Au Congo, les berceuses d’Ebola

Par N°230 / p. 19-21 • Juin 2020

Depuis 2018, en République démocratique du Congo, des rescapées du virus Ebola prennent soin des enfants fragilisé·es par l’épidémie. On les appelle des « berceuses ». Alors que le coronavirus Covid-19 fait son apparition dans l’est du pays, nous sommes allées à la rencontre de deux d’entre elles.

"Je suis une berceuse, nous explique Espérance. Mon travail, c’est de prendre en charge l’enfant, le laver, lui donner à manger, jouer avec lui. Je dois répondre à tous ses besoins. On leur donne autant d’amour qu’à nos propres enfants."© Kitsa Musayi

À première vue, c’est une garderie comme une autre, typique de celles que l’on voit à l’est de la République démocratique du Congo. On y trouve des jouets en pagaille, des personnages de dessins animés sont représentés sur les murs et, à l’intérieur, des dortoirs permettent aux enfants de se reposer. Rien ne laisse présager qu’il s’agit d’un centre humanitaire destiné à accueillir les enfants fragilisé·es par l’épidémie d’Ebola. Rien, si ce n’est les tenues de certaines employées. Gants, blouses de protection, charlottes…

Une mortalité qui peut atteindre 90 %

C’est dans cette « crèche » qu’Esther et Espérance se rendent régulièrement pour s’occuper des enfants. « Je suis une berceuse, explique Espérance. Mon travail, c’est de prendre en charge l’enfant, le laver, lui donner à manger, jouer avec lui. Je dois répondre à tous ses besoins. On leur donne autant d’amour qu’à nos propres enfants. » Des enfants qui ont été placé·es là car leurs parents ont contracté Ebola.

Le virus, endémique de l’Afrique tropicale, génère des fièvres hémorragiques et a un taux de mortalité de 50 % en moyenne, pouvant atteindre les 90 %. Il se transmet par contact avec des fluides corporels, comme la transpiration, la salive et le sang. Officiellement déclarée le 1er août 2018, la maladie fait des ravages dans l’est de la RDC comme ici, à Beni, dans le Nord-Kivu. « La maladie est contagieuse. Si tu as un enfant et que tu tombes malade, l’enfant a un risque d’être contaminé. Il y a l’obligation de séparer l’enfant de sa mère pour éviter ça », explique Esther.

En plus d’être séparé·es de leur famille, les malades sont placé·es dans des « cubes », des chambres d’urgence biosécurisées pour épidémies, où elles/ils n’ont plus de contact avec le reste du monde, mis à part le personnel médical équipé de scaphandres. Un moment angoissant dont se souvient Esther : « J’avais très peur. Les infirmiers étaient habillés comme des terroristes : casques, combinaisons. On a vraiment peur quand on arrive dans le centre de traitement. Je voyais beaucoup de personnes mourir, le cube pour moi était comme une caverne, je ne m’y sentais vraiment pas bien. »

Esther – tout comme Espérance – est une rescapée d’Ebola. L’épidémie annoncée de coronavirus l’inquiète. © Kitsa Musayi

« Nous n’étions pas informés »

Les deux berceuses sont des rescapées de la maladie. « Je me souviens, c’était en octobre 2018, me raconte Esther. L’enfant d’une voisine était très malade, du coup, je l’ai transporté dans mes bras jusqu’à l’hôpital. Au bout de quelques heures, il allait mieux… mais il a fini par mourir. » Esther ne le savait pas encore, mais l’enfant qu’elle avait transporté était atteint du virus Ebola. « Au bout de 4 jours, je me suis mise à vomir et à saigner. j’ai été à l’hôpital. Là-bas, tout le monde a refusé de me toucher parce que j’étais devenue un cas suspect. Une ambulance est venue me chercher. » C’est dans le centre de traitement qu’elle a été diagnostiquée. Mère de 5 enfants, elle a été séparée d’eux ; à l’époque, son petit dernier avait tout juste 8 mois.

À cette séparation douloureuse s’ajoute un sentiment d’incompréhension : « C’était une maladie que nous ne connaissions pas, nous n’étions pas informés, nous étions surpris d’être parmi les contaminés », se souvient Esther. Pourtant, il s’agit de la 10e épidémie d’Ebola que connaît le pays. Mais, à l’est de la RDC, l’information a du mal à circuler. Déstabilisée par le génocide au Rwanda de 1994, puis par la guerre, la région est le théâtre de massacres particulièrement brutaux. Des massacres qui provoquent régulièrement des déplacements de population.

On a vraiment peur quand on arrive dans le centre de traitement. Je voyais beaucoup de personnes mourir, le cube pour moi était comme une caverne, je ne m’y sentais vraiment pas bien.

De plus, beaucoup ne croient pas en l’existence de la maladie. Ces vingt dernières années, de nombreuses ONG et agences des Nations Unies se sont installées dans la région sans que la situation se soit améliorée pour la population locale, ce qui a provoqué une méfiance envers les institutions internationales, rendant la communication difficile. Esther nous avoue qu’au moment de sa contamination, « les ONG étaient comme une menace pour la population, on les a vu arriver avec beaucoup de véhicules… Là où il y a les ONG, il n’y a pas la paix. »

L’hostilité est d’autant plus forte que, cas confirmé ou non, recevoir la visite d’une équipe médicale change le regard de la communauté. « Lorsque j’étais au cube, personne ne m’a rendu visite, raconte Esther. Beaucoup m’ont injuriée, surtout ma belle-sœur. Et lorsque j’ai repris mon boulot de couturière, ceux qui savaient que j’avais eu la maladie me regardaient avec beaucoup d’insistance, ils ont peur de moi. »

Une réponse internationale inadaptée

S’ajoute à cette suspicion une opération d’éradication de la maladie dont la communication n’est pas nécessairement adaptée aux Congolais·es. Pour Aurélie Poelhekke, chargée des Affaires humanitaires pour Médecins Sans Frontières, la riposte contre Ebola « a échoué vis-à-vis de la population. » Aujourd’hui de retour à Amsterdam après son travail au Congo, elle nous explique : « Il y a des leçons à tirer. Au début, nous n’avons pas assez impliqué la communauté locale, ce qui fait que notre action n’a pas fonctionné. Si on ne parle pas avec les populations, si on ne l’écoute pas, on transmet des messages qui n’arrivent pas aux destinataires. » Un constat qui la pousse à appeler son organisation et les ONG en général à une « réflexion critique » à l’heure où le coronavirus fait son apparition, afin que cette situation ne se reproduise pas.

Lorsque j’ai repris mon boulot de couturière, ceux qui savaient que j’avais eu la maladie me regardaient avec beaucoup d’insistance, ils ont peur de moi.

Impliquer les populations locales passe aussi par le recrutement. Lorsqu’Esther et Espérance ont été guéries, l’UNICEF leur a proposé de devenir des « berceuses ». Espérance déclare : « J’ai accepté, parce que je suis mère : lorsque j’étais malade, quelqu’un s’est occupé de mes enfants pour moi. Je me devais de partager la grâce qui m’a été faite. Mais travailler pour la riposte n’est pas sans risques. On se demande quel sera notre sort après cette épidémie. On nous dit qu’on n’a pas le droit de chercher du boulot ailleurs car « tu as bien profité de la riposte pour faire de l’argent, tu es riche » : ces allusions nous font peur. » Cet « Ebola business », l’opportunité financière que peut donner à certain·es le développement de la maladie, elle assure ne pas en avoir profité. Mais son affirmation ne la protégera pas de la vindicte populaire lorsque les crèches fermeront.

Et maintenant, le coronavirus

Au 31 mars 2020, cette épidémie d’Ebola a déjà fait 2.273 mort·es. Le 10 avril, deux jours avant que le pays annonce officiellement la fin de l’épidémie, une nouvelle victime, un homme de 26 ans, a été déclarée à Beni… Et le coronavirus Covid-19 fait actuellement son apparition dans la région. « Tout le monde a peur d’attraper le coronavirus, et moi aussi. Le coronavirus a l’air pire qu’Ebola », s’inquiète Esther. Pourtant, dans une conférence de presse en mars dernier, le docteur Muyembe, en charge de la riposte Covid-19 en RDC, estimait le taux de mortalité du coronavirus à 10 %. Mais cette fois, la mobilisation est telle que l’angoisse se fait sentir. « Toute la ville est en isolement, mais je continue de venir à la crèche pour m’occuper des enfants », explique Esther.

Espérance, quant à elle, est plus positive : « Nous sommes bien préparés pour le coronavirus parce que nous avons déjà été touchés par d’autres épidémies. Maintenant, nous allons nous efforcer d’en sortir, nous pratiquons les mesures d’hygiène pour prévenir la maladie. » Les deux berceuses gardent le sourire, et les enfants dans leurs bras.

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