Fin 2024, le jugement en appel reconnaît comme victimes de crimes contre l’humanité Monique Bitu Bingi, Marie-José Loshi, Simone Vandenbroecke Ngalula, Noëlle Verbeken et Léa Tavares Mujinga, nées d’une mère congolaise et d’un père colon blanc. Enlevées à leur famille entre leurs deux et cinq ans par les instances coloniales belges, placées à Katende dans une institution religieuse, elles y restent jusqu’à la fuite des sœurs, qui les abandonnent lors de la période troublée suivant l’indépendance de 1960.
On parle de crimes contre l’humanité, de violences sexuelles, de maltraitances d’enfants…
Les étapes du procès et les témoignages, forts, singuliers, des cinq femmes forment la trame du documentaire réalisé en duo par Quentin Noirfalisse et l’artiste pluridisciplinaire Jean-Charles Mbotti Malolo. Sur cette trame haletante (malgré l’issue connue) s’entrelacent des séquences d’animation replongeant dans l’enfance des cinq femmes. « Le choix de l’animation s’est assez vite imposé », retrace Quentin Noirfalisse. D’abord parce que les documents d’époque sont rares – les métis·ses devaient resté·es caché·es –, mais aussi pour rythmer une thématique lourde : « On parle de crimes contre l’humanité, de violences sexuelles, de maltraitances d’enfants… »
Dans une douceur presque monochrome, le vécu des petites filles de Katende et le calvaire de leurs mères prennent vie sous les dessins animés de Jean-Charles Mbotti Malolo. Capsules au rendu simple et poétique, les images d’animation retracent la vie d’une enfant métisse et donnent la possibilité, parfois par la symbolisation (l’arbre tronçonné coupé de ses racines), d’approcher et dans le même temps de maintenir à une certaine distance l’intensité des souffrances infligées.
Retour sur un parcours
Assise à la table de la salle à manger de l’appartement de sa fille, douze étages plus haut que le sien, Léa Tavares Mujinga, incroyablement accueillante, raconte son histoire avec ce sourire large qui permet d’aborder les événements les plus insupportables. « On a enlevé deux enfants à ma mère : mon grand frère a lui aussi été emmené. Moi, j’avais deux ans. Ma mère ne pouvait pas s’opposer à l’État belge, qui menaçait de la mettre en prison. »
On a enlevé deux enfants à ma mère : mon grand frère a lui aussi été emmené. Moi, j’avais deux ans. Ma mère ne pouvait pas s’opposer à l’État belge, qui menaçait de la mettre en prison.
À Katende, « il n’y a rien », se souvient Léa, presque 80 ans à présent. « On m’avait retiré ma petite robe pour m’en mettre une autre. Pas de lait. Pas de brosse à dents. Rien. Dans les petits lits étroits, en bois, il y avait juste une natte, et une petite couverture, rêche… Tout était rêche. » Sa mère, Léa la revoit quand elle a 4 ans, lors d’une visite de cette dernière, pas encore trop malade. Léa insiste sur les distances, des centaines de kilomètres entre Katende et son village de Bena-Dibele. À ses 8 ans, les sœurs lui donnent 50 francs et 20 jours pour retourner dans son village. Seule. Pour quelles raisons l’État belge a-t-il organisé de façon systématique les enlèvements et la séquestration des enfants métis·ses ? Léa n’arrive toujours pas à répondre à cette question.
Après l’indépendance, les quatre religieuses de Katende quittent la mission pour se mettre en sécurité en Belgique. Les adolescentes métisses et les enfants congolais·es orphelin·es en bas âge dont celles-ci s’occupaient quotidiennement sont abandonné·es à la garde de trois soldats d’une milice locale. À ce moment-là, Léa, elle, termine l’école secondaire dans la ville de Mikalayi. En fin de trimestre, elle attend qu’on vienne la chercher, en vain. La jeune fille doit bénéficier malgré tout de protections célestes parce qu’elle parvient, comme chaque fois, par quelque divine coïncidence, à croiser des connaissances qui finissent par la ramener dans le village de sa mère.
Il y a huit ans, on s’est dit qu’on avait assez pleuré : on a décidé de demander un avis juridique.
À 16 ans : mariage avec un Belge. « J’ai enfin une nationalité, énonce-t-elle. Avant ça, je m’appelais Léa et c’est tout. Je n’avais pas d’identité. » Cet effacement déchirant, elle le partage avec ses compagnes de Katende. À leur propre famille, elles ne parlent jamais de leur histoire, pour ne pas attrister, par gêne, par honte. Quand elles se retrouvent, « chaque fois, on pleure, dit Léa. Il y a huit ans, on s’est dit qu’on avait assez pleuré : on a décidé de demander un avis juridique ».

Les faits : crimes contre l’humanité
Michèle Hirsch accepte le dossier d’emblée. À l’époque, le Premier ministre Charles Michel n’a pas encore présenté d’excuses au nom du gouvernement belge aux familles et aux enfants métis·ses enlevé·es au Congo et au Ruandi-Urundi (Rwanda et Burundi actuels), arraché·es à leurs mères noires. Il le fera en 2019. Malgré ces excuses et la reconnaissance des faits qu’elles impliquent, l’affaire est perdue en première instance en 2021, mais gagnée trois ans plus tard devant la cour d’appel de Bruxelles. « J’ai vu le film deux fois, entame l’avocate. Quand on apprend le résultat du jugement, la salle a une réaction extraordinaire : elle explose. »
J’ai vu le film deux fois. Quand on apprend le résultat du jugement, la salle a une réaction extraordinaire : elle explose.
Prendre l’affaire, oui. Michèle Hirsch n’a eu aucun doute. Savoir ce qu’il y avait moyen de faire et comment a pris davantage de temps. « Les faits dataient des années cinquante et je n’avais pas réellement conscience de ce dont il s’agissait. Ça a été un choc : mon pays, après la guerre, après la Shoah, après les jugements de Nuremberg…, a renforcé une politique raciale vis-à-vis des métis, et qui visait spécifiquement des enfants en bas âge. Cette politique systématique d’enlèvement, mise en place avec la complicité de l’Église, est un crime d’État, un crime contre l’humanité. Un principe de base du droit est que ce type de crime n’est pas prescriptible et constitue la base d’une demande de réparation : on a assigné l’État belge. »

Un long processus collectif
« Je n’étais pas seule », précise Michèle Hirsch. Toute une équipe a travaillé sur le dossier, des avocat·es, dont Nicolas Angelet, spécialiste en droit international, mais aussi des chercheurs/euses des universités, ou encore Assumani Budagwa. Ce dernier a écrit en 2014 une étude pionnière sur le sort des métis·ses intitulée Noirs-Blancs, Métis. La Belgique et la ségrégation des métis du Congo belge et Ruanda-Urundi (1908-1960).
Lors du procès en première instance, la défense n’a pas eu le temps de développer les mécanismes mis en place par l’institution coloniale belge qui ont permis l’enlèvement systématique d’enfants métis·ses au Congo.
Lors du procès en première instance, une demi-journée consacrée à toute l’affaire, un quart d’heure par avocat·e, la défense n’a pas eu le temps de développer les mécanismes mis en place par l’institution coloniale belge qui ont permis l’enlèvement systématique d’enfants métis·ses au Congo. C’est peu de temps pour documenter la vision des métis·ses comme menace pour la suprématie blanche – et l’ordre des familles – et les moyens déployés pour l’écarter (tout en faisant croire à ces enfants qu’elles/ils étaient privilégié·es) : enlèvement forcé, éloignement, mais aussi séparation des fratries, effacement du nom du père, perte d’identité, sans parler des maltraitances et violences endurées pendant les années de placement, et celles des mères désenfantées – choisies par les colons à peine pubères parce que moins à risque de leur transmettre une MST et ensuite traitées de prostituées.

Il faut aussi savoir, indique Michèle Hirsch, qu’en 1960, pour des femmes belges enceintes d’un·e enfant métis·se rentrées en Belgique, « le gouvernement social-chrétien de Gaston Eyskens et les procureurs généraux passent un accord secret de non-poursuite judiciaire pour qu’elles puissent avorter. L’arrivée d’un enfant mulâtre [un mot venant de « mulet », croisement entre une jument et un âne, ndlr] était plus grave qu’un curetage… » On sait qu’il faudra attendre 1990 pour une dépénalisation – partielle – de l’avortement.
D’après le premier jugement, note Michèle Hirsch, « les persécutions commises par l’État belge à l’égard des enfants métis au Congo sont considérées comme moins graves que les crimes de la Seconde Guerre mondiale et ne sont dès lors pas constitutives de crimes contre l’humanité ».
Et après ?
Après sa condamnation en appel, l’État belge tente une dernière manœuvre pour échapper à ses responsabilités : le pourvoi en cassation. Prochainement, cette cour dira si elle estime qu’il existe des erreurs de procédure qui permettent de réouvrir l’affaire. Mais « quoi qu’il arrive, ce jugement historique existe », insiste Michèle Hirsch. Pour la première fois, un État colonial est condamné pour crimes contre l’humanité. Et à verser une réparation de 50.000 euros à chaque plaignante. « Quel est le prix d’une vie détruite ? », s’interroge Léa Tavares Mujinga. « L’État nous proposait un euro symbolique. Et une stèle [un monument à la mémoire des enfants métis·ses enlevé·es, ndlr]. Tu te rends compte ? » Coupée de ses racines familiales, tant blanches que noires, Léa est fière d’avoir construit la sienne, de famille. Elle est aujourd’hui arrière-grand-mère de trois petites-filles, « c’est ça qui me répare ».
Quel est le prix d’une vie détruite ? L’État nous proposait un euro symbolique. Et une stèle. Tu te rends compte ?
Lors de la Commission spéciale sur le passé colonial initiée en 2020, Michèle Hirsch a défendu l’idée d’une loi Réparations (accès aussi aux archives de l’Église, accès au territoire belge pour les enfants métis·ses qui sont resté·es au Congo, compensation financière…). Si, notamment, les travaux de cette commission ont reconnu le racisme structurel de l’État belge, ils ont piétiné sur le volet « réparations ». « Le film servira peut-être de déclencheur, espère l’avocate. Il faut rêver. Je rêve. Le combat existe et doit continuer, parce qu’adopter une loi Réparations pour toutes les victimes, c’est ce qu’il serait juste et digne de faire. »

Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État, réalisé par Quentin Noirfalisse et l’artiste pluridisciplinaire Jean-Charles Mbotti Malolo, 2026.
Sortie dans différentes salles le 20 mai. Avant-premières : 13/05 à Liège, 18/05 à Namur et 19/05 à Louvain-la-Neuve.
Infos : https://metisses-lefilm.be