Lettre ouverte aux négociateurs de l’Arizona : « Pas de traversée du désert pour les droits des femmes ! »

À la manifestation nationale contre les violences basées sur le genre organisée par la plateforme Mirabal, le 24 novembre 2024 (photo Vie Féminine).

Messieurs,

À l’heure où l’avenir de notre État fédéral se joue entre vos mains, au gré de vos négociations, coups de force, de poker ou de théâtre, nous tenons à vous faire part de notre sérieuse inquiétude quant au sort réservé aux droits des femmes.

Nous, associations luttant quotidiennement pour une société plus égalitaire et plus juste, avons pris connaissance des déclarations de politique régionale et communautaire, en Wallonie comme en Flandre, et constatons amèrement qu’elles nous donnent plus de craintes pour l’avenir que de garanties pour nos droits. Au nord comme au sud du pays, les lunettes de genre semblent absentes sur des questions aussi cruciales que le logement ou l’emploi, et les chapitres « égalité » apparaissent bien maigres. L’accueil de la petite enfance, enjeu central pour l’accès des mères au marché du travail, se voit contaminé par des logiques marchandes et l’introduction, voire le renforcement, de priorités données aux parents qui travaillent porte atteinte au principe d’égalité entre les enfants.

Ce qui filtre (ou ne filtre pas) des négociations est loin de nous rassurer

À partir du moment où les mêmes partis – les vôtres – sont à la manœuvre dans les régions et au fédéral, comment ne pas redouter des politiques similaires pour votre futur gouvernement ? Ce qui filtre (ou ne filtre pas) des négociations de l’Arizona est par ailleurs loin de nous rassurer. Les réformes socioéconomiques sur la table risquent une fois de plus de toucher davantage les femmes, puisqu’elles sont statistiquement déjà plus pauvres que les hommes. La lutte contre les violences, ou pour l’égalité entre les femmes et les hommes ? Des non-sujets, semble-t-il. Sauf quand il s’agit de revenir en arrière, en proposant de supprimer les quotas de genre dans les CA des entreprises ? En Arizona, les droits des femmes pèsent peu face aux intérêts économiques…

Messieurs, l’avenir du pays, une fois encore, semble se décider « entre hommes ». Bien sûr, vous ne manquerez pas d’objecter : « Nul besoin d’être une femme pour mener des politiques d’émancipation pour tous et toutes ». Alors prouvez-nous que les enjeux d’égalité et que les droits des femmes, enjeux vitaux – car oui, il s’agit parfois de vie ou de mort ! – sont au cœur de vos préoccupations et de vos politiques. Montrez-nous que nos craintes ne se justifient pas et que la lutte contre les discriminations et les violences fondées sur le genre vous concerne au premier chef.

Laissez-nous tout d’abord vous rappeler qu’adopter des lunettes de genre pour chaque politique porte un nom : le gender mainstreaming et son corollaire, le gender budgeting. En l’occurrence, c’est une loi, donc une obligation à laquelle vous devrez vous conformer : celle d’évaluer en amont l’impact qu’aurait une mesure sur les femmes et sur les hommes et de rectifier le tir si cet impact devait se révéler différent en fonction du genre, donc discriminant. Cette application rigoureuse de la loi gender mainstreaming est un préalable et sous-tend dix mesures que nous estimons indispensables pour les droits des femmes et que nous vous conseillons fortement d’inscrire dans votre déclaration de politique générale (dix mesures qui ne sont pas listées ici par ordre de priorité) :

  1. Créer un ministère des Droits des femmes et de l’Égalité de genre, de plein exercice, doté de moyens suffisants et maintenir la Conférence Interministérielle Droits des femmes comme outil de coordination des politiques d’égalité menées par les différentes entités fédérées, selon les principes de fonctionnement tels que définis sous la précédente législature.
  2. Élaborer un nouveau plan d’action national de lutte contre les violences basées sur le genre (PAN) assorti d’un budget conséquent, avec pour boussole la Convention d’Istanbul, en partant de l’évaluation du PAN 2021-2025 et avec une implication directe et structurelle de la société civile. Nous veillerons aussi à la mise en œuvre effective de la loi « Stop Féminicide ».
  3. Améliorer la loi sur l’avortement selon les recommandations du rapport du groupe d’expert∙es multidisciplinaires, remis au Parlement en avril 2023, dont l’allongement du délai jusqu’à 18 semaines post-conception, la fin des sanctions pénales pour les femmes et les médecins et la suppression du délai de réflexion.
  4. Supprimer le statut de cohabitant·e et permettre à tous, et surtout à toutes, la constitution de droits sociaux propres, personnels et assurantiels, dans une logique de sécurité sociale forte et égalitaire sans sabrer dans d’autres mécanismes comme les allocations de chômage. Nous nous opposons fermement à toute mesure visant à limiter les allocations de chômage au-delà de deux années !
  5. Garantir une pension minimum digne et égalitaire, réellement accessible aux femmes, ce qui implique de supprimer la condition de vingt années de travail effectif (et certainement pas d’augmenter le nombre d’années !), de tenir compte de toutes les périodes assimilées, qu’elles soient prises pour des raisons de soin (crédit-temps pour s’occuper des enfants, par exemple) ou liées à une inactivité involontaire (incapacité/invalidité de travail), et de revaloriser les années travaillées à temps partiel. Alors que l’écart de pension entre femmes et hommes est déjà de 26 %, nous nous inquiétons fortement d’une réforme qui viendrait encore appauvrir de nombreuses pensionnées.
  6. Transformer le SECAL (service des créances alimentaires) en un fonds universel et automatique des créances alimentaires tel que préconisé par l’étude de faisabilité confiée par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes à la KU Leuven et l’Université d’Anvers et publiée en octobre 2024.
  7. Prendre en compte les spécificités genrées des parcours migratoires féminins, dont les violences que fuient les femmes, celles qu’elles rencontrent dans leur parcours et dans le pays d’accueil, dans le cadre d’une politique migratoire respectueuse de l’État de droit, de la Convention de Genève, de la Convention d’Istanbul et des droits humains fondamentaux.
  8. Élaborer un plan d’action national contre le racisme, selon l’engagement pris par la Belgique à la Conférence de Durban de 2001, avec une réelle approche intersectionnelle et décoloniale qui reconnaît les formes de racisme qui affectent spécifiquement les femmes.
  9. Revaloriser les métiers du soin, majoritairement féminins, dont on a vu le caractère essentiel durant la crise sanitaire, ce qui passe par une revalorisation salariale, de meilleures conditions de travail, une reconnaissance de la pénibilité de ces métiers et des maladies professionnelles qui y sont associées. Nous nous opposons fermement à toute coupe dans le secteur de la santé et du non-marchand ainsi qu’à tout ce qui mène à des emplois de plus en plus précaires qui rendent malades et ne permettent plus de vivre dignement (comme par exemple, l’élargissement des flexi-jobs à ces secteurs).
  10. Garantir et renforcer les congés thématiques en les rendant plus accessibles, mieux rémunérés et mieux partagés. Pour que la conciliation entre nos vies professionnelle et familiale cesse de reposer sur les épaules des mères, et de les appauvrir !

Messieurs, il est grand temps de tenir compte de la moitié de la population belge dans vos négociations. Les droits des femmes et l’égalité de genre ne sont ni une matière résiduelle, ni une variable d’ajustement budgétaire ou un objet de marchandage politique. L’objectif de l’égalité demande de l’ambition, de la volonté politique et des moyens. Ne rien faire, c’est déjà reculer. Nous ne tolérerons aucun recul sur nos droits !

Signataires :

Carte blanche coordonnée par Vie Féminine et le Vrouwenraad

  • Awsa-Be (Arab women’s solidarity association – Belgium)
  • BruZelle asbl
  • Centre de Prévention des Violences Conjugales et Familiales (CPVCF)
  • Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE)
  • Collectif des femmes
  • Des Mères Veilleuses
  • Elles pour Elles asbl
  • La Fédération des services maternels et infantiles (FSMI)
  • La Fédération Laïque de Centres de Planning Familial
  • Femmes CSC
  • Fem&Law
  • Furia
  • GACEHPA (Groupe d’action des Centres extrahospitaliers pratiquant l’avortement)
  • Garance
  • Jump, Solutions for equity at work
  • La Voix des Femmes
  • Le Monde selon les femmes
  • Mode d’Emploi asbl
  • Sofélia
  • Solidarité Femmes La Louvière
  • Soralia
  • Synergie Wallonie pour l’égalité entre les femmes et les hommes
  • Université des Femmes
  • Vie Féminine
  • Vrouwenraad (et ses membres)

Costanza Spina : l’amour révolutionnaire contre le fascisme

Pour résister au fascisme qui resurgit de l’ombre dans plusieurs pays du monde, Costanza Spina, journaliste queer, propose de pousser plus loin la démocratie en inventant un projet de société queer et féministe où chaque vie compte. Interview.

Costanza Spina © Jehane Mahmoud

C’est un livre dont on avait besoin. Manifeste pour une démocratie déviante. Amours queers face au fascisme, premier essai de Costanza Spina, journaliste et fondateurice du média queer indépendant Manifesto XXI, permet de réfléchir à la montée des extrêmes droites dans plusieurs pays du monde. Mais au-delà de cette effrayante photographie contemporaine, Costanza Spina imagine et esquisse avec radicalité et joie un projet démocratique « déviant » des routes autoritaires patriarcales et capitalistes, déviant des systèmes qui enferment, contrôlent, hiérarchisent et tuent. Contre la haine et les violences, iel défend un projet démocratique queer et féministe, qui a pour moteur l’amour révolutionnaire.

Divisé en deux parties, l’ouvrage – première publication des éditions féministes Trouble – nous invite à ouvrir les yeux sur le fascisme et sa continuité depuis les années 1920 jusqu’à aujourd’hui, en Italie (pays de naissance de l’auteurice) mais aussi en France où iel vit, tout en analysant comment ces régimes se construisent par la violence et l’exclusion. Dans la deuxième partie, Costanza Spina déploie des pistes intimes, politiques et spirituelles pour échafauder collectivement cette révolution romantique queer face au fascisme.

Vous parlez de fascisme, et non d’extrême droite, pourquoi ?

« Le terme extrême droite ne permet pas suffisamment de réaliser et de décrire ce que nous vivons. Je rejoins des historien·nes en Italie qui défendent la thèse d’une continuité entre le régime de Mussolini – le fascisme historique, donc, fondé en 1922 et terminé en 1945 – et l’extrême droite italienne actuelle. Je partage cette idée que le fascisme ne s’arrête pas avec la mort du dictateur, qu’il se poursuit et change de forme. Il y a des appuis théoriques pour dire que l’extrême droite occidentale est fasciste : elle se distingue par une absence d’apparat théorique, une haine des intellectuel·les, un populisme violent. Il y a aussi dans le fascisme une idée que la violence rend l’humain noble, qu’il faut purger l’humanité pour arriver à un bon gouvernement. Ces éléments qu’on observait dans le fascisme mussolinien, on les retrouve dans le populisme d’extrême droite contemporain. Toutes les conditions pour dire que l’extrême droite occidentale est fasciste me semblent réunies. Je vous invite à lire Reconnaître le fascisme d’Umberto Eco. Au lieu de devoir expliquer pourquoi l’extrême droite est fasciste, il faudrait qu’on nous explique pourquoi elle ne l’est pas. C’est une question sociologique sincère : comment on peut ne pas nommer fascistes les descendant·es assumé·es des fascistes ? »

Quels sont les comportements fascistes aujourd’hui ?

« Les violences policières contre les personnes racisées, la haine anti-Arabes, l’offensive anti-trans, par exemple… Ce sont des comportements fascistes au sens où ils établissent une hiérarchie entre les vies et considèrent que toutes les vies ne comptent pas, que certaines sont plus conformes que d’autres, que des personnes peuvent avoir des droits et d’autres non, que certaines vies sont dignes d’être pleurées et d’autres pas, comme c’est le cas en Palestine et au Liban aujourd’hui.

La pensée fasciste fonctionne en créant des boucs émissaires, un ennemi intérieur à combattre – aujourd’hui les personnes issues de l’histoire coloniale et les personnes queers. J’utilise l’expression « démocratie déviante » précisément en réponse à la campagne électorale de Giorgia Meloni en 2022 [actuelle Première ministre en Italie, ndlr], qui s’en prenait aux « déviances » de la jeunesse et traitait de « déviant·es » les personnes grosses, les LGBTQIA+, etc. Et c’est précisément pour cela qu’il faut que les femmes et les minorités queers – longtemps mises de côté dans les luttes antifascistes monopolisées par les hommes cis – s’emparent de l’histoire du fascisme, osent le penser, travaillent à le définir, puisque ce sont elles/eux qui en subissent les conséquences. »

Ces violences que vous citez peuvent aussi être exercées par des gouvernements de droite… Comment distinguer la droite et le fascisme ?

« On observe en fait un glissement de la droite vers l’extrême droite. La droite républicaine, à partir de la présidence de Nicolas Sarkozy en France, a vraiment commencé à sortir du champ des droits humains, à flirter avec l’électorat d’extrême droite. Je pense notamment aux violences commises dans les banlieues ou aux propos qu’il a pu tenir en étant ministre de l’Intérieur.

On observe un glissement de la droite vers l’extrême droite.

Il ne faut pas non plus penser que le fascisme ne pourra pas prendre le pouvoir en étant élu. Il peut très bien être élu, voire même respecter un processus démocratique [comme ce fut le cas en Italie avec Meloni, ndlr] pour arriver au pouvoir. »

En quoi les amours queers sont un antidote face au fascisme ?

« Quand je parle d’amour, je ne parle ni d’amour romantique, ni du sentiment amoureux. Je considère l’amour comme une force sociale qui nous permet d’agir avec pour objectifs la joie et le respect des vies. Les amours queers ont donc un objectif de réparation et d’inclusion.

Les amours queers ont un objectif de réparation et d’inclusion.

Les pensées queers, féministes et décoloniales constituent un puissant antidote au fascisme, dans le sens où elles nous apprennent à aimer, à prendre soin, à élaborer la justice autrement, à ne pas avoir peur… À penser le collectif et à construire plutôt qu’à détruire. C’est l’opposé de ce que nous servent les discours d’extrême droite aujourd’hui. Ce que j’appelle « les amours queers » de façon un peu englobante, ce sont des projets politiques allant vers le courage et le changement, pas vers la réclusion et la terreur du monde. »

Comment construire ce front queer féministe et décolonial ?

« Je suis convaincu que les valeurs portées aujourd’hui par les communautés queers et féministes sont essentielles pour repenser nos modèles politiques. Néanmoins, je l’avoue, je me sens découragé quelquefois par nos façons de lutter et de nous organiser. Je constate un niveau important de conflictualité et de critique interne qui, parfois, nous blesse et met à mal la stratégie politique. J’espère que nous irons vers des communautés queers et féministes réellement anti-punitives, où l’on tolère la maladresse, la divergence, le doute, où l’on met au ban un certain moralisme. En cela, je partage la pensée de Sarah Schulman qui considère qu’aucune lutte n’a jamais triomphé en se battant pour l’uniformisation, en essayant qu’on soit toutes et tous d’accord.

J’espère que nous irons vers des communautés queers et féministes réellement anti-punitives, où l’on tolère la maladresse, la divergence, le doute, où l’on met au ban un certain moralisme.

Parfois, on peut adopter une manière de voir le monde très « Instagram » basée sur notre algorithme, et on s’attend à ce que la société soit à notre image. En ne voulant s’adresser – sur le front politique – qu’aux personnes qui sont concernées au millimètre près par nos propres expériences, on finit par s’éloigner et ne plus réussir à dialoguer, à regarder l’autre. Attention, je ne dis pas que la non-mixité n’est pas importante, elle est essentielle même. Mais là, je parle de l’organisation d’un front. Pensons aux structures : si l’on construit un front de gauche, peu importe où, est-ce que celui-ci peut vraiment fonctionner dans la verticalité du pouvoir ? Est-ce que nous pouvons vraiment nous présenter aux prochaines élections françaises avec comme candidat de la gauche un homme blanc cis hétéro qui a fait son temps et qui a une pratique du pouvoir ultra-centralisée ? En Italie, la nouvelle leader de la gauche est Elly Schlein, une femme socialiste qui a la trentaine, juive, bisexuelle, qui a ouvertement soutenu Gaza. Elle a très bien réussi aux élections européennes, notamment dans le Sud pauvre et exploité du pays. J’estime que l’Italie trouve souvent des bons antidotes à ses propres démons. Ce n’est pas parfait, mais c’est un très bon début face à Giorgia Meloni. »

Comment et surtout à partir d’où se relier alors ?

« Je rejoins Fanny Souade Sow, artiste basée à Marseille, quand elle dit que « nos allié·es ne sont pas forcément des gens qui vivent très loin de chez nous, mais nos voisin·es ». Ce sont avec eux/elles qu’il faut composer la lutte et faire la révolution romantique de nos pratiques. La militante antiraciste Fatima Ouassak, autrice de Pour une écologie pirate, a également beaucoup écrit sur la force des luttes locales et la nécessité de bâtir des formes concrètes d’organisation pour combattre les oppressions. Il s’agit d’une vision pragmatique : avec qui je vais en soirée, à qui je donne mon argent, comment je rends cet espace plus habitable. Les luttes se perdent parfois trop dans la théorie. Il faut pouvoir sortir des livres, voir le monde en vrai, se réinscrire dans le réel. »

Mais l’écriture peut aussi être une résistance… C’est votre cas ?

« J’ai toujours écrit, donc je ne me suis jamais vraiment posé cette question comme cela, je n’ai jamais non plus demandé la permission pour le faire. Mais en général, oui, l’écriture est aujourd’hui un moyen de résistance face aux monopoles médiatiques de droite. Il s’agit d’une bataille quotidienne éprouvante car la presse queer et féministe est précaire. Je ne sais pas si ça va aller en s’améliorant. Les médias queers et féministes sont des armes antifascistes car ils permettent de faire remonter des idées afin qu’elles soient mises à l’agenda politique, c’est leur rôle.

La presse queer et féministe est précaire. Je ne sais pas si ça va aller en s’améliorant.

Le problème est que nous n’avons pas réussi à faire comprendre à ma génération [celle née dans les années 1990, ndlr] l’importance des médias. Les gens préfèrent les influenceurs/euses isolé·es, les récits héroïques, messianiques. Or, je crois qu’on ne peut pas combattre le fascisme uniquement sur Instagram en espérant qu’arrivent des personnes providentielles. »

Vous publiez en janvier avec l’aide de Trouble éditions, à l’occasion des 10 ans du média Manifesto XXI que vous avez fondé, un recueil collectif de textes inédits intitulé Comment s’aimer quand c’est la fin du monde ? Pourquoi avoir à nouveau choisi l’amour ?

« Si on a autant parlé d’amour ces dernières années, ce n’est pas tant pour guérir nos relations intimes que pour répondre à nos peurs. L’amour d’ailleurs n’oblitère pas la colère, des autrices comme bell hooks ont écrit à ce sujet. C’est ça qui nous a amené·es à publier Comment s’aimer quand c’est la fin du monde ? On se questionnait sur le thème de la réparation, ou de l’irréparable, sur comment faire communauté et aller de l’avant, face à la fin du monde, ou plutôt la fin d’un monde. On a besoin d’écritures légères, de récits apaisants, et d’utopies nouvelles connectées aux réalités matérielles. »

Lien entre enfant et parent violent : comment faire autrement ?

Petite enclave novatrice, la Clinique du Lien intégrée depuis 2021 au Service Marchois d’Aide aux Justiciables (SMAJ) renouvelle l’approche, en contexte de violences intrafamiliales, de la relation entre enfant et parent auteur. Ici, la rencontre se transforme : la remise en contact physique avec le père devient une possibilité parmi d’autres. Chronique de la naissance d’une initiative pionnière.

© Diane Delafontaine pour axelle magazine

Bâtiment neuf, porte sécurisée, premier étage : des salles aux noms des cinq continents donnent sur une sorte d’atrium-cafétéria ouverte. Par la porte indiquant Asie, passe une petite tête curieuse. Derrière, un toboggan, des jeux colorés. Dans chaque pièce, un mur teinté tempéré apaisant, quelques meubles, une ou deux plantes. C’est ici que se déroulent les Espaces-Rencontres mais aussi le processus de la Clinique du Lien. Des atmosphères sereines et du matériel spécifique par âge, pour les enfants en individuel, avec leur mère, ou avec leur père.

Remise en contexte : « Pour revoir leur(s) enfant(s) quand il y a rupture du lien, les pères font valoir leur droit aux relations personnelles, un droit qui relève du droit civil », explique Agathe Willaume, directrice du SMAJ. Cette exigence, corroborée par de nombreuses décisions de justice et avalisée sans remise en question par une série de services annexes et d’Espaces-Rencontres, est soutenue par le dogme « un enfant a besoin pour grandir d’une mère et d’un père » – même violent. Une vision centrée sur le modèle occidental hétéronormé, remarque la directrice. Résultat : remise en contact physique systématique de l’enfant avec le parent agresseur. La parole des enfants et du parent protecteur, majoritairement la mère, n’est pas, ou mal prise en compte : la Justice (et la société) se méfie et de l’une et de l’autre.

Bases juridiques solides

« Dès 2019, j’avais repris le décret pour comprendre quelles étaient nos obligations par rapport à la loi », retrace la directrice, victimologue et juriste. Dans le texte (devenu Code de la justice communautaire en 2023) qui détermine le cadre d’intervention des services d’aide aux justiciables, il est précisé qu’il s’agit de « créer/restaurer/maintenir le lien », et lien ne veut pas nécessairement dire contact. C’est un des germes du changement de modèle. Un deuxième ? Les enfants sont des sujets de droit, comme l’établit notamment la Convention internationale des droits de l’enfant, dont l’application reste toujours trop restreinte, déplore Agathe Willaume. Leur parole est encore si souvent remise en cause, voire pas sollicitée. Et puis, il y a les avancées législatives internationales, ou des jugements précurseurs qui font bouger les lignes, comme celui de la cour d’appel de Mons, en mars dernier, à l’écoute de la parole de l’enfant et s’appuyant sur la notion de contrôle coercitif. La mobilisation de cette notion qui établit la présence de violences conjugales est une petite révolution en droit de la famille.

Faire face

À force de voir des enfants en souffrance lors des rencontres, de constater sur le terrain la manière dont les droits de visite et de garde peuvent servir à faire perdurer les violences post-séparation, la directrice et son équipe approfondissent leur réflexion, clinique et juridique, sur le modèle d’intervention traditionnel des Espaces-Rencontres. Avec la conclusion : il faut adapter les services. Les juges de la famille devraient disposer d’un modèle alternatif lorsque la relation parent-enfant est brisée en contexte de violences. C’est ce que propose désormais le SMAJ – que les violences soient avérées, alléguées ou dénoncées. Ces dossiers sont pris en charge par la Clinique du Lien, qui adopte une approche spécialisée (psycho-crimino-victimologique). Un des dix fondamentaux – et principe transversal de cette Clinique : ne pas ajouter, pour la mère et l’enfant, de la violence institutionnelle à la violence existante (ce qu’on appelle, dans le jargon, « victimisation secondaire »).

Changement d’approche, de paradigme

Travailler autrement, mais comment ? « Ce qui est novateur, c’est l’intégration d’une grille de lecture psycho-traumatologique et la formation approfondie de nos intervenantes, notamment aux outils de détection des violences et du contrôle coercitif », développe Émilie Doutrepont, psychologue clinicienne et coordinatrice de la Clinique du Lien. Trois quarts des dossiers pris en charge par le SMAJ sont des situations où les violences intrafamiliales sont à l’origine de la rupture du lien, et 40 % relèvent du pénal. Selon les deux professionnelles, « les Espaces-Rencontres classiques tendent à invisibiliser la violence, confondant conflit parental et violences conjugales, et par là même les banalisent. Dans ce contexte, une remise en contact sera potentiellement artificielle, et peu durable. Il faut aussi éviter de confondre lien, intrapsychique, et contact, qui est physique. »

Les Espaces-Rencontres classiques tendent à invisibiliser la violence, confondant conflit parental et violences conjugales, et par là même les banalisent.

Avantage de la structure marchoise : pouvoir travailler avec les différentes parties, et sur du long terme. S’appuyant sur une expertise scientifique, l’équipe a mis au point un protocole clinique très structuré : elle écoute la mère, ses peurs, ses traumas, entend l’enfant, détermine si le père est capable de s’inscrire dans un processus de « désistance », soit un chemin de désengagement de la délinquance. L’équipe va ensuite éclairer la situation, notamment en identifiant si le parent auteur a recours à la stratégie de DARVO (acronyme anglais de « nier, attaquer, et inverser les positions de victime et d’agresseur »), souvent en mobilisant le soi-disant syndrome d’aliénation parentale (SAP), et au contrôle coercitif post-séparation. Émilie Doutrepont et Agathe Willaume expliquent : « On va objectiver une série d’attitudes, de comportements qui, pris dans leur ensemble, attestent du contrôle coercitif envers la victime, majoritairement la maman, et de l’assujettissement de l’enfant à la volonté du parent auteur de violences. »

Quand le service évalue que la situation n’est pas sûre pour l’enfant, tant psychologiquement que physiquement ou émotionnellement, son rapport recommande de différer ou de ne pas approuver la rencontre enfant/père. C’est aux juges que reviendra la décision finale. D’autres moyens (envoyer au père une lettre, un dessin, une vidéo…) vont aider à travailler le lien, au rythme de l’enfant, rencontrant alors réellement son intérêt supérieur. Porteur d’espoir, de soulagement, ce projet expérimental demande aussi des financements, nerfs de la lutte contre les violences masculines et pour une Justice plus équitable.