Confection de masques, un an après : des femmes sans papiers toujours solidaires

Par N°238 / p. Web • Avril 2021

Il y a un peu plus d’un an, le coronavirus débarquait dans nos vies. Confinement, saturation des hôpitaux, détresse du personnel de soin, et… pénurie de masques de protection. À Liège, des femmes sans papiers se mobilisent dès les premiers jours et confectionnent des “Masques Solidaires”. Rencontre un an plus tard, à l’heure où les commandes diminuent, mais où leur combat pour une vie digne et la régularisation continue.

© Atemos

C’est une maison située sur les hauteurs de Liège, dans le quartier Saint-Nicolas. Ici, ne vivent que des femmes, sans papiers, toutes membres du collectif La Voix des Sans-Papiers de Liège. Elles s’y sont installées pour vivre en autonomie et en sécurité, avec leurs enfants. Une maison communautaire, soutenue par une série d’associations et d’ONG, qui tranche avec les grandes occupations liégeoises de plus d’une centaine de personnes dans lesquelles les femmes n’ont pas toujours de “chambre à soi”. “Les femmes, qui ont pour la plupart migré seules, voulaient s’émanciper et ne plus subir de rapports de domination”, explique Rosario Marmol-Perez, animatrice culturelle et politique et membre d’Atemos – Atelier du Monde Solidaire. Lancé en 2016 par La Voix des Sans-Papiers de Liège et l’École des Solidarités (FGTB), le Collectif Atemos vise à valoriser les compétences des personnes avec ou sans papiers dans une démarche d’économie sociale et solidaire, et est à l’initiative du projet “Masques Solidaires”.

7.000 masques

La maison est calme en cette fin du mois de mars. Les enfants sont à l’école, les femmes vaquent à leurs occupations, certaines ont repris leur petit boulot. Difficile d’imaginer l’effervescence qui régnait dans cette cuisine, un an plus tôt, transformée en atelier de couture. Comme un grand nombre de femmes aux quatre coins du pays, le Collectif Atemos, qui organisait déjà des ateliers de couture depuis 4 ans, décide de s’y mettre aussi.

C’était une période très stressante, très difficile, mais on était ensemble, on faisait des masques, les devoirs des enfants, on s’en est bien sorties.

Un groupe de femmes se lance dans la confection de masques dès le 14 mars. Les “Masques Solidaires”, ce sera leur nom. “On a d’abord fait des masques pour nous et nos proches. Puis, petit à petit, on a eu de plus en plus de demandes”, explique Nénette, habitante de la maison qui a porté ce projet dès les premiers coups de pédale. “C’était une période très stressante, très difficile, mais on était ensemble, on faisait des masques, les devoirs des enfants, on s’en est bien sorties”, se rappelle-t-elle un an plus tard. Le réseau de couturières compte aussi des femmes qui vivent dans d’autres occupations ou dans des logements privés.

© Atemos

Couturières solidaires

“Très vite, on a eu une demande incroyable. On a donc élargi le groupe à des couturières solidaires, avec papiers”, nous raconte Rosario Marmol-Perez. Plus de 30 personnes les rejoignent alors, à la découpe, à la confection et à la livraison. Des associations (Arsenic2, le CAL de la Province de Liège, l’asbl La Bobine, les FPS, et le Centre Liégeois de Formation) apportent aussi un coup de main et cousent des masques dans lesquels elles glissent le feuillet “Masques Solidaires”. “La solidarité est notre bien le plus précieux, aujourd’hui, nous voulons le partager avec toutes et tous. C’est pour ça que nous avons pensé à faire ces masques solidaires et aussi parce que nous voulons être utiles et apporter notre aide du mieux que nous le pouvons”, peut-on notamment y lire.

La solidarité est notre bien le plus précieux, aujourd’hui, nous voulons le partager avec toutes et tous. C’est pour ça que nous avons pensé à faire ces masques solidaires.

Personnes précarisées, personnel soignant et de première ligne, caissières, personnes âgées… Près de 7.000 masques sont confectionnés et distribués durant 11 semaines. Les masques sont gratuits ou à prix libre. L’argent, récolté via des dons, permet aux sans-papiers de couvrir une partie de leurs besoins vitaux. Un coup de pouce d’autant plus nécessaire pour ces personnes dont la situation déjà précaire s’est encore aggravée avec la pandémie : perte de revenus, difficulté d’accès aux soins, de logement, augmentation du risque d’exploitation, etc.

Un combat politique

Aujourd’hui, elles continuent de coudre, des masques, mais pas seulement. L’idée est désormais de créer un projet d’économie sociale et solidaire structuré et pérenne autour de la couture. “Ces projets sont des façons de créer des opportunités d’inclusion pour les personnes migrantes, de les faire exister”, défend Rosario. Dans certaines villes européennes, l’implication de personnes sans papiers dans des initiatives en économie sociale et solidaire peut déboucher sur une régularisation de séjour.

Si les masques sont un moyen de protéger les citoyen·nes, l’idée est aussi de les interpeller sur la situation des sans-papiers.

Car si les masques sont un moyen de protéger les citoyen·nes, l’idée est aussi de les interpeller sur la situation des sans-papiers. Ce qui n’a pas toujours été simple à défendre, au sein même du collectif La Voix des Sans-Papiers. “Il a fallu qu’on explique à ceux qui disaient que ça ne servait à rien que coudre des masques était aussi un combat politique, explique Nénette. On a vu qu’on pouvait sensibiliser la population à travers ça, leur montrer qu’on sait faire quelque chose, apporter notre savoir-faire.”

Le projet des “Masques Solidaires” a contribué à fédérer les femmes, à les visibiliser, et même à déconstruire des préjugés à leur égard, mais la reconnaissance se fait toujours attendre. “On espère toujours la régularisation…”, confie Nénette.

Le projet des “Masques Solidaires” a contribué à fédérer les femmes, à les visibiliser, et même à déconstruire des préjugés à leur égard, mais la reconnaissance se fait toujours attendre.

Depuis le début du Covid, les appels à la régularisation se multiplient. Dernier en date : la campagne We Are Belgium Too, lancée en mars dernier, réclame “la régularisation des personnes sans papiers qui se trouvent en Belgique sur base de critères clairs et permanents, que sont les attaches durables, le travail, l’inéloignabilité et le risque d’atteinte à un droit fondamental en cas de retour”. Des demandes auxquelles Sammy Mahdi (CD&V), secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, semble rester sourd. Ce 12 avril, à propos du projet de renforcer le personnel de soin en faisant appel au volontariat de demandeurs/euses d’asile qualifié·es (les sans-papiers n’ont, quant à elles/eux, pas droit au volontariat) pour ces postes, il assénait : “Il n’est pas question de régularisation mais de faire participer utilement les personnes concernées à la société.” Il ressort de l’enquête menée par Fedasil à la demande du secrétaire d’État à l’Asile et la Migration que la plupart de ces personnes sont des femmes de moins de 35 ans qui ont accompli des tâches dans le secteur des soins de santé, des soins obstétriques ou des soins infirmiers dans leur pays d’origine. Des femmes sont donc appelées à se rendre “utiles” dans une société où elles n’ont aucun droit… La reconnaissance espérée par ces femmes solidaires semble encore bien loin.

À (re)voir

Conférence “Santé et sécurité des femmes sans papiers confinées” organisée par le Festival des Libertés

“Depuis deux mois, des mesures de confinement ont été prises pour protéger les plus vulnérables. Comment celles-ci affectent les femmes en situation de précarité économique et administrative ? Certaines n’ont pas osé sortir du tout, de peur d’un contrôle ou par crainte de contagion. Leur dépendance aux besoins de base est décuplée, affectant leur santé physique et mentale. Les effets à retardement de cette situation feront-ils autant de victimes que la Covid-19 ? Quels enjeux politiques expliquent la dégradation des conditions de vie des femmes sans papiers en temps de crise sanitaire ? Ne faudrait-il pas envisager une régularisation afin de mieux nous protéger contre la deuxième vague qui se profile à l’horizon ?” Avec : Aïcha Bah, La voix des sans-papiers ; Natalia Hirtz, formatrice et chercheuse au Gresea ; Manon Legrand, journaliste à Alter Échos et à axelle magazine ; Candice Brunet, formatrice FLE à Bruxelles Laïque.

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