Développement personnel, les ficelles du bonheur ?

Par N°264 / p. 56-59 • Juillet-septembre 2025 | conectionconection Contenu complet (pdf)
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Devenir la meilleure version de soi-même : c’est la promesse du développement personnel, qui représente aujourd’hui 32 % du marché du livre. Sans compter les communautés en ligne et les innombrables coachs qui encouragent à positiver, s’adapter, évoluer. Leur cible principale ? Les femmes et les mères, en proie à d’immenses tensions entre les promesses de la société et la réalité.

© Charlotte Garapon pour axelle magazine

« Quand maman va, tout va. » Amélie (prénom modifié), 43 ans, avocate belge, se souvient avoir été percutée par cette citation apparue sur son mur Facebook en plein chaos post-covid. « Ma fille avait 6 ans, mon fils 3. Après les confinements, j’étais à bout. J’avais l’impression d’aller de tâche en tâche. Nous étions tout le temps malades. Avec mon conjoint, c’était très tendu », raconte-t-elle. Amélie clique et découvre alors la communauté des Fabuleuses au foyer. Fondée il y a une dizaine d’années par la Bordelaise Hélène Bonhomme, mère de quatre enfants alors en plein burn-out, cette entreprise florissante compte désormais 140.000 membres (en France mais aussi en Belgique) et emploie une quinzaine de personnes. Sa promesse ? Aider les mères au bout du rouleau à « cultiver la joie » et à révéler « la fabuleuse » qui est en chacune d’elles. « Il y avait d’abord un défi de 21 jours auquel on pouvait accéder gratuitement, raconte Amélie. Ensuite, je me suis abonnée pour une cinquantaine d’euros par mois et depuis je reçois chaque matin une newsletter. On a aussi accès à une plateforme avec des vidéos, des outils… »

© Charlotte Garapon pour axelle magazine

Gérer les tensions

Parmi ces outils, les mantras qu’Amélie a affichés dans sa cuisine : « Fait est mieux que parfait » – invitation à laisser tomber le perfectionnisme – ou « Les sentiers font des autoroutes » – promesse de révolution douce, petit pas par petit pas. Depuis qu’elle a intégré la communauté, la quarantenaire voit aussi régulièrement une coach « très inspirante », lit Thomas d’Ansembourg (auteur du best-seller paru en 2001 Cessez d’être gentil, soyez vrai !) et Christine Lewicki, autrice de J’arrête de râler (2011), une méthode en 21 jours « pour retrouver calme, sérénité et plaisir de vivre ». L’année dernière, Amélie a aussi participé à la fête des Voisines qui réunit des membres des Fabuleuses en fonction de leur proximité géographique. Elle y a retrouvé des juristes, des enseignantes, des entrepreneuses de son quartier. Des mères pas vraiment au foyer, mais qui continuent de gérer la majeure partie des tâches ménagères et éducatives.

On peut politiser tout ce qu’on veut : les enfants doivent quand même aller dormir, le ménage doit quand même être fait.

Son conjoint, lui, regarde ça de loin. « Il me dit que ce n’est pas trop son truc, ce qui ne l’empêche pas de me reprocher de ne pas appliquer ce que je lis… », raconte celle qui s’est aussi formée à la communication non-violente (CNV), dans le but de compenser les éclats de colère de son partenaire vis-à-vis de leurs enfants. Autant de ressources qui, estime-t-elle, lui ont « redonné du pouvoir » sur elle-même. « La négativité de mon conjoint avait tendance à beaucoup m’impacter. Mais je me suis rendu compte que je n’étais pas obligée de subir, que tout dépendait d’abord de moi », commente-t-elle. Pour autant, Amélie n’est pas dupe : qu’il s’agisse de la répartition des tâches dans le couple ou de la logique néolibérale qui pressurise les individus, « on est d’accord qu’il y a quelque chose qui ne va pas ! »

Les outils du développement personnel sont tantôt utilisés avec mauvaise conscience, tantôt avec soulagement par des personnes qui sont par ailleurs souvent éduquées, politisées.

« La vie quotidienne est essentiellement pratique, analyse Nicolas Marquis, sociologue à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles et auteur Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel (PUF 2014). On peut politiser tout ce qu’on veut : les enfants doivent quand même aller dormir, le ménage doit quand même être fait. » Pour ce chercheur, penser que toutes les personnes qui consomment du développement personnel – et elles sont nombreuses puisque cette catégorie représente 32 % du marché du livre francophone – seraient dépourvues de sens critique est une erreur. « Ces outils sont tantôt utilisés avec mauvaise conscience, tantôt avec soulagement par des personnes qui sont par ailleurs souvent éduquées, politisées. Cela peut apparaître comme une contradiction, mais celle-ci n’est qu’un reflet des contradictions et des tensions que vivent ces personnes. » Tensions entre l’amour et la rancœur. Entre les convictions féministes et le sexisme intériorisé. Entre un idéal d’égalité et l’inégalité de fait.

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