« Le contrôle coercitif peut être prouvé car il laisse des traces »

Juge de la famille et de la jeunesse à la cour d’appel de Mons, Dima Karadsheh a été la première, en mars 2024, à invoquer la notion de « contrôle coercitif » – introduite par la loi Stop Féminicide – pour retirer la garde à un père violent. Une décision inédite qui a ébranlé le monde judiciaire. Réservée et attachée à sa « neutralité de juge », Dima Karadsheh revient pour axelle sur les évolutions qu’elle observe depuis et sur les biais qu’elle a dû elle-même dépasser au fil de sa carrière.

D.R.

 

Quelles ont été les réactions suite à votre arrêt ?

« Je ne m’attendais pas du tout à ce que l’arrêt fasse autant de bruit. Je n’avais communiqué cette décision à personne, elle a fuité sur les réseaux sociaux. Dans le milieu psychosocial, où beaucoup de monde était déjà formé et conscient des enjeux, la décision a été accueillie de manière positive. Mais dans le milieu judiciaire, je pense qu’elle n’a pas été bien comprise. Certains ont pensé que j’allais trop loin, que la notion de « contrôle coercitif » n’était pas très sérieuse, que c’était un concept de « féministe hystérique », pour caricaturer grossièrement. »

Ça a changé depuis ?

« Je pense que les lignes sont objectivement en train de bouger au sein du monde judiciaire. C’est dû à plusieurs choses. Mon arrêt a été publié dans deux revues juridiques et commenté de façon plutôt positive. La notion de contrôle coercitif est par ailleurs utilisée dans des instruments internationaux, ce qui démontre selon moi son sérieux. Il y a aussi de plus en plus de formations sur les violences conjugales qui permettent de se rendre compte que la violence, ce ne sont pas juste des coups. Elles ouvrent les esprits, en incitant à regarder les violences avec des nouvelles lunettes, celles du contrôle coercitif. »

Qu’est-ce qu’elles permettent de voir plus distinctement, ces nouvelles lunettes ?

« Tout ce qui est caché, qu’on ne voit pas et qui peut paraître anodin. Par exemple, un homme qui dit à sa partenaire qu’elle doit rentrer immédiatement après le boulot, qu’elle n’a que 50 minutes pour faire ses courses, qu’elle ne peut plus voir telle amie, qu’elle doit porter un pantalon quand elle sort sans lui… Toutes ces micro-régulations du quotidien, c’est du contrôle. Tout cela s’inscrit dans un contexte plus large de domination et peut passer facilement inaperçu. »

Est-ce que cela participe à la difficulté pour les juges de s’en saisir ? Ou est-ce plutôt dû à un manque de formation ?

« Selon moi, c’est vraiment dû à un manque de formation. Le contrôle coercitif peut être prouvé, car il laisse des traces. Les SMS et les mails par exemple, c’est une mine d’or. Et puis il y a les éventuelles plaintes déposées par la victime ; elle va peut-être raconter un épisode qui peut paraître anodin mais qui va révéler une stratégie de contrôle de l’auteur. Il peut y avoir des témoignages d’amis, de voisins, de collègues, des certificats médicaux…

À partir de quand considère-t-on qu’une femme sous emprise peut donner un consentement libre et éclairé ?

Personnellement, je décortique les pièces qui me sont déposées, j’analyse ce qui me paraît relever de ces stratégies de contrôle et de coercition. Ce que j’utilise beaucoup, ce sont les « boîtes à outils » du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale au Québec pour comprendre et détecter le contrôle coercitif. Toutes les stratégies sont détaillées : les violences physiques, sexuelles, psychologiques, économiques, les menaces, l’humiliation, l’isolement, le dénigrement, le harcèlement… Le contrôle via les technologies est aussi repris. Je ne pensais pas que ça arrivait vraiment, mais cet été, j’ai eu le cas pour la première fois d’un homme qui avait mis un traceur sur la voiture de son ex-compagne pour la géolocaliser en permanence, elle et les enfants, ainsi qu’un logiciel espion sur son téléphone pour avoir accès à tous ses messages. »

Depuis votre arrêt, d’autres juges vous ont-elles/ils emboîté le pas ?

« La cour d’appel de Liège a mobilisé la notion de contrôle coercitif en matière d’hébergement. À Bruxelles, la chambre protectionnelle francophone de la cour d’appel s’est également appuyée sur cette notion dans le cadre de mesures de placement d’enfants. Il y a aussi plusieurs décisions du tribunal de Marche-en-Famenne. Enfin, une chambre pénale de la cour d’appel de Mons a utilisé la notion de contrôle coercitif dans une affaire de viol, pour contextualiser notamment l’absence de consentement de la part de la victime, qui se trouvait dans un contexte d’emprise. C’est une grande avancée pour les droits des femmes. »

Malgré l’avancée que constitue la loi de 2023 sur le féminicide, quels sont les freins juridiques qui empêchent encore une meilleure prise en compte des violences intrafamiliales ?

« La loi de 2006 sur l’hébergement égalitaire cause, selon moi, du tort. Elle dit que si un parent le lui demande, le juge doit examiner la possibilité de mettre en place un hébergement égalitaire ; bien sûr, s’il trouve que ce n’est pas la formule la plus appropriée, il peut alors décider d’autres modalités d’hébergement. Je ne remets pas en question le principe de placer pères et mères sur le même pied mais le gros problème, c’est qu’il n’y a aucune obligation imposée au juge de tenir compte d’un éventuel contexte de violence allégué. C’est fou. En cela, nous sommes en retard par rapport à d’autres pays comme la France ou le Canada. »

Dans les affaires de séparation traitées par le tribunal, la notion de « conflit » tend encore à occulter celle de « violences » ?

« Absolument. Le mot « conflit » est utilisé de manière trop large. Je caricature un peu mais en gros, s’il y a une condamnation pénale pour coups, alors on parlera de violences, mais tout le reste, c’est du « conflit ». Et il y a cette idée très répandue qu’il faut maintenir « à tout prix » le contact entre l’enfant et ses deux parents ; c’est presque un dogme. Je suis juge de la famille depuis 18 ans environ et j’ai été formée par des magistrats qui répétaient que « pour bien grandir, un enfant a besoin de son papa et de sa maman ». Moi-même, je l’ai prononcée des milliers de fois, cette phrase. Or, aujourd’hui, les études montrent à quel point il est délétère pour un enfant de maintenir le contact avec un parent violent. C’est la sécurité psychique de l’enfant qui est primordiale. »

Observez-vous une difficulté dans le monde judiciaire à entendre les femmes, à les croire ?

« En droit pénal, la présomption d’innocence, c’est la base. Mais j’observe une sorte de dérive : quand une femme dénonce de la violence, c’est un peu comme si la présomption d’innocence dont bénéficie l’homme se transforme en une présomption de mensonge du côté de la femme. Sa parole n’est pas prise au sérieux, elle n’est pas ou peu investiguée… »

Comme avec le fameux « syndrome d’aliénation parentale »…

« Exactement. Quand une femme dénonce de la violence, on pense tout de suite qu’elle est manipulatrice, qu’elle cherche à évincer le père, à monter les enfants contre lui. Bien sûr, il ne faut pas partir du principe que ce que dénoncent les femmes est toujours vrai. Mais il faut absolument prendre au sérieux leur parole, investiguer, vérifier si les allégations de violence sont crédibles.

Encore une fois, moi aussi j’ai mobilisé ce concept d’aliénation parentale par le passé. Ça faisait partie des dogmes auxquels j’ai été biberonnée. Et aujourd’hui, je vois encore des avocats qui le plaident. Or, on n’a pas besoin de ce concept qui ne repose sur aucune base scientifique et qui est hyper dangereux parce qu’il invisibilise les violences. Il y a des études, sidérantes, qui montrent que lorsqu’un père invoque de l’aliénation parentale suite à des dénonciations de violences, il a plus de chances d’obtenir la garde complète des enfants. »

La médiation intervient dans de nombreuses affaires familiales. La loi du 6 novembre 2022 prévoit que lorsqu’on est dans une situation avec violence, la/le juge doit s’assurer du consentement de la victime. Qu’en pensez-vous ?

« C’est un sujet sensible. Les médiateurs et médiatrices s’estiment paré·es à gérer tout type de situation, y compris lorsqu’il y a de la violence. Mais à partir de quand considère-t-on qu’une femme sous emprise peut donner un consentement libre et éclairé ?

La médiation, pour des situations de conflit, c’est génial, ça devrait même être un passage obligatoire. Mais s’il y a violence, pour moi, ce n’est pas le bon outil. Je vois parfois des femmes qui me disent à l’audience, à bout : « Je veux que ça se termine, je n’en peux plus ». Quand elles sont dans cet état-là, elles sont prêtes à faire n’importe quoi pour que Monsieur sorte de leur vie. »

L’autre particularité de votre arrêt rendu en mars 2024 est d’avoir donné une grande place à la parole de l’enfant. Ce droit d’être entendu·e, prévu dans la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), est-il suffisamment appliqué ?

« Le droit d’être entendu, il est aussi dans la loi belge : tous les enfants ont la possibilité d’être entendus. Mais il y a une nuance entre le droit d’être entendu et le droit à ce que son opinion soit sérieusement prise en considération. Cela ne veut pas dire que l’enfant décide, mais que son vécu, ce qu’il exprime, est le point de départ de l’analyse.

Dans le cadre de la décision que j’ai rendue en mars 2024, qui portait sur l’hébergement de l’enfant, j’avais repris la loi de 2006 [sur l’hébergement égalitaire, ndlr], mais comme contre-indication à l’hébergement égalitaire, et mentionné l’opinion de l’enfant ainsi que l’existence de violences. »

Fatma Hassona, la photographie pour arme

Lors de sa venue en Belgique dans le cadre du Festival Voix De Femmes, nous avons pu interviewer Sepideh Farsi, réalisatrice d’un documentaire sur Fatma Hassona, journaliste tuée par l’armée israélienne en avril 2025. Put Your Soul on Your Hand and Walk (« Mets ton âme dans ta main et marche ») est un film fort et vrai, qui montre le quotidien de la jeune femme les mois précédant son décès. L’occasion aussi pour nous d’évoquer ce visage de la résistance des femmes journalistes à Gaza.

Image extraite de Fatma Hassona, Les Yeux de Gaza, Éditions Textuel 2025 © Fatma Hassona

Fatma Hassona est morte le 16 avril 2025, dans une frappe israélienne qui a touché l’immeuble dans lequel vivait sa famille. Six autres proches de Fatma sont décédé·es cette nuit-là. Fatma Hassona avait 25 ans. Elle fait donc tristement partie des près de 70.000 personnes qui ont été tuées, selon ONU Info, dans la bande de Gaza depuis le début de l’offensive israélienne en octobre 2023. La Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur le territoire palestinien occupé juge que cette guerre a provoqué un génocide à l’égard des Palestinien·nes, tel que le définit la Convention de 1948 pour la prévention du génocide.

Cette offensive est survenue au lendemain de l’attaque terroriste du Hamas lors d’un festival de musique israélien et dans les colonies proches de la frontière gazaouie. Le 7 octobre 2023, ce sont 1.200 Israélien·nes qui ont été tué·es dans ces attaques, selon les autorités israéliennes.

Fatma Hassona fait aussi partie des quelque 220 journalistes palestinien·nes tué·es depuis le début de cette guerre, selon Reporters sans frontières. « Au rythme où les journalistes sont tués à Gaza par l’armée israélienne, il n’y aura bientôt plus personne pour vous informer », affiche, en grand, RSF sur son site web.

Israël empêche, depuis le départ de son offensive, tout·e journaliste étranger/ère de se rendre sur le territoire palestinien. Il y a eu quelques visites de presse, strictement encadrées par l’armée, mais rien de plus. Les journalistes palestinien·nes sont donc les seul·es à faire « sortir » les informations, à documenter, à apprendre au monde ce qu’il se passe dans la bande de Gaza depuis plus de deux ans. À l’heure d’écrire ces lignes (novembre 2025), un accord « de paix » a abouti, grâce à des discussions entre les deux parties, réunies par les USA et quelques pays arabes. Mais cet accord est fragile… Et les journalistes, tout comme les civil·es, en Palestine, ne sont toujours pas en sécurité.

« Une mort qui fait du bruit »

Fatma Hassona savait que la mort était à sa porte. « Si je meurs, je veux une mort qui fait du bruit », avait-elle écrit sur ses réseaux sociaux. Parce que Fatma vivait un appareil photo à la main. Pendant 18 mois, elle a documenté la guerre, montré ce qu’Israël ne voulait pas que le monde voie : une bande de Gaza détruite, des enfants affamé·es et des réfugié·es qui ne cessent de fuir les combats. « Je ne veux pas être simplement une actualité brûlante ou un numéro, je veux une mort qui fera parler le monde entier, un impact qui restera à travers le temps, et une image intemporelle qui ne pourra être effacée ni par le temps ni par le lieu », avait-elle ajouté. C’est peut-être pour ça qu’elle avait accepté d’être la protagoniste du dernier film de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, intitulé Put Your Soul on Your Hand and Walk, pour rester en vie malgré tout, pour que son histoire fasse le tour du monde, et soit racontée dans les cinémas…

Visage de la résistance

Ce film, c’est l’histoire d’une amitié qui naît, à travers un écran, au milieu des bombes et de la mort. Ce film, c’est une ode à la vie, celle de Fatma Hassona, prisonnière de la guerre, mais amoureuse de son pays et de son métier.

Pendant 200 jours, Sepideh Farsi et Fatma Hassona vont échanger régulièrement. La réalisatrice est sur son ordinateur, et Fatma (que Sepideh surnomme Fatem) sur son téléphone. Ce sont ces échanges qui sont filmés par Sepideh elle-même, grâce à son propre téléphone. Une mise en scène et une réalisation singulières, tout comme le contenu du film.

Je voulais me rendre moi-même à Gaza, mais je n’ai pas pu. Le blocus m’en a empêchée.

« Je voulais me rendre moi-même à Gaza, nous explique la réalisatrice, mais je n’ai pas pu. Le blocus m’en a empêchée. Au départ, je voulais contacter plusieurs personnes, je ne savais pas trop comment allait se dérouler ce film. Puis je suis tombée sur Fatem, et j’ai décidé de faire de cette rencontre, mon récit. »

Très vite, dès le premier contact, on sent le lien qui unit les deux femmes. Sepideh a fui l’Iran, après avoir été emprisonnée. Elle a aussi grandi un appareil photo à la main : « Je me suis retrouvée en prison. J’ai ensuite perdu mes droits, je ne pouvais pas étudier. Et pendant plusieurs années, j’ai été bloquée en Iran sans avoir le droit de faire quoi que ce soit. Fatem et moi, nous avions donc pas mal de choses en commun. »

Fatem et moi, nous avions donc pas mal de choses en commun.

Avec le temps, un rituel s’installe entre les deux femmes : « On s’appelait à peu près à la même heure, chaque jour. C’était devenu un rendez-vous. » Sepideh s’adapte au rythme de Fatma, à ses humeurs, à la lumière, au silence entre deux coupures de réseau. « Parfois, elle disparaissait pendant plusieurs heures, ou plusieurs jours. Je restais là, à attendre un message. »

À l’écran, cela donne un film qui crée l’attente, dans ce va-et-vient entre la parole et l’absence. On assiste aux moments où Sepideh n’arrive pas à joindre Fatma, où la communication se coupe… Où on entend les bombes frapper le quartier. « Ce n’était pas un tournage comme les autres. Mais finalement, ce qui échappait à la caméra devenait presque plus fort. Ce qu’on devine, ce qu’on entend, ce qu’on imagine… »

Parfois, j’étais là, à la regarder, et je me disais : je ne peux rien faire, juste filmer, juste écouter.

La distance ne détruit pas le lien, elle le façonne, le crée : « J’avais l’impression d’être avec elle, même si je savais très bien que je ne pouvais pas la rejoindre », confie Sepideh. Filmer ainsi, sans pouvoir toucher, sans pouvoir intervenir, c’était un exercice de tension pour la réalisatrice : « Parfois, j’étais là, à la regarder, et je me disais : je ne peux rien faire, juste filmer, juste écouter. »

Image extraite de Fatma Hassona, Les Yeux de Gaza, Éditions Textuel 2025 © Fatma Hassona

« Mes photos sont des armes »

Dans une interview à AJ+ (média en ligne qatari du groupe Al Jazeera), Fatma expliquait : « Je crois vraiment que les photos sont des armes, que mon appareil est un fusil. Il m’arrive souvent de dire à mes amis : « Regarde, tu vois comme ils mettent des balles dans les fusils ? Moi, je mets une carte mémoire dans mon appareil. Avec ça, je peux changer le monde. Je peux me défendre. Je peux montrer au monde ce qui m’arrive, à moi et aux autres. » »

La réalisatrice explique : « Le 15 avril 2025, je lui apprends que le film est sélectionné à Cannes. Elle était ravie. Mais elle m’a tout de suite dit qu’elle ne quitterait pas Gaza, qu’elle viendrait à Cannes si elle le pouvait mais qu’elle repartirait tout de suite. » Cet échange est filmé par Sepideh et présent dans le film. On y voit une Fatma souriante, comme toujours, et décidée : elle restera à Gaza, quoi qu’il arrive, elle ne quittera pas les sien·nes.

Ce n’était pas un tournage comme les autres. Mais finalement, ce qui échappait à la caméra devenait presque plus fort. Ce qu’on devine, ce qu’on entend, ce qu’on imagine…

Quelques heures plus tard, en pleine nuit, et alors que l’annonce de la sélection du film a été faite par le Festival de Cannes, Fatma et six personnes de sa famille sont tuées par une frappe israélienne. Est-ce une vengeance de l’armée israélienne (comme l’a documenté par la suite l’agence d’investigation anglaise Forensic Architecture, qui mène des enquêtes et cartographie les massacres et les destructions) ? Sepideh se pose la question. « Au début, je n’ai pas voulu y croire, confie-t-elle. Je la connaissais sans l’avoir jamais vue. C’est quelqu’un avec qui j’ai vécu quelque chose, à qui je me suis attachée. Et pourtant, je ne l’avais jamais touchée, vue en vrai. Mais c’était réel pour moi. Ce n’était pas qu’un nom ou qu’une injustice de plus à Gaza. C’était quelqu’un que je connaissais. J’étais dévastée. »

Ce n’était pas qu’un nom ou qu’une injustice de plus à Gaza. C’était quelqu’un que je connaissais. J’étais dévastée.

Alors, cette soif de documenter, de montrer la réalité de Gaza qu’avait Fatma, Sepideh s’en fait le relais. Elle termine le film et le présente à Cannes, comme prévu. Face à l’absence de Fatma, Sepideh brandira une photo lors de la diffusion du film. Dans la salle du cinéma Olympia, jeudi 15 mai 2025, le public s’est levé pour saluer la mémoire de Fatma. Juliette Binoche, présidente du Festival, lui rendra femmage.

En octobre 2025, le visage de Fatma Hassona apparaît sur les affiches de cinémas français, belges et européens. Un sourire immense, un visage doux, comme un pied de nez aux horreurs vécues sur place.

Au final, Put Your Soul on Your Hand and Walk est un film important. D’abord parce que c’est un femmage à Fatma et à toutes les femmes de Gaza. Mais aussi parce que celles et ceux qui regarderont ce film ressentiront ce sentiment d’humanité, de réalité. On rencontre Fatma ; elle est vraie, réelle, derrière son écran de téléphone, ce n’est pas une actrice. Et elle est morte.

C’est ce que le film cherche à transmettre : un visage, une voix, une vie à la fois personnelle et universelle. Le regard de Fatma sur le monde, sa détermination à documenter, devient un héritage pour toutes et tous et même, un acte de résistance.

 

Yvonne Nèvejean, une résistante à l’histoire oubliée

En Belgique, durant la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation allemande, le destin de 3 000 à 4 000 enfants juifs/ves fut un jour lié à celui d’Yvonne Nèvejean, première femme à la tête de l’ONE. Dans son livre, l’historienne Romane Carmon retrace le sauvetage d’enfants mené par Yvonne Nèvejean, épaulée par un réseau constitué principalement de femmes.

Enfants du home d’Aische-en-Refail. En 1944, l’Association des Juifs en Belgique est responsable de sept homes d’enfants, dont celui d’Aische-en-Refail (près de Namur). Photo extraite de l’ouvrage de Romane Carmon, Yvonne Nèvejean. Sauver les enfants (Racine 2025). © Fonds Marie Albert — Musée juif de Belgique

En 1940, Yvonne Nèvejean prit la tête d’une des plus grandes institutions belges de l’époque — la principale organisation destinée au bien-être des enfants : l’ONE, l’Œuvre Nationale de l’Enfance (que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’Office de la Naissance et de l’Enfance), supervisant un réseau de foyers pour enfants en difficulté. Elle exerça son poste dans le contexte de l’occupation de la Belgique par l’Allemagne nazie. Après la promulgation de lois discriminantes et les persécutions contre la population juive, plus de 30 000 Juifs/ves résidant en Belgique et dans le nord de la France furent déporté·es, essentiellement vers Auschwitz, entre août 1942 et juillet 1944.

Je n’arrivais pas à croire que je n’avais jamais encore croisé son nom quelque part.

Yvonne Nèvejean contribua à sauver des milliers d’enfants de la Shoah en partageant son carnet d’adresses de confiance, en récoltant des fonds, en mettant à disposition du personnel pour les cacher. Mais son nom est tombé dans l’oubli, comme celui de nombreuses femmes actives au sein de la Résistance. Romane Carmon le déplore : « Une seule rue porte son nom ! », à Laeken. L’historienne nous explique qu’elle-même a découvert « par hasard » l’histoire d’Yvonne Nèvejean : « Sur Instagram, je suis tombée sur le post d’une amie au sujet de son arrière-grand-mère qui aurait sauvé 3 000 à 4 000 enfants juifs. Je n’arrivais pas à croire que je n’avais jamais encore croisé son nom quelque part. »

Racine 2025, 224 p., 24,95 eur.

« Plaque tournante de l’enfance cachée »

Depuis les hautes instances de l’ONE et dans le dos de sa hiérarchie, Yvonne Nèvejean se procurait de faux papiers, des timbres de ravitaillement, de l’argent, et contribuait à un vaste réseau de sauveurs — surtout des sauveuses — d’enfants juifs/ves. Les « convoyeuses », par exemple, étaient chargées d’accompagner les enfants jusqu’à leur cachette. Les « infirmières-visiteuses » se rendaient chez les enfants juifs/ves, privé·es des services habituels de l’ONE, pour leur apporter des soins. Les « payeuses » se chargeaient de régler la pension des enfants placé·es dans des familles ou dans des institutions.

Dans l’ombre, elle gonflait les listes.

En parallèle, Yvonne Nèvejean a soutenu légalement les établissements créés par l’Association des Juifs en Belgique (AJB, née sur ordonnance des occupants) visant à rassembler les enfants esseulé·es, dont les parents avaient été déporté·es ou étaient en cavale. Dans le cadre de ses attributions, Yvonne Nèvejean les plaça sur la liste des institutions agréées par l’ONE. De cette manière, les homes de l’AJB purent recevoir suffisamment de subsides, vivres, vêtements. Dans l’ombre, elle gonflait les listes des bénéficiaires de ces foyers afin que le surplus de subsides soit reversé aux enfants caché·es…

Yvonne Nèvejean était, décrit Romane Carmon, « la plaque tournante de l’enfance cachée » aux côtés du Comité de Défense des Juifs (CDJ), une organisation créée en 1942 et qui coopéra avec Yvonne Nèvejean afin de trouver des lieux d’hébergement pour sauver les enfants juifs/ves. Mais beaucoup des actions d’Yvonne Nèvejean resteront inconnues. Au sein même de sa propre famille, on ne connaît pas toute son histoire, explique Romane Carmon.

Pour l’historienne, une démarche féministe

Dans son ouvrage, Romane Carmon cite Maurice Heiber, responsable de la section enfance de l’AJB et de la section enfance au CDJ (agent double). Il dit, à propos de la section enfance du CDJ : « Le courage déployé par les membres de la section enfance ne fut pas spectaculaire. Il ne revêtit pas l’éclat des actes héroïques des combattants armés. Cependant, ils restèrent mobilisés pendant toute la période de l’Occupation, c’est-à-dire quatre ans, sous une tension permanente, accomplissant leur petite besogne quotidienne et fastidieuse. Il fallait pourtant le faire, tout ce travail sans éclat, celui de tous les jours qui réclame une mobilisation constante et qui s’accomplit dans l’ombre de la clandestinité avec le harassement du toujours recommencer. »

L’histoire d’Yvonne Nèvejean constitue ainsi pour la chercheuse un enjeu féministe : « Je conscientise de plus en plus l’angle féministe de mon livre. Yvonne Nèvejean était-elle féministe ? Je dirais que oui et non. D’abord, rappelons que le féminisme d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 80-90 ans. On se laisserait d’abord tenter par un “oui”, car son parcours en tant que tel est inspirant : directrice de la plus grande structure dédiée à l’enfance, alors que très peu de postes de direction étaient occupés par des femmes.

En outre, son statut de femme célibataire sans charge familiale jusqu’à 47 ans a sans doute joué un rôle. Dans sa thèse de fin d’études d’assistante sociale à l’École centrale de service social de Bruxelles, Yvonne Nèvejean défend l’importance du travail comme un droit inaliénable de l’être humain. C’est-à-dire… y compris les femmes. Cependant, elle rappelle aussi la nécessité absolue d’exercer une occupation “de son sexe”… On n’est pas vraiment sur une égalité universelle, comme le défendaient des féministes belges de son époque. Rappelons aussi qu’Yvonne Nèvejean reste sa vie durant au service et à la tête d’une institution qui ne défend pas nécessairement l’émancipation de la femme, mais met plutôt en avant son rôle de mère. »

Par les risques qui pesaient sur ces femmes, bien sûr, elles étaient résistantes.

L’objectif de Romane Carmon est plutôt de « tourner le projecteur sur une femme qui n’a pas voulu se mettre elle-même en lumière — une tendance plutôt liée à l’éducation des femmes. Quand Yvonne Nèvejean parle du sauvetage des enfants juifs pendant la guerre, elle ne parle pas de résistance, mais comme d’une espèce d’activité “en plus” de sa profession, qui allait de soi. Tout comme Andrée Geulen, qui sauva des milliers d’enfants juifs. E professeure, elle considérait avoir fait ce qu’elle avait toujours fait : s’occuper des enfants. Par les risques qui pesaient sur ces femmes, bien sûr, elles étaient résistantes. »

Peu d’entre elles, explique Romane Carmon, ont demandé après la guerre d’être reconnues comme telles. Parce qu’elles estimaient « n’avoir fait que leur métier », avoir simplement « aidé la Résistance », ou encore parce que la reconnaissance du chef de famille suffisait pour le couple. Cela a eu pour conséquence de les rendre très invisibles dans les archives. Tout comme Yvonne Nèvejean, « les femmes qui se sont consacrées à des missions dans le cadre de leurs assignations habituelles disaient qu’elles avaient “aidé les résistants” ». Pourtant, « l’égalité dans la répression » justifiait le fait de se reconnaître comme résistantes.

Des récits d’arrestations, de tortures, d’humiliations, d’assassinats de résistantes, on peut en trouver à condition qu’on les cherche. Romane Carmon cite notamment le travail de Claire Pahaut, historienne, qui a répertorié 2.250 femmes belges et étrangères arrêtées sur le sol belge par les nazis et déportées dans le camp pour femmes de Ravensbrück entre 1939 et 1945.

Des questions en suspens

Certaines questions planent encore dans la tête de Romane Carmon au sujet d’Yvonne Nèvejean. « J’aurais aimé l’interroger sur l’Occupation à travers son regard de femme aux commandes d’un organisme d’une telle ampleur, identifier un avis personnel et critique sur l’attitude de l’ONE et le modèle qu’elle défendait à l’époque ; en savoir plus aussi sur son vécu personnel, elle qui était l’interlocutrice principale de l’occupant pour l’ONE. »

Autre événement qui restera mystérieux : « Un journaliste a raconté, il y a quelques années, avoir recueilli des informations sur Yvonne Nèvejean de la part de son fils adoptif. Celui-ci raconte qu’elle aurait bel et bien été interrogée par la Gestapo. Au bout d’un temps, elle aurait lancé à ses interrogateurs que s’ils continuaient à l’assommer ainsi de questions, elle se jetterait par la fenêtre. Lorsque, dans une interview d’après-guerre, on lui demande de revenir sur cet événement, elle répond que ce ne sont que des détails”, qu’elle ne peut pas “se souvenir exactement ».

Il manque une pièce du puzzle et je l’assume dans mon livre.

Romane Carmon déplore : « On ne peut pas être certaines à 100 % de l’impact qu’ont pu avoir ses relations avec des Allemands, ce que je regrette, évidemment. » L’historienne fait référence à une photo d’Yvonne Nèvejean entourée de Nazis, prise à un congrès international de l’enfance et ressortie bien plus tard dans la presse. « Les relations qu’elle a eues avec des Allemands avant-guerre, dans le cadre de ses fonctions, auraient pu jouer en sa faveur pendant l’Occupation. Mais on n’a jamais pu clairement le prouver. On peut le supposer. Il manque une pièce du puzzle et je l’assume dans mon livre. C’est aussi ça, la recherche. »

Dans tout son travail, Romane Carmon tente, à sa manière, de rebattre les cartes souvent « fermées » du milieu de la recherche en histoire. « Avec ce livre, je voulais visibiliser une personne tombée dans l’oubli et donner une image des femmes dans la Résistance différente de nos représentations habituelles. Pourquoi pas, aussi, faire émerger des initiatives au niveau de la mémoire dans l’espace public. » À son tour, l’historienne réalise une œuvre peut-être moins spectaculaire que les récits de batailles militaires, mais vitale pour l’humanité.