Bruxelles. Capitale de l’Europe, ville de décisions qui incarne, dans l’imaginaire collectif, les valeurs de démocratie, de droits humains et d’égalité.Et pourtant, dans cette même ville, vivent des femmes dont l’existence est administrativement niée. Des femmes qui travaillent, qui élèvent des enfants, qui prennent soin, qui nettoient, qui chantent, qui s’organisent, mais qui, juridiquement, n’existent pas. Cette contradiction n’est pas marginale, elle est structurelle. Elle nous oblige à poser une question fondamentale : que signifie vivre, lorsque les conditions mêmes de l’existence sont constamment fragilisées, contrôlées, invisibilisées ?
Une intelligence pratique de survie
Vivre sans papiers, ce n’est pas seulement vivre sans un document. C’est vivre dans un régime d’incertitude permanente. Cela signifie ne pas savoir si un trajet en transport public peut devenir un moment de contrôle. Ne pas savoir si un·e employeur/euse paiera ou exploitera. Ne pas savoir si l’on pourra accéder à des soins sans risquer d’être signalée. C’est une condition marquée par une triple précarité : juridique, économique et sociale.
Vivre sans papiers, c’est vivre dans un régime d’incertitude permanente.
Et pourtant, réduire ces femmes à cette précarité serait une erreur analytique et politique. Car face à ces contraintes, elles développent ce que l’on pourrait appeler une intelligence pratique de survie. Elles apprennent à lire la ville autrement : quels quartiers éviter, à quelle heure circuler, quels réseaux activer. Elles construisent des formes de discrétion stratégique, non pas comme effacement, mais comme modalité d’adaptation active. Elles cumulent les emplois invisibilisés : nettoyage, garde d’enfants, aide aux personnes âgées, etc. Des secteurs essentiels mais dévalorisés, où leur travail est à la fois indispensable et nié. Mais ce niveau individuel ne suffit pas à comprendre la réalité. Car très vite, le « je » devient « nous ».
Dans ces espaces, la peur peut devenir parole, et la parole peut devenir action. On assiste alors à la résistance.
Du « survivre ensemble » au « lutter ensemble » face à l’isolement imposé, les femmes sans papiers créent des espaces collectifs. Des comités, des réseaux, des chorales, des associations de travailleuses. Ces espaces ne sont pas anecdotiques. Ils remplissent des fonctions fondamentales. Ils sont des lieux de protection : on n’est pas seule face à la violence. Des lieux de circulation de savoirs juridiques, pratiques, politiques. Des lieux de reconnaissance où l’on peut raconter son histoire, être entendue, être crue. Mais surtout, ils sont des lieux de transformation, car dans ces espaces, la peur peut devenir parole, et la parole peut devenir action. On assiste alors à la résistance.
Les prises de parole publiques, les rassemblements, les chants ne sont pas seulement des expressions culturelles, ce sont des actes politiques. Ils rendent visibles des existences que les politiques migratoires cherchent à maintenir dans l’ombre.
Solidarités politiques : de l’aide à l’alliance
À ce stade, une question se pose avec acuité : qui porte cette lutte ? Et surtout, qui la porte avec elles ? Trop souvent, les femmes sans papiers sont entourées d’initiatives de soutien qui relèvent de la compassion. Or, la compassion, si elle peut être un point de départ, ne peut constituer un horizon politique. Il est nécessaire d’opérer un déplacement : passer de l’aide à l’alliance.
La compassion, si elle peut être un point de départ, ne peut constituer un horizon politique.
Cela implique d’abord une reconnaissance des rapports de pouvoir. Toutes les femmes ne sont pas exposées de la même manière aux risques. Le statut administratif produit une hiérarchie d’accès aux droits, à la sécurité, à la parole. Reconnaître cela, ce n’est pas diviser, c’est créer les conditions d’une solidarité lucide.
Et que signifie être solidaire ? Être solidaire, ce n’est pas parler à la place, ce n’est pas non plus se contenter de relayer, c’est accepter de se positionner. Concrètement, cela peut prendre des formes multiples à l’échelle individuelle. Ouvrir un espace, accompagner dans des démarches, partager des ressources collectivement, mettre à disposition des lieux, soutenir logistiquement, amplifier les mobilisations au niveau politique. Interpeller les institutions, contester les politiques migratoires, défendre des processus de régularisation, etc.
Être solidaire, ce n’est pas parler à la place, ce n’est pas non plus se contenter de relayer, c’est accepter de se positionner.
Mais au-delà des actions, il y a une exigence, celle de construire un féminisme qui ne laisse personne à sa marge. Un féminisme qui reconnaît que les oppressions ne sont pas uniformes mais imbriquées. Genre, classe, race, statut administratif. Un féminisme qui accepte d’être transformé par celles qu’il inclut.
- À écouter / « Briser des murs, jeter des ponts », le 4e épisode de Passeuses
L’occupation : prendre place pour exister
C’est dans ce contexte qu’émerge l’occupation portée par le collectif bruxellois Women’s Liberation Front. Cette initiative réunit des femmes issues de différents espaces de lutte : la chorale du Comité des Femmes Sans-Papiers, la Ligue des travailleuses domestiques [de la CSC Bruxelles, ndlr], et le collectif L’écho de la voix.
Ce rassemblement est en lui-même un événement politique. Il témoigne d’une convergence, d’une volonté de ne plus seulement survivre côte à côte, mais de lutter ensemble.
Pourquoi ouvrir une « occupation » ? Parce que l’accès au logement est refusé, parce que l’accès à la reconnaissance est bloqué, parce que les institutions ferment des portes. Alors, les femmes ouvrent des espaces. L’occupation n’est pas un simple acte illégal au regard du droit. C’est un acte légitime au regard de la dignité. C’est affirmer : « Nous sommes là, nous vivons ici, nous avons droit à un espace ». Un lieu comme acte politique.
Ce lieu ne sera pas seulement un toit. Il sera un espace d’organisation, un espace de parole, un espace de visibilité, un espace où l’existence ne sera plus conditionnelle. Un espace où l’on ne demandera pas la permission d’exister. Mais pour que ce lieu tienne, il ne peut pas reposer uniquement sur celles qui l’occupent.
L’occupation n’est pas un simple acte illégal au regard du droit. C’est un acte légitime au regard de la dignité.
Cette occupation aura besoin de soutien concret : matériel (nourriture, matelas, produits de première nécessité) ; humain (présence, relais, vigilance) ; politique (médiatisation, plaidoyer, protection).
Soutenir cette occupation, ce n’est pas seulement aider. C’est prendre position dans un conflit politique sur la légitimité des vies.
Quelle société voulons-nous ?
Les femmes sans papiers ne sont pas définies uniquement par leur vulnérabilité. Elles sont actrices de leur vie. Elles sont organisatrices. Elles sont résistantes. Elles développent des stratégies complexes pour vivre dans un système qui les exclut. Elles construisent des collectifs qui transforment cette exclusion en force politique. Elles créent des espaces, là où on leur refuse toute place.
La question dès lors ne leur est plus seulement adressée. Elle vous est aussi adressée. Que faites-vous de cette réalité ? Choisissez-vous de rester spectatrices, ou devenez-vous leurs alliées ? Car au fond, il ne s’agit pas seulement de migration. Il s’agit de justice. Il s’agit de dignité. Il s’agit du type de société que nous acceptons de construire. Et peut-être, surtout, du type de société que nous refusons désormais de tolérer.