À Anderlecht, des mamans en lutte contre « l’abandon de la jeunesse par les responsables politiques »

Depuis la fin du mois de décembre, la commune bruxelloise d’Anderlecht est médiatisée pour différents incidents et faits de violence qui impliquent les jeunes de ses quartiers populaires. Des mamans prennent la parole dans l’espoir de se faire entendre.

D.R. @selmabenkhelifa

C’est une mesure qui avait fait grand bruit fin 2024 : le bourgmestre Fabrice Cumps (PS) avait signé le 19 décembre une ordonnance de police interdisant aux mineurs de moins de 16 ans de circuler dans le quartier de Cureghem, à Anderlecht, sans la présence d’un parent (ou d’un·e tuteur/trice légal·e) la nuit du 31 décembre au 1er janvier, sous peine d’arrestation administrative. Le bourgmestre a expliqué qu’il s’agissait d’une mesure « de protection de la jeunesse » à la suite de débordements qui se produisent chaque année durant la nuit du Nouvel An, impliquant notamment des feux d’artifice et des pétards. Il a également évoqué « des scènes de guérilla urbaine ». Un recours en suspension contre cette ordonnance avait par la suite été déposé par des parents inquiets face à cette mesure. Alors que l’auditeur du Conseil d’État avait estimé cette « assignation à résidence » illégale et contraire à la Convention relative aux droits de l’enfant, le Conseil d’État a finalement rejeté la requête des parents le 30 décembre, estimant que la famille n’avait pas pu démontrer l’existence d’un préjudice suffisamment grave pour justifier une suspension en urgence de l’ordonnance, qui est donc restée d’application. « Rien ne l’empêche d’accompagner leur fils de 15 ans ce soir-là », a précisé l’auditeur. Après le Nouvel An, le bourgmestre a indiqué au journal Le Soir que l’ordonnance avait été « utile sur le plan éducatif ».

Une affirmation remise en question par Nathalie Preudhomme, la maman qui a introduit le recours en suspension, ainsi que par Malika et Naima, deux membres du collectif féministe Front de Mères, qui l’ont soutenue dans cette démarche. axelle les a rencontrées.

Comment avez-vous eu connaissance de cette ordonnance de police ?

Nathalie Preudhomme : « J’ai appris cette mesure par la presse le 20 décembre, et cela m’a immédiatement scandalisée. J’en ai parlé à mon mari en lui disant qu’on devait faire quelque chose. J’ai trouvé cela stigmatisant, pour les enfants, pour les parents et l’ensemble des habitant·es, car un seul quartier d’Anderlecht était concerné, mon quartier, qui est un quartier précarisé. Je me suis sentie jugée en tant que maman. C’est comme si on me disait que je ne savais pas gérer mes enfants, que des décisions devaient être prises à ma place. Je n’ai pas besoin que le bourgmestre me dise comment protéger mes enfants. Nous avons pris, dans l’urgence, notre responsabilité face à cette situation. Nous n’avons cependant pas réussi à montrer que nous subissions un préjudice en tant que parents à cause de cette mesure. Si c’était à refaire, je pense que c’est mon fils qui devrait porter plainte, parce qu’il s’agissait d’une atteinte très claire à sa liberté de circulation. Mon enfant a d’ailleurs été contrôlé le soir du réveillon. Il n’a pas été arrêté parce qu’il était accompagné de son papa. Il n’a pas du tout compris cette mesure. »

Reprenant le périmètre précis de l’ordonnance, cette carte montre que la mesure ne concernait qu’un seul quartier d’Anderlecht, présenté comme précarisé par Nathalie Preudhomme.

Pourquoi cette ordonnance posait-elle problème ?

Nathalie Preudhomme : « Le bourgmestre a choisi la répression plutôt que le dialogue et le renforcement des associations de terrain, qui travaillent au plus près des jeunes au quotidien et qui ont plein d’idées pour rendre cette soirée plus agréable. Il a considéré nos jeunes, qui sont notre futur, uniquement comme une menace. Il n’a pas réfléchi à des solutions qui auraient pu impliquer tout le monde, au lieu de cela, il a aggravé le fossé entre les citoyen·nes et les institutions. Il y a de vrais problèmes dans mon quartier, dont je préférerais qu’on parle : il y a des difficultés au niveau de l’emploi et du logement qui devraient être des priorités. Il reste pile un an avant le 31 décembre 2025. C’est un événement prévisible, qui revient chaque année. J’appelle le bourgmestre à mettre des choses en place dès maintenant. Je veux que mes enfants bénéficient d’un espace de vie inclusif, et non répressif. D’autant plus que tout le monde à Anderlecht reste traumatisé par la mort d’Adil, tué par la police pendant la pandémie en 2020. Cette ordonnance donnait le feu vert à la police pour embarquer les jeunes. »

Front de Mères : « Opter pour l’axe sécuritaire met les jeunes en danger. C’est une mesure disproportionnée et discriminatoire qui cible seulement une partie de la population. Cette ordonnance crée un dangereux précédent. Pourquoi a-t-elle été prise ? Pour quelques arrestations l’année dernière, sur les 25.000 habitant·es de Cureghem ? Nous ne sommes pas d’accord non plus avec le fait de blesser des policiers ou des pompiers, on a parfois peur nous aussi devant certains pétards, mais pour nous, la question est surtout celle-ci : que faire de cette colère des jeunes, qui est due aux conditions dans lesquelles ils vivent ? Quelles mesures ont été prises à Anderlecht pour soutenir la jeunesse ? Les jeunes ont peu d’espoir et de perspectives, la jeunesse est abandonnée. Comment les faire rêver à un monde meilleur ? On aimerait par exemple réhabiliter l’ancienne piste d’athlétisme. La commune a très peu d’espaces verts et cet endroit est à l’abandon depuis 10 ans ! »

« J’espère simplement du fond du cœur que ceux qui ont intenté cette action prennent bien la mesure des dangers que courent les jeunes qui participent de près ou de loin à ces actions violentes », a publiquement réagi le bourgmestre à propos du recours intenté contre l’ordonnance. Qu’en pensez-vous ?

Front de Mères : « Il écrit dans cette même déclaration qu’il est le « papa des tous les Anderlechtois ». Quand on a lu cela, en tant que féministes, nos cheveux se sont dressés sur notre tête. On dirait qu’il nous dit de retourner dans nos cuisines ! Le collectif Front de Mères vise à donner une légitimité et une crédibilité aux mamans des quartiers populaires, qui ne sont pas assez entendues. Nous sommes des sujets politiques ! C’est ce féminisme qu’on défend, alors que les mères sont souvent les grandes oubliées au sein du mouvement féministe. Nous prônons la convergence des luttes sociales, anti-patriarcales, anti-racistes et écologistes. Les responsables politiques n’ont pas l’habitude de nous voir nous auto-organiser dans l’intérêt de nos enfants. Le collectif s’est d’ailleurs créé en Belgique à la suite de la mort de Mawda, une fillette kurde de deux ans tuée par balle en mai 2018 par un policier sans réelles conséquences judiciaires ou politiques. Dans les quartiers populaires, des violences policières s’exercent contre les jeunes. Nos enfants sont déshumanisé·es. »

Anderlecht fait à nouveau la une de l’actualité en ce début d’année, après une série de fusillades liées à la vente de drogue. Voyez-vous un lien avec ce que vous dénoncez ?

Front de Mères : « Oui. Rien d’autre n’est proposé aux jeunes face aux difficultés et discriminations qu’ils rencontrent. Ils deviennent influençables, et en arrivent au trafic de drogue et au grand banditisme, qui leur promettent du prestige et de l’argent. On a extrêmement peur que nos enfants deviennent des consommateurs, ou qu’ils commencent à vendre de la drogue et reçoivent une balle ou un coup de couteau. Les premières victimes, ce sont nos enfants. Il faut trouver d’autres moyens de lutter contre ces trafics, ce n’est pas la présence policière qui va changer la situation sur le long terme. On constate que c’est à nouveau le volet sécuritaire qui est favorisé, mais ce n’est pas le fait d’avoir plus de policiers dans les rues qui aura un impact positif dans la vie des jeunes. Il faut se mettre à leur hauteur, à hauteur d’enfants, pour leur donner des opportunités de s’épanouir, s’émanciper et leur offrir un champ des possibles élargi. »