« Our Bodies, Ourselves » doublement réactualisé

"Notre corps, nous-mêmes", Collectif NCNM, Éditions Hors d’atteinte 2020, 384 p., 24,50 eur.

Paru pour la première fois en 1973 aux États-Unis, Our Bodies, Ourselves est un classique du mouvement pour la santé des femmes. Deux versions francophones réactualisées du livre sont sorties récemment : Corps accord. Guide de sexualité positive et Notre corps, nous-mêmes. (Louisa Bryone)

En 1969 a lieu à Boston, aux États-Unis, une rencontre féministe lors de laquelle une discussion sur le thème « les femmes et leur corps » rassemble des centaines de participantes. Par la suite, un petit groupe de femmes continue à se rencontrer pour partager ses expériences et se réapproprier des savoirs en matière de santé, de sexualité, d’anatomie et de physiologie.

Naissance d’un mouvement international

En 1970, le résultat sera réuni en une première brochure intitulée Women and Their Bodies et signée par le Boston Women’s Health Collective (collectif de Boston pour la santé des femmes). Son contenu s’appuie sur trois piliers : des informations basées sur une approche factuelle (science, biologie, anatomie) ; l’expérience vécue des femmes ; et enfin, une analyse politique du système de soins de santé, le tout sur un ton résolument libre. Face à la demande massive, la brochure sera publiée sous forme de livre en 1971 et en 1973 sous le nom de Our Bodies, Ourselves (OBOS).

Dans les décennies suivantes, des collectifs féministes s’emparent du livre, le traduisent, collectent des témoignages et l’adaptent à leur propre contexte, dans une soixantaine de pays et en une trentaine de langues différentes ! Cette démarche impulse de nouvelles dynamiques locales « self-help » (auto-santé) et déclenche un mouvement international pour la santé des femmes.

En 1977, un collectif français va à son tour traduire et adapter le livre sous le nom de Notre corps, nous-mêmes, qui devient un outil important pour la génération féministe d’alors. En 2004, une autre adaptation francophone voit le jour au Sénégal, sous le nom de Notre corps, notre santé : la santé et la sexualité des femmes en Afrique subsaharienne. L’édition française, réimprimée jusqu’en 1990, n’avait plus été réactualisée.

La résistance féministe (re)prend corps

En 2016, un collectif français reprend le flambeau, composé de neuf femmes d’origines et d’horizons divers – toutes militantes, engagées, féministes. Certaines ont reçu le livre de 1977 de leur mère à l’adolescence, d’autres l’ont découvert récemment, mais l’ouvrage les a toutes marquées. Elles font le constat, comme elles l’expliquent dans la préface de cette nouvelle édition de Notre corps, nous-mêmes, que plus de 40 ans plus tard, « le manque d’information sur notre santé et notre corps perdure, l’appropriation qu’en font les hommes et la médecine aussi, de même que l’impression constante qu’on nous infantilise ou nous considère comme malades pour la simple raison que nous sommes des femmes. » Elles décident de se lancer dans un vaste travail de réécriture. Cette aventure collective – qui durera trois ans – les amènera à rencontrer plus de 400 personnes lors de discussions collectives et à expérimenter l’importance des espaces non-mixtes pour libérer la parole.

Le collectif français des autrices de Notre corps, nous-mêmes (éditions Hors d’atteinte 2020).

Un outil d’émancipation et d’autodéfense contre le patriarcat

Notre corps, nous-mêmes s’adresse à toutes les femmes (que les autrices entendent comme « catégorie sociale et politique ») et est organisé en cinq grands chapitres : corps et genre, sexualités, produire et se reproduire, santé et médecine, violences et autodéfense. À côté des anciennes thématiques, de nouvelles ont fait leur apparition : les normes de genre, les transidentités, le consentement, l’asexualité, l’éjaculation féminine, sexualité et handicap, la PMA, les violences médicales, la médicalisation de la vieillesse, le papillomavirus, le VIH et le sida, les effets des violences sexistes et sexuelles, les groupes non-mixtes d’échanges sur la santé, les cercles de parole et les auto-examens collectifs…

Une attention particulière est portée à l’intersection des dominations multiples et à l’articulation des combats féministes aux luttes écologistes et anticapitalistes. Les illustrations, les photos et les très nombreux témoignages, font enfin de ce livre un outil unique, à la fois intime et politique, qui pourra être lu dans son entièreté comme un fabuleux roman, consulté selon les besoins ou encore servir de support à des démarches collectives.

Corps territoires insoumis

De l’autre côté de l’océan, au Québec, La CORPS féministe (la Collective pour un ouvrage de référence participatif sur la santé féministe), composée pour la plupart de travailleuses et militantes de groupes et collectifs actifs sur les questions de santé sexuelle et reproductive, a ravivé le feu d’OBOS. Elle a sorti en 2019 le livre Corps accord. Guide de sexualité positive, une adaptation aux réalités québécoises du chapitre issu de l’édition américaine de 2011 sur les relations intimes, sexuelles, les maladies chroniques et les handicaps.

Corps accord. Guide de sexualité positive, Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe. Éditions du remue-ménage 2019, 182 p., environ 15 eur.

Comme elle l’écrit en introduction, la collective fonde son travail sur « des principes d’approche globale de la santé et de déconstruction des systèmes d’oppression (sexisme, colonialisme, racisme, hétéronormativité, capacitisme, cisnormativité, etc.) », tout en portant une attention particulière à garder un texte ouvert, permettant à chaque personne de s’y reconnaître, tant l’« être femme relève d’expériences multiples et variées [et qu’il] n’existe pas de modèle unique ».

D’autres thèmes spécifiques mis en avant sont les traumatismes infligés par le colonialisme et leur impact sur la santé et la sexualité des femmes issues des Premières Nations (femmes autochtones), la sortie du modèle linéaire du plaisir sexuel, la notion de consentement enthousiaste et un chapitre sur les articulations entre sexe, handicap et maladie chronique.

Une histoirE sans point final

Aujourd’hui, le collectif américain d’OBOS travaille sur un nouveau site d’information en ligne, Our Bodies Ourselves Today. Une adaptation en arabe et français d’OBOS est en cours d’élaboration par le collectif féministe Assiouar au Maroc. Un livre spécifique par et pour des personnes trans, Trans Bodies, Trans Selves, coordonnée par Laura Erickson-Schroth, est sorti en 2014. De nouveaux livres inspirés par l’histoire d’OBOSparticipent au renouveau du courant self-help féministe – qui se veut non pas un outil de développement personnel intégré à la société capitaliste, mais un outil de lutte politique, d’ »empuissancement » personnel et collectif.

Alors, même si « on ne détruit pas le patriarcat en écrivant un livre », comme le disent les membres de Notre corps, nous-mêmes, nous espérons avec elles que « si Notre corps, nous-mêmes a détruit des pans de patriarcat dans nos vies, alors certaines batailles sont gagnées. […] C’est pourquoi, si nous avions un message, ce serait celui-ci : continuons à créer des espaces de rencontre, de parole, d’action, où nous prenons conscience, peu à peu mais de plus en plus vite, que nous renversons le monde. » On ne peut que les suivre dans cette histoirE-là, qui est loin d’être terminée !

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