Enseigner le « care » à l’école ?

Et si le soin, au travers des tâches quotidiennes, devenait plus central dans l’éducation ? Dans l’apprentissage de la citoyenneté ? Dans les années 1970 et 80, l’abandon des cours des arts ménagers a semblé une évidence progressiste. Alors que la répartition du travail domestique et familial reste une des pierres angulaires de l’inégalité entre les femmes et les hommes, certains pays mettent en place des politiques publiques qui visent à transmettre aux futures générations, filles et garçons, une culture plus juste, intégrant le care et l’enseignement ménager dans les parcours scolaires. Un retour comme une promesse.

Octobre 1955. Des élèves de la Ifton Heath School (Shropshire, Royaume-Uni) apprennent les "compétences domestiques". CC National Library of Wales

Dès le plus jeune âge, enseigner une éthique de soin, de soi-même (satisfaire à ses propres besoins primaires), des autres, de l’environnement, qui commence par le fait d’assumer les tâches quotidiennes ? Inculquer à tous·tes, filles et garçons, dès la maternelle, les arts ménagers et leur rôle indispensable, vital, dans cette « maintenance » quotidienne de la reproduction de la vie ? Ces idées enthousiasmantes se perdent encore dans les réminiscences patriarcales d’un temps pas si lointain où ce type de formations ne concernaient que les filles. Les (lourdes) représentations que nous en avons actuellement et leurs conséquences concrètes ne sortent pas de nulle part, leurs paradoxes non plus.

Apprendre, ok, mais des savoirs spécifiques

L’histoire du développement de l’enseignement des filles est indissociable de leur lutte pour l’autonomie et l’émancipation. La première vague féministe, portée en Belgique notamment par Zoé de Gamond, a combattu le manque d’instruction des filles, cause de leur aliénation civile et économique. L’inspectrice des écoles et féministe belge ouvre en 1864 la première école secondaire laïque pour filles ; d’autres suivront.

L’objectif, quelle que soit la classe sociale, est de consolider la famille en formant de bonnes épouses, de bonnes mères, gages de stabilité et pérennité de l’ordre établi.

Cependant, « la séparation de plus en plus nette qui s’effectue au 19e siècle entre l’espace public (masculin) et l’espace privé (féminin) relègue les filles dans les savoirs familiaux : leur éducation les prépare aux tâches éducatives et domestiques », raconte Éliane Gubin au chapitre « Enseignement » de l’Encyclopédie d’histoire des femmes. Belgique, 19e et 20e siècles (Racine 2018). « La répartition des rôles imprègne donc profondément l’enseignement féminin à tous les niveaux et constitue une voie privilégiée pour imposer la hiérarchie de sexes. L’objectif, quelle que soit la classe sociale, est de consolider la famille en formant de bonnes épouses, de bonnes mères, gages de stabilité et pérennité de l’ordre établi. »

Octobre 1955. Des élèves de la Ifton Heath School (Shropshire, Royaume-Uni) apprennent les « compétences domestiques ». CC National Library of Wales

Le capitalisme maintient des formations différenciées

Même lorsque l’évolution du marché du travail, à la fin de la Première Guerre mondiale, demande davantage de main-d’œuvre qualifiée, les filières se développent tout en maintenant les différences d’orientation entre filles et garçons. « Aussi, écrit encore l’historienne Éliane Gubin, si les nouvelles formations (service, travail social, paramédical, etc.) contribuent à l’autonomisation économique des femmes, elles n’entament pas l’idée d’une mission « naturelle » des filles » dans le soin aux autres, une répartition toujours puissamment opérante actuellement. Cette séparation est cependant (un peu) questionnée, remarque l’historien Christian Vreugde, dans les années 1920 par exemple : au salon parisien des appareils ménagers de 1923 où les visiteurs/euses pouvaient lire une pancarte « L’enseignement ménager est indispensable aux garçons comme aux filles ».

Après la Seconde Guerre mondiale, un accès toujours plus large à l’éducation et la mixité qui s’impose progressivement dans l’enseignement secondaire général officiel (obligation à partir de 1970, vingt ans plus tard dans le catholique) ont des effets bénéfiques : les filles, plus largement scolarisées, suivent désormais les mêmes programmes que ceux imposés aux garçons.

L’effacement des savoirs « féminins »

En fait, sous le vocable « mixité », c’est l’enseignement des filles qui s’aligne sur celui des garçons, et également au niveau des directions : de nombreux postes de directrices d’école disparaissent au profit de ceux de directeurs.

Sous le vocable « mixité », c’est l’enseignement des filles qui s’aligne sur celui des garçons.

Dans ce mouvement de généralisation des normes masculines se perd l’apprentissage des tâches ménagères et de l’économie domestique. Tâches et travail domestique gratuit (c’est-à-dire fait pour quelqu’un·e d’autre), que les femmes continuent à assumer aux deux tiers, selon les derniers chiffres de 2017 de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS). Le travail domestique en devient d’autant plus invisibilisé, toujours dévalorisé, et désormais lié à des compétences qui semblent, sinon innées à la gent féminine, du moins devoir se transmettre de mère en fille.

Les compétences

Il existait auparavant un consensus sur le fait qu’il était nécessaire d’enseigner ce qu’on appelait alors les « arts ménagers ». Dissous dans la mixité, leur enseignement ne semble même plus nécessaire à l’enrôlement des femmes dans leur propre mise en domesticité. Les tâches domestiques demandent cependant des compétences.

Dissous dans la mixité, l’enseignement des « arts ménagers » ne semble même plus nécessaire à l’enrôlement des femmes dans leur propre mise en domesticité.

Dans son livre L’enseignement ménager en France. Sciences et techniques au féminin, 1880-1980, le professeur en sciences de l’éducation Joël Lebeaume explique à quel point ces apprentissages pouvaient mobiliser des matières diverses : « L’enseignement ménager, fondamentalement pratique, est aussi conçu comme des sciences appliquées à la vie ménagère qui visent l’intelligibilité de toutes les recettes usuelles et leur critique. Les sciences physiques, chimiques, naturelles ainsi que l’économie générale… sont alors convoquées dans les enseignements de chimie et d’hygiène alimentaire, de détachage et repassage, d’aménagement des espaces… pour la connaissance de toutes les formes d’énergie et de leur usage, des réactions chimiques, du monde végétal, animal, de l’anatomie et de la physiologie humaines. » Concrètement ? Par exemple des cours de cuisine incluant les trois dimensions de préparation, conservation et d’hygiène.

Octobre 1955. Des élèves de la Ifton Heath School (Shropshire, Royaume-Uni) apprennent les « compétences domestiques ». CC National Library of Wales

Approche féministe assumée

Certains pays ont compris l’importance de ces apprentissages plus manuels, indispensables à la reproduction de la vie, et les promeuvent généralement sous les arguments d’autonomie et de durabilité. Les pays nordiques en assument plus facilement les enjeux politiques en termes d’égalité.

En Finlande, pour les enfants de 13 ans, un cours hebdomadaire d’économie domestique, très apprécié, est désormais intégré au programme national.

En Finlande, pour les enfants de 13 ans, un cours hebdomadaire d’économie domestique, très apprécié, alliant théorie et pratique, est désormais intégré au programme national (optionnel par la suite) : cuisine, ménage, nutrition, hygiène, mais aussi gestion des ressources, permettent l’acquisition de compétences liées aux processus de consommation, et modifient les systèmes de représentation, et d’interprétation, de l’organisation familiale et sociale. L’économie domestique a même intégré l’université : il est désormais possible d’obtenir un doctorat dans cette matière à succès.

En Belgique, jusqu’à présent, les initiatives dans ce sens relèvent de la volonté individuelle d’enseignant·es convaincu·es ou de projets pédagogiques spécifiques à certaines écoles. Et ce n’est pas la refonte du tronc commun dans le secondaire inférieur – portée par la ministre de l’Éducation en Fédération Wallonie-Bruxelles, Valérie Glatigny (MR), et adoptée en première lecture en décembre – qui va bouleverser l’ordre des choses. Une option qualifiante proposant des cours d’électricité, de menuiserie, etc., est prévue en 3e dans certaines écoles ; l’économie domestique n’en fait pas partie. Si cette formation voyait le jour, il faudrait, pour sortir des stéréotypes, qu’elle ne soit pas soumise à option.

Chez nos voisin·es français·es, généraliser des cours d’activités domestiques à l’école est la deuxième des 44 propositions d’un rapport sur l’efficacité des politiques d’accompagnement à la parentalité réalisé l’année dernière par les députées Sarah Legrain (LFI) et Delphine Lingemann (MoDem) dans une perspective d’égalité des chances entre femmes et hommes. Ce lien entre parentalité difficile et travail domestique montre la nécessité de désenclaver les tâches ménagères de la sphère privée, individuelle, où les attentes de disponibilité illimitée sont encore et toujours dirigées vers les pourvoyeuses du care, les femmes et les mères. Il montre la nécessité d’une prise en charge collective, à l’école, de l’apprentissage du soin dans toutes ses dimensions.

Carte blanche / Femmes sans papiers à Bruxelles : exister, résister, transformer

« Que signifie vivre, lorsque les conditions mêmes de l’existence sont constamment fragilisées, contrôlées, invisibilisées ? », s’interroge Natacha Mugisi Tchitembo, une des porte-parole du Comité des Femmes Sans-Papiers et la coordinatrice du tout nouveau collectif bruxellois Women’s Liberation Front. Dans cette carte blanche, elle interpelle les citoyen·nes que nous sommes en vue de l’ouverture prochaine d’une occupation pour les femmes sans papiers en Région bruxelloise. Elle questionne les solidarités nécessaires de la part de celles qui ne subissent pas cette condition administrative (parce qu’en possession de papiers), et analyse l’occupation à venir comme un acte politique, un geste de dignité et une revendication de reconnaissance.

Marche de la chorale "Les Invisibles", un projet du Comité des Femmes Sans-Papiers, lors d'une manifestation organisée par la Plateforme 21/03, à l'occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale (21 mars 2026). © Marie Lhoir

Bruxelles. Capitale de l’Europe, ville de décisions qui incarne, dans l’imaginaire collectif, les valeurs de démocratie, de droits humains et d’égalité.Et pourtant, dans cette même ville, vivent des femmes dont l’existence est administrativement niée. Des femmes qui travaillent, qui élèvent des enfants, qui prennent soin, qui nettoient, qui chantent, qui s’organisent, mais qui, juridiquement, n’existent pas. Cette contradiction n’est pas marginale, elle est structurelle. Elle nous oblige à poser une question fondamentale : que signifie vivre, lorsque les conditions mêmes de l’existence sont constamment fragilisées, contrôlées, invisibilisées ?

Une intelligence pratique de survie

Vivre sans papiers, ce n’est pas seulement vivre sans un document. C’est vivre dans un régime d’incertitude permanente. Cela signifie ne pas savoir si un trajet en transport public peut devenir un moment de contrôle. Ne pas savoir si un·e employeur/euse paiera ou exploitera. Ne pas savoir si l’on pourra accéder à des soins sans risquer d’être signalée. C’est une condition marquée par une triple précarité : juridique, économique et sociale.

Vivre sans papiers, c’est vivre dans un régime d’incertitude permanente.

Et pourtant, réduire ces femmes à cette précarité serait une erreur analytique et politique. Car face à ces contraintes, elles développent ce que l’on pourrait appeler une intelligence pratique de survie. Elles apprennent à lire la ville autrement : quels quartiers éviter, à quelle heure circuler, quels réseaux activer. Elles construisent des formes de discrétion stratégique, non pas comme effacement, mais comme modalité d’adaptation active. Elles cumulent les emplois invisibilisés : nettoyage, garde d’enfants, aide aux personnes âgées, etc. Des secteurs essentiels mais dévalorisés, où leur travail est à la fois indispensable et nié. Mais ce niveau individuel ne suffit pas à comprendre la réalité. Car très vite, le « je » devient « nous ».

Dans ces espaces, la peur peut devenir parole, et la parole peut devenir action. On assiste alors à la résistance.

Du « survivre ensemble » au « lutter ensemble » face à l’isolement imposé, les femmes sans papiers créent des espaces collectifs. Des comités, des réseaux, des chorales, des associations de travailleuses. Ces espaces ne sont pas anecdotiques. Ils remplissent des fonctions fondamentales. Ils sont des lieux de protection : on n’est pas seule face à la violence. Des lieux de circulation de savoirs juridiques, pratiques, politiques. Des lieux de reconnaissance où l’on peut raconter son histoire, être entendue, être crue. Mais surtout, ils sont des lieux de transformation, car dans ces espaces, la peur peut devenir parole, et la parole peut devenir action. On assiste alors à la résistance.

Les prises de parole publiques, les rassemblements, les chants ne sont pas seulement des expressions culturelles, ce sont des actes politiques. Ils rendent visibles des existences que les politiques migratoires cherchent à maintenir dans l’ombre.

Solidarités politiques : de l’aide à l’alliance

À ce stade, une question se pose avec acuité : qui porte cette lutte ? Et surtout, qui la porte avec elles ? Trop souvent, les femmes sans papiers sont entourées d’initiatives de soutien qui relèvent de la compassion. Or, la compassion, si elle peut être un point de départ, ne peut constituer un horizon politique. Il est nécessaire d’opérer un déplacement : passer de l’aide à l’alliance.

La compassion, si elle peut être un point de départ, ne peut constituer un horizon politique.

Cela implique d’abord une reconnaissance des rapports de pouvoir. Toutes les femmes ne sont pas exposées de la même manière aux risques. Le statut administratif produit une hiérarchie d’accès aux droits, à la sécurité, à la parole. Reconnaître cela, ce n’est pas diviser, c’est créer les conditions d’une solidarité lucide.

Et que signifie être solidaire ? Être solidaire, ce n’est pas parler à la place, ce n’est pas non plus se contenter de relayer, c’est accepter de se positionner. Concrètement, cela peut prendre des formes multiples à l’échelle individuelle. Ouvrir un espace, accompagner dans des démarches, partager des ressources collectivement, mettre à disposition des lieux, soutenir logistiquement, amplifier les mobilisations au niveau politique. Interpeller les institutions, contester les politiques migratoires, défendre des processus de régularisation, etc.

Être solidaire, ce n’est pas parler à la place, ce n’est pas non plus se contenter de relayer, c’est accepter de se positionner.

Mais au-delà des actions, il y a une exigence, celle de construire un féminisme qui ne laisse personne à sa marge. Un féminisme qui reconnaît que les oppressions ne sont pas uniformes mais imbriquées. Genre, classe, race, statut administratif. Un féminisme qui accepte d’être transformé par celles qu’il inclut.

 

L’occupation : prendre place pour exister

C’est dans ce contexte qu’émerge l’occupation portée par le collectif bruxellois Women’s Liberation Front. Cette initiative réunit des femmes issues de différents espaces de lutte : la chorale du Comité des Femmes Sans-Papiers, la Ligue des travailleuses domestiques [de la CSC Bruxelles, ndlr], et le collectif L’écho de la voix.

Ce rassemblement est en lui-même un événement politique. Il témoigne d’une convergence, d’une volonté de ne plus seulement survivre côte à côte, mais de lutter ensemble.

Pourquoi ouvrir une « occupation » ? Parce que l’accès au logement est refusé, parce que l’accès à la reconnaissance est bloqué, parce que les institutions ferment des portes. Alors, les femmes ouvrent des espaces. L’occupation n’est pas un simple acte illégal au regard du droit. C’est un acte légitime au regard de la dignité. C’est affirmer : « Nous sommes là, nous vivons ici, nous avons droit à un espace ». Un lieu comme acte politique.

Ce lieu ne sera pas seulement un toit. Il sera un espace d’organisation, un espace de parole, un espace de visibilité, un espace où l’existence ne sera plus conditionnelle. Un espace où l’on ne demandera pas la permission d’exister. Mais pour que ce lieu tienne, il ne peut pas reposer uniquement sur celles qui l’occupent.

L’occupation n’est pas un simple acte illégal au regard du droit. C’est un acte légitime au regard de la dignité.

Cette occupation aura besoin de soutien concret : matériel (nourriture, matelas, produits de première nécessité) ; humain (présence, relais, vigilance) ; politique (médiatisation, plaidoyer, protection).

Soutenir cette occupation, ce n’est pas seulement aider. C’est prendre position dans un conflit politique sur la légitimité des vies.

Quelle société voulons-nous ?

Les femmes sans papiers ne sont pas définies uniquement par leur vulnérabilité. Elles sont actrices de leur vie. Elles sont organisatrices. Elles sont résistantes. Elles développent des stratégies complexes pour vivre dans un système qui les exclut. Elles construisent des collectifs qui transforment cette exclusion en force politique. Elles créent des espaces, là où on leur refuse toute place.

La question dès lors ne leur est plus seulement adressée. Elle vous est aussi adressée. Que faites-vous de cette réalité ? Choisissez-vous de rester spectatrices, ou devenez-vous leurs alliées ? Car au fond, il ne s’agit pas seulement de migration. Il s’agit de justice. Il s’agit de dignité. Il s’agit du type de société que nous acceptons de construire. Et peut-être, surtout, du type de société que nous refusons désormais de tolérer.