir de ce moment-là, c’était fini pour moi.

Stéréotype de la mère manipulatrice

À cette époque, j’ai les enfants 9 jours et le père 5. Mais après cette première fugue, Monsieur a demandé la garde exclusive. Je leur avais dit : “Il faut aller chez papa. Vous vous aimez tous, il faut être avec votre père comme vous souhaitez qu’il soit avec vous.” De ça, je m’en veux. Je pense qu’eux aussi. Et quand je les ai vus l’année passée – trois heures – ils m’ont posé la question : “Pourquoi est-ce que personne ne nous a crus ?” C’est hyper dur.

Une psychologue avait conseillé à mes enfants d’écrire ce qu’ils ressentaient dans des carnets. Après cette fugue, j’ai lu leurs carnets. Ma fille écrivait par exemple, “Papa m’a giflée parce que je ne voulais pas éteindre la télé et puis il m’a promis qu’il allait m’acheter tous les Lego que je voulais.” Avant la séparation, il ne frappait pas les enfants mais disait par exemple à mon fils : “T’es qu’un con, t’es idiot, stupide.” Devant les autres, c’était le père parfait, derrière les portes, un homme exécrable. J’ai décidé d’aller à la police avec les carnets et d’expliquer mon inquiétude. La police a fait des copies, mais le rapport dit que les enfants écrivent des choses qui ne sont pas de leur âge, avec un vocabulaire trop élaboré. Ce sont les paroles des enfants par rapport à la violence physique que l’on met en doute ! Et moi, je leur aurais dit d’écrire des trucs pareils ? Ils écrivent aussi qu’ils sont allés à l’école sans petit-déjeuner 5 jours d’affilée ; le policier me dit qu’ils l’écrivent pour me faire plaisir. Pourtant, on était arrivés à un point où, même à l’école, ils ont accusé leur père de violence.

Devant les autres, c’était le père parfait, derrière les portes, un homme exécrable.

Fin juillet 2018, les enfants refusent catégoriquement de partir avec leur père, même en présence de la police. Début août, appel d’un inspecteur : “Si vous ne dites pas à vos enfants d’aller chez leur père, vous irez en prison.” Les enfants refusent à nouveau et en présence de la police, en expliquant que leur père est violent avec eux et qu’il ne les laisse pas me parler quand ils sont avec lui. Après 45 minutes, la police part sans avoir réussi à les convaincre. Le matin du 9 août, je suis convoquée pour non-présentation d’enfants. Un autre inspecteur m’ordonne de mettre les enfants devant la maison à 13h pour que le père puisse les récupérer, sinon je me fais mettre en prison tout de suite. Les enfants se débattent avec leur père, qui n’arrive pas à les mettre dans sa voiture.

Accusations racistes

Le 29 août, je me retrouve au tribunal correctionnel pour non-présentation d’enfants. Mon avocate, que je n’avais trouvée que 36 heures plus tôt, demande une remise, refusée par le tribunal. Je suis accusée de choses horribles : j’incite mes enfants “à haïr leur père”, “à mal se comporter chez lui”, etc. En sortant du tribunal, interpellée par la police, je dois aller au poste pour un interrogatoire. Je contacte mon avocate qui m’explique : “Dites-leur que vous voulez préparer cette audition avec moi ! C’est votre droit. Et qu’ils vous informent du motif de l’audition. C’est aussi votre droit.” Sur ce, la police m’annonce que je suis privée de liberté, me met des menottes. Au poste, on me déshabille et me donne une couverture en aluminium doré. On prend mes empreintes digitales et des photos. Je suis restée comme ça pendant trois heures en attendant un avocat. Mon ex-compagnon m’accusait de harcèlement. Pourtant, plusieurs mois auparavant, tous les soirs, c’est moi qui recevais des appels anonymes, parfois au milieu de la nuit : quelqu’un respirait fort au bout du fil. En 2020 seulement, j’ai eu accès à tout le dossier et j’ai vu que, dans les accusations de mon ex – ou dans celles de lui et de sa compagne –, il donne à la police les adresses de sites internet que j’aurais pu utiliser pour passer ces appels ! Il m’accuse aussi d’avoir voulu faire du vaudou. Au début, j’ai rigolé. Mais j’étais appelée sans arrêt par la police ; mon ex racontait avoir été contacté par un prêtre vaudou que j’aurais voulu engager mais que, comme je n’avais pas d’argent à lui donner, ce prêtre avait décidé de me dénoncer !

“Tout est retourné contre moi”

J’ai déposé une seconde plainte après la deuxième fugue : les enfants s’étaient retrouvés seuls le long d’une grand-route. J’ai été à Bruxelles, parce qu’on ne m’écoutait pas dans ma région. Le policier a reconnu le danger et informé le SAJ bruxellois qui a monté un dossier pour que les enfants ne doivent plus aller chez leur père. Ce dossier, avec des témoignages de personnes qui dénoncent les agissements du père, a été envoyé dans ma région, mais apparemment, on ne le retrouve plus. J’apprends également du SAJ de ma région que je ne peux pas avoir accès à certains documents du dossier…

Les enfants ont fugué au moins six fois, d’après les propres écrits du père – il adore écrire, à la police, aux juges… Il y reconnaît aussi, entre autres, qu’il a levé la main sur eux. Mais c’est moi le problème. Pour la Justice, je suis une mère qui refuse de “donner” ses enfants à leur père. Et quand je dis aux enfants de rester positifs, ça impliquerait que c’est négatif ce qu’ils vivent chez leur père… : il n’y a rien que je puisse faire, tout est retourné contre moi.

Attendre quoi ?

Il y a quelques mois, j’ai été appelée par le bureau d’aide aux victimes [auquel toute victime peut faire appel, ndlr], qui m’a dit qu’ils me reconnaissaient comme victime de violences post-conjugales, parce que plus d’une centaine de plaintes ont été déposées contre moi par mon ex ! Pour la plupart, je n’étais même pas au courant. Et encore récemment, alors que j’ai vu mes enfants moins de trois heures en un an. J’ai un compte Instagram, “The activist mom”, sur lequel je poste depuis des années des infos sur les violences domestiques. Après chaque post, mon ex prend une capture d’écran et porte plainte parce qu’il s’imagine que je parle de lui…

J’ai grandi dans le pays de l’apartheid mais les violences institutionnelles que j’ai vécues ici, je n’avais jamais connu ça.

Il m’a fallu perdre mes enfants, être condamnée, traverser tout ça pour que l’on se rende compte que c’est moi la victime. Et le bureau me dit : “Il va falloir du temps pour récupérer vos enfants. Il va falloir avoir de la patience.” Attendre quoi ? Que mes enfants soient adultes ? Et je dois payer 722 euros par mois de pension alimentaire à cet homme, alors que je suis au chômage, que je ne vois pas mes enfants, et que j’ai dû encaisser tout ce qui s’est passé avec les SAJ, SPJ, la Justice, la police… J’ai grandi dans le pays de l’apartheid mais les violences institutionnelles que j’ai vécues ici, je n’avais jamais connu ça.

Nouvelle stratégie pour discréditer les mères ?

En janvier 2020, le SPJ demande de continuer les mesures protectionnelles contre moi (en contradiction avec leur propre rapport où est écrit “arrêt de mesures”). En janvier 2021, le SPJ demande à nouveau une prolongation des mesures mais le juge décide de clôturer le dossier protectionnel. Je n’ai plus vu mes enfants depuis deux ans à ce moment là – je ne peux même pas leur envoyer une carte postale… Et ce juge me dit que j’ai parlé d’attouchements sexuels, qu’il m’a entendue en parler ! Selon moi, mon ex est désespéré, il a tellement menti au tribunal, et il doit trouver quelque chose d’autre. Tout est basé sur ses dires, mais il n’amène jamais rien de tangible. Aucun juge n’a jamais parlé avec mes enfants, ils n’ont jamais été entendus par personne ; Monsieur a toujours trouvé des excuses. Mais ça fait trois ans que mes enfants sont sans mère, et ça, c’est rien du tout. Il sait que j’ai cette relation proche avec mes enfants. Ils vont me parler de ce qu’ils subissent. Ils ont commencé… Je me demande s’il ne prépare pas sa défense. J’ai vraiment peur qu’il ait fait quelque chose à ma fille. Sinon, pourquoi il sort un truc pareil ? Un jour je me suis réveillée avec des bleus sur les cuisses. Je pense avoir été droguée. Je n’ai jamais compris ce qu’il s’était passé… J’ai parfois des pensées très noires.

Je n’ai plus vu mes enfants depuis deux ans à ce moment là. Je ne peux même pas leur envoyer une carte postale…

Je n’attends plus rien de la Justice belge. Je voudrais aller à la Cour européenne des droits de l’homme, mais il faut d’abord aller en appel sur le volet pension alimentaire, puis en appel à propos de la garde – où je vais récupérer une heure ici ou là. Et c’est comme si je devais acheter le droit de voir mes enfants : il faut que je paie 100 euros par heure pour les voir sous supervision. Ça continue à me coûter de l’argent, que je n’ai pas. Ce que je veux, c’est aller en cassation puis à la Cour européenne. D’autres mères veulent le faire également.