Elles n’avaient pas le droit de pleurer publiquement la mort de leur fils soldat. Pourquoi les mères athéniennes ayant perdu un enfant à la guerre étaient-elles recluses chez elles, exclues de l’antique cité ? Parce que leur chagrin menaçait l’équilibre même de la démocratie, explique Chowra Makaremi, anthropologue et réalisatrice française d’origine iranienne, dans la première partie de son passionnant essai. Elle introduit d’abord son propos, dans une langue belle et claire, par le récit de mouvements populaires de résistance en Iran, en Afghanistan, aux États-Unis ou encore en France, et par l’analyse de leurs dimensions émotionnelles, avant d’en venir à la peine réprimée des Athéniennes.

Fascisme, émotions captées
Dans le berceau philosophique de l’Occident – comme dans les arènes politiques contemporaines légitimes, officielles –, l’émotion n’a pas sa place. La tradition de pensée qui s’y ancre définit l’espace politique démocratique comme « rationnel », sensé, masculin, opposé aux affects, aux pulsions excessives, féminines. Face à une cité athénienne en guerre permanente, cherchant à « canaliser le deuil dans une parole civique, virile, mesurée, à célébrer les soldats tombés au combat comme des figures de l’héroïsme patriotique », les larmes des mères exposent une mémoire « corporelle et passionnée ».
Les émotions ou leur refoulement, où est le principal danger ?
Les émotions, mémoire alternative au récit des « hommes sages », des « pères », empêchent les décisions éclairées et menacent la démocratie. Il faut donc prémunir la cité de l’affectivité de ces femmes mettant à mal la vérité « rationnelle » qui devrait circuler dans l’espace public. Mais… Les émotions ou leur refoulement, où est le principal danger ?
Dans les conditions du déploiement de la pensée et des régimes fascistes, rappelle Chowra Makaremi, les émotions sont centrales. En 1933, le psychanalyste marxiste allemand Wilhem Reich publie La Psychologie de masse du fascisme. Il montre que ce qui rend possible l’adhésion d’une grande partie de la population à ce système politique autoritaire et brutal, broyant les droits humains, c’est la captation de certains affects, frustrations, désirs brimés, colères étouffées.
La pensée fasciste dirige ces émotions, largement partagées par l’humanité, vers « des objets ciblés : les minorités, les étrangers, les déviants – les ennemis », façonnant au passage dégoût (envers les « ennemis »), honte (ressentie par les « ennemis ») et peur (pour tout le monde). Les forces politiques fascistes, en rien « extérieures » au corps social, seraient donc le résultat de l’expression guidée de ces affects dans un cadre logique de hiérarchie, d’exploitation et de domination.
Les émotions constituent une forme de résistance
Contre cette puissance d’attraction morbide, les forces politiques démocratiques ne proposent souvent que des discours normatifs et « rationnels », pourtant sans cesse contredits par les expériences corporelles de citoyen·nes sommé·es d’agir raisonnablement, de rentrer dans les rangs, de « se tenir ». Mais l’histoire récente de mouvements de luttes populaires en témoigne : les émotions constituent une forme de résistance et une riposte face aux « politiques de la cruauté » qui ciblent nos liens, nos solidarités et nos capacités d’attachement jusque dans nos relations sociales quotidiennes ; une réponse, peut-être la seule, aux guerres qui se préparent ou qui se vivent.
Chagrin, colère et indignation
« Ni Una Menos » (Argentine), « Black Lives Matter » (États-Unis), « Femme, Vie, Liberté » (Iran), luttes contre l’augmentation du prix de l’essence (France), du pain (Soudan), du ticket de métro (Chili), luttes non armées, luttes armées… Les femmes et les féministes, de diverses traditions intellectuelles et activistes, « occupent une place matricielle dans les révoltes d’indignation contemporaines », détaille l’autrice.
Dans ces révoltes, chagrin et colère, émotions ressenties plutôt individuellement, mettent les personnes en mouvement et favorisent la genèse d’une indignation collective qui s’exprime dans les mises en scène des corps – principalement de femmes –, dans les gestes. Se couper les cheveux. S’habiller d’une certaine façon. Se déshabiller. Monter sur des voitures. Se regrouper, manifester, mettre le feu, hurler pour la justice et pour la vérité. Défendre l’amour. Prendre des armes.
La propagation de l’indignation, par les nombreux réseaux qu’elle emprunte, est un processus transformateur avant même d’aboutir à un quelconque « résultat ». À ce processus, l’ouvrage lui-même contribue, magnifiquement. Les derniers chapitres sont consacrés au récit intime et élargi des résistances familiales de l’autrice, en particulier de sa mère Fatemeh Zarei, opposante iranienne enfermée en 1981, torturée et tuée en prison en 1988, à l’âge de 38 ans, lors du massacre de plus de 5.000 prisonnier·ères politiques. Chowra Makaremi relie son destin à celui des mères clandestines, des familles déchirées, aux infinies résistances des femmes devant « la cruauté des tribunaux révolutionnaires [iraniens, ndlr], des prisons, des salles de torture au nom de Dieu et de l’État ».
Le terrain émotionnel est un espace où se tenir debout.
Les pages finales s’ouvrent sur des pistes pour ne pas « mourir au monde, mais vivre ». Le terrain émotionnel, ses tensions, ses nœuds, ce qu’y vivent les femmes, les féministes, est en effet un espace où se tenir debout. C’est encore possible. Investir nos ressentis et nos expériences à l’entrée de ce dossier nous semblait donc vital. Refuser de penser la guerre en nous coupant de nos émotions ; puiser dans les résistances des femmes pour diriger notre colère, grossir le flot de nos indignations.




