Avec Nadia Ferroukhi, un tour du monde du matriarcat

La photographe et reporter française Nadia Ferroukhi, dont l’une des photos a fait la couverture d’axelle (n° 227), signe le deuxième volet de son travail consacré aux « matriarches ». Huit nouvelles étapes d’un tour du globe extraordinaire, invitation à nous décentrer du regard masculin et occidental, à découvrir les espaces de liberté et de résistance que les femmes expérimentent dans ces communautés humaines à la longue histoire.

"Dispersé sur les montagnes du district de Humla, à l’extrême-ouest du Népal, le village de Barklhang s’accroche à quelques encablures de la frontière tibétaine. Là, sous l’immense barrière montagneuse, vivent des femmes, des hommes, et parmi eux mes hôtes : Namgyalma et ses trois maris en tenue traditionnelle, Anka, le cadet, Shyrab, l’aîné disparu mais encore présent sur la photo, et Kalu, le numéro deux, devant le toit rouge de leur maison." © Nadia Ferrouki

Quels sont les mots importants à connaître quand on s’intéresse au sujet de votre ouvrage ? Quelle est en particulier la différence entre une société « matriarcale », « matrilocale » ou « matrilinéaire » ?

« Concernant le « matriarcat », il y a deux écoles de pensée. D’un côté, des anthropologues et ethnologues, en particulier, qui disent que le matriarcat n’a jamais existé – comme Françoise Héritier [anthropologue et féministe française, 1933–2017, ndlr], que j’ai eu la chance de rencontrer au début de mon travail. D’autres pensent le contraire, comme la chercheuse allemande Heide Goettner-Abendroth. Cela dépend de la définition qu’on adopte. Si on pense que le « matriarcat » est l’inverse du « patriarcat », que cela désigne des sociétés où la femme « domine », alors oui, en effet : cela n’a jamais existé ! Mais dans le matriarcat tel que je le documente dans mes livres – en tant que reporter, pas en tant qu’anthropologue –, il n’y a pas de domination des femmes sur les hommes, comme dans les sociétés patriarcales où les hommes dominent les femmes. Les sociétés matriarcales sont bien plus égalitaires.

Quant au mot « matrilinéaire », Françoise Héritier l’emploie pour qualifier des sociétés dans lesquelles la descendance est transmise par les femmes, où ce sont les filles qui héritent des biens, de la terre, de la maison et ont la responsabilité économique. Les enfants, garçons comme filles, portent le nom de leur mère ou du clan de leur mère.

Enfin, par société « matrilocale », on veut dire que l’homme quitte son clan pour s’installer dans le clan de sa femme. On retrouve cette norme par exemple chez les Zapotèques au Mexique, les Moso en Chine ou encore en Guinée-Bissau, chez les Bijago. »

Nadia Ferroukhi, « Les Nouvelles Matriarches », Albin Michel 2025, 192 p.

Toutes ces sociétés matriarcales, matrilocales, matrilinéaires, ont-elles une longue histoire ?

« Elles ont toutes plus de 2.000 ans, leurs traditions sont très anciennes. Mais la plupart de ces sociétés ont disparu, il n’en reste que quelques-unes, qui sont celles que j’ai pu rencontrer.

Elles disparaissent pour trois raisons. D’abord à cause des religions monothéistes patriarcales… en fait, à cause de toutes les religions, sauf les religions païennes. Lorsqu’ils se sont implantés dans des communautés aux traditions matriarcales, chrétiens et musulmans ne voyaient pas d’un bon œil la place importante qu’y tenait la femme.

La deuxième raison de leur disparition, c’est la colonisation, et tous ses dégâts.

Ensuite, la deuxième raison de leur disparition, c’est la colonisation, et tous ses dégâts. On en voit encore les conséquences aujourd’hui. Les colonisateurs ont bouleversé les sociétés matrilinéaires. Je pense à un exemple au Ghana, chez les Asanti – j’en parle dans le deuxième livre. Dans cette société, les reines mères, qui étaient plusieurs, avaient un statut aussi important, si ce n’est plus important que le roi qui, lui, était plus visible, mais elles étaient vraiment celles qui, derrière la figure royale publique, prenaient toutes les décisions. Or lorsque les colonisateurs sont arrivés, ils n’ont traité qu’avec le roi et n’ont accordé aucune importance aux reines mères, qui ont perdu leur statut, même si elles commencent petit à petit à le retrouver. Il s’est passé la même chose en Guinée-Bissau, sur l’île de Canhabaque, où un comité de femmes prend encore les décisions qu’elles transmettent ensuite au roi ou au chef de village qui, à son tour, les transmet à la communauté.

Et enfin la troisième raison de la disparition de ces sociétés, c’est la mondialisation. Bien sûr, il est important pour beaucoup de gens de pouvoir accéder à de meilleurs moyens de communication, aux informations. Mais je pense à l’exemple des Moso, une société matrilinéaire et matrilocale dans une région reculée de Chine qui compte environ 40.000 personnes et où le contrat de mariage n’existe pas. Dans la maison clanique Moso, chaque jeune femme a sa propre chambre où elle peut recevoir son « azhu », son « bien-aimé ». L’ »azhu », qui est uniquement un visiteur nocturne, s’introduit furtivement dans la couche de sa bien-aimée. Les femmes demeurent dans la maison de leur mère, tandis que les hommes se partagent une pièce et vont et viennent entre le foyer de leur mère et celui de leur amante.

J’ai moi-même vu l’accélération des changements chez les Moso entre le premier et le deuxième livre.

Depuis l’arrivée des téléphones portables et des réseaux sociaux, les jeunes ont conscience qu’en dehors de leur communauté, les personnes se marient. Désormais, ils considèrent que se marier, c’est moderne. J’ai moi-même vu l’accélération de la présence du téléphone portable  entre le premier et le deuxième livre. Tout en assistant à ces bouleversements, je me méfie d’un certain regret extérieur face à la perte de ce qui pourrait être perçu comme du « folklore » : en effet, pourquoi ces personnes n’auraient-elles pas droit, elles aussi, au « confort » de certaines innovations désormais accessibles ? Même si nous connaissons tous aussi les travers de cette nouvelle technologie…

Bien sûr, ces évolutions connaissent des nuances. Par exemple en Indonésie où les Minangkabau ont associé le droit coutumier, qui donne une place importante à la femme, avec l’islam, venu au 13e siècle. Sur l’île de la Grande Comore aussi, dans une société musulmane, c’est l’homme – polygame – qui se déplace d’une maison à l’autre et c’est la fille qui hérite. »

« Lorsque j’ai été invitée en Gambie dans une Alliance française, j’ai rencontré des femmes extraordinaires, mobilisées contre la pratique de l’excision [qui existe chez les Mandingue, les Fula et les Djola, ndlr]. Je trouvais très important de les mettre en avant dans le livre », explique Nadia Ferrouki à axelle. © Nadia Ferrouki
Votre deuxième livre n’est pas simplement une exploration complémentaire du premier. On sent un élargissement de votre regard sur les « matriarcats », vous intégrez aussi les femmes qui se mobilisent pour leurs droits, comme en Gambie par exemple où vous vous intéressez à des femmes engagées pour l’abandon de l’excision.

« Le premier livre s’intéresse à des traditions millénaires qui existent encore aujourd’hui, qui ont su résister. C’est une forme d’introduction aux concepts de sociétés matriarcales, matrilinéaires, matrilocales. Je me suis aperçue que c’était très peu connu. Et les livres d’anthropologie ne sont pas forcément faciles à lire !

Je voulais traiter ce sujet de manière accessible et visuelle, tout en m’appuyant sur des légendes que j’ai entièrement écrites moi-même. Quant aux textes, ils sont le fruit d’une coécriture avec Daniel Aujoulat, et certains reportages ont été réalisés avec une journaliste, Isabelle Girard, qui m’accompagnait lors de mes voyages. Je souhaitais avant tout m’intéresser au quotidien des personnes vivant dans ces sociétés, un aspect que la photographie permet de saisir et de rendre visible.

Je souhaitais avant tout m’intéresser au quotidien des personnes vivant dans ces sociétés, un aspect que la photographie permet de saisir et de rendre visible.

Je ne voulais pas faire la même chose avec le deuxième livre. Certes, je voulais vraiment aller partout où vivent encore de telles sociétés – et je pense l’avoir fait. Mais je voulais en effet élargir.

Lorsque j’ai été invitée en Gambie dans une Alliance française [structure de diffusion de la langue française, ndlr], j’ai rencontré des femmes extraordinaires, mobilisées contre la pratique de l’excision. Je trouvais très important de les mettre en avant dans le livre. De même que je trouvais intéressant d’aborder la problématique de la polyandrie. Tout le monde connaît la polygamie mais la polyandrie, non ! Or il y a des raisons pour lesquelles la société Nyinba au Népal pratique la polyandrie… Et puis je devais aussi partir à la rencontre de combattantes au Kurdistan syrien, mais la frontière était fermée du côté irakien et je n’ai pas pu m’y rendre.

Je veux visibiliser des histoires de femmes qui s’engagent pour les femmes – une sorte de féminisme, mais… pas à l’occidentale. On me demande souvent : est-ce qu’elles sont féministes, les femmes que vous rencontrez ? La réponse est… oui et non. Certaines ne se posent pas du tout la question dans ces termes, et vivent en suivant leurs traditions. D’autres, comme les femmes Samburu au Kenya, qui ont créé des villages pour se protéger des violences des hommes, sont en revanche très explicites dans leur démarche. »

Est-ce que vous ressentez une forme d’urgence à faire connaître toutes ces sociétés, tous ces combats de femmes, alors que le contexte global très angoissant peut nous laisser penser qu’il n’y aurait pas d’alternative ?

« Je suis très en colère avec l’Occident, encore plus en colère quand j’observe l’actualité géopolitique, climatique, sociale, les gens ouvertement racistes… Avec son approche paternaliste et coloniale, l’Occident a fait beaucoup de mal et continue pourtant à propager un modèle de « modernité ».

Je trouve qu’il est urgent de regarder ces sociétés, pour la plupart dans les pays non occidentaux. Là, les femmes ont une place. Et pourtant, je parle du fin fond de l’Amérique latine, du fin fond de l’Asie, du fin fond de l’Afrique. »

Pourtant, dans les pays où résistent ces sociétés « matriarcales » porteuses d’une telle promesse d’égalité, les femmes n’exercent pas le pouvoir politique…

« En effet, il ne faut pas penser que ces sociétés sont idylliques pour les femmes. Elles ne sont pas parfaites ! Les femmes n’y ont quasiment jamais le pouvoir politique, à quelques exceptions près. Elles ont plutôt le pouvoir économique, social, celui de la transmission. »

Est-ce que les communautés que vous avez rencontrées ont des espaces de dialogue entre elles ? Je pense notamment à l’exemple de l’union des communautés circumpolaires inuites qui, pour faire face aux dégâts de la colonisation de la Russie, du Canada, des États-Unis et du Danemark et afin de se battre en faveur de leurs droits culturels, sociaux et climatiques, se sont rassemblées politiquement et pèsent désormais davantage dans les décisions qui les concernent.

« Non, pas à ma connaissance. Je crois qu’il serait très difficile pour elles de se rencontrer… Mais il est vrai que ces communautés partagent de nombreuses préoccupations liées à la situation mondiale, aux changements du climat, et elles ont, un rapport très fort à la nature.

Je pense aux Bunong au Cambodge. Leur forêt sacrée est ravagée par des multinationales, dont l’une est détenue en partie par l’homme d’affaires français Vincent Bolloré. Les entreprises plantent à la place des hévéas pour en extraire du caoutchouc.

Sur place, Isabelle Girard et moi-même avons voulu un jour visiter l’une de ces exploitations ; un responsable nous a dit de revenir le lendemain, que la direction nous accorderait une interview mais lorsque nous sommes revenues, le portail était fermé et les gardes ne nous ont pas laissées entrer. Ça en dit long…

« Aux confins de la Guajira, les femmes Wayuù tissent bien plus que des hamacs, elles trament le temps, les récits, et la survie d’un monde. Héritières de Wolunka, elles transmettent le clan, élèvent les enfants, dansent le vent, installent des panneaux solaires. Entre traditions millénaires et désirs d’avenir, elles avancent, rouges et libres, portées par la mémoire et la poussière du désert. » © Nadia Ferrouki

Ces communautés partagent de nombreuses préoccupations liées à la situation mondiale, aux changements du climat, et elles ont un rapport très fort à la nature.

Je pense à un autre lien entre ces sociétés qui s’est fait au prétexte de mon travail. Quand je suis allée en Colombie à la rencontre des femmes Wayuù, j’avais pris un exemplaire de mon premier livre – je fais toujours cela, j’organise des petits rassemblements pendant lesquels j’explique ma démarche en montrant les photos, en expliquant où je suis allée, qui j’ai rencontré, et puis j’offre le livre à la communauté. Avec les femmes Wayuù, à un moment donné, on tombe sur une photo du Kenya sur laquelle on voit des femmes Samburu se maquiller avec un pigment de terre rouge mêlé à de la graisse animale. Une femme colombienne s’est exclamée : « Elles font comme nous ! » Notre diversité est ce qui fait la beauté de cette planète, mais finalement… on n’est pas si différents. »

Pour aller plus loin

• Le site de Nadia Ferrouki : https://nadia-ferroukhi.com

• Douniatou, l’association qu’elle a fondée, dédiée à soutenir financièrement un village de femmes et un orphelinat de jeunes filles au Kenya : https://nadia-ferroukhi.com/douniatou-2