Lorsque le bruit des armes automatiques et des tirs de mortiers a retenti à l’aube dans la petite ville de Sake, Sylvie Baziga a jeté précipitamment quelques affaires dans un sac et a rejoint, à pied, la foule de civil·es affolé·es et de militaires en déroute. « Je suis née dans une région où la guerre se chante au quotidien », commence à raconter cette lycéenne de 19 ans, dont le regard empreint de tristesse contraste avec un sourire espiègle. Dans l’est de la République démocratique du Congo, on sait quand il faut fuir pour sauver sa vie. Quitte à n’emporter que ses traumatismes en bagage.
Sylvie a trouvé refuge chez son oncle, à Goma, la capitale provinciale. La ville de deux millions d’habitant·es est à l’image des ruelles défoncées de ses quartiers populaires. Abîmée, chaotique, vivante, bancale. Des murets construits en pierre de lave, traces laissées par plusieurs éruptions volcaniques dévastatrices, délimitent les parcelles des maisons. Les éclats de voix se mêlent aux bruits des motos et aux chants accompagnés de percussions qui sortent des églises évangéliques où des fidèles prient Dieu de ne plus détourner les yeux. Parfois, depuis les bords du lac Kivu, on entend le bruit des combats entre l’armée congolaise et les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, qui font rage sur les collines alentour, à seulement une vingtaine de kilomètres de là.
Le slam qui guérit
En périphérie de Goma, les tentes blanches bricolées avec les moyens du bord s’étendent à perte de vue, comme des radeaux qui flottent sur un océan de misère. Plus d’un million de déplacé·es vivent dans des camps surpeuplés et insalubres.
Prendre une plume, exprimer ce qui me fait mal, c’est ce qui me permet de survivre.
Sylvie pose son sac et ses cahiers dans une petite maison de briques sur le site de Mugunga, une banlieue pauvre et excentrée de Goma, devenue un gigantesque campement, où les milliers de nouvelles et nouveaux arrivant·es s’ajoutent à tous·tes celles et ceux qui ont été chassé·es de chez elles/eux au fil des crises précédentes. Sylvie est un peu pressée, ce jour-là. Elle doit réviser, les examens approchent. Mais elle n’a pas vu les enfants depuis une semaine, ils lui manquent.
« En cercle, en cercle ! » En un instant, des dizaines de gamin·es s’agglutinent autour d’elle et reprennent en chœur, de leurs voix criardes et excitées : « Congo, oooh je t’aime Congo ! » « Ce sont des chansons joyeuses, pour leur faire oublier, pour un moment, tout ce qu’ils ont dans la tête. Ces enfants ont besoin de croire en l’avenir, dit la jeune fille. Chacun aide comme il peut. » Entière, battante, un peu idéaliste, elle croit au pouvoir des mots, dont elle voudrait couvrir la musique des armes.
Je parle de mon vécu, de mon désir de paix, d’amour, des violences faites aux femmes…
« Prendre une plume, exprimer ce qui me fait mal, c’est ce qui me permet de survivre », confie-t-elle. Mais écrire des poèmes ne lui suffisait pas. Elle voulait conter ses histoires. Le slam lui tombe dessus, comme un coup de foudre : un genre débridé, incisif, écrit pour être lu à haute voix et interprété. « Pour moi, c’est un remède qui guérit, qui soulage du fardeau des peines, dit-elle. Je parle de mon vécu, de mon désir de paix, d’amour, des violences faites aux femmes… » Des femmes qui portent le poids de guerres faites par des hommes, mais dont la voix est souvent ignorée.
Acheter ce N° (4€)