En Pologne, du ras-le-bol à la révolution : 100.000 personnes défendent l’IVG dans les rues

Par N°233 / p. Web • Novembre 2020

Ce vendredi 30 octobre, à Varsovie, 100.000 personnes étaient dans les rues. Depuis 10 jours, les Polonais·es manifestent en masse pour demander la restitution du droit des femmes à avorter. Le Tribunal constitutionnel polonais a en effet estimé que l’avortement en cas de malformation grave du fœtus n’était pas conforme avec le droit à la vie, affirmé par la Constitution. Or 98 % des 1.100 IVG réalisées en Pologne en 2019 découlaient de fœtus déformés ou atteints de maladie incurable… Reportage dans les rues de la capitale polonaise.

24 octobre 2020. Plusieurs centaines de Varsovien·nes manifestent devant le Tribunal constitutionnel. L’instance judiciaire a jugé deux jours plus tôt que l’avortement résultant de malformation grave du fœtus était non conforme à la Constitution. Sur la pancarte de droite, on peut lire : "L’enfer des femmes", et sur celle de gauche : "Mon corps, ma décision!" © Hélène Bienvenu

C’est sur la place de l’ancien château de Varsovie, reconstruit après les ravages de la Seconde Guerre mondiale, que trois femmes se sont donné rendez-vous en ce soir de vendredi 30 octobre. Monika, manteau et bonnet blancs, affiche fièrement sa ville d’origine sur une bout de carton : Gliwice, une métropole du bassin minier du sud-ouest du pays. Elle est venue manifester dans la capitale avec sa fille Kinga, étudiante en droit. Toutes deux retrouvent Patrycja, une amie de Kinga.

À vrai dire, elles sont loin d’être les seules : l’horloge sonne 17h, et plusieurs milliers de personnes sont déjà rassemblées au pied de la colonne Sigismond, répondant présentes à l’appel de la Grève nationale des femmes, un mouvement citoyen apparu en 2016 alors qu’il était déjà question de restreindre le droit à l’avortement en Pologne.

Nous ne sommes pas là uniquement en tant que femmes luttant pour nos droits mais aussi pour la liberté, la démocratie.

« Cette décision du Tribunal constitutionnel [ouvrant la voie à l’interdiction de l’avortement en cas de malformation du fœtus, ndlr], c’est de la folie, affirme Monika, 45 ans. Nous ne sommes pas là uniquement en tant que femmes luttant pour nos droits mais aussi pour la liberté, la démocratie. Il est temps de remercier le parti au pouvoir car s’il ne part pas, tôt ou tard, il y aura du sang versé », avertit-elle.

Monika fait allusion aux ultra-conservateurs du PiS, sous la houlette de Jarosław Kaczyński, et ses alliés, qui président à la destinée de la Pologne depuis 2015. Le PiS n’a pas hésité à mettre la main sur l’appareil judiciaire, Tribunal constitutionnel y compris, et à tenter de durcir la législation sur l’avortement, déjà l’une des plus restrictives d’Europe.

La décision du Tribunal entrera en vigueur une fois entérinée dans le Journal officiel d’ici mardi. À partir de là, les femmes ne seront autorisées à avorter légalement qu’en cas de viol ou si leur santé est en danger. Les ONG pro-choix redoutent une recrudescence des IVG clandestines ou à l’étranger, estimées à 200 000 par an.

« J’ai eu peur »

Quelques minutes après 17h, la foule s’éparpille précipitamment sous les coups de fumigènes rouges et de pétards assourdissants. Des dizaines de perturbateurs, ayant échappé au contrôle de la police et infiltré la foule, ont fait irruption avant d’être maîtrisés par les forces de l’ordre. De quoi refroidir considérablement l’ambiance jusque-là joviale. La presse polonaise avait rapporté, plus tôt dans la journée, que 10.000 proches des mouvances nationalistes s’apprêtaient à gâcher le rassemblement des manifestant·es pro-choix.

« Honnêtement, j’ai eu peur. Ils sont préparés  et rodent parmi nous, encagoulés », soupire Sylwia, étudiante de 24 ans en sciences politiques, alors que le cortège convergera un peu plus loin avec plusieurs dizaines de milliers d’autres manifestant·es. Selon la porte-parole de la mairie de Varsovie, elles/ils ont été 100.000 à se rassembler au cri de « PiS, va te faire foutre » ou « La solidarité, c’est notre arme ».

« Ce Tribunal constitutionnel politisé n’a aucune légitimité », continue Sylwia. Elle incrimine aussi l’Église catholique qu’elle accuse de « trop  s’immiscer dans la vie politique du pays », avant de conclure : « Jarosław Kaczyński ne se contente pas de nous priver de nos droits. Il veut aussi nous blâmer pour la pandémie… » C’est que la deuxième vague de Covid-19 ravage désormais la Pologne avec plus de 20.000 nouvelles contaminations, et 200 décès par jour, parfois plus. Alors que tous·tes les manifestant·es pro-choix sont masqué·es et tentent de garder une distance physique entre elles/eux, Jarosław Kaczyński s’en est pris aux manifestant·es mardi dernier sur les réseaux sociaux : selon lui, en manifestant dans ce contexte de pandémie, elles/ils « commettent un crime grave […] mettant en danger la vie de nombreuses personnes. » Jarosław Kaczyński a aussi appelé ses suiveurs à « défendre les églises » contre ces manifestant·es « d’extrême gauche […] qui détruisent la Pologne ».

Maria Kowalczyk en est à sa troisième manifestation de la semaine. Cette journaliste freelance pour Vogue Pologne affiche un éclair rouge lumineux, symbole de la Grève nationale des femmes. « Obliger une femme à mettre au monde un enfant sans organes [avec de graves malformations, ndlr], c’est traumatisant et ça n’a aucun sens », argumente cette femme de 38 ans, mère de deux enfants. Deux enfants perdus avant la naissance lui ont fait prendre conscience de la solitude des Polonaises endeuillées à l’hôpital. « Quand j’ai demandé à recevoir une aide psychologique, on m’a conseillé de me noyer dans l’alcool  avec mes amies en ville ! Nous avons des années de retard en Pologne. Ici, il n’y a pas d’éducation sexuelle et les gynécos peuvent refuser de prescrire des contraceptifs, invoquant la clause de conscience. Quant aux obstétriciens, ce n’est pas rare qu’ils déclinent les péridurales », déplore-t-elle.

Maria Kowalczyk redoute également que les « fondamentalistes religieux  polonais » ne parviennent aussi à interdire l’avortement en cas de viol. Pour autant, Maria se réjouit du ras-le-bol provoqué par l’arrêté du Tribunal constitutionnel, un ras-le-bol qui s’est transformé, selon elle, en véritable « révolution ». Il est vrai que les mobilisations quotidiennes depuis le 22 octobre ont atteint une ampleur inouïe, même dans des communes plus reculées du pays. Mercredi dernier, alors que la Grève nationale des femmes  a décrété un jour de grève et organisait une grande manifestation à Varsovie, la police polonaise avait recensé, dans toute la Pologne, 430.000 manifestant·es et 410 rassemblements. Espérons, avec Maria Kowalczyk et les autres, que cette révolution porte ses fruits.

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