7 et 8 mars 2020 : au cœur des mobilisations féministes à Liège

Par N°227 / p. WEB • Mars 2020

Trop courte pour contenir toutes les colères, la seule journée du 8 mars, avec la 3e édition de la Cycloparade féministe, n’a pas suffi aux Liégeoises pour répondre à l’appel à la mobilisation nationale et internationale. La veille déjà, dans le centre-ville, des actions se sont tenues à l’initiative du Collecti.e.f 8 maars pour protester contre les violences de genre. Récit de deux jours intenses.

Selon Yamina Meziani (poncho argenté), porte-parole de Collectives et Ardentes, la Cycloparade féministe du 8 mars 2020 à Liège fut un vrai succès, malgré la météo. © Sarah Benichou pour axelle magazine

À Liège, les mobilisations autour de la Journée internationale des droits des femmes ont fait réagir les ennemis du féminisme… Mardi 10 mars au matin, voici ce qu’on pouvait voir sur les murs de la ville : « Le féminisme est un cancer » ; « Le multiculturalisme tue » ou encore « Gay Pride : personne ne veut vous voir »… Attribués au réseau suprémaciste blanc « Hundred Handers », ces slogans sont une réponse aigrie au succès du week-end précédent. « Dès que les femmes prennent de la force collectivement, il y a un contre-mouvement », analyse Lina, du collectif féministe liégeois Et Ta Sœur ? Pour la militante, cet « étalage de haine » est un avertissement à prendre au sérieux : « La mobilisation des femmes ne doit pas s’arrêter au 8 mars. Nous avons montré notre force, il faut s’en saisir, nous organiser et agir par et pour nous-mêmes au quotidien. »

Les militantes du collectif Et ta sœur ? participent à la Cycloparade. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

À l’image de l’indignation de la jeune femme, la mobilisation féministe de la Cité ardente a été forte cette année : les Liégeoises se sont mobilisées trois jours d’affilée. À l’agenda national de l’appel à la grève des femmes les dimanche 8 et lundi 9 mars s’est ajoutée la 3e édition de la Cycloparade féministe le 8 mars, dans la foulée d’une série de happenings de rue contre les violences de genre samedi 7 mars à l’initiative du Collecti.e.f 8 maars.

Performance contre les féminicides

Samedi 7 mars, place Saint-Lambert. « Qui veut faire Jessica ? » Dépassant du foulard violet qui lui camoufle le bas du visage, les yeux de Diane balayent la soixantaine de personnes qui se sont rassemblées. Pour incarner Jessica, une femme de 29 ans poignardée par son compagnon à Grâce-Hollogne en février 2019, une jeune femme se désigne et se voit remettre un petit ballon de baudruche rose, qui lui sera utile pour la performance à suivre.

Samedi 7 mars, place Saint-Lambert : préparation d’une performance contre les féminicides.©Sarah Benichou pour axelle magazine

Les militantes du Collecti.e.f 8 maars de Liège ont décidé de « prendre la rue » à la veille des deux jours de mobilisations féministes nationales. Parmi les militantes, masquées par des foulards roses, noirs ou violets, les bras chargés de pancartes, 26 portent un ballon rose dans une main. 26, c’est le nombre de féminicides recensés tout au long de l’année 2019 grâce à la lecture méthodique, par les militantes du blog Stop Féminicide Belgique. Le Collecti.e.f a décidé de « lancer le mouvement » du 8 mars en rendant « femmage » à toutes les victimes.

Au complet, la troupe se met en branle pour rejoindre la place du Marché, quelques dizaines de mètres plus bas. Les tambours tonnent. Bleutée par le soleil qui décline, la lumière enveloppe ce moment d’une étrangeté opportune. Les esprits et les corps se concentrent et se rassemblent, sous les regards interrogateurs des gens déjà installés aux terrasses des restaurants. Chacune prend sa place. Rompant le silence, les noms, âges, lieux de décès des victimes et le mode opératoire de leur assassin sont énoncés au micro. En quelques minutes, les 26 militantes sont tombées au sol. Au cri de « Stop féminicide ! », les ballons sont crevés, libérant des jets de peinture rouge sur les pavés.

« Non seulement on meurt, mais c’est dans l’indifférence. Il n’y a aucun chiffre officiel. C’est important d’imposer cette réalité à la vue de toutes et tous dans l’espace public », bouillonne Aude, membre du collectif Et Ta Sœur ? « Il faut dire que ces femmes ne sont pas simplement mortes, mais qu’elles ont été tuées, le plus souvent par leur conjoint ou ex-conjoint. Ce sont des meurtres politiques, pas des faits divers », insiste Diane.

Un violeur sur leur chemin

Le deuxième temps fort de la soirée se tient devant le Palais de Justice. Le collectif veut y réaliser la chorégraphie chilienne « Un violador en tu camino » (un violeur sur ton chemin). « On a choisi l’endroit pour rappeler l’impunité dont jouissent nos agresseurs », explique Diane. L’information a circulé sur les campus liégeois et, dans la nuit naissante, elles sont une grosse centaine à apprendre rapidement les paroles distribuées par les militantes. « Quand on dit « C’est la police ! », on pointe par-là, parce qu’il y a un poste de police. Pour « la justice », on pointe derrière, vers le Palais. « Le capitalisme », ce sera devant : les galeries Saint-Lambert ! », indique la militante qui s’apprête à scander les paroles, micro en main. « Notre supplice ? C’est une violence dissimulée ! », crie le bloc de femmes, poing levé et pieds frappant obstinément le sol suivant le tempo qui jaillit de l’enceinte portable. « Je préfère ça, souffle une militante restée un peu en retrait, nous mettre en scène vivantes, rageuses et debout plutôt que mortes. »

7 mars : les pancartes du Collecti.e.f 8 maars de Liège s’affichent place Saint-Lambert. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

Dans la nuit, « On se lève ! On se casse ! » et on marche

« On vous propose de partir en parade festive dans le centre-ville ! » Après les prises de parole libre où des femmes sont venues lire leurs créations au micro, les militantes du Collecti.e.f appellent à terminer la soirée par une marche de nuit. L’objectif : affirmer que les femmes et les minorités de genre doivent pouvoir circuler dans les rues sans peur, même la nuit. « Et, pour ça, on ne demande pas d’autorisation : on prend la rue et c’est tout », insiste Diane. « Les mecs cis, vous ne venez pas, la marche se fait en mixité choisie », prévient la militante au micro avant de préciser qu’un « mec cis, c’est quelqu’un qui est né avec un zizi, qu’on a assigné au genre masculin à sa naissance et qui se sent ok avec ça. »

Les tambours qui résonnaient gravement une heure plus tôt s’ajustent maintenant aux slogans dans une joyeuse batucada. Galvanisées par la lecture publique de la tribune, désormais historique, de Virginie Despentes, les manifestantes s’époumonent en s’installant derrière la banderole : « On se lève ! On se casse ! Et on vous emmerde ! »

Accompagnée par la chorale À tantôt en vélo, le cœur de Liège est traversé d’un cri collégial inhabituel, mélodieux et combatif. « Nous sommes fortes, nous sommes fières, et féministes, et radicales, et en colère ! » Une caisse claire vissée sur les hanches, Pascou souligne la force que lui donne la batucada : « Les percussions, c’est rassembleur et, franchement… ça me fait beaucoup de bien de taper sur quelque chose ! »

Grisées par l’énergie collective, les manifestantes se sourient quand leurs regards se croisent, fières et heureuses d’avoir réussi à prendre la rue, par et pour elles-mêmes. Au milieu du cortège, Cora se fraye un chemin avec sa poussette. Maman solo, la jeune femme de 32 ans explique sa présence : « Je fais ça pour moi, mais aussi pour ma fille. Je veux qu’elle voie qu’on peut trouver de la force dans le collectif pour faire face à la violence du monde. » Pour Val, l’enjeu de cette marche de nuit est plus précis encore : « Pour une fois, on se sent puissantes face à des mecs cis. S’ils nous cherchent, on peut répondre… Cette marche, c’est de l’autodéfense féministe. »

« Un magnifique peuple de guerrières »

La nuit fut courte. Aujourd’hui, c’est dimanche 8 mars et il pleut. « La météo est comme le patriarcat, elle ne nous rend pas les choses faciles », s’esclaffe Marie en poussant les pédales de son cuistax ruisselant de pluie. La jeune femme de 36 ans participe à sa première Cycloparade : « Avant, j’étais à Bruxelles, je manifestais là-bas : je continue ici, c’est gai. Féministe, tant qu’il le faudra ! »

Aude Gaspard, militante au collectif féministe Et ta sœur ? et créatrice de la page Facebook « Pourquoi devenir féministe » participe à la Cycloparade (ici, place de l’Yser à Liège). © Sarah Benichou pour axelle magazine

Après un « cri des sorcières » massif et le slam poignant de l’artiste et poétesse liégeoise Lisette Lombé, adressé à « ce magnifique peuple de guerrières », petit·es et grand·es quittent la place de l’Yser dans une ambiance bon enfant. Sur le gris sombre du ciel se détachent des silhouettes perchées sur des rollers, trottinettes, cuistax et vélos en tous genres qui avancent au rythme des slogans et des cuivres de la Fanfare du Nord. Drapée dans son poncho argenté, la porte-parole de Collectives et Ardentes, Yamina Meziani, rayonne : « 1.500 manifestantes et manifestants, c’est un vrai succès, vu le temps et l’angoisse provoquée par le coronavirus. »

Dans le cortège du Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion, des petites filles chantent dans des porte-voix. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

« On ne sert pas uniquement à faire le ménage, s’occuper des enfants ou laver le linge », s’insurge Elisa, 9 ans, venue avec sa belle-mère. « On est plus utiles que les hommes qui, comme mon papa, ne font rien alors que les femmes bougent tout le temps, à la maison et à leur travail. » La fillette nous confie, dans un grand sourire, qu’elle veut devenir chirurgienne. Quant à Jenny, 78 ans, cape rose et chapeau de sorcière vissé sur le crâne, elle nous explique : « Avec la référence aux sorcières, nous revendiquons le pouvoir, comme les femmes l’incarnaient avant d’être massacrées. »

La députée fédérale Sarah Schlitz dans le cortège des Femmes Ecolo. © Sarah Benichou pour axelle magazine

Les cuistax des Femmes Ecolos sont parés de brins de bambou. Les groupes politiques, syndicaux ou associatifs se succèdent de façon assez traditionnelle, mais les manifestantes subvertissent joyeusement les habitudes militantes pour nommer et dénoncer les inégalités qu’elles vivent à la maison ou sur leurs lieux de travail.

Le sujet du jour : le travail des femmes

Les fichus rouges noués sur les fronts hauts complètent les bleus de travail que portent des manifestantes aux mains gantées de plastique jaune : la figure de Rosie la riveteuse revient un peu partout dans le défilé. Salaires, statuts, déni ou conditions sociales déplorables, rien de ce qui touche au travail des femmes n’est laissé dans l’angle mort sur les pancartes artisanales comme dans les slogans. « Les femmes veulent travailler, avoir un vrai salaire, et pour l’égalité, c’est toujours la galère ! »

Les militantes de Vie Féminine Seraing à l’arrivée de la Cycloparade. ©Sarah Benichou pour axelle magazine

Entre deux slogans, Fatiha, animatrice au Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion (CVFE), jubile : « Aujourd’hui, j’ai rien foutu  à la maison : je pense à moi ! » Julie, de Vie Féminine, renchérit : « Je ne me suis pas du tout préoccupée de ce qu’il fallait mettre dans le sac du petit aujourd’hui : je fais grève de la charge mentale ! Et demain, je fais grève au travail. » Le travail des femmes, en particulier le travail domestique, s’impose comme le sujet du jour. Au-delà de la répartition des tâches, ce sont des équipements publics et collectifs qui sont exigés : « Des crèches publiques, tout de suite ! »

Les absentes : les victimes et les invisibilisées

« Je marche pour toutes celles qui ne sont plus là. Il est insupportable que des femmes meurent par la main de l’homme » : sous son diadème de princesse, Rose-Madeleine est grave. Des femmes portant le costume de la servante écarlate apparaissent au détour de certains cortèges. Le contrôle sur leur propre corps, de même que les féminicides, les viols, le harcèlement de rue ou le racisme animent également nombre de manifestantes.

Rose-Madeleine (à droite) : « Je marche pour toutes celles qui ne sont plus là. Il est insupportable que des femmes meurent par la main de l’homme. » ©Sarah Benichou pour axelle magazine

« Ma réalité est différente de celle d’autres femmes », analyse Mariame, 25 ans, coiffée d’un foulard violet. L’animatrice de Vie Féminine à Seraing développe : « Il y a un manque de considération pour les femmes voilées dans le pays. On leur interdit tout : quand ce n’est pas légalement c’est officieusement. Concrètement, à de rares exceptions près, notamment dans des assos féministes, le travail salarié nous est interdit. Voilà pourquoi ça m’a tenu à cœur de venir aujourd’hui. »   Quant à Julie, elle regrette : « La marche est merveilleuse, mais certaines femmes n’ont pas pu venir : leurs compagnons n’ont pas voulu, elles travaillent ou elles sont seules avec les enfants. Nous portons leurs pancartes, leurs voix sont là… Mais pas elles. »

La construction d’un mouvement où chacune trouve sa place, c’est un chemin. Animées par beaucoup de joie et de force collective, les mobilisations liégeoises constitueront-elles des points d’appui, notamment pour les femmes vivant des discriminations croisées, « toutes celles qui n’ont pas besoin de formation à l’intersectionnalité », comme l’analyse Lisette Lombé ? Poursuivre ce processus d’émergence du « majestueux animal collectif » que la slameuse a appelé de ses vœux à l’ouverture de la Cycloparade était dans de nombreux esprits. Une chose est sûre : la mobilisation immédiate des militantes contre les collages d’extrême droite au lendemain de ce week-end féministe ressemble à une promesse tenue : « Les femmes sont dans la rue : on ne nous arrêtera plus ! »

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