Sur les 225 millions de coupes budgétaires planifiées pour 2026, « il a été décidé de supprimer 74 millions d’euros pour le secteur de la petite enfance, dont 8 millions d’euros concernant la non-indexation des subsides octroyés par l’ONE ! » : soit presque 33 % des coupes. La directrice de la FSMI entre d’emblée dans le vif du sujet, au milieu des coups de sifflets et des slogans des manifestant·es. Le petit bloc du secteur de la petite enfance s’est rassemblé en queue du cortège qui, pour l’heure, se dirige vers le siège des Engagés, à quelques rues de là. Y seront interpellées les ministres Élisabeth Degryse, Ministre-Présidente du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), en charge notamment du Budget, de la Culture et de l’Éducation permanente, et Valérie Lescrenier, responsable entre autres de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse.
Concrètement, c’est la faillite.
« Concrètement, nous explique Kathia Morano, les milieux d’accueil qui recevaient un subside pour payer leur personnel ne le recevront plus. Pour notre structure, la FSMI, ce sera, en l’espace de trois ans, la faillite de 5 de nos asbl sur 12. » Ces services organisent actuellement 27 projets d’accueil sur tout le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ils reçoivent près de 7.500 enfants chaque année, un accueil qui implique l’intervention d’environ 700 personnes. « Ces restrictions budgétaires, s’exclame Kathia Morano, c’est énorme à notre échelle, mais aussi pour tout le secteur. »
Des impacts majeurs et immédiats
Depuis l’annonce des restrictions budgétaires, la FSMI s’est mobilisée avec d’autres partenaires (syndicats, Fédération des Écoles de Devoirs, autres associations de services, Soralia…). Elle était présente à deux commissions parlementaires pour tenter de faire entendre les arguments du secteur. « On a eu l’occasion d’échanger avec des parlementaires de l’opposition, mais aussi de la majorité, raconte Odile Lejoly, responsable adjointe de la FSMI. Nous avons partagé avec eux la détresse de certaines personnes qui s’inquiètent pour leur avenir. Notamment les accueillantes salariées qui viennent à peine, à l’échelle de la durée de leur combat de 40 ans, d’obtenir un statut et une valorisation salariale de leur travail. Ce sont leurs services qui sont le plus à risque de fermer suite à la non-indexation des subsides de l’ONE. »
En parallèle des fermetures quasi immédiates – parce que les trésoreries ne seront pas suffisantes pour absorber le choc budgétaire – de ces services d’accueil d’enfants par des accueillantes agréées (qui représentent 25 % de l’accueil en FWB), les structures plus collectives vont devoir réduire leurs horaires d’ouverture, licencier du personnel ou fermer certaines sections. Alors même que le manque de place en crèche est un problème récurrent depuis des dizaines d’années. Si l’opposition s’est fait le relais des analyses et des revendications des différents secteurs impliqués, ce travail démocratique n’a pas débouché sur le moindre assouplissement.
Casser le modèle, une démarche assumée
« Envoyer des milieux d’accueil existants vers la faillite, c’est un modèle que la ministre Lescrenier assume tout à fait, relate Kathia Morano. Son rôle est d’aller vers une meilleure « viabilité économique » de ces structures-là et donc d’avancer vers des partenariats public/privé, comme on le fait dans des maisons de repos. Un modèle qui ne fait rêver personne. Personne. »
Dans les faits ? On avance donc à grands pas vers une marchandisation de l’accueil de l’enfance : de l’argent public investi dans des structures privées, qui vont appliquer des tarifs élevés et sans différenciation de prix en fonction des revenus des familles.
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Si des structures ferment, les mères vont avoir encore moins de choix. Et seront poussées à choisir entre avoir des enfants ou travailler.
« Ce qu’on voit aussi arriver, continue la responsable de la FSMI, c’est un recul des droits des femmes. Si des structures ferment, les mères vont avoir encore moins de choix. Et seront poussées à choisir entre avoir des enfants ou travailler. Surtout celles aux revenus les plus bas, qui n’auront d’autre alternative que de devoir arrêter de travailler, au moins pendant deux ans et demi, puisqu’il ne sera plus possible de payer ces crèches de partenariat public/privé qui coûteront plus de mille euros par mois. Les femmes retourneront à la maison, avec un accroissement de leur dépendance à un compagnon ou un mari – dans les familles hétérosexuelles – dont dépendra alors tout le revenu du ménage, ce qui augmentera parfois les violences conjugales. »
En effet, des études scientifiques ont établi depuis longtemps (ici, ici, ici, ici, ici…) le lien entre précarité, perte de revenus et augmentation des violences intrafamiliales. Scénario qui, par ailleurs, risque bien de se reproduire dans des familles suite à la réforme de l’octroi des allocations de chômage.
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Des signaux de danger
Dans ces partenariats public/privé, « les fonds investis ne sont pas destinés à prendre soin du milieu d’accueil de façon structurelle. Et n’oublions pas que l’entreprise a pour visée de rapporter de l’argent à ses actionnaires. En aucun cas, l’intérêt supérieur de l’enfant et son épanouissement ne sont privilégiés. » Kathia Morano évoque un récent scandale des maltraitances subies par des tout-petits dans une des crèches du groupe privé français People et Baby, symptôme des dérives de ce système : rationnement des repas sous prétexte de rationalisation budgétaire (6 repas pour 8 enfants) et sous-encadrement des enfants (pas le temps pour les changer autant qu’ils en ont besoin sur une journée, de les alimenter correctement, de développer leurs apprentissages relationnels et sociaux, de leur donner du temps de qualité, etc.). « Ce sont déjà des réalités en France et qui vont apparaître en Belgique avec ce modèle », avertit la directrice.
Petite enfance, plus grande contributrice
Des craintes « exagérées » ? Kathia Morano répond à cette critique courante : « Ça fait deux législatures qu’on nous promet un financement pour la norme de 1,5 encadrantes pour 7 enfants. Dans la réalité, ce sont les structures qui financent déjà ce degré d’encadrement, mais sur fonds propres. » Alors qu’elle avait pourtant annoncé son financement en début de législature, « la ministre Lescrenier a décidé que ce n’était plus une norme prioritaire à établir, mais une « norme guide » » – c’est-à-dire une ligne directrice non contraignante. Des structures privées pourraient donc réduire le nombre d’encadrantes par enfant : cet allègement des règles de qualité est un vrai recul, selon Kathia Morano.
À cette hauteur, il n’y a que la petite enfance qui est visée : ça nous rend malades.
Le financement de cette norme (« dispositif MILAC ») avait été évalué à environ 100 millions d’euros. Mais « en octobre 2025, on nous a annoncé non seulement qu’on perdrait ces 100 millions d’euros, mais qu’on retirait en plus 74 millions. Après, on nous dit que tout le monde devait faire des efforts mais, à cette hauteur, il n’y a que la petite enfance qui est visée : ça nous rend malades. »
La directrice remarque encore que la non-indexation des subsides de l’ONE destinés aux structures d’accueil – pour une économie de 8 millions d’euros – ne représente pas grand-chose à l’échelle du budget total de la FWB (environ 15 milliards d’euros), mais que sa suppression va mettre en danger nombre de structures.
Par ailleurs, un contre-rapport sur la dette publique en FWB publié fin novembre 2025 par Econosphère met en lumière un problème de financement structurel de la FWB – qui n’a aucun levier pour augmenter ses recettes – plutôt qu’une dérive incontrôlée de ses coûts – argument massue pour justifier les réformes. Ce rapport propose d’autres pistes de financement.
« Et puis, rappelons-le, insiste Kathia Morano, le secteur de la petite enfance a déjà la commission paritaire la plus basse : nous sommes le secteur le plus bas payé du non-marchand. Venir demander à ces personnes-là de faire des efforts, c’est indécent. » Comme le souligne l’appel à mobilisation de Vie Féminine publié le 18 novembre 2025 par l’asbl, ces personnes sont « très majoritairement des femmes, dont beaucoup de femmes immigrées, [qui travaillent] dans des conditions pénibles, amenées à le devenir encore plus ! »
La nécessité d’un tableau plus global
La directrice fustige encore des priorités uniquement budgétaires et non politiques : aucun plan pour l’enfance, pour le bien-être des enfants à chaque âge de leur développement, pour la formation en puériculture en perte d’attractivité, pour la situation de pénurie de personnel dans la petite enfance… Plus largement, elle critique une vision simpliste. « On veut remettre à l’emploi mais on diminue les places d’accueil, on coupe les subsides de l’insertion socio-professionnelle, on supprime des leviers, ça ne peut rendre la situation que délétère. »
Flexibilisation du travail, réforme du chômage, des pensions… : on n’entend effectivement pas le gouvernement actuel sur l’interconnexion des conséquences des décisions des différents niveaux de pouvoir dans les différents secteurs et sur le poids de leurs effets cumulatifs : ils reposeront sur les épaules de toutes les familles, mais plus spécifiquement celles des femmes et des enfants, et encore davantage sur celles des plus précaires.
Ce n’est pas ça qu’on veut pour nos enfants.
« Dans un système à deux vitesses, reprend Kathia Morano, il y aura ceux dont les parents auront les revenus suffisants pour payer une place en crèche et puis tous les autres enfants, qui n’auront plus accès à des structures d’accueil collectives proposant un accompagnement psycho-émotionnel de l’enfant, en plus de la socialisation. Alors qu’on connaît les bénéfices de ces structures collectives : ce sont des enfants qui sortent de leur quotidien, auxquels on propose autre chose que ce qu’ils ont dans leur maison… Ce n’est pas ça qu’on veut pour nos enfants. Et c’est pour ça qu’il faut continuer à se battre. »
