AboTak, un centre pour l’avortement devenu indispensable en Pologne

Inauguré en plein cœur de Varsovie il y a dix mois, le centre AboTak permet aux femmes d’accéder à l’avortement en Pologne alors que ce droit, durci il y a cinq ans, demeure l’un des plus restrictifs de toute l’Union européenne.

Grâce à leur présence active sur les réseaux sociaux, principalement Instagram et TikTok, les militantes d’Abortion Dream Team et d’AboTak (ici, à gauche, Natalia Broniarczyk et à droite, Justyna Wydrzyńska) souhaitent avant tout déstigmatiser l’expérience de l’avortement et toucher le plus large public possible en diffusant des informations sur les moyens disponibles pour avorter en toute sécurité. Elles paraphrasent des vidéos TikTok virales et tournent leurs propres versions proavortement. Varsovie, Pologne, 30 juin 2025 © Kasia Strek

Couleurs arc-en-ciel, gros rideaux de velours rouge et photos de corps de femmes exposées aux murs : en plein cœur de la capitale polonaise, le « centre de l’avortement  » AboTak ressemble à tout sauf à une clinique. À dessein. « Il n’y a rien de tel ailleurs en Europe, où les IVG se font à l’hôpital. Ici, on a un canapé, des toilettes, et on s’entoure de gens sympas », souligne entre deux ronronnements de machine à café Natalia Broniarczyk, activiste féministe et ancienne éducatrice sexuelle. Cette quadragénaire, dont les reflets blancs s’invitent dans la chevelure, fait partie des fondatrices de la Dream Team de l’avortement (ADT). Un collectif établi en 2016 par des Polonaises pour dédramatiser l’avortement tout en en facilitant l’accès au sein d’un pays dont l’arsenal législatif en la matière est l’un des plus draconiens de l’Union européenne.

Cinq ans d’une loi restrictive

Chacune peut venir se renseigner cinq jours sur sept à AboTak sur les possibilités de mettre un terme à sa grossesse en toute sécurité, en Pologne comme à l’étranger, ou encore se procurer tests de grossesse, préservatifs ou encore des accessoires proclamant le droit au choix. Les bénévoles d’AboTak « accompagnent » également sur place des femmes dans leur propre avortement médicamenteux, grâce à des pilules qu’elles auront au préalable reçues par le réseau « Women Help Women », une structure partenaire. Un système bien rodé depuis cinq ans, qui a permis, rien qu’en 2024, à 47.000 personnes d’avorter avec l’assistance de la coalition internationale Avortement sans frontières.

Car ce 27 janvier marquera le cinquième anniversaire de l’entrée en vigueur du jugement du Tribunal constitutionnel polonais. Cette institution judiciaire, politisée par le précédent pouvoir ultraconservateur, avait alors interdit l’avortement en cas de malformation fœtale grave. Il n’est possible depuis 2021 d’interrompre sa grossesse que si celle-ci résulte d’un viol ou d’un inceste ou si elle présente un danger pour la vie ou la santé de la femme. Un fœtus condamné à mourir sitôt sa naissance doit ainsi être porté jusqu’au bout. Résultat : en 2025, seuls 627 avortements légaux ont eu lieu en Pologne, la plupart pour des raisons de santé mentale dégradée. Le chiffre tournait autour de mille avant la prononciation du jugement, en octobre 2020, suivi par sa mise en application, quelques mois plus tard.

On a tout essayé : les manifestations, mais aussi la voie législative. Rien n’a abouti.

Un état de fait auquel s’est presque habituée Wiktoria, qui a passé des semaines à manifester à l’automne 2020, alors que la Pologne était secouée par le plus grand vent de rébellion depuis la chute du régime communiste. Cette vingtenaire, qui assure des permanences à AboTak, ne cache pas son désenchantement. « On a tout essayé : les manifestations, mais aussi la voie législative. Rien n’a abouti. » La militante pro-choix en veut au gouvernement de centre droit de Donald Tusk, en place depuis décembre 2023, de ne pas avoir libéralisé le droit à l’avortement, contrairement à ses promesses.

Pis, les conservateurs que compte sa famille politique ont même contribué à saborder une tentative de décriminaliser l’aide à l’avortement à la chambre basse à trois voix près, en juillet 2024. L’arrivée, en août 2025, d’un nationaliste anti-choix, Karol Nawrocki, à la tête de la présidence semble avoir enterré toute velléité d’avancée législative. N’en pouvant plus d’attendre, ADT a pris les choses en main et ouvert les portes d’AboTak le 8 mars 2025, à deux pas du parlement, sur la rue Wiejska.

« Un risque qu’on a décidé de prendre »

« Les politiciens ne prennent même pas la peine de venir nous voir alors qu’ils se commandent des taxis sous notre nez », commente Wiktoria. ADT se passerait bien par contre d’autres visiteurs/euses récurrent·es : des militant·es anti-choix – principalement des hommes – qui ne manquent pas de venir briser la quiétude des riverain·es les fins de semaine avec leurs haut-parleurs, sirènes, bannières représentant des fœtus ensanglantés, et leur stroboscope – forçant les bénévoles à s’équiper d’un deuxième rideau à l’intérieur.

Pire encore, certains ont même jeté plusieurs fois un acide nauséabond sur le trottoir. « Ces intimidations, c’est un risque qu’on a décidé de prendre. La compensation, c’est de voir qu’on parvient vraiment à être utiles et les gens nous en remercient. Le numéro d’urgence d’ADT est également bien connu en Pologne désormais », relativise Wiktoria.

Toute aide à l’avortement est passible de poursuite.

La Pologne continue heureusement de laisser une femme procéder à un avortement par ses propres moyens. En revanche, toute aide est, elle, passible de poursuite. Ce qui a valu à Justyna Wydrzynska, vétérane d’ADT, un procès où elle a été condamnée en première instance et dont le verdict a été finalement annulé pour vice de forme. Sur cette ligne de crête sur laquelle ADT évolue en permanence, on comprendra qu’à AboTak, on se contente pudiquement d’indiquer que ce « qui se passe derrière le rideau » de la salle du fond « doit y rester ».

L’histoire de Flor

Flor (prénom changé à sa demande), une Colombienne dans la vingtaine peut en témoigner. Cette employée, travaillant depuis peu en Pologne, s’est soudainement retrouvée enceinte à l’automne 2025, faute d’avoir pu accéder à son traitement contraceptif dans son pays d’accueil.  « J’ai tenté d’en obtenir un à la pharmacie, sans succès », regrette la jeune travailleuse, qui ne savait pas non plus que la pilule du lendemain n’est disponible que sur ordonnance – à l’exception de quelques pharmacies pionnières, autorisées par le ministère de la Santé à délivrer des ordonnances pharmaceutiques depuis le 1er mai 2024.

« Au travail, on m’avait dit que l’avortement était tout simplement illégal en Pologne. J’étais terrorisée à l’idée d’atterrir en prison », témoigne la jeune fille. Mais Flor refuse de s’avouer vaincue et finit par trouver le site internet d’AboTak. Elle décide de s’y rendre en personne. Elle y obtient alors les renseignements nécessaires et un rendez-vous quelques jours plus tard.

« Je me suis vraiment sentie soutenue de A à Z. Je ne connaissais pas l’existence de l’avortement pharmaceutique, mais j’ai pris les pilules comme indiqué. J’ai passé plusieurs heures sur place en compagnie d’un ami et d’une bénévole, et tout s’est très bien passé », raconte la nouvelle venue en Pologne, pour qui le soutien émotionnel d’AboTak a été capital : «  Je suis chrétienne et il a fallu que je fasse la part des choses entre ce qui relevait de l’argument rationnel – mettre fin à la grossesse – et l’injonction morale ».

Moins d’aide, plus de besoins

Parmi les 200 personnes ayant pu avorter à AboTak depuis son ouverture, nombreuses d’entre elles se trouvent être des migrantes venues faire tourner l’économie polonaise, comme Flor. « Hier, nous avons eu une autre Colombienne », remarque Wiktoria, non sans ajouter que la collecte de fonds pour AboTak est de plus en plus fastidieuse. « Nous avons moins de donateurs et moins de financements d’autres gouvernements, convaincus qu’il n’y en a plus besoin depuis que Donald Tusk est aux manettes. Pendant ce temps-là, tout coûte plus cher : les pilules, les voyages… »

Et la professionnelle des réseaux sociaux de pointer vers un phénomène loin d’alléger les coûts : la nécessité d’envoyer des bénéficiaires dans une grossesse avancée avorter dans des pays européens… et même, parfois, faute de place en urgence, jusqu’au Mexique. « Les nouvelles directives établies par le ministère de la Santé [pour clarifier les circonstances légales des IVG, ndlr] font croire aux femmes qu’elles pourront accéder à une IVG légale. Elles sont ainsi trimbalées d’établissement en établissement pour finalement devoir trouver une solution de repli en urgence », explique-t-elle.