Inauguré en plein cœur de Varsovie il y a dix mois, le centre AboTak permet aux femmes d’accéder à l’avortement en Pologne alors que ce droit, durci il y a cinq ans, demeure l’un des plus restrictifs de toute l’Union européenne.
Couleurs arc-en-ciel, gros rideaux de velours rouge et photos de corps de femmes exposées aux murs : en plein cœur de la capitale polonaise, le « centre de l’avortement » AboTak ressemble à tout sauf à une clinique. À dessein. « Il n’y a rien de tel ailleurs en Europe, où les IVG se font à l’hôpital. Ici, on a un canapé, des toilettes, et on s’entoure de gens sympas », souligne entre deux ronronnements de machine à café Natalia Broniarczyk, activiste féministe et ancienne éducatrice sexuelle. Cette quadragénaire, dont les reflets blancs s’invitent dans la chevelure, fait partie des fondatrices de la Dream Team de l’avortement (ADT). Un collectif établi en 2016 par des Polonaises pour dédramatiser l’avortement tout en en facilitant l’accès au sein d’un pays dont l’arsenal législatif en la matière est l’un des plus draconiens de l’Union européenne.
Cinq ans d’une loi restrictive
Chacune peut venir se renseigner cinq jours sur sept à AboTak sur les possibilités de mettre un terme à sa grossesse en toute sécurité, en Pologne comme à l’étranger, ou encore se procurer tests de grossesse, préservatifs ou encore des accessoires proclamant le droit au choix. Les bénévoles d’AboTak « accompagnent » également sur place des femmes dans leur propre avortement médicamenteux, grâce à des pilules qu’elles auront au préalable reçues par le réseau « Women Help Women », une structure partenaire. Un système bien rodé depuis cinq ans, qui a permis, rien qu’en 2024, à 47 000 personnes d’avorter avec l’assistance de la coalition internationale Avortement sans frontières.
Car ce 27 janvier marquera le cinquième anniversaire de l’entrée en vigueur du jugement du Tribunal constitutionnel polonais. Cette institution judiciaire, politisée par le précédent pouvoir ultra conservateur, avait alors interdit l’avortement en cas de malformation fœtale grave. Il n’est possible depuis 2021 d’interrompre sa grossesse que si celle-ci résulte d’un viol ou d’un inceste ou si elle présente un danger pour la vie ou la santé de la femme. Un fœtus condamné à mourir sitôt sa naissance doit ainsi être porté jusqu’au bout. Résultat : en 2025, seuls 627 avortements légaux ont eu lieu en Pologne, la plupart pour des raisons de santé mentale dégradée. Le chiffre tournait autour de mille avant la prononciation du jugement, en octobre 2020, suivi par sa mise en application, quelques mois plus tard.
On a tout essayé : les manifestations, mais aussi la voie législative. Rien n’a abouti.
Un état de fait auquel s’est presque habituée Wiktoria, qui a passé des semaines à manifester à l’automne 2020, alors que la Pologne était secouée par le plus grand vent de rébellion depuis la chute du régime communiste. Cette vingtenaire, qui assure des permanences à AboTak, ne cache pas son désenchantement. « On a tout essayé : les manifestations, mais aussi la voie législative. Rien n’a abouti ». La militante pro-choix en veut au gouvernement de centre droit de Donald Tusk, en place depuis décembre 2023, de ne pas avoir libéralisé le droit à l’avortement, contrairement à ses promesses.
Pis, les conservateurs que compte sa famille politique ont même contribué à saborder une tentative de décriminaliser l’aide à l’avortement à la chambre basse à trois voix près, en juillet 2024. L’arrivée, en août 2025, d’un nationaliste anti-choix, Karol Nawrocki, à la tête de la présidence semble avoir enterré toute velléité d’avancée législative. N’en pouvant plus d’attendre, ADT a pris les choses en main et ouvert les portes d’AboTak le 8 mars 2025, à deux pas du parlement, sur la rue Wiejska.
« Les politiciens ne prennent même pas la peine de venir nous voir alors qu’ils se commandent des taxis sous notre nez », commente Wiktoria. ADT se passerait bien par contre d’autres visiteurs/euses récurrent·es : des militant·es anti-choix — principalement des hommes — qui ne manquent pas de venir briser la quiétude des riverain·es les fins de semaine avec leurs haut-parleurs, sirènes, bannières représentant des fœtus ensanglantés, et leur stroboscope — forçant les bénévoles à s’équiper d’un deuxième rideau à l’intérieur.
Pire encore, certains ont même jeté plusieurs fois un acide nauséabond sur le trottoir. « Ces intimidations, c’est un risque qu’on a décidé de prendre. La compensation, c’est de voir qu’on parvient vraiment à être utiles et les gens nous en remercient. Le numéro d’urgence d’ADT est également bien connu en Pologne désormais » relativise Wiktoria.
Toute aide à l’avortement est passible de poursuite.
La Pologne continue heureusement de laisser une femme procéder à un avortement par ses propres moyens. En revanche, toute aide est, elle, passible de poursuite. Ce qui a valu à Justyna Wydrzynska, vétérane d’ADT, un procès où elle a été condamnée en première instance et dont le verdict a été finalement annulé pour vice de forme. Sur cette ligne de crête sur laquelle ADT évolue en permanence, on comprendra qu’à AboTak, on se contente pudiquement d’indiquer que ce « qui se passe derrière le rideau » de la salle du fond « doit y rester ».
L’histoire de Flor
Flor (prénom changé à sa demande), une Colombienne dans la vingtaine peut en témoigner. Cette employée, travaillant depuis peu en Pologne, s’est soudainement retrouvée enceinte à l’automne 2025, faute d’avoir pu accéder à son traitement contraceptif dans son pays d’accueil. « J’ai tenté d’en obtenir un à la pharmacie, sans succès », regrette la jeune travailleuse, qui ne savait pas non plus que la pilule du lendemain n’est disponible que sur ordonnance — à l’exception de quelques pharmacies pionnières, autorisées par le ministère de la Santé à délivrer des ordonnances pharmaceutiques depuis le 1er mai 2024.
« Au travail, on m’avait dit que l’avortement était tout simplement illégal en Pologne. J’étais terrorisée à l’idée d’atterrir en prison », témoigne la jeune fille. Mais Flor refuse de s’avouer vaincue et finit par trouver le site internet d’AboTak. Elle décide de s’y rendre en personne. Elle y obtient alors les renseignements nécessaires et un rendez-vous quelques jours plus tard.
« Je me suis vraiment sentie soutenue de A à Z. Je ne connaissais pas l’existence de l’avortement pharmaceutique, mais j’ai pris les pilules comme indiqué. J’ai passé plusieurs heures sur place en compagnie d’un ami et d’une bénévole, et tout s’est très bien passé », raconte la nouvelle venue en Pologne, pour qui le soutien émotionnel d’AboTak a été capital : « je suis chrétienne et il a fallu que je fasse la part des choses entre ce qui relevait de l’argument rationnel — mettre fin à la grossesse — et l’injonction morale ».
Moins d’aide, plus de besoins
Parmi les 200 personnes ayant pu avorter à AboTak depuis son ouverture, nombreuses d’entre elles se trouvent être des migrantes venues faire tourner l’économie polonaise, comme Flor. « Hier, nous avons eu une autre Colombienne », remarque Wiktoria, non sans ajouter que la collecte de fonds pour AboTak est de plus en plus fastidieuse. « Nous avons moins de donateurs et moins de financements d’autres gouvernements, convaincus qu’il n’y en a plus besoin depuis que Donald Tusk est aux manettes. Pendant ce temps-là, tout coûte plus cher : les pilules, les voyages… »
Et la professionnelle des réseaux sociaux de pointer vers un phénomène loin d’alléger les coûts : la nécessité d’envoyer des bénéficiaires dans une grossesse avancée avorter dans des pays européens… et même, parfois, faute de place en urgence, jusqu’au Mexique. « Les nouvelles directives établies par le ministère de la Santé [pour clarifier les circonstances légales des IVG, ndlr] font croire aux femmes qu’elles pourront accéder à une IVG légale. Elles sont ainsi trimbalées d’établissement en établissement pour finalement devoir trouver une solution de repli en urgence », explique-t-elle.
Le Chili sera bientôt dirigé par un homme d’extrême droite, José Antonio Kast, qui a remporté les élections présidentielles de décembre 2025. Face à ce nostalgique de la dictature de Pinochet, la puissance féministe va devoir continuer à se déployer. Rencontre avec Hillary Carroll Hiner, historienne féministe et docteure en histoire de l’Université du Chili.
Hillary Carroll Hiner, historienne féministe et docteure en histoire de l’Université du Chili. D.R.
Vu d’Europe, le féminisme chilien apparaît très déterminé et très créatif. Vous expliquez que c’est lié au rôle central de la lutte pour le droit à l’avortement. Pourquoi ?
« C’est un sujet très important pour nous, à savoir l’absence totale d’accès à l’avortement. L’une des dernières décisions de la dictature de Pinochet[imposée en 1973 par un coup d’État militaire, elle a pris fin en 1990, ndlr], c’est l’adoption en 1989 d’un décret-loi criminalisant tout type d’avortement, y compris l’avortement thérapeutique, qui avait été introduit dans le Code de la santé en 1931. J’appartiens à une génération où beaucoup de femmes ont subi des avortements clandestins dans des conditions épouvantables.
Dans les années 1990, le Chili restait donc un espace sociopolitique très marqué par la dictature et par une grande violence à l’égard des femmes, mais aussi des lesbiennes et des personnes trans. En matière de féminisme, tout était figé, il n’y avait aucune avancée. Nous nous sommes remises en mouvement dans les années 2005-2006, avec les luttes féministes pour l’accès à la pilule du lendemain. C’est l’une des premières luttes qui a ramené du monde dans les rues.
La façon dont le féminisme est perçu a beaucoup changé.
Depuis, la façon dont le féminisme est perçu a beaucoup changé, en relativement peu de temps. Quand j’ai commencé mon doctorat, en 2006, être féministe était mal vu, suspect. Et quinze ans plus tard, en 2021, le président de la République Gabriel Boric se revendiquait féministe, tout comme plusieurs de ses ministres. Pour moi, la rapidité de ce changement de perception est liée à notre manière de nous mobiliser, avec beaucoup de colère, mais aussi avec beaucoup d’humour et de créativité. De plus, grâce au cyberactivisme et aux voyages d’étudiant·es à l’étranger, le monde féministe chilien s’est beaucoup ouvert. »
En octobre 2019, surgit « l’Estallido social » (« l’explosion sociale »), dans la foulée de grandes mobilisations féministes de 2018…
« Oui, en mai 2018, les étudiantes chiliennes s’étaient mobilisées et avaient mis en place des assemblées féministes qui avaient pris le contrôle de la quasi-totalité des universités du pays. On parlait alors des « occupations par les femmes et les dissidentes ».
Le Réseau des historiennes féministes, créé en 2017, existait déjà, mais peu après, toutes les professions ont créé leurs propres réseaux de femmes : avocates, journalistes, sociologues, anthropologues, psychologues, infirmières, gynécologues, etc. En 2019, nous disposions donc d’une grande force féministe avec des méthodes politiques héritées de luttes antérieures, comme le mouvement étudiant, fonctionnant de manière beaucoup plus horizontale avec une grande expérience des manifestations de rue. »
Quelques semaines après le début des manifestations, fin novembre 2019, la performance chilienne « Un violeur sur ton chemin » fait le tour du monde.
« En effet. Cette performance du groupe féministe Las Tesis dénonce la violence politique sexuelle policière qui a eu lieu au cours des semaines de l’Estallido. Plusieurs rapports nationaux et internationaux ont été publiés à propos des violations des droits humains des femmes et des dissidentes sexuelles pendant l’Estallido. Par ailleurs, des féministes ont documenté le harcèlement de genre, avec des violences physiques mais aussi psychologiques. La performance « Un violeur sur ton chemin » synthétise ces critiques et dénonciations avec beaucoup de force, elle nous ramène vers la puissance féministe. »
Existe-t-il des liens entre les différentes générations de femmes en lutte, par exemple avec celles qui ont osé combattre la dictature entre 1973 et 1990 ?
« Pendant l’Estallido, il y a eu une convergence entre les générations, avec par exemple la performance « Las Tesis Senior » organisée au stade national par d’anciennes prisonnières politiques sous la dictature de Pinochet. Il y a aussi un mouvement de sauvegarde de la mémoire féministe chilienne avec des dons d’archives de divers groupes féministes aux Archives nationales ou encore la transformation de lieux emblématiques, comme la maison du Memch (mouvement pour l’émancipation des femmes chiliennes), en monuments historiques. Avec le Réseau des historiennes féministes, nous avons publié des ouvrages et organisé des congrès. C’est fondamental pour nous de sauver cet héritage et de rappeler que certaines luttes féministes durent depuis très longtemps.
Il y a aussi un mouvement de sauvegarde de la mémoire féministe.
Au Chili comme ailleurs dans le monde, les féministes ont des perspectives intersectionnelles. Bien sûr, il y a des tensions entre les féministes blanches et les femmes racisées, qui sont généralement plus pauvres, et qui ont été victimes de racisme et de classisme, y compris de la part de femmes blanches. Mais ces dernières décennies, les femmes racisées plus jeunes se sont rapprochées du féminisme intersectionnel et décolonial. Cela nous a permis de regarder derrière nous, et de revaloriser les luttes féministes passées. »
Avez-vous des liens avec les femmes ou les féministes des zones rurales ? Comment ces relations se nouent-elles ?
« Ici, au Chili, il existe des mouvements régionaux très importants autour de questions locales telles que la lutte contre les élevages de saumons dans le sud du pays, ou la lutte des femmes dans les « zones de sacrifice » autour de Valparaiso [des endroits où la qualité de vie et l’environnement ont été durablement affectés par l’activité industrielle, ndlr]. Dans le nord, la question écologique liée à l’exploitation minière est également très présente. On peut aussi mentionner les mobilisations des Mapuches [principal peuple autochtone du Chili, ndlr] contre les centrales hydroélectriques et l’exploitation forestière.
En 2022, la première proposition de nouvelle Constitution [en réponse politique à l’Estallido de 2019, ndlr] incluait des thèmes émanant des femmes rurales et autochtones autour des semences, de l’eau ou de la souveraineté alimentaire. Ces femmes ont tenté de répondre au malaise général des Chilien·nes, à leurs difficultés à joindre les deux bouts, à cause du néolibéralisme extrême et de la privatisation des services publics qui ont débouché sur l’Estallido de 2019. »
Face à cette puissance féministe, se dresse une extrême droite très forte, qui a remporté les dernières élections présidentielles, en décembre 2025, avec la victoire de José Antonio Kast. N’est-ce pas un peu paradoxal ?
« Au Chili, le pinochétisme est encore très présent. On a, comme en 1970 avec l’élection d’Allende, une population votante divisée, en gros, en trois tiers : un tiers de gens qui votent à gauche, un tiers à droite et un tiers au centre – ces derniers pouvant pencher d’un côté ou de l’autre.
Je pense aussi que l’Estallido a, d’une certaine manière, uni la droite, à cause des médias et des discours qui ont été tenus sur ce mouvement. Aujourd’hui, de nombreux politiciens de droite et leurs médias parlent d' »Estallido délictuel » et font la promotion de la loi et de l’ordre.
Les discours d’extrême droite se sont imposés avec force.
Ces dernières années, les discours d’extrême droite se sont imposés avec force, ils représentent des courants fascistes transnationaux, liés à l’organisation de la droite contre l’avortement ou les dissidences sexuelles et de genre. Car le Chili avait progressé sur ces questions, avec la loi sur l’identité de genre et la loi sur le mariage pour tous.
Mais c’est un phénomène mondial, qui s’attaque à la soi-disant « idéologie du genre » et cherche à démanteler les luttes et les droits des femmes et des dissidences sexuelles et de genre ; c’est ce que promeut Kast, mais aussi Milei en Argentine, Trump aux États-Unis ou Orbán en Hongrie. »
Le régime d’Assad est tombé le 8 décembre 2024. Tout au long de l’année qui a suivi la chute de cette dictature sanguinaire, de nombreuses femmes ont mis en place des initiatives pour réconcilier cette nation fragilisée par près de quatorze années de guerre, plus d’un demi-million de mort·es et 180.000 disparu·es. Un reportage réalisé avec Karam Alhindi et l’aide du Fonds pour le Journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Malak Al-Shanawani se tient debout au milieu du pont qui surplombe Jobar, un quartier de la banlieue de Damas complètement détruit. Les poussières qui émanent des décombres rendent l’atmosphère suffocante. Elle croise les bras en signe de défiance, comme pour dire « malgré tout, on est toujours là ».
Un mois après la chute du régime d’Assad, cette journaliste et chercheuse revient pour la première fois dans ce bastion de la révolution syrienne en proie à des attaques chimiques au gaz sarin en 2013. À cette époque, Malak empruntait régulièrement cette route depuis la capitale pour apporter de la nourriture aux banlieues assiégées, la peur au ventre de se faire arrêter à nouveau aux postes de contrôle. Elle a été incarcérée à quatre reprises entre 2011 et 2015 pour avoir notamment participé à des manifestations ; cela ne l’a pas empêchée de poursuivre sa lutte pour la défense des droits des femmes dans la Ghouta orientale, à l’est de Damas, où se sont déroulés des combats dévastateurs pour la population civile.
« Pendant la révolution, de nombreuses femmes se sont mises en retrait de la vie politique par crainte d’être violées ou détenues », assure la journaliste. Alors, depuis la chute du régime, Malak veut faire partie du changement. Elle a créé « Les Déesses », un syndicat pour représenter les femmes au foyer, leur offrir un espace de solidarité et les encourager à participer à la nouvelle vie politique du pays. Elle a aussi décidé de se présenter aux élections législatives d’octobre 2025. « J’ai toujours cru en la politique mais jusqu’à présent, on n’a simplement pas eu l’occasion de faire quoi que ce soit dans ce domaine », relate cette femme au regard déterminé.
J’ai toujours cru en la politique mais jusqu’à présent, on n’a simplement pas eu l’occasion de faire quoi que ce soit dans ce domaine.
Pour ces élections, les Syrien·nes ont voté pour la première fois après plus de 50 ans de dictature. « Ces élections ont au moins le mérite d’avoir ramené la politique au cœur de notre société », commente Malak. Elle n’a donc pas hésité à saisir ce tournant symbolique pour envoyer sa candidature : « C’est juste une autre tactique à la place d’écrire des messages sur Facebook ou d’organiser des manifestations, car pour moi, c’est important que les femmes fassent partie du pouvoir en place. Nous voulons la démocratie, nous voulons quelque chose de différent, mais les choses ne changeront pas pour nous si les femmes ne participent pas au changement », affirme-t-elle.
Nous voulons la démocratie, nous voulons quelque chose de différent, mais les choses ne changeront pas pour nous si les femmes ne participent pas au changement.
Encore faut-il que la société soit prête à l’accueillir. À l’issue des élections, seulement six femmes ont été élues au Parlement sur les 119 sièges, et Malak n’en fait pas partie. Selon elle, ce chiffre était prévisible : « Nous sommes confrontées au vrai visage de notre société ». Reste à voir si le président par intérim Ahmed Al-Charaa veillera à une plus grande parité et à une meilleure représentation des minorités dans ses futures nominations.
Malak semble toutefois rester optimiste. Cette élection lui a permis d’entrevoir des perspectives d’avenir. Elle compte bien se représenter au prochain scrutin et son projet d’ici là est de faciliter la représentation des femmes dans la société, pour que l’électorat puisse davantage leur faire confiance et ose voter pour elles. Malak observe tout de même une lueur d’espoir : même si, à Damas, aucune femme n’a été élue, un tiers des candidat·es étaient des femmes. « Cela signifie qu’elles sont prêtes à faire entendre leurs voix. »
Les femmes, pilier de la société civile
« Les femmes ont pratiquement porté seules la société syrienne pendant la guerre parce qu’elles ont perdu leurs maris, leurs fils, leurs frères, s’exclame la journaliste et activiste Zeina Shahla. Certains d’entre eux combattaient, ont été emprisonnés ou tués, d’autres ont dû fuir le pays pour éviter le service militaire. C’est donc vraiment décevant de voir qu’elles sont si peu nombreuses au sein du gouvernement actuel. Mais si vous allez sur le terrain, vous verrez que beaucoup d’entre elles travaillent activement à la reconstruction de la société. » En effet, c’est en plein cœur de la capitale syrienne, dans le quartier historique de Bab Touma, que l’on retrouve cette femme élancée au visage toujours souriant, qui ne rate pas une occasion de fédérer. « Puisque les femmes ont tant perdu, elles sont davantage à même de jouer un rôle important dans le rapprochement des peuples », estime Zeina Shahla, elle-même très impliquée dans de nombreuses initiatives de la société civile syrienne. Habituée à travailler constamment dans la peur sous l’ancien régime, elle entrevoit enfin la possibilité d’investir de nouveaux espaces de mobilisation.
Les femmes ont pratiquement porté seules la société syrienne pendant la guerre parce qu’elles ont perdu leurs maris, leurs fils, leurs frères.
En ce jour, elle s’attelle d’ailleurs, aux côtés de sa grande amie musicienne Safana Bakleh, à l’inauguration d’une exposition pour célébrer les quatorze années de la révolution syrienne. Une centaine de personnes sont réunies pour cet événement de taille à Beit Farhi, une célèbre maison damascène. Pour la première fois depuis 2011, le peuple syrien est autorisé à commémorer toutes les victimes sacrifiées au nom de ce soulèvement.
Encore impensable avant le 8 décembre 2024 : on aperçoit à l’intérieur de la grande cour des séries de photos et d’œuvres d’artistes qui retracent les premières années de la révolution. « Celui qui bombarde Damas et la brûle ne pourra jamais la gouverner. Il tombera renversé par le peuple et par l’Histoire », peut-on lire sur l’un des clichés suspendus au mur. Sur une autre bannière, un slogan phare de la révolution s’adresse directement au dictateur exilé : « Le sectarisme que tu as inventé pour te protéger va devenir un marécage qui finira par t’engloutir ».
Le devoir de mémoire
La raison d’être de cette exposition : transmettre à la jeune génération les valeurs initiales de la révolution et ses débuts pacifiques. « À l’époque, le peuple s’est levé pour demander la liberté, la dignité et la démocratie. Il faut le rappeler à nos jeunes », insiste Safana Bakleh qui a fait de ce travail de mémoire l’une de ses principales missions. L’autre, c’est de réconcilier les différentes communautés du pays à travers l’art. La militante a créé Gardenia, la première chorale féminine de Syrie. Leurs concerts, donnés aux quatre coins du pays, réunissent une foule toujours plus nombreuse. « La musique est puissante : elle aide à se remettre des traumatismes, elle a un effet physique, émotionnel et immédiat sur les gens », poursuit la cheffe d’orchestre qui dirige une vingtaine de femmes vêtues de noir et drapées d’écharpes dorées.
En chœur, elles se mettent à entonner des chants révolutionnaires autrefois interdits. Leurs magnifiques voix résonnent à travers les murs en pierre de Beit Farhi. Le public a d’ailleurs du mal à retenir ses larmes et les chanteuses aussi. Elles peinent encore à réaliser qu’elles peuvent interpréter en toute liberté « Ya Yumma ». Cet hymne est dédié à Abdel Basset Al-Sarout, un éminent militant de l’opposition, surnommé « le chanteur de la révolution ». Il a rejoint ensuite la lutte armée et écrit cette chanson d’adieu à sa mère juste avant de mourir dans des combats contre les forces de Bachar Al-Assad en 2019. « Ya Yumma » sonne comme un hommage à celles et ceux qui ont payé le prix ultime pour la révolution et qui n’ont pas eu la chance de connaître une Syrie libre.
La musique est puissante : elle aide à se remettre des traumatismes, elle a un effet physique, émotionnel et immédiat sur les gens.
La plupart des chansons du répertoire de la chorale véhiculent des messages de paix. Et selon Natalie Zayyad, l’une des jeunes sopranos, la chorale symbolise avant tout la force des femmes syriennes : « En Syrie, nous avons enduré seules des années de violence et de répression, mais nous sommes toujours capables de nous tenir debout et de faire avancer les choses ».
« Construire un pays sûr, et uni »
Malgré les innombrables défis qui les attendent, de nombreuses Syriennes ressentent la responsabilité de rétablir des liens entre les citoyen·nes de ce pays détruit et tant affaibli. « J’ai le devoir de tout faire pour protéger ce que nous avons réussi à accomplir, et j’ai la chance d’être encore en vie pour continuer à me battre jusqu’au jour où nous pourrons dire « Voilà la Syrie dont nous avons toujours rêvé » ! », déclare Safana Bakleh. « Pour y parvenir, il faut continuer à dialoguer et sensibiliser les gens, ajoute Zeina Shahla, déterminée à ne pas attendre que le gouvernement œuvre en faveur de la paix pour agir de son côté. Dans les pays d’après-guerre, avancer, c’est souvent comme marcher sur des œufs : il faut le faire avec calme et prudence. Mais les Syrien·nes ont avant tout besoin de se connaître, de travailler ensemble et de se coordonner pour construire un pays sûr, et uni. »
Dans les pays d’après-guerre, avancer, c’est souvent comme marcher sur des œufs : il faut le faire avec calme et prudence.
C’est pourquoi avec son acolyte Safana Bakleh, elles ont décidé d’ouvrir une page Facebook intitulée « Les mères de la justice » pour partager à plus grande échelle les témoignages de femmes qui ont perdu un être cher pendant la guerre. Sur la première capsule vidéo diffusée, une maman prend solennellement la parole : « Nous voulons que justice soit faite à l’aide d’un véritable procès équitable. Surtout, ne cherchez pas à vous venger ou faire justice vous-même, et ne laissez à personne l’idée de le faire. La justice permettra le vivre-ensemble et le pardon. Notre pays est meurtri, nous devons travailler ensemble à reconstruire notre patrie ». La femme qui s’exprime ainsi est Ghada Mohamad Al-Abbar, mère du célèbre activiste syrien, Giath Matar, torturé à mort par le régime, symbole de la résistance pacifiste pour avoir distribué des fleurs à des soldats au début de la révolution. À travers tous ces messages, Zeina Shahla et Safana Bakleh souhaitent mettre fin au cycle de violence.
Le besoin de justice
Fin avril 2024, un tourbillon de klaxons rend presque inaudibles les voix qui proviennent d’un attroupement sous une grande tente blanche, « tente de la vérité », plantée à la hâte à l’entrée du camp de Yarmouk. Ce quartier palestinien de la capitale a lui aussi été ravagé par les bombardements. Les gaz qui s’échappent des voitures défraîchies couplés à une chaleur écrasante y confèrent une ambiance pesante. Des dizaines de familles tiennent fermement dans leurs bras de grands cadres où figure le portrait d’un·e proche disparu·e. Une femme d’une quarantaine d’années s’approche, et se met à écrire sur une bannière le nom de ses quatre frères et de son ex-mari, enlevés par le régime il y a plus de dix ans. Omar Imad Alkhatib, Ahmad, Mahmoud, Diaa et Mohamad Rafee Hussein font partie des 180.000 personnes disparues dans les geôles du régime et recensées par le Syrian Network for Human Rights.
« Ils m’ont tout pris, je n’ai plus personne à part ma fille de 9 ans. Elle est l’unique raison pour laquelle je me bats encore », clame Noor Rafee Hussein qui a également été détenue arbitrairement pendant six mois après l’arrestation de ses frères. L’homme qui les aurait dénoncé·es serait toujours en vie mais Noor, elle, demeure sans nouvelles de ses frères. « Je veux savoir ce qu’il leur est arrivé, s’ils ont subi des tortures, s’ils sont morts ? Ces idées me hantent et m’empêchent de dormir ! », confie-t-elle, désespérée de ne pas avoir de tombe sur laquelle pleurer leur disparition forcée. Elle aimerait porter plainte contre le délateur, mais jusqu’à présent, elle ne dispose d’aucune preuve.
Quand le régime s’est effondré, ces familles esseulées espéraient enfin obtenir des réponses à la libération des détenu·es. À l’instar de milliers d’autres personnes, Noor Rafee Hussein a fait le tour de toutes les prisons et hôpitaux, en vain. « Je continue à publier leurs photos sur les réseaux sociaux et à participer aux rassemblements des familles des disparu·es mais la vie est si dure… Je n’ai même pas les moyens d’enlever les débris de notre maison à Yarmouk », explique-t-elle, épuisée de devoir lutter seule pour sa survie et celle de sa fille.
Ils m’ont tout pris, je n’ai plus personne à part ma fille de 9 ans. Elle est l’unique raison pour laquelle je me bats encore.
Les membres des « Tentes de la vérité » sont unanimes : en l’absence de vérité et de justice, le pays ne pourra se reconstruire. Ce mouvement civil a donc pour but de réclamer la lumière sur le sort des disparu·es et d’exiger que toutes les personnes impliquées dans leur arrestation et leur disparition répondent de leurs actes. Ces tentes sont ouvertes dans différents quartiers à toutes les familles qui ont perdu quelqu’un·e afin qu’elles puissent unir leurs voix et faire entendre leurs revendications auprès des autorités.
« Il importe que toutes ces mères, sœurs et épouses soient davantage incluses dans le processus de justice transitionnelle », souligne Lina Ghoutouk, chercheuse et spécialiste en droits humains. Bien que le gouvernement par intérim ait notamment créé une Commission Nationale pour les Disparu·es, les familles regrettent le manque de transparence, de concertation et surtout que son mandat ne soit limité qu’aux crimes de l’ancien régime.
Un long combat vers la stabilité
En effet, les récents décrets promulgués par le pouvoir en faveur d’une justice transitionnelle excluent les violations perpétrées par d’autres acteurs (Daech, Hayat Tahrir Al-Sham, Les Forces démocratiques syriennes, etc.), pourtant également impliqués dans des crimes de guerre. « Appliquer la justice de manière sélective envoie un message dangereux : certaines victimes compteraient moins que d’autres, et certains coupables échapperaient à toute responsabilité. Cette logique risque de renforcer les divisions communautaires, donc de compromettre les perspectives de réconciliation nationale », dénonce Lina Ghoutouk.
Appliquer la justice de manière sélective envoie un message dangereux : certaines victimes compteraient moins que d’autres, et certains coupables échapperaient à toute responsabilité.
La chercheuse pointe également du doigt le manque de mesures concrètes prises par l’État pour faire face aux violences intercommunautaires qui ont éclaté à travers le pays cette année. Notamment lors du massacre de plus d’un millier d’Alaouites sur le littoral en mars 2025 (une communauté religieuse, dont est issu le clan Assad, souvent assimilée aux atrocités commises par l’ancien régime) et des violents affrontements entre la communauté druze et les Bédouins survenus cet été dans la ville de Soueïda. « Ces dérives montrent que la voie d’une justice partielle ne permet pas de prévenir la répétition des crimes et entretient une impunité persistante, contraire au concept même de justice transitionnelle », rappelle la spécialiste. Elle a bien sûr conscience que ces processus de transition post-conflit sont toujours fastidieux mais « honnêtement, c’est bouleversant de voir que le sang continue de couler, même après la chute d’Assad », déplore Lina Ghoutouk, originaire de la ville de Homs où assassinats, enlèvements et règlements de compte se sont multipliés dans les quartiers à forte majorité alaouite.
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Alors que faire du désir de vengeance qui anime certaines victimes et leur famille ? C’est justement dans cette métropole, théâtre des conflits du pays, qu’Alaa Almerie, avec l’association SEEN pour la paix civile, tente d’enrayer les tensions entre les différentes communautés. Homs, c’est une Syrie à l’échelle miniature, toutes les religions y sont représentées et la situation, depuis le printemps dernier, est particulièrement chaotique, décrit Alaa Almerie. « Pas un jour ne passe sans qu’on apprenne la mort d’une nouvelle victime. Plus personne n’ose sortir une fois la tombée du jour », précise avec horreur la jeune femme.
Une réconciliation possible ?
Elle semble à présent nostalgique de la période « Lune de miel », terme utilisé par nombre de Syrien·nes pour qualifier les premiers mois qui ont suivi la chute du régime. En janvier 2025, Alaa Almerie et l’équipe de SEEN organisaient une importante conférence qui a rassemblé pas moins de deux cents personnes de tous horizons et confessions variées. Un volet de cette journée, destinée à promouvoir le dialogue entre les communautés, était consacré au rôle essentiel des femmes dans la construction de la paix civile. On pouvait apercevoir Alaa Almerie, adossée à un pupitre recouvert du nouveau drapeau syrien aux trois étoiles de la révolution, prendre fièrement la parole. Mais « aujourd’hui à Homs, rassembler les gens n’est même plus possible, tout le monde a bien trop peur », regrette l’activiste, contrainte d’osciller constamment entre espoir et déception. « Parfois, nous avons l’impression que la situation va imploser et qu’on va tout droit vers une guerre civile… Mais nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à espérer et travailler activement pour documenter tous ces crimes. » SEEN est d’ailleurs en train d’élaborer un projet de loi pour criminaliser les discours de haine.
On pourra compter sur les femmes syriennes pour ne pas rester silencieuses.
Face à l’inaction du gouvernement pour traduire les responsables en justice et empêcher la prolifération des armes, l’association cherche donc par tous les moyens à lutter contre les violences intercommunautaires. Et la pression populaire « rappelle aux autorités qu’elles ne peuvent pas se cacher car, quoi qu’il arrive, les Syrien·nes seront là pour révéler la vérité », insiste la chercheuse Lina Ghoutouk. Et Alaa Almerie de renchérir : « On pourra compter sur les femmes syriennes pour ne pas rester silencieuses ».
Zahra Joya est la fondatrice de Rukhshana Media, un média afghan en ligne dédié au récit des violences faites aux femmes. Menacée par le régime taliban en raison de son genre et de son appartenance à une minorité ethnique, la journaliste s’est réfugiée à Londres, d’où elle continue à porter la voix des femmes afghanes.
Si les talibans devaient croquer le portrait-robot d’une personne qu’ils détestent, peut-être dessineraient-ils le visage de Zahra Joya. Cheveux de jais partiellement recouverts d’un fin voile vert, regard assuré et appartenance à la minorité ethnique chiite des Hazaras : le régime le plus répressif du monde envers les femmes l’exècre. À tel point que les talibans, le groupe fondamentaliste à la tête de l’Afghanistan, l’ont menacée et contrainte à quitter son pays natal.
« Ils haïssent les femmes, les Hazaras et les journalistes indépendants. Il se trouve que je suis les trois », déroule pour axelle la fondatrice de Rukhshana Media, âgée de 33 ans, rencontrée à Londres où elle s’est exilée quelques semaines après le retour des talibans au pouvoir, en août 2021. Elle venait tout juste de créer, en novembre 2020, avec ses quelques économies personnelles, la plateforme Rukhshana Media. L’objectif de Zahra Joya : dénoncer l’idéologie talibane, de ses balbutiements en 1994 jusqu’à sa forme politique à la tête du gouvernement afghan.
Ce groupe fondamentaliste prend le pouvoir du pays une première fois, de 1996 à 2001, et finit par être renversé par une intervention militaire américaine. Les talibans, tapis dans l’ombre, continuent d’influencer la politique locale et fourbissent leurs armes jusqu’à leur retour. Le mode opératoire se répète : ils instaurent une théocratie où les femmes et les filles n’ont pas le droit de travailler, d’étudier ou d’accéder librement à l’espace public – uniquement en raison de leur genre. Les entorses à l’interprétation fondamentaliste talibane de la loi religieuse, la charia, sont sévèrement punies par des châtiments corporels ou des exécutions publiques.
Au nom de Rukhshana
Rukhshana Media porte le nom d’une jeune femme lapidée à mort en 2015 après avoir tenté de s’échapper d’un mariage forcé. Elle prévoyait de s’enfuir avec l’homme qu’elle aimait. Sur le site du média, ces quelques mots : « Nous voulons que chaque fois que quelqu’un dit ou entend ce nom, on se souvienne d’elle et de sa mort tragique aux mains de mollahs fanatiques qui vivent toujours en toute impunité. »
Il faut informer le monde entier de ce qui se passe dans notre pays
Rukhshana rejoint la mosaïque de femmes maltraitées, invisibilisées et persécutées dont Rukhshana Media fait le récit. Les histoires de ces femmes afghanes, racontées en pachto (langue du peuple pachtoune) et en persan avant d’être publiées en anglais dans un second temps, sont une adresse à la communauté internationale. « La plupart des médias internationaux ne peuvent plus couvrir l’actualité afghane, alors il faut informer le monde entier de ce qui se passe dans notre pays. »
Raconter cette oppression ne représente pas seulement un travail pour les journalistes de Rukhshana Media – et dont une partie sont bénévoles –, mais des archives historiques, une trace de l’innommable. Zahra Joya raconte aujourd’hui son chemin de vie dans un livre autobiographique, The Vanishing Girl of Kabul, (« La fille disparue de Kaboul »), dont la parution en anglais est prévue pour l’été prochain aux éditions Robinson. « J’espère que, un jour, ceux qui violent nos droits devront rendre des comptes. Le moment venu, nous aurons des preuves de leur tyrannie à leur opposer », assure celle qui a déjà subi le régime taliban pendant son enfance.
Du haut de ses cinq ans – elle est née en 1992 –, elle résistait déjà. Lorsque les talibans interdisent l’éducation des filles dès l’école primaire, elle enfile des vêtements de garçon et se fait appeler Mohammed. « Avec mon oncle, nous marchions pendant quatre heures aller-retour pour nous rendre à l’école, se souvient-elle. Je le faisais car apprendre était ma passion. » Sur les traces de son père procureur, elle souhaite étudier le droit. Mais dans sa vingtaine, la rencontre avec ses camarades de classe, leurs vies percutées par le sexisme, la poussent sur le chemin du journalisme.
Vingt-huit ans plus tard, Zahra Joya n’a rien perdu de la ténacité qui l’animait enfant. À nouveau, dans la société afghane, l’école est interdite aux petites filles, et les femmes ne peuvent plus parler en public, chanter, étudier, sortir sans un tuteur masculin ou bien encore travailler (sauf pour les professionnelles de santé, les seules autorisées à soigner les femmes).
Zahra Joya et les reporters de Rukhshana Media documentent les violences sexistes au péril de leur vie, alors que 43 % du paysage médiatique afghan a été décimé seulement trois mois après le retour des talibans, selon RSF. Zahra Joya, elle, a dû fuir les intimidations, quelques semaines après le retour des talibans au pouvoir. « Ma vie était en danger, j’ai dû partir et j’ai survécu pour continuer à raconter les histoires de celles qui sont restées », raconte-t-elle.
Pour les reporters sur place, elles n’ont d’autre choix que de masquer leur identité, choisir des pseudonymes et dissimuler leur localisation. Au départ, les journalistes n’étaient que des femmes dans un média « par les femmes et pour les femmes ». Mais la rédactrice en chef s’est retrouvée face à de telles difficultés de recrutement dans certaines régions du pays, notamment à cause des risques encourus par les femmes, que des hommes ont finalement intégré la rédaction. L’équipe reste tout de même majoritairement féminine et le conseil d’administration l’est exclusivement, « j’y tiens ».
Savoir qu’une partie de ma famille n’est pas en sécurité est une angoisse constante
Zahra Joya sait les journalistes en insécurité, facilement atteignables par les talibans. Les sourcils froncés, elle décrit « une inquiétude qui m’accompagne à chaque instant », ajoutée à celle pour sa propre famille en exil. Son frère et sa sœur pourraient bien être contraint·es de retourner en Afghanistan après avoir fui le pays pour se réfugier légalement au Pakistan… qui refuse de renouveler leur visa. « Ils courent un réel danger et savoir qu’une partie de ma famille n’est pas en sécurité est une angoisse constante. »
Dans ses rêves les plus précieux, Zahra et les sien·nes retournent vivre en Afghanistan, une fois le pays apaisé et libéré de l’autocratie des talibans. « J’ai des racines profondes dans ces terres », confie celle qui est née dans un petit village de la province de Bâmiyân, considérée comme la capitale de la communauté Hazara, persécutée depuis des siècles en Afghanistan.
Le fait que les Hazaras pratiquent un islam chiite et leur rejet d’un certain conservatisme sociétal les positionnent parmi les cibles privilégiées des talibans. « Ils ne nous supportent pas et ils nous le font bien ressentir », témoigne Zahra Joya, à l’intersection de plusieurs discriminations, raciales et de genre.
Les hommes ne le feront pas pour nous…
La journaliste féministe observe d’un œil dépité le backlash mondial, contrecoup réactionnaire suite aux – quelques – avancées des droits des femmes dans le reste du monde. Mais sa « mission » s’en voit intensifiée : pour elle, documenter les violences patriarcales en tant que rédactrice en chef de Rukhshana Media relève du devoir. « Les hommes ne le feront pas pour nous… », ironise Zahra Joya, dont les modèles sont l’écrivaine britannique Virginia Woolf et Nawal El Saadawi, l’autrice et médecin égyptienne. Toutes deux auraient probablement suscité autant de haine de la part des talibans que Zahra Joya aujourd’hui.
Mais la détestation pour ce qu’elle représente, elle n’en a que faire. La vision d’une société meilleure se réanime à chaque fois qu’elle reçoit un message de soutien ou une nouvelle source d’information, émanant parfois de collaborateurs du régime taliban. La majorité de ses compatriotes déteste ces extrémistes, répète-t-elle à l’envi. Le média survit d’ailleurs grâce aux dons des internautes, qui soutiennent le combat.
Alors l’espoir, c’est dans le peuple afghan qu’elle le place. Malgré l’exil, les menaces et la brutalité, elle est convaincue que chaque témoignage préserve la mémoire de celles qui, au quotidien, affrontent la haine des femmes. Les articles du média racontent cette violence, mais aussi des histoires de courage, de résistance. De rêves empêchés, mais jamais éteints. Comme cette Afghane qui lance une entreprise de lampes électriques en toute discrétion et forme d’autres femmes à en fabriquer elles-mêmes. Ou ces étudiantes qui suivent des cours en ligne pour ne rien manquer de leur instruction. Et Zahra Joya s’évertue à faire entendre leurs voix.
En novembre dernier, la Justice a condamné le Belge Sammy Djedou pour sa participation au génocide yézidi et pour avoir commis des crimes contre l’humanité envers trois femmes yézidies. Notre pays est ainsi devenu le quatrième membre de l’Union européenne à reconnaître judiciairement le génocide yézidi. Un homme absent, peut-être mort, qu’on juge, des silences qui racontent l’horreur : chronique d’une cour d’assises tout en symboles.
Le procès dure quelques jours, à peine le temps que le jury se familiarise avec les dédales du Palais de Justice de Bruxelles. La dernière fois que Sammy Djedou, alias Abou Moussab al-Belgiki, avait été jugé en Belgique, ce n’était pas place Poelaert, mais à Haren, sur l’ancien site de l’OTAN réquisitionné pour accueillir le procès des attentats de Bruxelles. Il avait écopé de 13 ans de prison. Pas plus aujourd’hui qu’alors, sa silhouette massive n’est assise dans le box de l’accusé. Le combattant de Daech est présumé mort, touché par une frappe américaine à Raqqa (Syrie) en décembre 2016.
Si la cour d’assises a bien lieu, c’est en partie parce que les décès de djihadistes sont envisagés avec circonspection ; présumé mort, Abdelhamid Abaaoud l’était aussi jusqu’aux attentats de Paris, le 13 novembre 2015. Mais c’est avant tout pour les femmes victimes de Sammy Djedou que se déroule ce procès. Leur rendre leur vie d’avant Daech représente un objectif inatteignable. La Belgique – pays européen qui, proportionnellement à sa population, a enregistré le plus haut taux de départs pour la Syrie – se contente de prendre ses responsabilités.
Butin de guerre
La première (longue) journée débute avec la lecture du (très long) acte d’accusation. Les juré·es entendent pour la première fois un récit aux apparences complexes – sensation due aux innombrables noms propres, ceux des victimes ou de leurs villages, les « kunyas », noms de guerre des combattants –, mais en réalité simple : le même drame s’est répété partout au Sinjar le 3 août 2014.
Des esclaves en guise de butin de guerre
Ce jour-là, l’État islamique lance l’assaut sur cette région du Kurdistan irakien qui abrite la moitié de la communauté ethno-religieuse yézidie. Les hommes et les femmes âgées sont tué·es, les enfants et les jeunes femmes capturé·es. Ramenées en Syrie, ces dernières y seront achetées par des combattants islamistes aux yeux de qui elles deviennent des « sabayas » : des esclaves en guise de butin de guerre, des « objets » que l’on s’échange contre une centaine de dollars ou un fusil d’assaut sur la messagerie Telegram. Sammy Djedou en a possédé trois : Hanaa, Rafida et Khawla. Les deux premières sont restées plus de deux ans sous son joug, la troisième moins d’une saison, suffisamment pour se faire tabasser au point de rester alitée plusieurs jours.
Nadia Murad, prix Nobel de la Paix 2018, initie les témoignages yézidis. Anglais et mise impeccables, l’activiste pour les droits humains prend la parole en visio depuis les États-Unis. Elle raconte sa famille décimée et les viols répétés pendant des années. Son discours s’en tient aux faits. Parfois, ses paupières s’abattent un peu plus vite sur ses yeux brillants.
Elle pense qu’au fond, les combattants de Daech savaient que le califat ne tiendrait pas éternellement. Qu’ils se sont dès lors appliqués à laisser une trace de leur passage, dont elle et les autres Yézidies portent encore les stigmates.
Car l’État islamique (EI) ne s’est pas contenté de tolérer la mise en esclavage de ces femmes. Il l’a encadrée par une fatwa (décision juridique émanant d’une autorité religieuse) autorisant entre autres les relations sexuelles avec des filles prépubères. Il l’a encouragée via des allocations réservées aux détenteurs/trices d’esclaves. Il l’a utilisée comme élément de propagande pour appâter de potentielles recrues – avec succès : il y aura plus de soldats désirant une esclave que d’esclaves disponibles. Il l’a justifiée par la nécessité d’éradiquer la population yézidie, au monothéisme ancestral, présentée comme adoratrice du diable. Dans l’identité yézidie, transmise par les deux parents, la virginité est un élément essentiel. Si les hommes sont exécutés et les femmes rendues impures, les lignées s’achèvent net.
Souffrance indicible
Au deuxième matin, la reportrice de guerre belge Pascale Bourgaux commence son témoignage par un autre élément central du procès : « Il ne faut pas avoir fait dix ans de médecine pour comprendre que si des femmes sont violées tous les jours, il y aura forcément un moment où elles vont tomber enceintes. » Son documentaire Hawar, nos enfants bannis (2023), réalisé avec le cinéaste Mohammad Shaikhow, raconte la difficulté d’une mère yézidie à retrouver la fillette qu’elle n’a pas pu emmener au moment de réintégrer sa famille. La communauté se déchire au sujet de ce qu’il convient de faire des enfants né·es des viols ; moitié des leurs, moitié de l’ennemi.
Pour des raisons familiales, Rafida n’a pas pu témoigner en direct mais dans l’audition menée par les enquêteurs/trices, elle explique qu’elle a abandonné le fils né des viols du djihadiste qui l’a achetée après la disparition de Sammy Djedou. À chaque fois qu’elle regardait le petit, elle ne pouvait pas s’empêcher de se demander : « Est-ce qu’il me ressemblera ou est-ce qu’il ressemblera à son monstre de père ? »
Il manque des mots pour décrire l’horreur vécue
À la barre, Hanaa et Khawla se révèlent très succinctes. Elles échangent longuement avec leurs interprètes avant que ces derniers ne livrent une réponse brève. Il manque des mots pour décrire l’horreur vécue, littéralement. Puisque le terme « viol » n’existe pas en kurmanji (dialecte kurde parlé par les Yézidi·es), une victime se contentera de murmurer : « Je ne sais pas si on peut faire pire que ce qu’on m’a fait. »
Les témoins de contexte ajoutent au long du procès des précisions qui permettent d’imaginer ce que cette phrase cache. Sareta Ashraph, experte juridique internationale sur le génocide et le genre et autrice principale du rapport de la Commission d’enquête sur la Syrie de l’ONU en 2016, « Ils sont venus pour détruire », déclare que, par essence, il ne peut y avoir de « bon » maître d’esclaves. Les 250 anciennes esclaves qu’elle a interviewées pour son enquête ont toutes subi des violences additionnelles à celle de l’esclavage.
Les enquêteurs/trices racontent que les victimes de Daech ont toujours peur : elles refusent que leur visage soit filmé durant les auditions, même dix ans après, même celles qui vivent désormais en Australie.
Parole à l’entourage
Dans ce procès à l’accusé fantôme, la phase d’instruction s’achève sur ce qui s’apparente le plus à une forme de contradictoire. La parole est donnée à l’entourage de l’accusé : la Française Sonia Mejri est d’abord entendue. Épouse de djihadiste repentie, elle intervient à distance depuis le centre pénitentiaire de Rians (France) où elle est incarcérée d’ici son procès pour participation à un génocide et complicité de crimes contre l’humanité. C’est de mauvaise grâce qu’elle enlève son masque chirurgical quand la présidente souligne que le risque de contamination est nul – la détenue est seule dans son parloir cette veille de 13 novembre, date anniversaire des attentats de Paris.
Abdelnasser Benyoucef, son mari, a un jour ramené Rafida dans leur appartement de Raqqa. Sonia jure ne l’avoir jamais maltraitée, évoquant « une colocation », avant qu’une dispute éclate au sein du couple : la Française affirme qu’elle refusait que l’esclave soit violée par son époux, lequel finit par revendre Rafida à leur voisin Abou Moussab al-Belgiki.
Enfin, Véronique Loute traverse la salle pour se placer face à la cour. La mère de l’accusé demande qu’on interrompe la captation du procès – enregistré à des fins archivistiques. L’ancienne éducatrice s’avoue incapable d’expliquer ce qu’il s’est passé. Elle décrit son fils comme « ni impulsif, ni violent », elle a du mal à se souvenir avec précision de ses défauts, « à part fainéant » et qu’il mangeait trop. Mais même alors qu’il était en surpoids, elle assure que Sammy n’a jamais été victime de moquerie. Aucun drame originel ne laisse selon elle présager ce départ en octobre 2012 et les exactions et violences qui ont suivi. « Tout le monde est tombé de sa chaise en apprenant ce qu’il avait fait », en le voyant, sourire satisfait aux lèvres, fusil d’assaut au poing, parader dans une vidéo de propagande de l’EI.
Véronique Loute ne souhaite pas dire à haute voix le total de l’argent qu’elle a envoyé à son fils en Syrie : le chiffre est dans le dossier et la somme assez importante pour que tous·tes s’en souviennent. Les juré·es ne posent aucune question à cette septuagénaire défaite, condamnée en 2021 pour financement du terrorisme et qui reconnaît avoir commis « la plus grosse stupidité de sa vie » en transférant ces fonds.
« Pour que justice soit rendue »
Quelques minutes avant l’annonce du verdict, une petite foule patiente devant la salle : journalistes, étudiant·es en droit, enquêteurs/trices qui ont travaillé sur l’affaire et quelques Yézidi·es. Sont restées notamment une témoin venue d’Australie et l’amie qui l’accompagne. Elles parlent avec les interprètes pour tromper l’attente, montrent les photos qu’elles ont prises devant la Grand Place ou depuis la Grande Roue, place Poelart.
On n’a jamais rêvé de quitter notre village pour répéter nos histoires de viol
Les portes s’ouvrent. La présidente annonce que les juré·es ont répondu oui à l’ensemble des questions : oui, Sammy Djedou a participé au génocide yézidi, et oui, il a commis des crimes contre l’humanité envers Hanaa, Rafida et Khawla. Les deux femmes yézidies essuient leurs larmes au premier rang. « On n’a jamais rêvé de quitter notre village pour répéter nos histoires de viol, c’est fatigant et mauvais pour la santé, mais on le fait pour que justice soit rendue », disait Nadia Murad lors de son intervention au procès.