Selon vous, les médias – notamment dans le procès de Dominique Pelicot – n’ont pas bien traité la question de la soumission chimique. Un exemple ?
« La première chose qui m’a marquée, c’est la scotomisation. « Scotomiser », c’est rejeter inconsciemment hors du champ de la conscience une réalité pénible. Appeler le procès de Dominique Pelicot et des plus de 50 violeurs condamnés « l’affaire des viols de Mazan », c’est mettre le focus sur le village et donc encore éviter de parler des agresseurs et des victimes. C’est la même chose quand on met en avant le GHB, « la drogue du violeur », en omettant de parler des autres drogues notamment la plus répandue, l’alcool. On se contente finalement d’un aperçu, d’une espèce de photographie, sans tenir compte de tout ce qu’il y a derrière, à commencer par la culture du viol. »
L’une des principales thèses de votre étude, c’est qu’on met le focus sur la soumission chimique, beaucoup moins sur la « vulnérabilité chimique » (voir encadré ci-dessous) – c’est-à-dire, comme vous l’écrivez, « les situations au cours desquelles on a consommé volontairement une substance qui nous rend plus vulnérable à une agression », pourtant plus répandues. Pourquoi est-elle invisibilisée ?
En mettant le focus sur la soumission chimique et la « drogue du violeur », le récit médiatique rejoue tous les mythes du viol.
« On retrouve en fait dans le traitement médiatique tous les mécanismes de l’invisibilisation communs à toutes les formes de violences sexistes qu’a mis en avant Patrizia Romito, comme l’euphémisation, c’est-à-dire omettre de préciser le caractère sexiste d’une violence, la déshumanisation et/ou la culpabilisation des victimes ou encore la compartimentation des violences qui empêche d’admettre que la violence est structurelle. Si l’on regarde les données scientifiques et médicolégales, on trouve, parmi les agressions sexuelles facilitées par les substances chimiques, la soumission chimique d’un côté, la vulnérabilité chimique de l’autre [voir ci-dessous, ndlr], la seconde étant surreprésentée. »
Pourquoi dès lors n’entend-on parler que de soumission chimique ?
« En mettant le focus sur la soumission chimique – et la « drogue du violeur » –, le récit médiatique rejoue tous les mythes du viol, notamment celui de la victime de viol « blanche », « crédible » et « hors de tout soupçon » piégée par de « vrais violeurs », pervers et prédateurs. La vulnérabilité chimique va à l’encontre de ce mythe puisque la victime a pris de la drogue ou trop bu volontairement, ce qui fait d’elle une mauvaise victime. On dira d’elle qu’ »elle l’a bien cherché », et de l’agresseur qu’il a « profité de la situation », selon les règles d’un jeu dit de « séduction » admis par tout le monde.
La vulnérabilité chimique met aussi l’accent sur le fait que la majorité des viols facilités par des substances chimiques sont le fait de quelqu’un qu’on connaît plus ou moins, dans le cadre festif mais aussi privé, que cela concerne aussi les viols entre partenaires intimes. »
Mais le traitement de la soumission chimique est lui aussi insuffisant selon vous.
« Absolument. La soumission chimique n’est en effet pas seulement une arme utilisée dans le cadre des agressions sexuelles, et ne se déroule pas seulement dans les bars, comme on a souvent tendance à nous le dire. Des chiffres font état de 37,1 % de cas où les motifs sont différents, parmi lesquels : le vol, la maltraitance chimique d’enfants ou de personnes âgées, la violence physique, la séquestration, la traite humaine, etc.
Cette arme patriarcale touche donc aussi les enfants, les personnes âgées. Cette méthode d’agression s’inscrit dans le continuum des violences sexistes et sexuelles qui s’exercent partout. À nouveau, beaucoup de médias s’en sont tenus aux figures du croquemitaine (comme le loup) et du Petit Chaperon rouge. Ce conte sociétal perpétue une morale qui enjoint aux filles de rester à la maison, d’être vigilantes, de surveiller leur verre parce que des « monstres » rôdent, d’être « responsables » d’elles-mêmes et de leurs amies. »
Et les hommes ?
On distingue les « vrais » violeurs des « faux » violeurs. Or, le mécanisme est le même.
« Les hommes, eux, peuvent s’adonner aux plaisirs de la fête, boire de l’alcool en toute insouciance et lâcher prise sur les conventions et la morale. Je ne suis d’ailleurs pas d’accord avec la distinction faite, dans de nombreuses recherches, entre un viol prémédité et un viol d’opportunisme [voir ci-dessous « Chiffres et définition », ndlr]. Par là, on distingue les « vrais » violeurs des « faux » violeurs. Or, le mécanisme est le même. Il y a dans les deux cas une forme de préméditation. Il s’agit de mécanismes de domination et de prédation sexuelle encouragés par la socialisation entre pairs ainsi que par les institutions et inscrits dans les scripts sexuels des masculinités viriles. Les femmes y sont réduites à des objets, des proies, des cibles. »
On est dans un entre-deux. D’un côté, des (jeunes) hommes se questionnent sur la masculinité hégémonique. D’un autre, on voit des non-lieux dans les procès de #BalanceTonBar, des jeunes séduits par le masculinisme. Dans ce contexte, à qui adressez-vous cette étude ?
« Dans la foulée d’une rencontre avec des étudiant·es, au sujet du procès de Dominique Pelicot et des nombreux violeurs de Gisèle Pelicot, j’ai eu envie d’écrire une sorte de lettre ouverte à mes enfants, qui avaient le même âge que ces jeunes.
La première partie, c’est ce que je voulais transmettre à ma fille. Ma manière de lui donner de quoi affûter ses arguments déjà bien trempés, de lui fournir des outils de déculpabilisation pour les femmes, d’affirmation, d’empowerment et de compréhension de ce qui est transmis par les médias et la société et qui les enchaîne trop souvent à la peur. Mais aussi de se donner le droit de parfois céder à la peur, de parfois se tromper, etc.
La deuxième partie, je l’ai écrite pour mon fils. Je voulais lui expliquer les mécanismes du patriarcat et du sexisme, pourquoi et comment la sexualité masculine telle que transmise par nos sociétés était problématique et à l’origine de tant d’agressions sexuelles. Je voulais lui dire tout ce que j’ai mis dans cette partie, et que cela était transmis par tout le monde, systémique et structurel, institutionnalisé. Qu’il sache que le problème n’est pas d’être né homme, mais de le devenir dans les limites imposées par la seule masculinité hégémonique et viriliste, et qu’il pouvait continuer à explorer d’autres manières d’être homme sans que cela remette en cause sa masculinité. »
Finalement, pour reprendre une expression de Manon Garcia, comment « vivre avec les hommes » ?
« L’idée de l’étude n’est pas un cahier des charges à l’encontre des garçons et des hommes, ni un constat défaitiste, inéluctable ou culpabilisant. La force du patriarcat comme du capitalisme, c’est de nous faire croire qu’on ne peut pas sortir d’un système où soit tu es soumis·e, soit tu deviens dominant·e. La réponse doit être collective. Par l’éducation féministe notamment, qui ouvre à d’autres horizons et à d’autres formes de masculinités.
Je ne souhaite pas que « la honte change de camp » […] Je souhaite la disparition des camps.
Personnellement, je ne souhaite pas que « la honte change de camp ». La honte empêche trop souvent de se regarder en face honnêtement, condition nécessaire à tout changement. La honte est un frein, un poison insufflé de l’extérieur qui paralyse, tout comme le sentiment de culpabilité. Les agresseurs le savent d’ailleurs fort bien, ils s’en servent pour silencier leurs victimes. Ce que je souhaite, c’est la disparition des camps. Et pour ça, il faut ouvrir les horizons, briser la solidarité masculine tenace et se solidariser sur des valeurs communes, réactiver nos imaginaires pour changer de paradigme. »


