Selon les derniers chiffres de l’INAMI, 11 % des Belges prennent des antidépresseurs. Plus de 65 % sont des femmes. Elles représentent aussi 65 % des consommateurs/trices de benzodiazépines, des médicaments – généralement non remboursés – utilisés pour lutter contre l’anxiété et l’insomnie, selon les chiffres fournis par Caroline Theisen, coordinatrice de la plateforme multidisciplinaire BelPEP (Belgian Psychotropics Expert Platform). Cette initiative du SPF Santé publique vise à encourager « une utilisation plus appropriée » des médicaments psychotropes, à savoir des médicaments qui modifient le fonctionnement cérébral. « Nous prônons un usage adéquat, c’est-à-dire que les personnes qui en ont besoin puissent y avoir accès et que les personnes qui n’en ont pas – ou plus – besoin puissent avoir recours à une alternative non médicamenteuse, comme le suivi psychologique », explique Caroline Theisen.
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Dépression ou crise
Il faut dire que la hausse constante de la consommation de psychotropes observée depuis deux décennies – et plus encore depuis la crise sanitaire – inquiète les autorités de santé. Si cette hausse concerne tous les pays européens, la Belgique fait partie des très mauvais élèves. En 2021, le nombre moyen de doses journalières d’antidépresseurs (correspondant à une dose standard) pour 1.000 habitant·es était de 86,5 chez nous tandis que la moyenne de l’UE-27 se situait à 64. « Le problème avec les antidépresseurs ? C’est qu’on les prescrit à des personnes qui n’ont pas de dépression ! », répond Kevin Moens, psychiatre et directeur médical de l’asbl bruxelloise Projet Lama, qui accompagne les personnes souffrant d’addiction. « Le plus souvent, ce sont plutôt des personnes qui traversent une crise. Or généralement, on sort grandi·e des crises existentielles, pourvu que l’on soit émotionnellement outillé·e et entouré·e… » Mais dans une société « atomisée » où l’on a tendance à « fuir celles et ceux qui sont malheureux/euses » et où chacun·e doit rester productif/ive, les crises ont tendance à être plus intenses. « Or il y a devant nous une pancarte gigantesque qui dit « On peut vous aider avec des médicaments » », commente le psychiatre.
Le problème avec les antidépresseurs ? C’est qu’on les prescrit à des personnes qui n’ont pas de dépression !
Ainsi, en 2022, 61 % des personnes interrogées dans le cadre d’une enquête Solidaris déclaraient avoir déjà fait appel à leur médecin généraliste pour un problème d’anxiété, d’angoisse ou de dépression (contre 52 % en 2012). Cette même enquête révélait que dans 76 % des cas, la première prescription d’antidépresseurs était le fait du/de la généraliste (et non d’un·e psychiatre). « Le médecin a souvent le syndrome de « Bob le bricoleur », raconte Kevin Moens. Pour beaucoup, ça reste très difficile de dire « Je ne sais pas », « Je ne peux rien faire pour vous ». Donc il va prescrire… »
Une vulnérabilité accrue
Et prescrire dans 65 % des cas à des femmes. « Les inégalités d’accès à certains postes de travail, la charge mentale, le risque d’agressions sexuelles ont évidemment un impact sur la santé de l’individu », commente Kevin Moens. Ainsi, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la Santé, partout dans le monde, les femmes souffrent deux fois plus de dépression que les hommes. « Pour les femmes, on ne peut parler de dépression sans parler des violences qu’elles subissent, appuie Anissa D’Ortenzio, sociologue et chargée d’étude « santé » chez Soralia, asbl féministe d’éducation permanente. On sait aujourd’hui que chez les personnes diagnostiquées avec une dépression, on retrouve deux à trois fois plus d’antécédents d’agressions sexuelles dans l’enfance. Par ailleurs, le syndrome de stress post-traumatique que peuvent développer les victimes de viols est aussi souvent traité avec des psychotropes. »
On sait aujourd’hui que chez les personnes diagnostiquées avec une dépression, on retrouve deux à trois fois plus d’antécédents d’agressions sexuelles dans l’enfance.
La vulnérabilité des femmes à la dépression s’exprime particulièrement à certaines périodes de leur vie, notamment dans le post-partum : en 2023, une autre enquête Solidaris a ainsi montré que la santé mentale des parents ayant un·e enfant de moins d’un an était particulièrement dégradée : 54 % des mères wallonnes avec un·e enfant de moins d’un an présentaient une haute probabilité de dépression contre 28 % des pères dans la même situation. Le taux d’initiation d’un traitement par antidépresseurs chez les mères d’un·e enfant de moins d’un an était quant à lui de 4,7 % contre 2,9 % pour le reste des femmes. Or on sait aujourd’hui que le risque de dépression post-partum est significativement augmenté par les violences obstétricales ou gynécologiques, illustrant la définition de l’OMS de la dépression (voir encadré ci-dessous) comme « résultante d’une interaction complexe de facteurs sociaux, psychologiques et biologiques […] favorisée par des événements difficiles, comme la maltraitance ou le deuil ».
© Diane Delafontaine pour axelle magazine
L’hypothèse psychosomatique
Mais la surprescription d’antidépresseurs et de benzodiazépines chez les femmes pourrait aussi avoir une autre explication. « La manière dont on exprime son mal-être est genrée, avance Kevin Moens. Les hommes ont plutôt tendance à gérer le mal-être psychologique par le déni, la consommation d’autres substances psychotropes comme l’alcool ou les drogues, et le passage à l’acte. Les femmes, dont l’apprentissage dans l’expression des émotions est souvent plus développé, vont avoir tendance à davantage consulter, avec des plaintes mixtes, à la fois psychologiques et somatiques. »
La manière dont on exprime son mal-être est genrée.
Or, les biais sexistes poussent le plus souvent les médecins – mais aussi parfois les patientes qui ont intégré ces biais – à se concentrer sur le versant psychologique. « C’est un reliquat de toutes les théories autour de l’hystérie, qui fait que les femmes continuent à être perçues comme développant plus facilement des symptômes chroniques d’origine psychosomatique », poursuit Kevin Moens. Une lecture qui peut mener à d’importants retards diagnostiques, comme dans le cas de l’endométriose ou des maladies auto-immunes. En 2019, une étude danoise avait montré que pour plus de 700 maladies, les femmes étaient moins bien diagnostiquées que les hommes et en moyenne 4 ans plus tard !
« Quand on est en errance diagnostique, on ne sait toujours pas ce qu’on a, ni comment le soigner ou le soulager correctement, ce qui créé une situation de mal-être durable, parfois pendant des années, commente Anissa D’Ortenzio. Dans ce contexte, ce n’est pas très étonnant de consommer des antidépresseurs et/ou des antidouleurs. » Par ailleurs, il est largement démontré aujourd’hui que « les zones de gestion de la douleur dans le cerveau sont très proches des zones de gestion des émotions », rappelle Kevin Moens. Mais là où ces interactions corps-esprit sont considérées comme prépondérantes chez les femmes, elles sont totalement occultées chez les hommes, « alors qu’ils ont probablement autant de troubles psychosomatiques », commente le psychiatre.
L’étiquette qui a bon dos
Ainsi, l’étiquette de « dépression » masque mal le désintérêt historique pour la santé des femmes. Aujourd’hui, on sait par exemple que 40 % des femmes en préménopause sont concernées par le « brain fog » ou « brouillard mental » (difficultés à trouver ses mots, à se concentrer, irritabilité), directement lié à la chute d’œstrogènes. Mais ces symptômes continuent le plus souvent d’être assimilés à une dépression. « De nombreuses femmes dans la cinquantaine se voient prescrire des anxiolytiques et/ou des antidépresseurs par leur généraliste sans que la cause hormonale soit investiguée, souligne Anne Firquet, cheffe de clinique en gynécologie et responsable du Centre de la Ménopause du CHR Citadelle de Liège. Or le « brain fog » est aujourd’hui reconnu comme un symptôme de la transition de ménopause : chez une femme qui n’a jamais eu de symptômes dépressifs, il faut se poser la question. »
De nombreuses femmes dans la cinquantaine se voient prescrire des anxiolytiques et/ou des antidépresseurs par leur généraliste sans que la cause hormonale soit investiguée.
Ces prescriptions à mauvais escient sont d’autant plus dommageables pour les femmes que les antidépresseurs peuvent provoquer de nombreux effets secondaires (insomnie, cauchemars, inconfort digestif, prise de poids, diminution de la libido, diminution de l’intensité des émotions…), pouvant eux-mêmes conduire à d’autres troubles et d’autres prescriptions. Quant aux benzodiazépines, ils induisent un risque d’accoutumance et de dépendance dès deux semaines. « Certaines personnes peuvent prendre un benzo tous les jours pendant des années et ça continue à faire effet. Mais les personnes qui ont des comportements plus compulsifs ou qui ont des antécédents d’addiction peuvent facilement se retrouver à prendre cinq à dix comprimés par jour… Et les femmes sont autant à risque que les hommes », précise Kevin Moens.
Aujourd’hui, on soigne un mal-être sociétal lié au néolibéralisme, aux discriminations et aux inégalités avec des médicaments au lieu de traiter l’environnement, d’aller vers une société plus harmonieuse, plus résiliente.
Certes, il ne s’agit pas de limiter l’accès aux psychotropes de manière autoritaire, ce qui risquerait de créer un déplacement de la consommation vers le marché illégal. Mais plutôt de questionner collectivement le recours aux psychotropes pour traiter des souffrances dont, dans bien des cas, nous connaissons la cause. « Aujourd’hui, le rêve de la société, c’est d’interdire la souffrance psychique. Donc on soigne un mal-être sociétal lié au néolibéralisme, aux discriminations et aux inégalités avec des médicaments au lieu de traiter l’environnement, d’aller vers une société plus harmonieuse, plus résiliente », commente encore Kevin Moens. Une logique qui consiste à « parer au plus urgent » dans laquelle les femmes sont, comme souvent, en première ligne.
Selon l’OMS, la dépression se caractérise par une tristesse persistante ou par une perte durable de la capacité à éprouver de l’intérêt ou du plaisir pour les activités qui en procuraient auparavant. « En cas d’épisode dépressif, l’humeur dépressive est présente la plus grande partie de la journée et se manifeste presque quotidiennement pendant au moins deux semaines. Les personnes dépressives peuvent souffrir de troubles du sommeil et de fluctuations de leur appétit. Elles peuvent également avoir une faible estime d’elles-mêmes ou des idées suicidaires et se sentir désespérées face à l’avenir. La fatigue et les difficultés de concentration sont également des symptômes fréquents », résume l’organisation internationale dont les critères de classification (CIM-11) sont très proches de ceux du DSM-5 (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux). Considéré comme la « bible des psychiatres », le DSM-5 est aussi critiqué par nombre de chercheur·es pour son manque de fiabilité et de validité concernant les troubles fréquents comme la dépression et l’anxiété. Une classification est en effet considérée comme fiable « si des médecins différents posent le même diagnostic concernant un même patient » ; elle est considérée comme valide « si elle permet de distinguer chaque maladie de toutes les autres et de la normalité ».