Mobilisations climatiques : et maintenant ? Rencontre avec Céline Tellier

Par N°220 / p. 28-30 • Juin 2019

La transition écologique est au cœur du débat public et politique. Mais quelles sont les mesures concrètes pouvant être adoptées sous la prochaine législature ? En attendant les futurs accords gouvernementaux, axelle est allée à la rencontre de Céline Tellier, l’une des porte-parole du mouvement environnemental en Belgique.

Céline Tellier est l’une des voix actuelles de la transition écologique en Belgique. © Julie de Bellaing

Désormais aux commandes d’Inter-Environnement Wallonie (IEW), Céline Tellier est l’une des voix actuelles de la transition écologique en Belgique. Avant d’intégrer ses nouvelles fonctions le 1er avril dernier, elle était en charge depuis deux ans de la direction politique de l’association.

Céline Tellier s’est conscientisée très tôt aux enjeux climatiques et environnementaux : à 16 ans, elle montait une « antenne écologique » au sein de son école pour faire de la prévention sur des questions liées à l’environnement… Après un doctorat en sciences sociales et politiques sur le thème de la mobilité, elle rejoint IEW en 2011.

axelle est partie à sa rencontre pour faire le point sur les mobilisations citoyennes de ces derniers mois, mais aussi pour mieux comprendre les revendications politiques portées par le mouvement environnemental. L’occasion de décrypter ces enjeux dont beaucoup espèrent qu’ils ne seront pas oubliés lors des tractations actuelles entre les partis politiques, à la suite des élections du 26 mai.

Ces derniers mois, l’attention s’est surtout focalisée sur la révision de l’article 7bis nécessaire au vote d’une loi climat. Pour aboutir sur un échec. C’était un combat nécessaire ?

« On a besoin d’un cadre fixant une direction pour l’ensemble du pays. Pour le moment, la Région wallonne a une sorte d’équivalent de la loi climat, le décret climat, qui fixe des objectifs pour 2050. On ne dispose pas de cela au niveau fédéral. Par contre, nous avons des objectifs au niveau européen. Ils sont répartis entre le fédéral et les Régions : c’est le burden sharing, soit la répartition de l’effort par un accord de coopération. Le problème, c’est que le précédent accord répartissant l’effort pour remplir les objectifs européens pour 2020 a mis onze ans à être signé ! Il faut vraiment accélérer la gouvernance climatique en Belgique. Pour le moment, ça ne fonctionne pas. Au lieu que chacun soutienne les objectifs des autres, on se tire dans les pattes. L’article 7 bis était ouvert à révision depuis 2014, il y avait une belle opportunité à saisir avec les mobilisations citoyennes. C’est clair que ça a été loupé. »

Le 2 décembre dernier, 70.000 personnes se sont mobilisées pour le climat dans les rues de Bruxelles. © Marine Créer pour axelle magazine

Après cet échec, quel est, selon vous, le poids de la société civile dans les décisions en lien avec le climat ?

« Une chose est sûre : il y aura un avant et un après mobilisations climatiques. La révision de l’article 7bis est seulement la pointe visible de l’iceberg. Depuis la grande marche du 2 décembre, on a observé dans les discours politiques de certains partis un changement très clair, justement parce qu’il y a une attente citoyenne. La mobilisation s’est ensuite prolongée par les grèves étudiantes, qui ont fait basculer les modes d’action de désobéissance civile. Sans oublier les actions menées devant le parlement à l’occasion du vote de l’article 7bis. On a réussi à mettre la question climatique à l’agenda d’une élection, c’est une vraie victoire, on peut s’en réjouir ! Maintenant, espérons que le climat soit plus largement pris en compte dans les accords du gouvernement. »

Un mémorandum coécrit par Inter-Environnement Wallonie a été diffusé. Quelles sont vos attentes ?

Un tiers des espèces animales et végétales en Wallonie sont menacées et 9 % ont déjà disparu.

« C’est que tout ce qu’on peut lire sur les pancartes des manifestations percole vraiment comme une priorité dans l’agenda des prochains gouvernements. L’ONU nous dit qu’il nous reste deux ans pour développer des plans d’action et une dizaine d’années pour qu’ils portent leurs fruits. Il y a aussi des enjeux tout aussi importants : la santé et la biodiversité. Un tiers des espèces animales et végétales en Wallonie sont menacées et 9 % ont déjà disparu. La mauvaise qualité de l’air en Belgique, c’est 12.000 morts prématurées par an, dont 2.400 dues au seul trafic routier. On fait une série de propositions par rapport à ça, valables aussi bien pour la qualité de l’air que pour l’enjeu climatique. »

Le mouvement environnemental propose notamment d’arriver à un usage exceptionnel de la voiture. Comment est-ce possible, quand on habite à la campagne et que l’on dépend de son véhicule ?

« Comment faire en sorte que les gens ne soient plus dépendants de leur voiture ? Cela demande une réflexion sur l’aménagement du territoire. Comment est-ce qu’on implante les équipements publics et les services comme les hôpitaux ? Est-ce qu’on va décider de les implanter à proximité d’un centre bien desservi par les transports, ou alors en rase campagne, là où les gens auront besoin de la voiture pour les atteindre ? Les choix sont là.

Il faut aussi une réflexion sur les horaires des services. Développer par exemple le télétravail ou des bureaux décentralisés. Une offre alternative à la voiture doit aussi être proposée. Pour le moment, en Wallonie, on investit 4 euros par habitant pour le développement du vélo. Alors qu’en Flandre, on est à 18 euros par habitant. Les Pays-Bas sont à 24 euros par personne. Nous voulons nous aligner sur ces chiffres afin de développer l’utilisation du vélo en Wallonie. Cette région a un potentiel énorme, justement parce qu’il y a une quantité de déplacements de moins d’un kilomètre. En plus, avec les vélos qui fonctionnent à l’électricité, l’argument du dénivelé ne tient plus.

Pour les transports en commun, on veut développer un concept autour des nœuds de correspondance. L’idée, c’est de réfléchir tout l’horaire des transports publics de manière cohérente : TEC, SNCB… Le prochain « plan transport », qui définit les horaires de train pour les trois prochaines années, est en 2020. Il y a donc une opportunité pour opérer des changements. »

© Marine Créer pour axelle magazine

Comment éviter de pénaliser les personnes déjà précarisées ? Je pense notamment à la revendication de sortie du charbon et du pétrole…

 Nous voulons avoir un débat public global sur la transition juste.

« D’abord, il faut rappeler que les premières victimes de la pollution, ce sont les personnes précarisées. Ce sont elles qui habitent à proximité des infrastructures routières, où les logements sont moins chers et où les émissions très importantes de polluants rendent la qualité de l’air médiocre. De plus, les effets des substances chimiques impactent d’abord les personnes les plus vulnérables : les personnes précarisées, les enfants, les personnes plus âgées… Au niveau de la transition écologique, ne rien faire consisterait aussi à renforcer ces inégalités ! Maintenant, il ne faut pas que la question énergétique ou environnementale crée de nouvelles inégalités sociales. »

Comment l’aspect social est-il pris en compte au sein des recommandations du mouvement environnemental ?

« Nous voulons avoir un débat public global sur ce qu’on appelle la transition juste. C’est-à-dire faire en sorte que la transition soit financée par toute la population et bénéficie à tout le monde. Non seulement par rapport à notre pays, mais aussi par rapport aux populations du Sud. Au sein de la coalition climat, nous travaillons donc beaucoup avec le CNCD-11.11.11, une association active dans la coopération au développement, afin que notre modèle de transition ne se base pas sur l’exploitation d’autres pays.

Prenons l’exemple des agro-carburants : au lieu d’utiliser du pétrole, on irait brûler du colza ou du maïs souvent produits dans les pays du Sud. Le gros problème avec cela, c’est qu’utiliser le maïs ou le colza, non pas pour nourrir la population locale, mais pour nous déplacer, est éthiquement questionnable. Et d’un point de vue strictement environnemental, cela reviendrait à réduire nos émissions pour en produire d’autres, via l’importation. »

La transition écologique est-elle compatible avec le modèle capitaliste ?

« De notre côté, nous n’avons pas de positionnement arrêté sur la question. Pourquoi ? Je pense qu’il faut bien s’entendre sur les mots. Ce qui est absolument intolérable pour le moment, c’est le néolibéralisme, le fait que ce sont des multinationales qui définissent les règles à la place des politiques. C’est la voie ouverte aux pires dérèglements, puisque le seul critère, c’est la rentabilité financière. Si, derrière le mot capitalisme, on met l’exploitation excessive à des fins de pur profit, c’est également problématique. Par contre, si on parle de « libéralisme » dans le sens de la défense des libertés individuelles, là par contre, je n’ai pas de problème. Ce qui est sûr, c’est que le capitalisme a introduit l’idée que le bien-être de la population passait par la consommation : plus on allait consommer, plus on allait être heureux. C’est là qu’il faut questionner nos sociétés. Comment est-ce qu’on recrée du bien-être collectif qui ne soit pas basé sur un modèle de consommation et d’exploitation des ressources, qui intègre beaucoup d’autres éléments que la consommation ? »

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