Les étudiant·es de l’ULB alertent : “Des dizaines de femmes sont droguées lors des bals”

“Faites attention à votre verre !” C’est bien souvent le seul message des cercles étudiants face à l’utilisation de drogues par des hommes mal intentionnés lors des bals et autres soirées. Nombre de femmes et d’étudiantes sont concernées. Au sein des cercles règne la débrouille. On y dénonce le manque de réactivité et de soutien de l’ULB.

Message du groupe féministe "Collages Féminicides Paris", engagé contre les féminicides et les violences patriarcales dans l’espace public. France, Paris, 22 janvier 2022. © Amaury Cornu / Hans Lucas.

Cet article est le premier volet de notre dossier web du mois de mai, “Violences en milieu festif”. Retrouvez ici le second volet, un reportage dans une boîte de nuit qui a décidé d’accélérer le pas pour lutter contre les violences sexuelles grâce à des “anges”, des personnes dédiées à la prévention de ces actes et à la sécurité des fêtard·es.

C’est une enquête qui commence par un coup de fil. De l’autre côté du combiné, un étudiant de l’Université libre de Bruxelles (ULB) si révolté qu’il lance l’alerte. “Lors des bals étudiants, presque chaque semaine, des femmes sont droguées. Il y a quelques jours avait lieu le bal de la faculté d’architecture : 15 femmes y ont bu du GHB [une substance inodore, incolore, au goût amer, euphorisante et sédative, administrée de façon criminelle ou délictueuse – la “soumission chimique”, ndlr]. Malgré les mouvements #BalanceTonBar et #BalanceTonFolklore, qui dénoncent les violences sexuelles dans le milieu de la nuit et le milieu des cercles étudiants, cela continue”, témoigne Romain (prénom d’emprunt).

Sur la page Instagram @BalanceTonFolklore en effet, une dizaine de témoignages, tous concordants. Une étudiante y raconte : “Je t’écris pour balancer ce qu’il m’est arrivé, ainsi qu’à une amie au bal du Cercle de Kinésithérapie et d’Ostéopathie de l’ULB et du Cercle d’Éducation Physique de l’ULB du 11 mars 2022. On arrive au bal, la sécu ne contrôle personne. […]Lors de la soirée, une membre du comité de l’un des deux cercles prend la parole pour annoncer qu’une fille a été droguée et qu’il fallait faire attention. Pourquoi ne pas directement annuler le bal ? […] Cela ne devrait pas être aux personnes de faire attention. Une heure plus tard, c’était à mon tour, ainsi qu’à une de mes amies, d’être droguée. Plus aucun contrôle de mon corps, une sensation de chute, une vraie marionnette. Je n’arrivais plus à ouvrir les yeux, mes paupières restaient fermées mais j’entendais tout ce qu’il se passait autour de moi. J’avais le son mais pas l’image. J’étais devenue un mollusque.”

Une autre explique : “J’ai été droguée au bal philo ce samedi 26 mars et je sais que je ne suis pas la seule. À l’hôpital, j’ai été traitée comme “la fille qui ne sait pas tenir l’alcool”. Je balance les urgences de Saint-Pierre et les connards qui gâchent nos soirées.” Les jeunes femmes soulignent que grâce à la présence de leurs ami·es, elles n’ont pas été agressées.

  • À lire / Les Liégeoises balancent leur bar. Des femmes et des jeunes filles dénoncent les agressions subies, la drogue mise dans leur verre à leur insu par des inconnus.

“En colère et très frustrées”

Laura Cazier est étudiante à l’ULB et l’une des déléguées du cercle de Philosophie et Sciences Sociales (les délégué·es ont certaines responsabilités dans un cercle, comme la communication ou l’organisation d’événements). “Nous constatons effectivement, depuis le début de la période des bals, une augmentation des cas de drogue dans les verres. Cela fait un certain temps que des femmes s’en plaignent, mais cette fois-ci, nous parlons de dizaines de jeunes filles qui sont à chaque fois admises aux urgences ou qui témoignent le lendemain des soirées estudiantines”, nous indique-t-elle.

On met des bouts de gros papier collant sur nos verres. Il n’y a que des solutions de fortune, rudimentaires.

Selon nos informations, face à ces situations, des déléguées en charge de la diversité ou de l’inclusivité et des groupes de travail ont été créés au sein de certains cercles pour avancer sur ces questions et recueillir la parole des victimes. Pour Laura Cazier, “C’est très compliqué de lutter contre ces agressions. Ce sont des discussions que nous avons au sein des cercles pour essayer de garantir la sécurité des femmes, certains cercles sont plus en avance. Il n’y a pas vraiment de solutions concrètes mises en place. Nous n’avons pas reçu de la part de l’ULB de protections à poser sur nos verres. Alors, nous, on bricole. On met des bouts de gros papier collant sur nos verres. Il n’y a que des solutions de fortune, rudimentaires.”

Cette menace, c’est le quotidien de toutes les étudiantes, elle est constamment sur nos épaules, également dans notre cercle.

En colère et très frustrées. C’est de cette manière que se décrivent deux étudiantes de l’ULB contactées par axelle et qui souhaitent rester anonymes. “Cette menace, c’est le quotidien de toutes les étudiantes, elle est constamment sur nos épaules, également dans notre cercle. Nous recueillons des témoignages de victimes de violences sexuelles, sans aucun soutien de l’ULB. Nous sommes en détresse. Cela fait plus d’un an que le mouvement #BalanceTonFolklore a démarré, il y a eu beaucoup de témoignages, des choses ont été mises en place au sein de l’université mais ce n’est pas suffisant”, regrettent Maria et Sarah (prénoms d’emprunt).

Une lettre écrite par des étudiantes a été envoyée aux autorités de l’ULB le 8 mars 2022. La lettre souligne que les déléguées sont livrées à elles-mêmes dans les cercles et ne reçoivent pas de moyens financiers, ni de formation. Les étudiantes fustigent aussi le manque de formation des gardiens présents sur le campus, le manque de transparence de la commission créée pour lutter contre les violences sexuelles ainsi que “les discours culpabilisants” et les “procédures douteuses” de la cellule Cash.e qui accompagne les étudiantes victimes de harcèlement et de violences sexuelles (voir  aussi axelle n° 243).

Méfiance envers Cash.e

C’est bien simple : aucun·e étudiant·es auxquel·les nous avons parlé (victimes directes ne se connaissant pas toutes entre elles et témoins) ne fait confiance à cette cellule. “Personne n’y croit, explique Romain. Cash.e promeut cette notion bizarre de “rupture de confiance” quand une femme parle de son agression et explique qu’il faut rétablir cette confiance. C’est comme si la victime devenait coupable de quelque chose !”, poursuit-il. Laura Cazier précise : “Cette cellule est orientée vers la réinsertion des auteurs, plus que dans l’accompagnement des victimes.” Quant à Sarah, elle s’interroge : “Si tu es violée, est-ce que tu vas faire confiance à la même cellule que celle qui va prendre en charge ton violeur ?”

Si tu es violée, est-ce que tu vas faire confiance à la même cellule que celle qui va prendre en charge ton violeur ?

Nous nous sommes procuré le protocole de prise en charge des signalements de violences sexuelles par Cash.e au sein des associations étudiantes. On peut notamment y lire : “Nous partons du principe que tout·e membre d’une association étudiante jouit d’emblée de la confiance de l’association et de chacun·e de ses membres. Lorsqu’une accusation de fait de violences sexuelles touche l’un·e de ses membres, la confiance de l’association et des autres membres envers lui ou elle est immanquablement perturbée. Il s’agit dès lors d’évaluer si cette confiance peut être rétablie de part et d’autre et à quelles conditions. Nous veillons au respect de la dignité de toutes les parties.”

Après une phase de préparation, une phase de conciliation est prévue qui met face à face les victimes et les personnes qu’elles accusent d’agression sexuelle. Chacun·e doit “donner son point de vue” (sic) puis la cellule Cash.e “aide à la recherche de solutions”. À la fin de cette procédure, “soit la confiance est rétablie, la clôture se fait avec accord des trois parties, soit la confiance ne l’est pas et il est envisagé avec l’association étudiante le relais adapté le plus pertinent : institutionnel, judiciaire, autre ?”

Il faut savoir aussi que nous ne sommes pas la Justice, nous ne pouvons pas condamner les faits juridiquement, nous sommes dans une position délicate.

Est-ce qu’on règle les agressions sexuelles et les viols en interne d’abord à l’ULB, puis on se tourne vers la Justice dans un deuxième temps ? “Pas du tout”, répond Sylvie Boët, responsable de Cash.e. “Nous sommes à l’écoute des victimes et certaines d’entre elles ne souhaitent pas porter plainte. Nous écoutons leurs besoins et nous essayons d’y répondre. Il faut savoir aussi que nous ne sommes pas la Justice, nous ne pouvons pas condamner les faits juridiquement, nous sommes dans une position délicate.”

À ce sujet, Maria, qui recueille la parole des victimes dans son cercle, réagit : “Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas une juriste au sein de Cash.e qui pourrait rassurer et conseiller les victimes afin qu’elles aient moins peur de porter plainte ?”

Sylvie Boët explique également que des “safe zones” ont été mises en place lors de certains “TD”, des fêtes estudiantines qui se déroulent au sein de la Jefke, un bâtiment de l’ULB. “Le risque zéro n’existe pas et semble bien ambitieux. Nous constatons, comme partout ailleurs, l’usage de drogues et des agressions sexuelles lors des soirées étudiantes. Quand des étudiantes se sentent en danger ou menacées, elles peuvent se rendre dans cette safe zone pour y recevoir de l’aide. Ce dispositif est encore en phase de test et n’a pas été généralisé aux bals étudiants, mais j’espère que cela sera le cas”, indique-t-elle. Quant à la méfiance à laquelle la cellule Cash.e doit faire face, Sylvie Boët “la comprend”. “La cellule est encore associée aux autorités de l’ULB, même si elle est indépendante. Et elle est toute jeune ! La confiance, cela se gagne. Cela ne vient pas d’emblée”, assure la responsable. Et même si Cash.e est une cellule d’accompagnement des victimes qui intervient donc lorsqu’une violence s’est produite, Sylvie Boët soutient “réfléchir à des mesures de prévention”.

“L’ULB arrose le monde étudiant d’alcool”

Du côté des autorités de l’ULB, le vice-recteur Alain Leveque tient à distinguer deux types de soirées étudiantes : “Il y a celles qui se passent à l’intérieur de la Jefke, notre salle des fêtes, et qui sont de notre ressort. Mais les bals étudiants se déroulent dans des lieux privés et leur sécurité tombe sous la responsabilité des cercles étudiants de A à Z.”

Il faut bien dire que nous sommes désarmés devant cette situation. À part dire aux femmes qu’elles doivent faire attention à leur verre, ce qui revient à les culpabiliser…

En ce qui concerne les soirées dans la Jefke, il confirme : “Il y a bien des étudiantes qui sont droguées lors de ces soirées et qui sont amenées à l’hôpital le plus proche, l’hôpital Delta. Nous voudrions discuter avec cet hôpital pour que les étudiantes y reçoivent une prise en charge optimale. Les cas augmentent depuis la fin de l’année 2021. Il faut bien dire que nous sommes désarmés devant cette situation. À part dire aux femmes qu’elles doivent faire attention à leur verre, ce qui revient à les culpabiliser… Nous avions mis en place des fouilles systématiques à l’entrée mais elles n’ont rien donné, nous avons donc arrêté.” Le vice-recteur indique également qu’il va rencontrer les étudiantes à l’origine de la lettre envoyée le 8 mars : “Chacun est libre de ses opinions mais il y a des choses qui ne sont pas vraies dans cette lettre. Nous allons en discuter.” 

Un élément supplémentaire à prendre en compte est le fait que l’ULB “arrose le monde étudiant d’alcool, explique Romain. Il y a un contrat qui a été passé avec ABInBev pour que les cercles achètent de l’alcool à un prix avantageux. Beaucoup de cercles vivent de la vente de ces bières, et donc poussent quelque part à une certaine consommation d’alcool.”

Effectivement, l’alcool fait partie des paramètres qui influencent ce que vivent les femmes sur les lieux de fête, nous en sommes conscients.

Alain Leveque confirme l’existence de ce contrat : “À la demande des cercles qui voulaient se rassembler, nous avons lancé un marché public qui a été remporté par ABInBev et qui arrive d’ailleurs à son terme, nous allons lancer un nouveau marché public. Il a permis de bénéficier d’un prix défiant toute concurrence. À côté de cela, nous avons également négocié pour y intégrer des bières à moins forte teneur d’alcool et des bières sans alcool. Et nous accompagnons les cercles avec une charte sur la consommation d’alcool écrite avec ULB Santé, qui veille au bien-être étudiant. Mais effectivement, l’alcool fait partie des paramètres qui influencent ce que vivent les femmes sur les lieux de fête, nous en sommes conscients.”

Les cercles étudiants, des lieux propices à l’omerta ?

Toutefois, pour Romain, l’alcool n’explique pas tout. Il estime que l’organisation même des cercles étudiants favorise “l’omerta”. Il précise : “Il y a cette idée que ce sont tes potes et qu’il faut les protéger. C’est un monde très opaque et je pense que même pour les autorités de l’ULB, il est difficile de mettre son nez là-dedans ! Il y a un effet de groupe, des relations de pouvoir.”

Il y a des noms qui ont été balancés, on sait qui ils sont et ces hommes continuent de venir aux soirées, comme si de rien n’était.

Laura Cazier poursuit : “Oui, c’est intéressant d’analyser avec ce regard-là. Le grand public ne sait pas quels liens se créent dans les cercles. Il y a aussi une culture de l’alcoolisme, ce sont des gens qui font la fête ensemble 5 jours par semaine. Ce n’est pas forcément un cadre favorable pour des relations saines. Le monde du folklore est un monde très petit dans lequel les gens défendent leurs intérêts. J’étais contente de voir le mouvement de témoignages via #BalanceTonFolklore mais, d’un autre côté, ce mouvement a aussi mis en avant l’impunité des agresseurs passés et futurs. Il y a des noms qui ont été balancés, on sait qui ils sont et ces hommes continuent de venir aux soirées, comme si de rien n’était.”

Comment fait-elle en soirée ? “Honnêtement, c’est très compliqué. C’est presque comme notre famille ! On pense être dans un cadre sécurisé, avec nos ami·es, des gens baptisés comme nous, et on pense pouvoir nous amuser tranquillement mais le lendemain, on apprend qu’il y a eu des agressions sexuelles… Moi, je suis juste plus vigilante, je ne laisse pas traîner mon verre au bar mais je crois que, si un jour, je bois du GHB, mon comportement ne sera plus le même”, affirme la déléguée.

“Il y a encore autre chose, reprend Romain. Nous sommes à l’ULB et on sait que des cercles sont des lieux d’entrée dans les loges de francs-maçons, où on retrouve un peu la même logique : créer des liens et se protéger, se soutenir. Ils se cachent un peu mais pas tellement. Avant d’arriver dans les loges, les plus jeunes rejoignent des ordres et certains ordres sont exclusivement masculins et très sexuels, j’en connais plusieurs. Il y a des personnes accusées de violence à l’intérieur. Il y a un côté conservateur dans la franc-maçonnerie. Il s’agit d’une société secrète et hiérarchique bien organisée qui bloque beaucoup d’avancées et nombre de professeurs et de recteurs s’y rencontrent. Ce qu’il se passe dans les cercles étudiants n’est que la face immergée de l’iceberg.”

Après la drogue et les piqûres, le spectre des “AirTag”

Les techniques pour faciliter les agressions ne semblent plus avoir vraiment de limites. Après la drogue dans les verres ou encore les piqûres en soirée, certaines femmes témoignent avoir été suivies à l’aide d’un AirTag. Il s’agit d’un petit capteur qui se glisse dans un sac, dans un porte-monnaie ou se colle sur un vélo, normalement pour pouvoir localiser ses (propres) objets et les retrouver en cas de perte. Sauf que des hommes mal intentionnés ont détourné ce capteur de son utilisation. Une femme a par exemple été suivie par son ancien compagnon qui avait placé un AirTag sous le pare-chocs de la voiture. D’autres femmes s’en sont rendu compte en retrouvant un AirTag sur elles ou grâce à un système de protection : si un AirTag dont vous n’êtes pas propriétaire suit vos déplacements, une alerte apparaît sur l’écran de votre téléphone. Vous pouvez alors localiser l’AirTag en question, en le faisant sonner. C’est ce qui est arrivé à plusieurs étudiantes de l’ULB. Au début, Apple, qui commercialise l’AirTag, a mentionné un simple bug, mais la multiplication des signalements de comportements harcelants a amené l’entreprise à modifier la sécurité autour de cet objet.

C’est toute la culture du viol qui doit être remise en question. Il faut une réponse structurelle à ce problème structurel.

Sarah conclut : “L’ULB accueille des dizaines de milliers d’étudiant·es chaque année, leur réaction face à ces menaces n’est pas adaptée. Il n’y a pas de vision à long terme, ni systémique. C’est toute la culture du viol qui doit être remise en question. Il faut une réponse structurelle à ce problème structurel. Les étudiant·es de psychologie ou de médecine n’ont pas de cours sur la culture du viol, nous ne sommes pas formé·es sur ces questions. Vous savez, les examens vont arriver et nous avons reçu un mail expliquant qu’il est interdit de tricher, que c’est sanctionné. Nous n’avons jamais reçu un tel mail concernant les agressions sexuelles. C’est choquant.”

Nos besoins de réparation

Le mouvement féministe Vie Féminine a lancé une recherche sur les besoins de réparation et de reconstruction auprès de femmes victimes de violences conjugales en situation de post-séparation. Dans cette recherche toujours en cours, menée avec neuf femmes concernées, se révèlent des besoins multiples et non rencontrés. Se dessinent aussi d’autres façons de penser la protection et la réparation sur le plan individuel et collectif, aujourd’hui encore souvent réfléchies à travers le prisme de la police et de la Justice. Vanessa D’Hooghe, chargée d’étude à Vie Féminine et plume bien connue d’axelle, partage avec nous les premiers éléments qui en ressortent.

© Malijo, pour axelle magazine
D.R.

D’où vous est venue l’idée de mener cette recherche ?

“En tant que mouvement d’éducation permanente féministe qui travaille avec les femmes sur le terrain, on rencontre beaucoup de femmes victimes de violences, ou qui l’ont été. On a aussi observé qu’on était presque entièrement occupées à travailler l’urgence, à lutter contre les dysfonctionnements du dispositif de lutte contre les violences. La question de la réparation est quasiment absente. Et pourtant, les femmes se réparent, prennent en charge cette réparation, se reconstruisent petit à petit. C’est un processus long et difficile. On a donc voulu documenter cela mais aussi, par cette recherche, poser dans le débat public la question des réparations comme une attente légitime des femmes.”

Pourquoi la réparation est-elle une question féministe ?

“Cette question est fondamentalement féministe, on la pose de manière révolutionnairement féministe puisqu’il s’agit d’aller au-delà de la protection. La protection, le droit de vivre une vie digne à l’abri des violences, c’est essentiel : cela occupe d’ailleurs une grande partie de notre travail. Mais quand on ne fait que protéger, on n’agit pas encore énormément sur les rapports de domination.
Il y a deux choses qui peuvent agir : la “prévention primaire”, c’est-à-dire changer les structures de ces rapports de domination. Mais aussi la réparation pour permettre, une fois que les violences ont lieu, la reconstruction, ce qui change les rapports de force et permet aux femmes de reprendre du pouvoir sur leur parcours de vie et leur donne les clés, les ingrédients nécessaires pour retrouver leur autonomie.

Aujourd’hui, elles se débrouillent pour reprendre du pouvoir et de l’autonomie, mais ça n’est pas un objectif affiché dans les dispositifs de lutte contre les violences faites aux femmes. En témoigne la Convention d’Istanbul, ratifiée par la Belgique en 2016, formidable outil sur lequel on travaille depuis plusieurs années, qui oblige les États à agir. Cette convention présente toutefois des zones d’ombre : la question de la prévention primaire, mais aussi celle de la réparation sont absentes. On a donc voulu défricher ces pans peu abordés.”

Vous ouvrez donc le champ de la réparation au-delà de la Justice…

“La réparation peut se passer en Justice. Mais on sait que ça fonctionne mal, les femmes nous le confirment. Et surtout, leurs besoins dépassent la question de la Justice et de la réparation par une peine, par une amende, etc. On a donc voulu distinguer d’une part la question de la reconstruction, qui est tout un processus où se croisent besoins physiques, psychologiques, sociaux. Il s’agit d’une question personnelle et sociétale. Et, d’autre part, l’action de réparer.
Sur ce deuxième point, les femmes nous ont aussi fait ouvrir le champ. Elles nous font voir que la réparation en Justice est souvent pensée entre auteur et victime. Elle est posée comme une question interindividuelle, alors qu’on sait que les violences masculines prennent cœur dans une société qui les alimente et permet toujours qu’elles se passent. C’est donc une question sociétale : la société est responsable tout comme l’auteur. Il nous faut donc voir comment la société va agir auprès de l’auteur et gérer l’ensemble des répercussions des violences sur la victime.

La question de la reconnaissance est ici essentielle pour les femmes. Toutes les femmes qui ont témoigné ont rapporté qu’elles sont encore confrontées à des difficultés énormes après un an, cinq ans ou dix ans de séparation. Elles témoignent de ce décalage absolu entre un auteur qui reste inséré dans sa sphère relationnelle sociale, professionnelle, et elles, qui doivent tout recommencer à zéro, ailleurs, dans les difficultés et la débrouille absolue.”

Aujourd’hui, existe-t-il déjà des “bonnes pratiques” en termes de réparation ?

“Oui… et non. Il existe des choses importantes, mais elles ne forment pas un tout cohérent : pouvoir recourir à des aides du CPAS, des aides du service d’aide aux victimes, recourir à un hébergement d’urgence, à une maison d’accueil. Je pense aussi aux services ambulatoires spécialisés dans les violences conjugales, qui offrent un accompagnement psycho-médico-social. Mais cela n’est pas toujours connu des femmes, il n’y a pas toujours des places en suffisance. Les dispositifs ne sont pas toujours adaptés et ils produisent des violences institutionnelles qui viennent se rajouter aux violences déjà vécues. Je pense au coût pour le moral des femmes victimes de violence le fait de devoir recourir au statut de SDF avant d’être prioritaire pour un logement social, ou la difficulté de devoir trouver de l’aide psychologique de qualité, avec un·e psychologue formé·e aux violences, de façon gratuite ou peu onéreuse.

Faire une démarche en Justice pénale n’est pas le souhait de toutes. Et quand ça l’est, elles cherchent la fin de l’impunité de l’auteur, la protection et la reconnaissance, mais pas forcément la punition.

On remarque aussi qu’en plus d’être disparates, les aides ne sont pas forcément organisées autour de la réparation et de la construction. Elles sont orientées autour du départ dans l’urgence, ou autour du processus vis-à-vis de la police ou de la Justice. Toutes les femmes ne se retrouvent pas dans ce processus-là et surtout dans cette temporalité. Il se passe énormément de choses entre le départ et la reconstruction qui peut prendre des années.
Un des sujets énormes dans ces parcours-là est la question des violences post-séparation. Les femmes y sont confrontées et elles ne bénéficient pas de beaucoup plus de ressources pour leur garantir sécurité et protection, malgré le fait qu’elles soient parties.”

Quelle a été votre méthode pour collecter ces récits ?

“On a créé avec elles un espace de non-jugement et de crédit total à leur parole, ce qu’elles ne rencontrent pas dans les institutions quand elles demandent de l’aide. Les errances et doutes peuvent être repris contre elles comme suspicion de mensonge, absence de clarté, etc. On ne leur a pas demandé : “Est-ce que le dispositif existant colle à vos besoins ?”, mais plutôt “Quels sont vos besoins ?” Ces femmes avaient envie de déposer leurs récits, de témoigner pour d’autres femmes, envie que les choses changent. Jusqu’ici, elles n’ont pas forcément toutes eu l’occasion de se (re)raconter à leur rythme en ouvrant tous les champs de leurs besoins. Petit à petit, elles témoignent du processus d’identifier des événements comme des violences, de se reconnaître dans le récit des autres femmes, du bien que ça fait de voir la force des autres femmes au moment où on se sent épuisée. Ces récits, je pense pouvoir le dire pour toutes les femmes, font réparation.”

Quels sont les besoins déposés par les femmes auxquels vous n’aviez peut-être jamais pensé ?

“On voit apparaître des choses inattendues, comme le besoin de repos. Elles subissent un rythme administratif effréné pour obtenir leur droit. Je pense aussi au besoin d’un moyen de locomotion pour quitter la situation de violence dans l’urgence. Des femmes, qui sont en situation de précarité, doivent prendre le taxi. Comment aussi avoir de l’aide ou du relais pour le soin, la garde et l’éducation des enfants ? La question des enfants concentre une série de problématiques : ces femmes qui ont la charge d’enfant(s) auraient besoin de soutien à l’école, de relais et notamment autour du post-partum, car il est connu que les violences augmentent autour de l’accouchement et de la grossesse.

Faire réparation – et faire en sorte que la réparation ne repose pas sur le dos des femmes déjà épuisées – peut passer par des tas de moyens accessibles sur lesquels il ne me paraît pas impensable d’agir.

C’est aussi ce que relève cette recherche : oui, la Justice est un champ de bataille qui ne répond pas aux besoins des femmes et il faudra s’y atteler, penser les alternatives à partir des besoins des femmes. Mais il n’y a pas que la Justice : faire réparation – et faire en sorte que la réparation ne repose pas sur le dos des femmes déjà épuisées – peut passer par des tas de moyens accessibles sur lesquels il ne me paraît pas impensable d’agir. Poser la question de la justice avec les femmes, c’est aussi une façon de se réapproprier un débat qui aujourd’hui met souvent la victime au centre pour aboutir à des réponses plus pénales, carcérales, plus sécuritaires. On voit bien que ça ne marche pas.”

“La Justice nous ignore, on ignore la Justice”, a lâché l’actrice française Adèle Haenel à la journaliste Marine Turchi (Mediapart) pour expliquer pourquoi elle avait initialement décidé de ne pas porter plainte. Est-ce que ce constat est partagé par les femmes ?

“Il ressort que faire une démarche en Justice pénale n’est pas le souhait de toutes. Et quand ça l’est, elles cherchent la fin de l’impunité de l’auteur, la protection et la reconnaissance, mais pas forcément la punition. C’est un champ qu’elles investissent peu, parce qu’elles savent, par l’histoire d’autres femmes ou par leur expérience avec la police, qu’elles n’obtiendront pas réparation. Elles savent à quel point c’est éprouvant, rude, et violent. Ce n’est pas vraiment une surprise. Toutefois, c’est aujourd’hui par la police et la Justice qu’elles peuvent espérer une protection, d’où leur frustration à l’égard de ces institutions.”

“Il faut donner au monde ce que vous désirez le plus afin de réparer les parties qui se sont brisées en vous”, écrit la dramaturge féministe Eve Ensler. Cette phrase résonne-t-elle avec cette recherche ?

“Cette phrase résume admirablement les raisons pour lesquelles elles ont participé à cette recherche. Elle fait écho à la force et la puissance de ces femmes qui veulent porter le récit dans le collectif pour faire changer les choses pour d’autres femmes, qui veulent se réparer elles-mêmes, mais aussi réparer la société de cette absence de questionnement sur la suite des violences. Toutes les femmes de cette recherche considèrent que n’ayant pas obtenu de justice individuelle via les structures existantes, elles décident de s’inscrire dans la justice sociale.”

Kenza Isnasni, en mémoire de ses parents et des victimes de crimes racistes

Habiba El Hajji et Ahmed Isnasni sont mort·es assassiné·es le 7 mai 2002. Deux de leurs cinq enfants ont été gravement blessés. Hendrik Vyt, leur assassin et voisin, était un fervent partisan d’extrême droite. L’unique mobile du crime ? Le racisme. Vingt ans après cette tragédie, Kenza Isnasni, leur fille aînée, lance la Habiba Ahmed Foundation afin de perpétuer leur mémoire.

Kenza Isnani prend la parole devant la photo de ses parents, Habiba El Hajji et Ahmed Isnasni. D.R.

Hendrik Vyt, 80 ans, a mis ses menaces à exécution de la pire manière. Dans la nuit du 7 mai 2002, il arrache violemment la vie de Habiba El Hajji (45 ans) et Ahmed Isnasni (47 ans) en faisant irruption dans leur appartement de la rue Vanderlinden à Schaerbeek, alors que la famille réalisait, à l’aube, la prière de Fajr. Il tire à tout bout de champ, sous le regard terrifié des enfants. Ahmed, touché dans le dos et à la tête, décède sur le coup, le front au sol pour la prosternation rituelle des prières islamiques. Habiba est criblée de balles. Yassine (11 ans) et Walid (6 ans) sont gravement blessés. Leur bourreau finit par incendier l’immeuble en continuant de tirer. Les enfants sont finalement secouru·es par leurs voisin·es Gérard, Rita et Mohamed. L’assassin périt dans les flammes qu’il a lui-même provoquées. “Le racisme, nous l’avons vécu dans notre foyer, là où nous étions supposés nous sentir en sécurité”, déclare Kenza Isnasni, rescapée de l’horreur. Elle avait alors 18 ans.

Discours de Kenza Isnasni le 10 mai 2002, trois jours après le drame, à l’occasion de funérailles rassemblant une foule immense au parc Josaphat, à Schaerbeek.

Un contexte ultra-islamophobe

La veille du drame, la famille Isnasni avait appelé la police car Hendrik Vyt avait défoncé la porte d’entrée de leur immeuble au marteau et au pied-de-biche. Ce même jour, au lendemain du second tour des présidentielles françaises, il avait aussi déclaré publiquement : “Puisque Pim Fortuyn a été tué, puisque Le Pen n’a pas été élu au second tour, nous allons nous débarrasser de ça nous-mêmes avec une kalachnikov.” D’après un article de la DH de l’époque (8 mai 2002), il avait aussi crié, au départ des policiers venus le “sermonner” : “Tout ce qui est bougnoule, il faut les tuer. Les flics aussi.” L’année précédente, des armes à feu avaient déjà été trouvées chez lui et de nombreuses plaintes avaient été déposées par le voisinage suite à ses insultes et menaces racistes.

Le racisme, nous l’avons vécu dans notre foyer, là où nous étions supposés nous sentir en sécurité.

Hendrik Vyt était un fervent adepte du parti politique flamand d’extrême droite alors appelé Vlaams Blok. La haine était l’unique motif de cette tuerie qui laissa cinq enfants orphelin·es. Ces assassinats racistes, traités comme un fait divers dans les médias et qualifiés de “conflit de voisinage” par les autorités, s’inscrivent dans une atmosphère internationale asphyxiante post-11 septembre. Les élections présidentielles françaises étaient rythmées par les injures et les références attisant la haine de Jean-Marie Le Pen, l’extrême droite montait aux Pays-Bas… Un terreau idéologique favorable à la violence contre les personnes de confession musulmane.

Kenza Isnani
prend la parole
devant la photo
de ses parents,
Habiba El Hajji et
Ahmed Isnasni. D.R.

À Schaerbeek, le “nolsisme” faisait rage. Roger Nols, bourgmestre, était très proche de Jean-Marie Le Pen (il l’invita dans la commune en 1984). Nols a, par exemple, instauré des guichets séparés pour les francophones, les néerlandophones et les personnes d’origine étrangère au sein de sa commune : une forme de ségrégation. En 1986, il s’est montré à dos de chameau, vêtu d’une djellaba, pour marquer son opposition à l’extension du droit de vote des étranger·ères. D’autres figures notoirement racistes ont marqué Schaerbeek, comme le commissaire en chef Johan Demol. En 1997, il reconnaissait avoir fait partie du Front de la Jeunesse, une milice d’extrême droite. Il a été suspendu et a atterri au Vlaams Belang en tant que député bruxellois, de 1999 à 2014. La haine était institutionnalisée, publiquement autorisée, dans la commune qui a vu grandir les enfants Isnasni.

 

Cet extrait du JT de 13h la RTBF (26 juin 2021) montre la banalisation des propos racistes (“On n’est plus chez nous, c’est les arabes qui décident, il faut réagir.”) et leurs conséquences.

Le cycle de l’extrême

Un air de déjà-vu marque donc les élections – présidentielles et législatives – actuellement en cours en France. En Belgique, les discours se radicalisent. Ici et dans l’Hexagone, la xénophobie est à nouveau le socle des campagnes politiques. Comme un mauvais film diffusé en boucle, l’histoire se répète indéfiniment. Comment voit-on le non-apprentissage du passé quand le racisme, impuni, a décimé notre famille ? Kenza Isnasni est inquiète. Pour elle, le contexte actuel est “pire” encore que celui qui a vu ses parents disparaître. “À l’époque, c’était moins amplifié qu’aujourd’hui avec les réseaux sociaux. J’encourage les personnes qui se sentent concernées par ces propos à ne pas se sentir dépassées. Il faut limiter l’impact au maximum. Plus on cultive le constat que ça n’a pas changé, plus on rumine, plus on leur donne de l’importance et notre attention”, assure-t-elle.

Pour Kenza, “la meilleure réponse est de cultiver la paix et la bienveillance entre nous afin de rayonner. Ils veulent appuyer là où ça fait mal. Mais ça ne doit pas piquer.”

Face à la violence, Kenza privilégie le self-care comme stratégie. Elle insiste : “Il faut prendre soin de soi. Sinon, on est touché intérieurement. On se demande si ça va finir un jour et ça nous détruit.” C’est ce changement de perspective qui permet à Kenza de rester debout. “Nous avons une énergie qui porte plus haut lorsqu’on agit en soi-même et avec les autres. Cultiver cela nous permet d’avancer au lieu de donner trop d’attention aux polémiques haineuses qui n’aspirent qu’à diviser et qui nous font tourner en rond dans une spirale sans fin.” Pour Kenza, “la meilleure réponse est de cultiver la paix et la bienveillance entre nous afin de rayonner. Ils veulent appuyer là où ça fait mal. Mais ça ne doit pas piquer.”

Une fondation pour la mémoire

La persévérance de Kenza Isnasni, une valeur transmise par ses parents, porte ses fruits. Vingt ans plus tard, elle crée la structure qui permettra d’entretenir leur mémoire : la Habiba Ahmed Foundation (HAF). C’est au cours de ses nombreux voyages dans le cadre de ses études (en relations internationales et diplomatie) qu’elle a nourri sa vision du travail de mémoire. Lors de la commémoration des 25 ans du massacre de Srebrenica, en Bosnie, un tournant s’opère. “J’ai logé chez des rescapé·es en charge du mémorial. Je tenais à être avec les personnes endeuillées. Je me souviens d’un hangar avec plus d’une centaine de cercueils disposés, pour que les familles puissent se recueillir. À cet instant précis, j’ai compris à quel point le travail de mémoire et de transmission était essentiel, au-delà même des familles endeuillées. Il s’agit aussi du regard que l’on porte sur ces actes. Je m’y suis reconnue”, explique-t-elle.

D.R.

Ses rencontres à l’étranger aboutissent à une conclusion : une partie de l’histoire est toujours occultée. Le travail de la HAF, c’est aussi de retrouver les pièces manquantes du puzzle de l’histoire belge pour répondre à un devoir de mémoire collective. La HAF s’engage pour la mémoire notamment dans l’espace public. “On a proposé à la commune de Schaerbeek de renommer une partie de la rue Vanderlinden [en rue Habiba-Ahmed, ndlr]. C’est un symbole très fort, de représenter toute cette génération de parents. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas une rue à laquelle on peut s’identifier. Les renommer, c’est nous inscrire dans la pérennité et dans la reconnaissance.” Un travail que Kenza fait aussi remonter à une transmission traditionnelle : “C’est primordial d’honorer la mémoire des anciens et d’honorer le passé pour construire l’avenir.” Elle souhaite commémorer la vie entière de ses parents, de la “grandeur” avec laquelle ils ont immigré dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue, jusqu’à leur disparition.

Réparer l’insoutenable

La famille Isnasni a connu le racisme dans sa forme la plus violente. Est-ce possible de réparer une telle abomination ? “Il faut se réparer soi d’abord, soutient-elle. J’ai beaucoup cherché. J’avais beaucoup de questions et je devais chercher ailleurs que dans les tribunaux. La victoire, c’est de se dire qu’on ne va pas échouer malgré cette violence, malgré l’acte en lui-même et tout ce que ça implique. On a survécu, on est rescapés et ça ne va pas nous détruire une deuxième fois.”

La victoire, c’est de se dire qu’on ne va pas échouer malgré cette violence, malgré l’acte en lui-même et tout ce que ça implique.

Voyages, études, création de la fondation… Elle a trouvé de nombreux moyens de se réparer. Parmi eux, la foi. “Quand quelque chose d’aussi massif se produit, il faut se demander comment ça peut avoir une transformation positive pour continuer à être présente et à avancer, certifie-t-elle. Ce que mes parents m’ont transmis a finalement été central. Mon rapport au spirituel me permet vraiment de recentrer les choses, de retrouver du sens à notre existence, à qui nous sommes, à notre rapport aux autres.”

“Maman, j’ai réussi !”

Habiba et Ahmed ont offert un cadeau inestimable à leurs enfants : la combativité. “C’était mon premier vélo, se rappelle Kenza. Je râlais parce que je voyais que mes frères avaient réussi, j’avais aussi envie d’apprendre. Ma mère me disait : “Réessaye ! Tu vas réussir !” À un moment donné, elle m’a lâchée et je ne m’en suis pas rendu compte jusqu’à ce que je réalise que j’étais en train de rouler toute seule, et j’ai crié : “J’ai réussi ! J’ai réussi !”… C’est tout ce qu’il nous reste. J’ai appris qu’il faut maintenir un esprit combatif et persévérant dans tout ce qu’on entreprend, parce qu’à un moment ou à un autre, quand on est sur la bonne voie, ça aboutit.” Elle s’en souvient comme si c’était hier, de ce moment où ses cris de joie portaient dans le parc Josaphat, annonçant la persévérance avec laquelle elle allait mener sa vie.

Générations féministes : dix femmes, un flambeau et une vague

Elles sont dix. Toutes sont féministes. Toutes vivent en Belgique. Par ordre décroissant d’âge : Nadine Plateau (81 ans), Malika Hamidi (47 ans), Hakima El Bouri (43 ans), Lisette Lombé (43 ans), Fatima Zibouh (40 ans), Gloria Mukolo (30 ans), Lemane Imeri (25 ans), Leila Fery (27 ans), Yasmina Guerma (29 ans) et Hoàng Anh Duchatelet (22 ans). Nous avons voulu les faire dialoguer sur la manière dont elles avaient hérité, ou non, de leur engagement pour les droits des femmes et sur la façon dont elles le transmettent à leur tour. Un article comme une table de conversation, un pont entre elles et avec les lectrices de notre magazine, un échange nourri, intense et nuancé pour éclairer un enjeu intime et politique.

© Diane Delafontaine, pour axelle magazine

La rencontre avec le féminisme est propre à chacune des femmes que nous avons rencontrées. Toutes ne se définissaient pas féministes dès le départ, toutes n’avaient pas connaissance des grands noms de l’histoire comme Toni Morrison, Fatima El Mernissi, Simone de Beauvoir, bell hooks, Marie Popelin… Pourtant, la transmission n’a cessé de se faire, sous différentes formes, parfois même sans être pensée comme une stratégie de pérennisation, de lutte. Parfois dans la douleur, mais aussi dans la fête.

Nous n’étions pas féministes

Nadine Plateau, 81 ans, ex-enseignante, aujourd’hui retraitée, n’a pas entendu parler des groupes féministes avant sa vingtaine. D’autres révolutions et débats publics ont occupé les décennies de sa jeunesse, comme la décolonisation, la sexualité… C’est dans les années 1970 qu’elle découvre la révolution du féminisme. Elle se sent directement concernée. “J’ai découvert les femmes et la non-mixité. Je me suis sentie appartenir à un groupe. Avant mon engagement, je n’avais pas l’impression de faire partie d’une catégorie discriminée. Je n’éprouvais donc pas beaucoup de solidarité envers les femmes. Je pensais vivre dans un monde mixte mais, en fait, c’était un monde gouverné par les lois masculines. C’est le féminisme qui a développé ma sororité.” Avant cela, elle n’avait pas connu de transmission.

Lisette Lombé, 43 ans, poétesse, appartient à une génération suivante. Elle a également découvert le féminisme tardivement dans sa vie. Elle avait 33 ans lorsqu’elle a participé à un atelier de Vie Féminine. C’est la révélation : la sororité, telle une étreinte, vient réconforter Lisette, alors en pleine mutation familiale. Son parcours individuel résonne dans des histoires collectives, comme un écho qui lui revient. La prise de conscience est rapide et le besoin de rattraper toutes ses années sans féminisme se fait sentir. “J’ai divorcé, je suis devenue maman solo, j’ai eu une fille après avoir eu deux garçons, j’ai été confrontée à la précarité des temps partiels… J’ai découvert le patriarcat”, se remémore-t-elle. Comme Nadine, c’est la dimension systémique qui interpelle Lisette, frappée par des choix qui n’en étaient pas.

Les femmes de l’entourage

Les premières phases de transmission, les graines plantées, qui posent les bases, n’ont pas nécessairement lieu dans l’espace public. L’entourage proche joue un rôle central dans la transmission féministe, de nouveau, sans pour autant connaître les mouvements. Les grands-mères, les mamans, les tantes, constituent souvent les fondations de cet héritage. Malika Hamidi, 47 ans, docteure en sociologie et spécialiste du féminisme musulman, se souvient de la lutte portée par sa maman : l’éducation. “Ma mère n’était pas foncièrement engagée. Elle était femme de ménage. Elle s’est plutôt battue pour que je puisse étudier. Elle me disait qu’une femme éduquée est une femme libre”, raconte-t-elle. Malika Hamidi est française d’origine algérienne. Dans les années 1980, la France écrasait les minorités raciales par son racisme anti-algérien plus que par l’islamophobie. C’est cette confrontation précoce avec la haine qui a poussé sa maman à s’engager à son échelle : “Étudier est le seul moyen de t’en sortir”, martelait-elle. Dès lors, Malika Hamidi était exemptée de corvées ménagères. “Ma maman s’est sacrifiée pour que j’aie la liberté et le temps d’étudier”, confie-t-elle. La lutte avait lieu dans l’espace domestique.