Contre les destructions, puissance des émotions

Peut-on lutter contre des politiques cruelles tout en restant attachées à la vie, vulnérables, touchées, interpelle l’anthropologue Chowra Makaremi ? S’appuyer sur des émotions face à des politiques qui divisent, déshumanisent, assassinent ? Et de quels héritages féministes ces « résistances affectives » sont-elles les fruits ? (Trop) brève chronique d’un essai essentiel qui nous a aidées à embrasser ce dossier sur la guerre sans dissocier nos pensées et nos corps, notre raison et nos émotions. Une réconciliation interne, dans le chagrin, dans la colère, dans l’indignation, générant une force de lutte, de vie, immense.

Chowra Makaremi ©Charlotte Krebs

Elles n’avaient pas le droit de pleurer publiquement la mort de leur fils soldat. Pourquoi les mères athéniennes ayant perdu un enfant à la guerre étaient-elles recluses chez elles, exclues de l’antique cité ? Parce que leur chagrin menaçait l’équilibre même de la démocratie, explique Chowra Makaremi, anthropologue et réalisatrice française d’origine iranienne, dans la première partie de son passionnant essai. Elle introduit d’abord son propos, dans une langue belle et claire, par le récit de mouvements populaires de résistance en Iran, en Afghanistan, aux États-Unis ou encore en France, et par l’analyse de leurs dimensions émotionnelles, avant d’en venir à la peine réprimée des Athéniennes.

La Découverte 2025, 256 p., 19,50 eur.

Fascisme, émotions captées

Dans le berceau philosophique de l’Occident – comme dans les arènes politiques contemporaines légitimes, officielles –, l’émotion n’a pas sa place. La tradition de pensée qui s’y ancre définit l’espace politique démocratique comme « rationnel », sensé, masculin, opposé aux affects, aux pulsions excessives, féminines. Face à une cité athénienne en guerre permanente, cherchant à « canaliser le deuil dans une parole civique, virile, mesurée, à célébrer les soldats tombés au combat comme des figures de l’héroïsme patriotique », les larmes des mères exposent une mémoire « corporelle et passionnée ».

Les émotions ou leur refoulement, où est le principal danger ?

Les émotions, mémoire alternative au récit des « hommes sages », des « pères », empêchent les décisions éclairées et menacent la démocratie. Il faut donc prémunir la cité de l’affectivité de ces femmes mettant à mal la vérité « rationnelle » qui devrait circuler dans l’espace public. Mais… Les émotions ou leur refoulement, où est le principal danger ?

Dans les conditions du déploiement de la pensée et des régimes fascistes, rappelle Chowra Makaremi, les émotions sont centrales. En 1933, le psychanalyste marxiste allemand Wilhem Reich publie La Psychologie de masse du fascisme. Il montre que ce qui rend possible l’adhésion d’une grande partie de la population à ce système politique autoritaire et brutal, broyant les droits humains, c’est la captation de certains affects, frustrations, désirs brimés, colères étouffées.

La pensée fasciste dirige ces émotions, largement partagées par l’humanité, vers « des objets ciblés : les minorités, les étrangers, les déviants – les ennemis », façonnant au passage dégoût (envers les « ennemis »), honte (ressentie par les « ennemis ») et peur (pour tout le monde). Les forces politiques fascistes, en rien « extérieures » au corps social, seraient donc le résultat de l’expression guidée de ces affects dans un cadre logique de hiérarchie, d’exploitation et de domination.

Les émotions constituent une forme de résistance

Contre cette puissance d’attraction morbide, les forces politiques démocratiques ne proposent souvent que des discours normatifs et « rationnels », pourtant sans cesse contredits par les expériences corporelles de citoyen·nes sommé·es d’agir raisonnablement, de rentrer dans les rangs, de « se tenir ». Mais l’histoire récente de mouvements de luttes populaires en témoigne : les émotions constituent une forme de résistance et une riposte face aux « politiques de la cruauté » qui ciblent nos liens, nos solidarités et nos capacités d’attachement jusque dans nos relations sociales quotidiennes ; une réponse, peut-être la seule, aux guerres qui se préparent ou qui se vivent.

Chagrin, colère et indignation

« Ni Una Menos » (Argentine), « Black Lives Matter » (États-Unis), « Femme, Vie, Liberté » (Iran), luttes contre l’augmentation du prix de l’essence (France), du pain (Soudan), du ticket de métro (Chili), luttes non armées, luttes armées… Les femmes et les féministes, de diverses traditions intellectuelles et activistes, « occupent une place matricielle dans les révoltes d’indignation contemporaines », détaille l’autrice.

Dans ces révoltes, chagrin et colère, émotions ressenties plutôt individuellement, mettent les personnes en mouvement et favorisent la genèse d’une indignation collective qui s’exprime dans les mises en scène des corps – principalement de femmes –, dans les gestes. Se couper les cheveux. S’habiller d’une certaine façon. Se déshabiller. Monter sur des voitures. Se regrouper, manifester, mettre le feu, hurler pour la justice et pour la vérité. Défendre l’amour. Prendre des armes.

La propagation de l’indignation, par les nombreux réseaux qu’elle emprunte, est un processus transformateur avant même d’aboutir à un quelconque « résultat ». À ce processus, l’ouvrage lui-même contribue, magnifiquement. Les derniers chapitres sont consacrés au récit intime et élargi des résistances familiales de l’autrice, en particulier de sa mère Fatemeh Zarei, opposante iranienne enfermée en 1981, torturée et tuée en prison en 1988, à l’âge de 38 ans, lors du massacre de plus de 5.000 prisonnier·ères politiques. Chowra Makaremi relie son destin à celui des mères clandestines, des familles déchirées, aux infinies résistances des femmes devant « la cruauté des tribunaux révolutionnaires [iraniens, ndlr], des prisons, des salles de torture au nom de Dieu et de l’État ».

Le terrain émotionnel est un espace où se tenir debout.

Les pages finales s’ouvrent sur des pistes pour ne pas « mourir au monde, mais vivre ». Le terrain émotionnel, ses tensions, ses nœuds, ce qu’y vivent les femmes, les féministes, est en effet un espace où se tenir debout. C’est encore possible. Investir nos ressentis et nos expériences à l’entrée de ce dossier nous semblait donc vital. Refuser de penser la guerre en nous coupant de nos émotions ; puiser dans les résistances des femmes pour diriger notre colère, grossir le flot de nos indignations.

La résistante belge Lucienne Raepsaet se révèle dans un livre écrit par sa fille

Dans son livre, À fleur de mémoires (Éditions du Cerisier 2025), Marianne Lefebvre-Raepsaet retrace le parcours de sa mère Lucienne, aussi appelée « Lulu », résistante belge déportée au camp pour femmes de Ravensbrück. Elle en profite pour citer de nombreuses autres femmes résistantes et n’élude pas les zones d’ombre dans l’histoire de sa famille. axelle s’est plongée dans son livre et l’a rencontrée aux alentours du 8 mai, date de la commémoration de la capitulation de l’Allemagne nazie en 1945, marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Lucienne Raepsaet. Archives de la famille.

C’est un récit (auto)biographique qu’elle adresse à sa mère, Lucienne Raepsaet, en lui parlant directement à travers les pages de son livre. « Je ne crois pas qu’elle aurait aimé que j’écrive sur elle, sourit Marianne Lefebvre-Raepsaet. Ma mère ne se vantait pas d’avoir été résistante. Je pense qu’elle considérait cela comme normal. Elle est née dans un milieu très pauvre et elle croyait réellement qu’il fallait se battre pour un monde meilleur. Ce n’était pas caché, je savais qu’elle avait été déportée pendant la guerre, mais on n’en parlait pas. Elle a refusé les médailles ».

Retrouver des bribes d’information

Pour retracer cette histoire, Marianne Lefebvre-Raepsaet est donc partie à la recherche des bribes d’information laissées par sa mère et ses amies. Elle s’est immergée dans les archives du Centre d’Étude Guerre et Société (CegeSoma), où elle a trouvé une rare interview de Lucienne Raepsaet par l’historien José Gotovitch. Elle s’est aussi rendue au CArCoB, le centre de documentation du Parti communiste belge, où elle a pu consulter les documents déposés par Rita Guidon, qui était amie avec Lulu dans le camp de Ravensbrück. Elle a également beaucoup lu, notamment l’autrice Sarah Helm, qui a travaillé sur les conditions de survie dans ce camp pour femmes, ou encore des femmes qui ont, elles aussi, été incarcérées à Ravensbrück, comme l’ethnologue et historienne Germaine Tillion. Marianne Lefebvre-Raepsaet raconte les traces de l’incarcération sur sa mère, qui parlent d’elles-mêmes, comme le froid qui ne l’a plus jamais quittée à son retour et sa peur des chiens.

Née en 1918, Lucienne Raepsaet grandit dans une famille politiquement ancrée à gauche. À partir de 1935, elle habite d’ailleurs la Maison du Peuple d’Anderlecht (un lieu coopératif et social du monde ouvrier), où son père, membre du Parti ouvrier belge (POB), devient concierge. Elle commence très jeune à distribuer des tracts contre la crise économique des années 1930, le fascisme ou la guerre d’Espagne.

Combattre le fascisme

À 17 ans, elle souhaite rejoindre les Brigades internationales et partir en Espagne pour combattre le fascisme. « Cela lui sera refusé. Dans les milieux de gauche, il n’y avait pas beaucoup de féminisme. Elle voulait être combattante, mais les femmes étaient envoyées là-bas en tant que soignantes », souligne Marianne Lefebvre-Raepsaet. Lucienne Raepsaet rejoint ensuite le Parti communiste et épouse son premier mari, Guillaume Vandermotte, un imprimeur. Quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, et que la Belgique est envahie par l’armée allemande, elle rédige des articles pour différents journaux de la presse clandestine (Le Maillon, Le Drapeau Rouge ou Justice Libre), et continue à participer aux activités du Parti communiste. Elle cache aussi des armes.

Dans les milieux de gauche, il n’y avait pas beaucoup de féminisme. Elle voulait être combattante, mais les femmes étaient envoyées là-bas en tant que soignantes.

À 5 heures du matin, le 29 juillet 1942, elle est arrêtée par la Gestapo, avec son mari, et envoyée à la prison de Saint-Gilles. « Une cellule des services policiers allemands a cherché spécifiquement à faire tomber la résistance communiste, qui sera décimée dans notre pays. Ma mère a été l’une des dernières personnes à être arrêtées et elle l’a été parce qu’elle distribuait des tracts, pas parce qu’elle était membre du Parti communiste. C’est ce qui l’a sauvée de la torture. »

Ce que j’ai beaucoup entendu de sa part aussi, c’est l’importance de la solidarité. Elle m’a toujours dit que sans les autres, elle n’aurait pas survécu.

Un an plus tard, en 1943, Lucienne Raepsaet est déportée à Ravensbrück, en Allemagne, un camp de concentration dont l’organisation s’apparente à celle d’un camp d’extermination, notamment à l’approche de la fin de la guerre : on estime qu’entre 20 et 30.000 femmes (sur les 130.000 détenues) décèderont pendant leur détention. Elle sera incarcérée trois ans dans le bloc 27, avec d’autres Belges et Françaises. « Elle ne nous a pas beaucoup parlé de ce qu’elle y a vécu. J’ai par exemple appris après son décès qu’elle avait désobéi pour aider son amie Rita et qu’elle s’est retrouvée enfermée dans la prison du camp. Elle m’a en revanche parlé des « lapins », cela l’avait beaucoup marquée : il s’agissait des femmes polonaises sur lesquelles étaient pratiquées des expériences médicales dans le camp. Ce que j’ai beaucoup entendu de sa part aussi, c’est l’importance de la solidarité. Elle m’a toujours dit que sans les autres, elle n’aurait pas survécu », indique Marianne Lefebvre-Raepsaet.

Faire œuvre de femmage

Dans son livre, Marianne Lefebvre-Raepsaet fait œuvre de femmage envers sa mère, mais a aussi voulu parler des différentes formes de résistance adoptées par les femmes au sein même du camp de Ravensbrück dont la spécificité vient du fait qu’un grand nombre des détenues ont été arrêtées parce qu’elles luttaient contre le nazisme.

Il est important de raconter ces histoires. D’autant plus dans le contexte actuel, de retour de l’extrême droite et des conservatismes.

« On ne parle pas assez des femmes dans la résistance en Belgique. Pourtant, il y en a eu. Quand on entend parler d’elles, on dit que ce n’étaient que des « petites mains ». C’est faux ! Elles étaient moins nombreuses que les hommes, mais elles ont tout autant combattu, pas toujours les armes à la main, mais leur rôle a été important également. Si les femmes n’avaient pas été là, et parfois plus courageuses que bien des hommes, la guerre aurait duré plus longtemps, j’en suis persuadée. Il faut refaire cette histoire des femmes. Je ressens aussi une sorte d’urgence, comme d’autres enfants de déporté·es qui se sont mis à écrire sur ce sujet : nous vieillissons, j’ai passé 70 ans, et il est important de raconter ces histoires. D’autant plus dans le contexte actuel, de retour de l’extrême droite et des conservatismes », conclut-elle.

Pour autant, l’autrice évoque aussi les difficultés vécues par sa mère à son retour des camps. « Elle a été interrogée par le Parti communiste, qui voulait s’assurer qu’elle ne les avait pas trahi·es… Elle a aussi voulu commencer des études à l’université et cela lui a été refusé [parce qu’elle n’avait pas le bon diplôme pour y accéder, ndlr]. Elle sera licenciée à la suite de la naissance de ses premiers enfants. Elle a vraiment vécu tout cela comme une injustice, rien ne lui a été épargné à son retour du camp. Les survivant·es n’ont pas été suivi·es par des psychologues. Ma mère portait en elle la culpabilité d’être revenue. Elle a d’ailleurs cherché la mort, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. Cela a beaucoup marqué mon adolescence : comment m’opposer, ce qui est le propre de cette période de la vie, à une femme qui avait été résistante ? »

Ma mère portait en elle la culpabilité d’être revenue.

Lulu est décédée en 1995. Marianne Lefebvre-Raepsaet estime aujourd’hui que son combat contre toutes les injustices, et son féminisme, font partie de son héritage familial. Ajoutons que son livre s’inscrit dans cette lignée.

Cinéma : « Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État »

En décembre 2024, une décision de la cour d’appel de Bruxelles bouleverse le récit colonial officiel : l’État belge est condamné pour crimes contre l’humanité perpétrés au Congo entre 1948 et 1951. Sur les grands écrans en mai, un film documentaire retrace le procès en appel qui mène à ce jugement historique, tout comme le combat solidaire et les trajectoires de vie des plaignantes, arrachées à leur famille quand elles étaient enfants au nom d’un système politique institutionnalisé de ségrégation raciale. L’une d’entre elles, Léa Tavares Mujinga, revient sur son parcours et Michèle Hirsch, une de leurs avocat·es, commente cette séquence hors norme.

Capture d'écran du film "Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État", réalisé par Quentin Noirfalisse et Jean-Charles Mbotti Malolo.

Fin 2024, le jugement en appel reconnaît comme victimes de crimes contre l’humanité Monique Bitu Bingi, Marie-José Loshi, Simone Vandenbroecke Ngalula, Noëlle Verbeken et Léa Tavares Mujinga, nées d’une mère congolaise et d’un père colon blanc. Enlevées à leur famille entre leurs deux et cinq ans par les instances coloniales belges, placées à Katende dans une institution religieuse, elles y restent jusqu’à la fuite des sœurs, qui les abandonnent lors de la période troublée suivant l’indépendance de 1960.

On parle de crimes contre l’humanité, de violences sexuelles, de maltraitances d’enfants…

Les étapes du procès et les témoignages, forts, singuliers, des cinq femmes forment la trame du documentaire réalisé en duo par Quentin Noirfalisse et l’artiste pluridisciplinaire Jean-Charles Mbotti Malolo. Sur cette trame haletante (malgré l’issue connue) s’entrelacent des séquences d’animation replongeant dans l’enfance des cinq femmes. « Le choix de l’animation s’est assez vite imposé », retrace Quentin Noirfalisse. D’abord parce que les documents d’époque sont rares – les métis·ses devaient resté·es caché·es –, mais aussi pour rythmer une thématique lourde : « On parle de crimes contre l’humanité, de violences sexuelles, de maltraitances d’enfants… »

Dans une douceur presque monochrome, le vécu des petites filles de Katende et le calvaire de leurs mères prennent vie sous les dessins animés de Jean-Charles Mbotti Malolo. Capsules au rendu simple et poétique, les images d’animation retracent la vie d’une enfant métisse et donnent la possibilité, parfois par la symbolisation (l’arbre tronçonné coupé de ses racines), d’approcher et dans le même temps de maintenir à une certaine distance l’intensité des souffrances infligées.

Retour sur un parcours

Assise à la table de la salle à manger de l’appartement de sa fille, douze étages plus haut que le sien, Léa Tavares Mujinga, incroyablement accueillante, raconte son histoire avec ce sourire large qui permet d’aborder les événements les plus insupportables. « On a enlevé deux enfants à ma mère : mon grand frère a lui aussi été emmené. Moi, j’avais deux ans. Ma mère ne pouvait pas s’opposer à l’État belge, qui menaçait de la mettre en prison. »

On a enlevé deux enfants à ma mère : mon grand frère a lui aussi été emmené. Moi, j’avais deux ans. Ma mère ne pouvait pas s’opposer à l’État belge, qui menaçait de la mettre en prison.

À Katende, « il n’y a rien », se souvient Léa, presque 80 ans à présent. « On m’avait retiré ma petite robe pour m’en mettre une autre. Pas de lait. Pas de brosse à dents. Rien. Dans les petits lits étroits, en bois, il y avait juste une natte, et une petite couverture, rêche… Tout était rêche. » Sa mère, Léa la revoit quand elle a 4 ans, lors d’une visite de cette dernière, pas encore trop malade. Léa insiste sur les distances, des centaines de kilomètres entre Katende et son village de Bena-Dibele. À ses 8 ans, les sœurs lui donnent 50 francs et 20 jours pour retourner dans son village. Seule. Pour quelles raisons l’État belge a-t-il organisé de façon systématique les enlèvements et la séquestration des enfants métis·ses ? Léa n’arrive toujours pas à répondre à cette question.

Après l’indépendance, les quatre religieuses de Katende quittent la mission pour se mettre en sécurité en Belgique. Les adolescentes métisses et les enfants congolais·es orphelin·es en bas âge dont celles-ci s’occupaient quotidiennement sont abandonné·es à la garde de trois soldats d’une milice locale. À ce moment-là, Léa, elle, termine l’école secondaire dans la ville de Mikalayi. En fin de trimestre, elle attend qu’on vienne la chercher, en vain. La jeune fille doit bénéficier malgré tout de protections célestes parce qu’elle parvient, comme chaque fois, par quelque divine coïncidence, à croiser des connaissances qui finissent par la ramener dans le village de sa mère.

Il y a huit ans, on s’est dit qu’on avait assez pleuré : on a décidé de demander un avis juridique.

À 16 ans : mariage avec un Belge. « J’ai enfin une nationalité, énonce-t-elle. Avant ça, je m’appelais Léa et c’est tout. Je n’avais pas d’identité. » Cet effacement déchirant, elle le partage avec ses compagnes de Katende. À leur propre famille, elles ne parlent jamais de leur histoire, pour ne pas attrister, par gêne, par honte. Quand elles se retrouvent, « chaque fois, on pleure, dit Léa. Il y a huit ans, on s’est dit qu’on avait assez pleuré : on a décidé de demander un avis juridique ».

Léa Tavares Mujinga se trouve au centre de l’image. Capture d’écran du film « Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État », réalisé par Quentin Noirfalisse et Jean-Charles Mbotti Malolo.

Les faits : crimes contre l’humanité

Michèle Hirsch accepte le dossier d’emblée. À l’époque, le Premier ministre Charles Michel n’a pas encore présenté d’excuses au nom du gouvernement belge aux familles et aux enfants métis·ses enlevé·es au Congo et au Ruandi-Urundi (Rwanda et Burundi actuels), arraché·es à leurs mères noires. Il le fera en 2019. Malgré ces excuses et la reconnaissance des faits qu’elles impliquent, l’affaire est perdue en première instance en 2021, mais gagnée trois ans plus tard devant la cour d’appel de Bruxelles. « J’ai vu le film deux fois, entame l’avocate. Quand on apprend le résultat du jugement, la salle a une réaction extraordinaire : elle explose. »

J’ai vu le film deux fois. Quand on apprend le résultat du jugement, la salle a une réaction extraordinaire : elle explose.

Prendre l’affaire, oui. Michèle Hirsch n’a eu aucun doute. Savoir ce qu’il y avait moyen de faire et comment a pris davantage de temps. « Les faits dataient des années cinquante et je n’avais pas réellement conscience de ce dont il s’agissait. Ça a été un choc : mon pays, après la guerre, après la Shoah, après les jugements de Nuremberg…, a renforcé une politique raciale vis-à-vis des métis, et qui visait spécifiquement des enfants en bas âge. Cette politique systématique d’enlèvement, mise en place avec la complicité de l’Église, est un crime d’État, un crime contre l’humanité. Un principe de base du droit est que ce type de crime n’est pas prescriptible et constitue la base d’une demande de réparation : on a assigné l’État belge. »

Michèle Hirsch. Capture d’écran du film « Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État », réalisé par Quentin Noirfalisse et Jean-Charles Mbotti Malolo.

Un long processus collectif

« Je n’étais pas seule », précise Michèle Hirsch. Toute une équipe a travaillé sur le dossier, des avocat·es, dont Nicolas Angelet, spécialiste en droit international, mais aussi des chercheurs/euses des universités, ou encore Assumani Budagwa. Ce dernier a écrit en 2014 une étude pionnière sur le sort des métis·ses intitulée Noirs-Blancs, Métis. La Belgique et la ségrégation des métis du Congo belge et Ruanda-Urundi (1908-1960).

Lors du procès en première instance, la défense n’a pas eu le temps de développer les mécanismes mis en place par l’institution coloniale belge qui ont permis l’enlèvement systématique d’enfants métis·ses au Congo.

Lors du procès en première instance, une demi-journée consacrée à toute l’affaire, un quart d’heure par avocat·e, la défense n’a pas eu le temps de développer les mécanismes mis en place par l’institution coloniale belge qui ont permis l’enlèvement systématique d’enfants métis·ses au Congo. C’est peu de temps pour documenter la vision des métis·ses comme menace pour la suprématie blanche – et l’ordre des familles – et les moyens déployés pour l’écarter (tout en faisant croire à ces enfants qu’elles/ils étaient privilégié·es) : enlèvement forcé, éloignement, mais aussi séparation des fratries, effacement du nom du père, perte d’identité, sans parler des maltraitances et violences endurées pendant les années de placement, et celles des mères désenfantées – choisies par les colons à peine pubères parce que moins à risque de leur transmettre une MST et ensuite traitées de prostituées.

Capture d’écran du film « Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État », réalisé par Quentin Noirfalisse et Jean-Charles Mbotti Malolo.

Il faut aussi savoir, indique Michèle Hirsch, qu’en 1960, pour des femmes belges enceintes d’un·e enfant métis·se rentrées en Belgique, « le gouvernement social-chrétien de Gaston Eyskens et les procureurs généraux passent un accord secret de non-poursuite judiciaire pour qu’elles puissent avorter. L’arrivée d’un enfant mulâtre [un mot venant de «  mulet », croisement entre une jument et un âne, ndlr] était plus grave qu’un curetage… » On sait qu’il faudra attendre 1990 pour une dépénalisation – partielle – de l’avortement.

D’après le premier jugement, note Michèle Hirsch, « les persécutions commises par l’État belge à l’égard des enfants métis au Congo sont considérées comme moins graves que les crimes de la Seconde Guerre mondiale et ne sont dès lors pas constitutives de crimes contre l’humanité ».

Et après ?

Après sa condamnation en appel, l’État belge tente une dernière manœuvre pour échapper à ses responsabilités : le pourvoi en cassation. Prochainement, cette cour dira si elle estime qu’il existe des erreurs de procédure qui permettent de réouvrir l’affaire. Mais « quoi qu’il arrive, ce jugement historique existe », insiste Michèle Hirsch. Pour la première fois, un État colonial est condamné pour crimes contre l’humanité. Et à verser une réparation de 50.000 euros à chaque plaignante. « Quel est le prix d’une vie détruite ? », s’interroge Léa Tavares Mujinga. « L’État nous proposait un euro symbolique. Et une stèle [un monument à la mémoire des enfants métis·ses enlevé·es, ndlr]. Tu te rends compte ? » Coupée de ses racines familiales, tant blanches que noires, Léa est fière d’avoir construit la sienne, de famille. Elle est aujourd’hui arrière-grand-mère de trois petites-filles, « c’est ça qui me répare ».

Quel est le prix d’une vie détruite ? L’État nous proposait un euro symbolique. Et une stèle. Tu te rends compte ?

Lors de la Commission spéciale sur le passé colonial initiée en 2020, Michèle Hirsch a défendu l’idée d’une loi Réparations (accès aussi aux archives de l’Église, accès au territoire belge pour les enfants métis·ses qui sont resté·es au Congo, compensation financière…). Si, notamment, les travaux de cette commission ont reconnu le racisme structurel de l’État belge, ils ont piétiné sur le volet « réparations ». « Le film servira peut-être de déclencheur, espère l’avocate. Il faut rêver. Je rêve. Le combat existe et doit continuer, parce qu’adopter une loi Réparations pour toutes les victimes, c’est ce qu’il serait juste et digne de faire. »

Le « Balai en lutte » pour réintégrer le personnel de nettoyage à l’université

À l’Université libre de Bruxelles, des travailleurs/euses du nettoyage, soutenu·es par des chercheurs/euses et étudiant·es rassemblé·es dans le collectif Balai en lutte se mobilisent pour revendiquer l’amélioration de leurs conditions de travail et la fin de la sous-traitance. Le 6 décembre dernier, une partie d’entre elles/eux s’est rendue à Paris pour échanger sur leurs luttes avec leurs collègues des universités Sciences Po Paris et Grenoble.

Le 6 décembre, des travailleurs/euses du nettoyage de l’ULB, soutenu·es par des chercheurs/euses et étudiant·es rassemblé·es dans le collectif Balai en lutte se sont rendu·es à Paris pour évoquer l’amélioration de leurs conditions de travail et la fin de la sous-traitance avec leurs collègues des universités Sciences Po Paris et Grenoble. Avant de se quitter, les équipes déroulent devant le bâtiment parisien une grande banderole "Balai en lutte". © Karim Brikci

Les drapeaux aux personnages sérigraphiés, balai et seau à la main, le poing levé, une caisse de croissants au milieu du cercle et des blagues qui s’échangent dans le hall de la gare du Midi. Ce n’est pas un nouveau piquet de grève sur le campus du Solbosch de l’ULB qui rassemble les travailleurs/euses du nettoyage ce samedi matin mais un petit voyage. Destination Paris, pour aller rencontrer les équipes de Sciences Po Paris et Grenoble, aux conditions et luttes communes. Elles/ils sont une quarantaine à embarquer dans le train, énergie déjà au zénith en cette heure matinale (« habituelle » pour ces travailleurs/euses de l’aube).

La sous-traitance, c’est de la maltraitance

L’idée de cette rencontre avait germé il y a plusieurs mois lors d’une des assemblées générales de Balai en lutte, groupe de soutien né en mars 2025, qui rassemble des travailleurs/euses, étudiant·es et chercheurs/euses de l’ULB pour mettre fin à la sous-traitance du nettoyage à l’Université libre de Bruxelles.

Ce 6 décembre, les voilà accueilli·es dans un bâtiment universitaire du 19e arrondissement parisien. En moins de deux, la salle où se tient l’assemblée s’est colorée d’affiches et guirlandes de fanions. Passé le jeu brise-glace et le café, l’espace se remplit d’une centaine de personnes.

En tant qu’étudiant·es, on s’est rendu compte que chaque nouvel appel d’offres dégradait les conditions de travail du personnel d’entretien et qu’il était important de se mobiliser pour la réinternalisation.

« En tant qu’étudiant·es, on s’est rendu compte que chaque nouvel appel d’offres dégradait les conditions de travail du personnel d’entretien et qu’il était important de se mobiliser pour la réinternalisation. En sous-traitant le nettoyage, Sciences Po Paris crée des sous-travailleurs/euses et c’est inadmissible », explique une membre du Collectif du Lien, créé il y a quatre ans par des étudiant·es en solidarité avec le personnel sous-traité de l’université de Sciences Po Paris. « On a commencé par organiser des petits-déjeuners pour créer des moments d’échange », retrace-t-elle. Une idée reprise par le Balai en lutte un temps de midi par mois. « Et puis, on a été aux côtés des travailleurs et travailleuses pendant leur grève en mars », poursuit l’étudiante.

En mars 2025, Atalian, entreprise prestataire, décide de rompre son contrat avec l’université un an avant la date prévue, au motif d’un « manque de rentabilité ». En plus du stress inhérent à chaque changement de prestataire, cette nouvelle est aussi une claque pour le personnel qui n’a cessé de voir sa charge de travail alourdie par ce colosse du nettoyage. Aussitôt, les 77 agent·es d’entretien de Sciences Po Paris décident d’arrêter le travail et de bloquer l’accès à l’université. Leur grève s’est soldée par l’obtention d’un treizième mois et le maintien d’Atalian comme prestataire une année de plus, un court répit puisque le contrat s’achève ce printemps. « On doit rester mobilisé·es. On ne dira jamais assez que la sous-traitance, c’est de la maltraitance. Il n’y a que la solidarité et la lutte qui peuvent faire changer les choses », lance sous les applaudissements Layla Mabrouk, agente d’entretien et représentante du personnel au syndicat CFDT (Propreté et nettoyage) à Sciences Po Paris.

On ne dira jamais assez que la sous-traitance, c’est de la maltraitance. Il n’y a que la solidarité et la lutte qui peuvent faire changer les choses.

Sous-traitance. Le fil qui relie toutes les personnes réunies ici et une grande partie des travailleurs/euses du nettoyage de France et de Belgique, femmes et personnes issues de l’immigration en majorité. Transports en commun, aéroports, hôtels[1], ferries [comme l’a si bien raconté la journaliste Florence Aubenas dans Le Quai de Ouistreham], administrations… Le nettoyage y est souvent externalisé, c’est-à-dire qu’une entreprise externe est payée pour réaliser ce travail. Un phénomène loin d’être neuf, qui connaît une croissance progressive depuis les années 1980 si bien qu’aujourd’hui, il joue des coudes avec l’intérim sur la première place du podium des « services aux entreprises ».

Dans ce secteur hyperconcurrentiel, les entreprises n’hésitent pas à intensifier la charge de travail et à exiger plus de productivité et flexibilité du personnel pour emporter les marchés publics…

Dans ce secteur hyperconcurrentiel, les entreprises n’hésitent pas à intensifier la charge de travail et à exiger plus de productivité et flexibilité du personnel pour emporter les marchés publics, rester rentables, voire maximiser leurs profits. Chaque appel d’offres, malgré les obligations légales, dont celle de reprendre le personnel de l’entreprise sortante (mais pendant six mois seulement et en perdant leurs avantages individuels), est un moment de stress pour le personnel de nettoyage, et de potentiel recul de leurs acquis.

 

Du Balai libéré au Balai en lutte

Coline Grando avait donné à voir dans son documentaire Le Balai libéré une histoire oubliée – ou volontairement ignorée : celle d’une coopérative autogérée créée en 1975 par des travailleuses de nettoyage de l'Université catholique de Louvain. Balai en lutte l’a projeté pour la première fois lors d’une grève, le 7 mars 2025. Depuis, la réalisatrice est de tous leurs rendez-vous pour poursuivre ce travail documentaire.

Filmer ce mouvement, donner à voir ces corps laborieux évoluant dans l’ombre des campus, Karim Bricki (photographe de ce reportage) s’y adonne aussi. Ses portraits de nettoyeurs/euses attendent toujours l’autorisation de l’ULB pour être accrochés aux murs de la salle d’exposition, pour être vus et regardés par celles/ceux qui foulent chaque jour le sol nettoyé de l’université.

Des travailleurs/euses sous pression

« À l’ULB, les tâches augmentent, les heures diminuent. Les bâtiments, eux, ne rétrécissent pas, explique Maria*, de la délégation belge. Si on était engagé·es par l’ULB, ce serait beaucoup mieux. » Le service de nettoyage est externalisé sur les sites de l’Université libre de Bruxelles. D’autres services comme le gardiennage ou la restauration le sont aussi. Depuis 2014, c’est ISS – géant européen du nettoyage employant près de 6.000 personnes en Belgique – qui remporte les marchés publics.

À l’ULB, les tâches augmentent, les heures diminuent. Les bâtiments, eux, ne rétrécissent pas.

Budget du dernier marché conclu avec le site du Solbosch en 2024 : trois millions d’euros. Salaire minimum pour un·e agent·e d’entretien échelon 1 : 16,8 euros brut de l’heure, selon les données syndicales sectorielles de janvier 2026.

Maria parle aussi de l’abus des « brigadiers », salariés de l’ULB. Dans nos pages en janvier-février 2017, Anita*, l’une des 85 travailleurs/euses du campus bruxellois, déplorait leur zèle et la pression qu’ils leur faisaient subir alors. « Le problème, c’est que l’ULB vient nous contrôler pour la qualité. Mais c’est impossible avec tout le travail qu’on a… », confiait-elle.

Rebaptisés depuis peu « coordinateurs » par la direction de l’ULB, ils ne semblent pas s’être adoucis. En mars 2025, la CGSP Enseignement Recherche – dont des membres font partie de Balai en lutte – rapportait au conseil d’entreprise de l’ULB, sur base d’une récolte de témoignages parmi les travailleurs/euses, des cas de « harcèlement moral, sexuel, raciste » de la part de brigadiers. L’un d’eux, principal mis en cause, a été licencié. Les autres écartés. Sollicitée à ce sujet, l’ULB nous précise également que « les conseillers et conseillères en prévention du Service des aspects psychosociaux de l’ULB sont accessibles au personnel d’entretien. Toute personne qui se penserait victime de violence ou de harcèlement moral ou sexuel de la part de membres du personnel de l’Université peut bénéficier du même accompagnement professionnel et confidentiel que celui offert aux membres du personnel de l’ULB ».

C’est l’un des problèmes de la sous-traitance.  Elle rend structurellement difficile de faire remonter les problèmes dans l’organisation du travail.

« C’est l’un des problèmes de la sous-traitance, éclaire pour nous Hannah Berns, membre de Balai en lutte et déléguée CGSP Enseignement Recherche. Elle rend structurellement difficile de faire remonter les problèmes dans l’organisation du travail. Le personnel de nettoyage n’est pas considéré comme faisant partie du personnel de l’ULB, il est donc impossible pour nous, les syndicats, de demander des analyses de risque comme on le ferait pour d’autres services de l’université. Les syndicats d’ISS pourraient le faire, mais ces analyses sont limitées lorsque le risque vient du client, les travailleurs d’ISS recevant des pressions de leur entreprise pour ne pas faire remonter les problèmes et fâcher le client. Cela permet à l’ULB de se déresponsabiliser ». La sous-traitance maltraite. Elle permet aussi de ne pas traiter.

Le 6 décembre, les travailleurs/euses du nettoyage, entouré·es des collectifs de soutien, rêvent à une « Internationale du nettoyage ». Contre le mépris de la sous-traitance, elles/ils ont choisi la solidarité et la résistance. © Karim Brikci

L’internalisation ne fait pas tout

Après la plénière, les participant·es se répartissent en sous-groupes pour pouvoir creuser des questions comme : les moyens de lutte, les conditions de travail, la solidarité entre travailleurs/euses, le rapport à l’employeur et à l’université ou encore le rôle des soutiens. Dans les discussions sur les « conditions de travail », les constats font consensus entre les trois universités : lourdes cadences, produits dangereux pour la santé, maux du travail, comme le très répandu syndrome du canal carpien (compression du nerf médian au poignet).

C’est sur les contrats que les situations varient. « On a des plus petits contrats, donc on est obligé de multiplier les employeurs pour s’en sortir à la fin du mois », détaille la déléguée syndicale parisienne Layla Mabrouk. Horaires coupés – tôt le matin, tard le soir – et trajets démultipliés sont leur lot, avec des conséquences sur la vie sociale, familiale, mais aussi la solidarité professionnelle. Sous-traiter permet aussi de diviser, un autre vice caché.

À l’ULB, les travailleurs/euses sont presque tous·tes en CDI, temps plein et sur le même site. Beaucoup ont une carrière qui se chiffre à plus de deux dizaines d’années. « C’est un peu une famille », diront certain·es.

Sous-traiter permet aussi de diviser, un autre vice caché.

« Concrètement, qu’a amené la fin de la sous-traitance à Grenoble ? », brûlent de savoir les travailleuses de l’ULB. Sur ce petit « chantier » (comme on dit dans le jargon de la sous-traitance), la lutte a permis de réintégrer quatre travailleurs/euses au personnel de l’université, avec des droits similaires. Julien, soutien de cette lutte, tempère l’enthousiasme : « Les agent·es d’entretien ont retrouvé leurs contrats antérieurs, c’est-à-dire des temps partiels contraints et aucun CDI ». Son message : l’internalisation ne fait pas tout, le rapport de force doit continuer pour lutter contre l’exploitation.

Une Internationale du nettoyage ?

La délégation de Balai en lutte dépose plusieurs idées sur la table, adressées à l’université « en attendant la fin de la sous-traitance ». Ces revendications ont mûri lors des assemblées générales de la grève contre l’Arizona fin novembre 2025, l’une des plus grandes qu’a connue le Balai en lutte. À commencer par l’accès à tous les services avec le tarif « personnel de l’ULB », comme la crèche, le minerval réduit pour les enfants, et la fin des contrôles « hyper-stressants ». Le personnel de nettoyage demande le droit de dépasser les files à la cantine dans le but d’avoir le temps de manger durant la pause de 30 minutes. Aujourd’hui, c’est la « bonne volonté » du personnel de restauration (sous-traité, lui aussi) qui fait loi. Ou encore, la participation des travailleurs/euses, expert·es en la matière, à l’élaboration du cahier des charges, contrat établi entre l’ULB et l’entreprise sous-traitante. Ce cahier, Giulia*, 40 ans de carrière au compteur, en connaît bien le contenu. « C’est une arme d’autodéfense. Nous les ouvriers, on doit être plus fort·es que les chefs. »

14h, retour en assemblée. « Est-ce qu’on ne se reverrait pas ?, lâche Arthur de l’ULB. Si on lançait une Internationale du nettoyage ? Faut rêver un petit peu ! » Le oui est unanime. À peine le temps de s’applaudir que déjà les équipes déroulent devant le bâtiment parisien une grande banderole « Balai en lutte ». Layla l’avait dit en début de journée : « Dans cette lutte, il ne faut jamais s’endormir ».

* Prénom modifié.