Coronavirus : les vies des aînées confinées

Par N°230 / p. 12-18 • Juin 2020

Colette, Bathilde, Laura, Myriam et Valentine sont confinées chez elles depuis le 18 mars. Pour elles, l’âge est un facteur qui augmente les risques de contracter le coronavirus. Comment ont-elles vécu ces semaines anxiogènes ? Quelle est leur opinion sur la crise que nous traversons ? Elles ont beaucoup de choses à dire, mais elles ont été rarement entendues ces derniers temps. Un paradoxe, alors que les personnes âgées sont les premières concernées par l’épidémie. Est-ce parce que notre société a pris l’habitude de les mettre de côté, de les isoler ?

© Ma Tête est Pleine d'Endroits, pour axelle magazine

Au moment où nous les appelons, Colette, Bathilde, Laura, Myriam et Valentine sont confinées comme le reste de la population belge depuis le 18 mars. Elles nous racontent comment leur quotidien est modifié par la crise sanitaire. « Je suis souvent pendue au téléphone. J’appelle ma famille et mes amies. C’est vraiment difficile parce que je ne vois plus mon fils, ni mes 5 petits-enfants », indique Valentine Fortz, 80 ans.

L’isolement était déjà une habitude

Pour Colette Gany, 85 ans, l’isolement était déjà une habitude : « La seule différence, c’est que je ne peux plus sortir. En temps normal, je me déplace beaucoup, j’ai une voiture. Je chante à la chorale de la paroisse et je vais à des réunions à la commune. Je ne peux plus le faire. J’ai 5 enfants, 13 petits-enfants et 2 arrière-petits-enfants. Je devais les recevoir pour les fêtes de Pâques, et cela a été annulé. On s’appelle régulièrement mais, quand mes petits-enfants viennent, ils se tiennent à distance, ils ne m’embrassent plus parce qu’ils ont peur de me donner le virus, on ne peut plus se toucher. On doit tout désinfecter. C’est très bizarre pour moi. Pour le reste, je suis privilégiée parce que j’ai une maison et un jardin. »

Valentine Fortz égraine, elle aussi, toutes les activités qu’elle a dû arrêter. « Je faisais de la gym une heure tous les mercredis et j’allais à des réunions mensuelles chez Vie Féminine ou au MOC [Mouvement Ouvrier Chrétien, ndlr]. Ça me manque beaucoup. Je reste très dynamique, rigole-t-elle. Je continue à faire quelques exercices physiques et j’essaie aussi de continuer à bouger. J’habite dans un grand immeuble et je sors sur la pelouse devant pour marcher un peu tous les jours, en faisant attention. Parfois, une voisine me rejoint et on s’assied sur l’herbe, à bonne distance. »

La seule chose pas facile, c’est le matin quand je me réveille et que j’entends le silence. C’est comme s’il n’y avait plus de vie.

Valentine et Colette habitent toutes deux dans la région de Namur ; elles peuvent compter sur la solidarité de leur quartier. « J’ai très peur d’aller dans les magasins, je n’ose vraiment pas y aller. Heureusement, des voisines se sont proposées pour m’aider », souligne Valentine. Les voisin·es de Colette Gany ont également proposé d’y aller à sa place mais, pour l’instant, c’est sa fille qui l’aide.

« Je sens le vide autour de moi »

Laura habite Liège (son prénom a été modifié). Elle a 80 ans. Elle raconte : « Je lis beaucoup, je m’occupe de mon jardin. Ma table est remplie de masques que j’ai cousus. J’ai aussi fabriqué des blouses médicales, je ne m’ennuie pas ! La seule chose pas facile, c’est le matin quand je me réveille et que j’entends le silence. C’est comme s’il n’y avait plus de vie. C’est quelque chose auquel je réagis très fortement, je sens le vide autour de moi. Alors je me reprends, et je m’occupe encore plus ! Je trouve que dehors, l’ambiance n’est pas bonne. »

Laura sort encore pour faire ses courses essentielles. « Tout le monde est camouflé, on ne se reconnaît plus. On ne sait plus se dire bonjour, on se regarde mal », déplore-t-elle. Une période d’autant plus dure qu’aucun geste de solidarité ne la soutient dans ces moments stressants. « On vit une époque très égoïste. Même ma famille se dit que je me débrouille. Ils ont leurs propres tracas à gérer. On dit que la période exacerbe la solidarité, je ne le vois pas du tout. J’ai l’impression que c’est encore plus le règne du chacun pour soi », résume-t-elle.

© Ma Tête est Pleine d’Endroits, pour axelle magazine

Fracture et précarité numériques

Alors que les contacts physiques sont rares, les échanges ont de plus en plus lieu sur internet, notamment pour trouver des informations face à la crise sanitaire. Certains petits-enfants ont aussi expliqué à leurs grands-parents le fonctionnement de Messenger (la messagerie du réseau social Facebook) ou de Skype qui permettent de passer des appels vidéo pour rester en contact virtuellement.

Dans ce contexte, au début du mois d’avril, Vie Féminine Bruxelles, avec d’autres associations, a adressé une lettre ouverte sur la « précarité numérique » aux ministres compétent·es de la Région Bruxelles-Capitale. Les associations signataires expliquent que les femmes, et plus particulièrement celles qui vivent loin des grandes villes et les aînées, ont plus de risques d’être laissées de côté alors que le « tout au numérique » s’installe. De plus, les femmes pensionnées, avec leurs revenus très insuffisants, ne peuvent pas s’acheter le matériel adéquat. Enfin, la cybercriminalité, qui cible les plus vulnérables de la société, est également pointée du doigt par les signataires.

Laura, quant à elle, possède un ordinateur et une tablette. « Nous faisons un appel Skype avec ma famille, une fois par semaine. J’y vois peu d’intérêt. Cela ne m’apporte rien, ce n’est pas vivant », soutient-elle. En revanche, pour Bathilde Mukandanga, 68 ans, les contacts vidéo grâce à internet sont très importants. « Avec mon mari, nous pouvons voir nos petits-enfants et ils peuvent nous voir. On évite ainsi la solitude », témoigne-t-elle.

Une question de vie ou de mort

Bathilde Mukandanga continue : « J’ai accepté les mesures prises par le gouvernement. Ce n’est pas la crise la plus grave que j’ai vécue, j’ai connu des moments catastrophiques et la guerre. Cela m’a donné beaucoup de force pour faire face à ce qui se passe aujourd’hui. Au début, j’ai eu très peur, parce qu’il est tout de même question de vie ou de mort pour les personnes de mon âge. »

© Ma Tête est Pleine d’Endroits, pour axelle magazine

Ce constat s’est aussi imposé à Valentine Fortz, qui précise : « Je n’ai pas peur de mourir, mais j’ai très peur d’être aux soins intensifs et de souffrir. » Ces craintes s’expriment dans un contexte angoissant puisque certains hôpitaux belges ont fait savoir que si les soins intensifs étaient saturés, ils écarteraient les aîné·es au profit des personnes plus jeunes

« Je suis dans l’attente de savoir où en est ma santé »

C’est principalement sa maladie qui inquiète Myriam Bailly, 61 ans. « J’ai été diagnostiquée d’un cancer du rein avant le confinement, j’ai fait de la radiothérapie. Je devais passer de nouveaux examens fin mars, et ça a été annulé. Je le vis très mal. Je suis dans l’attente de savoir où en est ma santé. Je ne suis même pas certaine de pouvoir être soignée à partir du déconfinement, parce que l’hôpital de Libramont m’a prévenue que j’étais considérée comme « personne à risque ». En plus de mon cancer, j’ai une fibromyalgie et des problèmes respiratoires. Je suis très seule. Mes enfants habitent Bruxelles, je ne peux plus les voir, et mon compagnon habite dans un autre village. »

On ne trouve pas tout ce dont on a besoin pour manger. Comment se fait-il que les magasins soient vides à la campagne ?

Myriam fait appel au taxi social du CPAS pour ses courses ou l’achat de médicaments. « Mais ce n’est pas la panacée. On ne peut les contacter que le matin et, la dernière fois, j’ai dû attendre 48 heures pour recevoir mes médicaments. » Elle s’interroge : « Il n’y a qu’un seul grand magasin dans mon village. Il n’est pas bien ravitaillé. Si je n’y trouve pas de pain, je n’ai pas d’autres occasions d’en chercher ailleurs. On ne trouve pas tout ce dont on a besoin pour manger. Comment se fait-il que les magasins soient vides à la campagne ? »

Peines et solitude dans les maisons de repos

Toutes les femmes interrogées se tiennent au courant de l’actualité et estiment que cette crise a été mal gérée par le monde politique. Les maisons de repos sont le symbole de cette mauvaise gestion. Par précaution, les résident·es ont été confiné·es plus tôt que le reste de la population, dès le 10 mars. Après plusieurs semaines de confinement, des responsables de maisons de repos ont commencé à s’exprimer dans les médias pour dire que certaines personnes se laissaient mourir de tristesse, à cause de la solitude…

« Je suis bénévole dans une maison de repos, j’ai appelé pour prendre des nouvelles puisque je n’y vais plus depuis le confinement, explique Bathilde Mukandanga. C’est invivable, ce qui s’y passe. Les personnes se sentent très seules et beaucoup d’entre elles ne comprennent pas pourquoi leurs enfants ne peuvent pas venir les voir, même si on essaie de le leur expliquer. » Le gouvernement fédéral avait finalement annoncé le 15 avril que les visites seraient autorisées dans les maisons de repos. Une annonce faite sans consulter le secteur, suivie par de la confusion, des espoirs douchés, des inquiétudes et un revirement : sur le terrain en effet, beaucoup ont jugé cette décision peu prudente. En Belgique, il y a eu plus de décès dans les maisons de repos que dans les hôpitaux

Le temps dure longtemps

La maman de Marie vit dans une petite maison de repos bruxelloise depuis l’automne. « Il y a eu des malades chez les résidentes, on ne me l’a pas dit, raconte Marie, j’ai dû chercher l’information. Elles sont en chambre, les activités en groupe leur manquent. Je ne suis pas tout près, ni motorisée, je dois prendre trois bus pour y aller, donc j’envoie des livres pour ma maman et du chocolat pour le personnel. Je parle tous les jours avec elle, mais c’est parfois difficile, car elle devient confuse et, souvent, je fais les questions et une bonne partie des réponses… Elle ne veut pas d’un smartphone ou d’une tablette. Elle dit que le temps est très long. Elle est malade, alors les conversations tournent souvent sur son état, les soins qu’elle a reçus, etc. La Région est venue tester les résidentes et ma mère a été très impressionnée par le dispositif. Elle a peur d’avoir le virus, donc j’essaie de lui changer les idées et de ne pas parler de l’actualité ou de nos soucis. C’est paradoxal parce qu’en général, on se tourne en premier vers sa maman quand ça ne va pas. Ici, je ne lui raconte que du positif et je cherche du soutien pour moi ailleurs. Je ne lui ai pas dit d’arrêter de regarder le journal télévisé. Elle est âgée, pas idiote ! Ma plus grande crainte est que ma maman décède sans que je ne la revoie. C’est bientôt son anniversaire et il est probable qu’on ne pourra pas la voir, mais j’essaie d’organiser quelque chose pour marquer la journée. »

En 2017, axelle relayait les demandes du personnel soignant des maisons de repos. Des revendications qui se rapprochent de celles du personnel des hôpitaux – et notamment des infirmières qu’axelle a interviewées en ce mois de mars – formulées avant le début de la pandémie et rendues visibles par la crise : davantage de moyens et de personnel, et la fin de la logique marchande dans le secteur du soin aux personnes.

Les travailleuses du home sont en majorité des personnes racisées, ce sont mes héroïnes pour la vie.

En 2017, dans la population en général, il y avait plus de femmes que d’hommes vivant en maison de repos. Parmi les personnes de 85 à 89 ans par exemple, 24 % des femmes wallonnes vivent en maison de repos, soit quasiment deux fois plus que les hommes (13 %).  Marie en témoigne : « La quasi-totalité des résidentes et du personnel sont des femmes. Ça crée une chouette complicité entre elles. Les travailleuses du home sont en majorité des personnes racisées, ce sont mes héroïnes pour la vie. Elles s’occupent de ma maman et des autres résidentes comme si c’était leur propre parent et ça me rassure énormément. C’est une belle bande de femmes ! »

Pour Bathilde Mukandanga, cette crise révèle surtout le désintérêt de notre société envers les aîné·es : « Durant cette crise, on a entendu dire qu’on ne devait pas s’occuper des personnes âgées, qu’on ne devait pas les soigner. Ce sont pourtant elles qui ont pris soin de nous. » Certaines des femmes avec qui nous avons échangé attendent impatiemment le déconfinement, d’autres le craignent. Laura conclut notre entretien par ces mots : « De toute façon, seuls les plus riches sortiront bien de cette crise. » La parole de nos aînées, si peu médiatisée, est plus que jamais politique…

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